Sous le sapin

Peter Handke - "L'absence"
Arno Schmidt - "Cosmas ou la montagne du nord"
Thomas Bernhard - "Le naufragé" et "Gel"
Robert Walser - "Les enfants Tanner" et "L'institut Benjamenta"
Enrique Vila-Matas - "La asesina ilustrada", "Suicidos ejemplares" et "Extraña forma de vida"
Mario Vargas LLosa - "Historia secreta de una novela"
Sergio Pitol - "Trilogia de la memoria"
Alan Pauls - "Historia del llanto"

Et chez vous?

Bonne année à tous, nous nous reverrons le 14 à part, peut-être, pour une petite note de passage.

Mes excuse pour les mails sans réponses, ça viendra bientôt.

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Dernière saison


Julien Gracq, 27 juillet 1910 - 22 décembre 2007.

Au risque de transformer ce blog en rubrique nécrologique. Que ça s'arrête.

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Au revoir


Une page se tourne: Christian Bourgois est mort ce matin. Merci pour tout.


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Un jour d'hiver, douze mois dans le dos

Décembre, fin d'une année calendrier de lecture. En jetant un oeil sur la liste des livres lus sur les douze derniers mois, une première impression: globalement peu séduit par les publications 2007. Peut-être faut-il y voir le contrecoup de 2006 qui avait vu se bousculer Danielewski, Powers, McCarthy, Bolaño et Pynchon? Et puis, il y a encore beaucoup de titres publiés cette année à lire en 2008 - et non des moindres (Vila-Matas, Verhaegen, Theroux, Bolaño, Erickson, Tom McCarthy, Coetzee, McCourt...). Ce qui suit est donc un exercice plutôt vain non pas de meilleurs livres de l'année, mais bien de "most notable" lectures en 2007.

Made in 2007, Read in 2007:
Giosuè Calaciura, Malacarne
Reinhard Jirgl, Les inachevés
David Markson, Arrêter d'écrire
Jim Shepard
, Like you'd understand, anyway
Sergio Pitol, Nocturne de Boukhara
Sergi Pàmies, Si te comes un limón sin hacer muecas
Thomas Bernhard, Récits 1971-1982
Denis Johnson, Tree of smoke
(Si on me forçait à en choisir un seul, je prendrais sans doute le livre de Jirgl. Pour ceux qui attendent toujours un papier sur "Tree of Smoke", je ne sais ni quand ni s'il viendra: je ne suis pas encore certain de mes sentiments à son égard. Et il faudrait aussi inclure, bien sûr, la traduction du "Tunnel" de Gass)

Made in 2006, Read in 2007:
William H. Gass, A temple of texts
Enrique Vila-Matas, Docteur Pasavento
Shelley Jackson, Half Life

Blast from the past:
Danilo Kis, Un tombeau pour Boris Davidovitch
W.G. Sebald, Les anneaux de Saturne
Roberto Bolaño, Nocturno de Chile
William T. Vollmann, La famille royale
Robert Coover, Le bûcher de Times Square
Arno Schmidt
, Vaches en demi-deuil
William Gaddis, A frolic of his own
Mario Vargas Llosa, La maison verte
Franco Moretti, Graphs maps trees, abstract models for literary history

Relectures (aussi) sensationelles (que la première fois):
Thomas Pynchon, V.
William T. Vollmann
, Central Europe

D'ici à quelques jours, sans doute un petit quelque chose sur 2008, mais avec les fêtes et deux semaines de vacances (Madrid - Cordoue - Madrid), je risque de me faire rare jusqu'au 14 janvier.

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L'homme qui a vu l'Ourse

Arcas, homme du paléolithique, découvre ses onze compagnons disparus. Il est seul dans une grotte, avec très peu de provisions. Dehors, un froid polaire. Sans nourriture, il est forcé à sortir et à chercher, sans espoir, de quoi survivre sur l’énorme étendue de glace. L’inanition et les conditions climatiques l’emmènent toujours un peu plus près de la fin. Et puis il se retrouve face à face avec une gigantesque ourse. Alors que finalement seule la mort pourrait le sortir de son calvaire, il y réchappe et poursuit l’animale, persuadé qu’elle le mènera aussi bien à son clan défait qu’à une salvation dont il ne connaît pas encore bien les termes.

Mâchefer est un des gardiens de la Galerie d’anatomie comparée du Jardin des Plantes. Il rentre tous les soirs dans son demi-pavillon de banlieue, où il écoute sa vieille voisine et s’affame méthodiquement. Plusieurs fois par semaine, Mia lui rend visite. Le frêle Mâchefer s’accouple alors avec cette énorme créature dans une orgie sexuello-alimentaire. De cette union naîtra un fils monstrueux.

Etrange livre aux puissantes résonances symboliques, cette « Grande Ourse » se lit les deux parties en vis-à-vis. Les relations / oppositions entre Arcas et Mâchefer sont nombreuses. L’un dispose de nourriture mais cherche à s’affamer, l’autre n’a rien à se mettre sous la dent et ne pense qu’à un garde-manger. L’un est seul et sort de la caverne à la recherche du groupe, l’autre vit en société et cherche à s’en isoler en s’enfonçant dans sa cave. L’un erre au milieu d’un nature morte et gelée, l’autre est entouré de plantes que rien ne détruit. Et puis il y a aussi toute une série de correspondances directes, dont la moindre n’est pas la relation Arcas – ourse d’une part et Mâchefer - Mia d’autre part. Le désir de manger de l’homme du paléolithique le conduit à suivre l’animale, qu’il trouve et avec laquelle il s’accouple. L’homme moderne, dégoûté par la nourriture, se sert d’aliments plus que de son sexe pour faire son affaire à la femme qui le visite.

Récit psychologique puisant sa force dans l’exploitation de craintes ancestrales afin de faire ressortir quelques caractéristiques de notre temps, « Grande Ourse » offre aux lecteurs un champ d’interprétation extrêmement étendu, se déployant selon la sensibilité de chacun. Je reste assez perplexe devant certaines des pistes que j’identifie à titre personnel, mais je suis séduit par la prose de Romain Verger dont se dégage un art du contrepoint assez fascinant. L’élégance de ces phrases décrivant, somme toutes, des pratiques monstrueuses ou bestiales est une source permanente d’émerveillement. Comme si tout ce qui nous restait de civilisation devait être l’écriture.

Romain Verger, Grande Ourse, Quidam éditeur, 12€

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Mon frère


Rien de plus classique: avec mon frère, je me suis souvent disputé. A l'adolescence, la communication s'est petit à petit orientée vers une sorte d'occlusion presque totale. A ce jour, je ressens chez moi un certain malaise lorsque nous nous voyons. Etrange. Je l'aime pourtant énormément.

Fatigué de parler de livres de gens qu'il ne connait pas, Fausto a décidé de se tourner vers son petit frère. Incapable de parler correctement de son travail, il a décidé de vous le donner à voir. L'an prochain, les éditions Cinquième couche (certains d'entre vous connaissent peut-être le revue Ecritures dont ils ont édités le dernier numéro) sortiront sa quinzième, seizième ou dix-septième - je ne sais plus- publication.




"Ceux qui ont feuilleté le Carnet de Benjamin Monti ne peuvent pas l'oublier. C'est un de ces carnets de compte rempli d'écritures et de dessins serrés, frénétiquement, compulsivement, comme on en a tant vu. Il a pourtant quelque chose d'étrangement cohérent, de singulier, d'inimitable. C'était impubliable. Le carnet a pourtant trouvé un éditeur : Terre Noire, à Lyon.

Benjamin Monti ne se soucie pas des genres ou des segments. Il fait ce qu'il doit et si ses pas doivent le mener à chanter dans la steppe, c'est là qu'on le trouvera. Monti investit les espaces laissés vides entre les champs, quand la simple nécessité de sa démarche l'impose. Il écrit, il dessine, pour l'heure, et il n'est pas aisé de faire la différence.

(...)

Sa démarche effraye le microcosme de la bd. On place donc cet auteur parmi les artistes contemporains. Où d'autre placer un véritable auteur ?"

http://www.5c.be/catalogue.php?author=35&

Une interview pour poursuivre, si vous le souhaitez.

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Trouvaille?

Qui n'a pas déjà trouvé ou entendu parler de quelqu'un qui découvre une pièce de collection pour une bouchée de pain, une édition vraiment rare au milieu d'une malle remplie de romances idiotes? Ce n'est possible que lorsqu'on chine ou plutôt lorsqu'on sort de chez soi. Pourtant, Internet peut donner de bonnes surprises. Vous pouvez bien sûr vous procurer une première édition du "Sot-weed factor" de Barth pour $750 ou un livre signé par Coover pour $30. Le vendeur vous annonce -et vous fait payer!- la rareté du volume. Mais il arrive que vous commandiez un volume sur, disons, abebooks et tombiez sur quelque chose d'inattendu et d'étrange. C'est peut-être ce qui m'est arrivé ce soir.

La semaine passée, poussé par l'excellent papier de Gabriel Josipovici sur le modernisme, j'ai décidé d'acheter "The world and the book", un livre sur le même sujet écrit en 1971. L'édition revue et corrigée de 1994 coutant £80 sur Amazon, j'ai opté pour la première édition poche (1973) à 4€ chez un libraire anglais via abebooks.

A mon retour à la maison ce soir, le volume se trouvait dans ma boite. Je savais que le précédent propriétaire y avait inscrit son nom, mais pour le prix, je n'allais pas faire la fine bouche. Quelle ne fut donc pas ma surprise lorsque je me suis rendu compte que cet homme s'appelait Malcolm Bradbury. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Bradbury est l'un des principaux critiques littéraires anglais des trente dernières années du siècle passé, il a écrit une poignée de romans, de nombreux essais sur la littérature du vingtième, et a fondé le plus prestigieux Master of Arts in Creative Writing du Royaume-Uni. Pour les lecteurs de Tabula Rasa, c'est lui qui a mené la seule interview filmée de William Gaddis. Anobli au début 2000, il est mort en novembre de la même année à Norwich. Et c'est précisément un libraire de cette ville qui m'a vendu le livre. Par ailleurs, il y a aussi une dédicace manuscrite sur la première page: "Mr B. His book Many times over". Elle n'est malheureusement pas signée et pourrait aussi bien provenir de Josipovici lui-même (le livre s'intéresse à de nombreux auteurs étudiés par Bradbury) ou de la main d'un ami quelconque. Le seul détail étrange: la date inscrite en dessous du nom de Malcolm Bradbury est 1971, alors que cette copie du bouquin a été imprimée en 1973...

Malgré la signature, le livre ne vaut sans doute pas plus que les 4€ payés mais, romantiquement, quelque chose en moi apprécie de pouvoir penser détenir une infime partie de la bibliothèque de Bradbury.

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Humiliations danoises

L’excellente maison québécoise Les allusifs a sans doute réussi le coup marketing de la récente rentrée littéraire en invitant les bloggers français à rencontrer Knud Romer dans un restaurant parisien à l’occasion de la parution de « Cochon d’Allemand ». Opération séduction réussie puisque je ne me souviens pas avoir lu autant de notes en ligne pour un autre livre de cet éditeur. Les litbloggers sont déjà courtisés aux Etats-Unis depuis un bon bout de temps et peut-être que cet évènement montrera la voie au reste de la profession en France. De l’autre côté de l’Atlantique, certains observateurs, parmi lesquels des bloggeurs, ne voient pourtant pas d’un bon œil la cour faite à la bouqinosphère parce que ces critiques amateurs seraient moins bien armés que les professionnels pour résister aux tentatives des éditeurs d’« acheter » de bons papiers – quand un livre gratuit est toujours chose exceptionnelle, on serait plus complaisant que lorsqu’on croule sous les copies de presse. C’est évidemment faire peu de cas de ce que l’on sait sur le journalisme et les connivences que beaucoup entretiennent avec ceux qu’ils sont censés juger. De plus, dans le cas de « Cochon d’Allemand », les qualités évidentes du roman sont sans aucun doute la raison principale de sa bonne réception.

Dans ce premier roman triplement primé au Danemark, Romer dresse un portrait de famille déstructuré par le flot étrange et incontrôlable de la mémoire : les scènes se suivent comme elles reviennent à l’esprit, non pas dans l’ordre mais par association d’idées. Perturbant au départ, ce mode opératoire donne finalement une puissance surprenante au récit, permettant de rendre au plus près des ulcères de l’auteur une enfance passée au milieu d’imbéciles et au côté d’une mère adorée mais presque impossible à vraiment aimer.

Knud Romer, né en 1960, est issu d’un couple mixte, père danois, mère allemande. Dans le petit village de son enfance, on n’a toujours pas digéré les années passées sous domination nazie et on s’arrange pour le faire sentir à la boche et à son gamin, accueilli à la rentrée des classes par des petits camarades chantant gaiement « Co-chon d’Alle-mand ! Co-chon d’Alle-mand ! Co-chon d’Alle-mand ! » dans un esprit de meute du plus bel effet en la circonstance. Entre la (longue) litanie des humiliations, des coups, des moqueries bref de l’ostracisme subit par la famille Romer, l’auteur refait aussi l’histoire de ses grands-parents des deux lignées, avec une insistance particulière sur le côté allemand. Se dégage ainsi le portrait touchant de sa mère, éduquée parmi la haute bourgeoise prussienne auprès d’un beau-père fascinant mais par trop inhumain. La guerre éclate alors qu’elle étudie à Berlin et tombe amoureuse d’un jeune homme qui sera exécuté pour activité terroriste. Après ce désastre sentimental, elle part à la recherche de sa famille que le conflit mondial touchant alors à sa fin a isolée et ruinée. Cette femme courageuse et même, selon Romer, résistante anti-nazie n’aura malheureusement pas la force de continuer à se battre une fois Hitler tombé. Elle rencontre un Danois qu’elle aime à la folie, le suit dans son village et baisse le pavillon devant l’hostilité locale, comme si les efforts précédents l’avaient vidée de ses forces. L’enfance de Knud se passera entre brimades scolaires et une mère alcoolique s’enfermant de plus en plus dans une folie amère.

Malgré de gros défauts – le moindre n’étant de grosses incohérences chronologiques et contradictions internes -, « Cochon d’Allemand » est un roman puissant, beau et dur, servi par une écriture qui, si elle ne fait jamais d’étincelles, est très solide. Après « Les inachevés », magistral livre de Jirgl, c’est la seconde fiction que je lis de 2007 à s’intéresser à ce que la seconde guerre mondiale a laissé aux Allemands. Le livre de Romer est un argument puissant contre ceux qui voudraient faire croire à la pertinence du concept de culpabilité collective d’un peuple, qui ne fait que diluer la responsabilité, permettant aux vrais coupables de se cacher et de clouer au pilori des individus dont le seul défaut aura sans doute d’avoir vécu au mauvais endroit, au mauvais moment.

Knud Romer, Cochon d’Allemand, Les allusifs, 16€

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Dimanche difficile

J’ai compris que le dimanche serait dur quand je me suis retrouvé sur le coup d’une heure du mat’ au centre de la cuisine des amis chez qui une fête était organisée les deux poings en l’air en train de beugler « I’m forever blowing bubbles », l’hymne de West Ham, assez fort pour couvrir l’assourdissante musique. La deuxième confirmation est venue une heure plus tard lorsque, au milieu d’un salon pris d’assaut par de jeunes alter-bobos, je me suis retrouvé à causer Badiou, Lénine et libre-arbitre un verre à vin rempli de rhum à la main. Le reste est une longue chute vers mon lit, entamée dans un bar glauque où nous sommes arrivés trop tard pour la soirée strip-tease et un second bar où, à six heures du matin, j’étais toujours a causé football avec un Turc fan de Galatasaray, un Macédonien tellement fan de Fenerbahce qu’il en portait à la fois le maillot, la veste et la montre et le patron kosovar qui n’avait visiblement aucune envie de fermer. Réveil très difficile un peu avant quatorze heure et prise de conscience immédiate que je serais incapable de faire quoi que ce soit de productif, à part aller voir Blackburn – West Ham au pub du coin.

Tout ça donc pour dire que je n’ai rien foutu ce week-end de tout ce que j’avais à faire. Je n’ai même pas répondu à mes mails (ça viendra) et suis donc particulièrement heureux d’avoir terminé Javi dans le métro hier pour pouvoir vous le présenter aujourd’hui sans devoir trop me casser la tête – qui ne me fait heureusement plus mal.

PS : le principe de la fête d’hier soir était que chaque invité amène avec lui une compil’ de cinq titres à faire passer. Pas de bol pour les autres convives : j’avais passé la soirée du vendredi à réécouter les classiques Hard que j’adorais à 10-12 ans, ce qui influença terriblement mes choix.

Ozzy Osbourne – Bark at the moon

Whitesnake – Here I go again (j’ai longuement hésité avec Is this love)


Motley Crüe – Smoking in the boys room


Chingon – Malagueña salerosa


Faith No More – We care a lot


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In Memoriam: Karlheinz Stockhausen

L'annonce du décès de Karlheinz Stockhausen (22/08/1928 - 05/12/2007) réduit Fausto au silence.



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The way we're heading

Tout "V." dans un seul et bref dialogue:

"'Where we going', Profane said. 'The way we're heading', said Pig."

Et les deux derniers extraits:

“This is a curious country, populated only by a breed called ‘tourists’. Its landscape is one of inanimate monuments and buildings; near-inanimate barmen, taxi-drivers, bellhops, guides: there to do any bidding, to varying degrees of efficiency, on receipt of the recommended baksheesh, pourboire, mancia, tip. More than this it is two-dimensional, as is the Street, as are the pages and maps of those little red handbooks. As long as the Cook’s Travellers’ Clubs and banks are open, the Distribution of Time section followed scrupulously, the plumbing at the hotel in order (…), the tourist may wander anywhere in this coordinate system without fear. War never becomes more serious than a scuffle with a pickpocket (…); depression and prosperity are reflected only in the rate of exchange; politics are of course never discussed with the native population. Tourism thus is supranational, like the Catholic Church, and perhaps the most absolute communion we know on earth: for be its members American, German, Italian, whatever, the Tour Eiffel, Pyramids, and Campanile all evoke identical responses from them; their bible is clearly written and does not admit of private interpretations; they share the same landscape, suffer the same inconveniences, live by the same pellucid time-scale. They are the Street’s own.”

“But we reach a point (…) we old campaigner, when the habits of the past become too strong. Where we can say, and believe, that this abattoir, but lately bankrupt, was fundamentally no different from the Franco-Prussian conflict, the Sudanese wars, even the Crimea. It is perhaps a delusion – say a convenience- necessary to our line of work. But more honourable surely than this loathsome weakness of retreat into dreams: pastel visions of disarmament, a league, a universal law. Ten million dead. Gas. Paschendaele. Let that be now a large figure, now a chemical formula, now an historical account. But dear lord, not the Nameless Horror, the sudden prodigy sprung on a world unaware. We all saw it. There was no innovation, no special breach of nature, or suspension of familiar principles. If it came as any surprise to the public then their own blindness is the Great Tragedy, hardly the war itself.”

Le service habituel reprend la semaine prochaine.

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Forcible dislocation of personality


(Vous l'aurez peut-être deviné, je suis très pris par ma relecture récente de "V." et ne peut, pour l'instant, vous proposer grand chose d'autre que quelques extraits de ce magnifique livre. La semaine prochaine, sans doute, reprise du service normal.)

« Around each seed of a dossier, therefore, had developed a nacreous mass of inference, poetic license, forcible dislocation of personality into a past he didn’t remember and had no right in, save the right of imaginative anxiety or historical care, which is recognized by no one. He tended each seashell on his submarine scungille farm, tender and impartial, moving awkwardly about his staked preserve on the harborbed, carefully avoiding the little dark deep right there in the midst of the tame shellfish, down in which God knew what lived: the island Malta, where his father had died, where Herbert had never been and knew nothing at all about because something there kept him off, because it frightened him. »

« Stencil fell outside the pattern. Civil servant without rating, architect-by-necessity of intrigues and breathing-together, he should have been, like his father, inclined toward action. But spent his days instead at a certain vegetation, talking with Eigenvalue, waiting for Paola to reveal how she fitted into this grand Gothic pile of inferences he was hard at work creating. Of course too there were his “leads” which he hunted down now lackadaisical and only half-interested, as if there were after all something more important he ought to be doing. What this mission was, however, came no clearer to him than the ultimate shape of his V-structure – no clearer, indeed, than why he should have begun pursuit of V. in the first place. »

« Living as he does much of the time in a world of metaphor, the poet is always acutely conscious that metaphor has no value apart from its functions; that it is a device, an artifice. So that while others may look on the laws of physics as legislation and God as a human form with beard measured in light-years and nebulae for sandals, Fausto’s kind are alone with the task of living in a universe of things which simply are, and cloaking that innate mindlessness with comfortable and pious metaphor so that the “practical” half of humanity may continue in the Great Lie, confident that their machines, dwellings, streets and weather share the same human motives, personal traits and fits of contrariness as they. »

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Psychodontie et Eros

« For those who keep an eye on such things, bright little flags had begun to appear toward the end of Eisenhower’s first term, fluttering bravely in history’s gray turbulence, signalling that a new and unlikely profession was gaining moral ascendancy. Back around the turn of the century, psychoanalysis had usurped from the priesthood the role of father-confessor. Now, it seemed, the analyst in his turn was about to be deposed by, of all people, the dentist.
It appeared actually to have been little more than a change in nomenclature. Appointments became sessions, profound statements about oneself came to be prefaced by “My dentist says…” Psychodontia, like its predecessors, developed a jargon: you called neurosis “malocclusion”, oral, anal and genital stages “deciduous dentition”, id “pulp” and superego “enamel”.
The pulp is soft and laced with little blood vessels and nerves. The enamel, mostly calcium, is inanimate. These were the it and I psychodontia had to deal with. The hard, lifeless I covered up the warm, pulsing it; protecting and sheltering. »

« The eyes of New York women do not see the wandering bums or the boys with no place to go. Material wealth and getting laid strolled arm-in-arm the midway of Profane’s mind. If he’d been the type who evolves theories of history for his own amusement, he might have said all political events: wars, governments and uprisings, have the desire to get laid as their roots, because history unfolds according to economic forces and the only reason anybody wants to get rich is so he can get laid steadily, with whomever he chooses. All he believed at this point, on the bench behind the library, was that anybody who worked for inanimate money so he could buy inanimate objects was out of his head. Inanimate money was to get animate warmth, dead fingernails in the living shoulderblades, quick cries against the pillow, tangled hair, lidded eyes, twisting loins…»

Thomas Pynchon, V., Vintage, £8.99

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Le modernisme est vivant

Je ne suis pas un lecteur régulier du TLS mais Stephen Mitchelmore signalait il y a deux jours la présence dans le numéro de cette semaine d’une retranscription (élaguée) de la conférence sur le modernisme donnée par Gabriel Josipovici à Londres en début d’année. Il nous promettait que l’article valait, à lui seul, l’achat de la revue. Le bougre ne mentait pas, c’est vraiment à lire absolument. Intitulé « Why the Modernists live on » sur la couverture et « Fail again. Fail better. » à l’intérieur, Josipovici y explique en à peine trois pages d’où vient le modernisme, en quoi les réactions à son égard (conservatrices, marxistes ou postmodernes) sont surtout parvenues à souligner son importance plus que ses défauts et surtout pourquoi le modernisme reste pertinent aujourd’hui, alors que le monde littéraire essaie d’en oublier les leçons. D’une richesse énorme, ce papier est une invitation à la réflexion pour qui s’intéresse à la littérature et au roman. Malgré sa courte longueur, il m’a fallu une bonne heure pour le terminer : je m’arrêtais à chaque paragraphe pour réfléchir à ce que je venais de lire. Vraiment stimulant, mais malheureusement non consultable en ligne.

J’évoquerai rapidement une des choses dites par Josipovici sur la différence entre modernisme et postmodernisme : les modernistes considéraient que la Vérité existait mais qu’elle était inatteignable, alors que les postmodernistes pense qu’il y a des vérités, très nombreuses. C’est, étrangement, ce qui sépare William Gaddis des autres écrivains US avec lequel on le classe régulièrement : contrairement à Coover ou à Pynchon par exemple, il paraît évident à la lecture de Gaddis que la Vérité existe. C’est notamment pourquoi il me semble appartenir à la tradition moderniste bien plus qu’au postmodernisme. Par ailleurs, puisque j’évoque Pynchon, on notera que « V. », son premier roman, est peut-être le cul entre deux chaises : on y voit déjà tout ce qui en fera le grand auteur PoMo mais il reste, d’une certaine manière, dans une quête moderniste. Ce ne sera plus le cas par la suite.

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250 ans de visions


In seed time learn, in harvest teach, in winter enjoy.
Drive your cart and your plow over the bones of the dead.
The road of excess leads to the palace of wisdom.
Prudence is a rich ugly old maid courted by Incapacity.
He who desires but acts not, breeds pestilence.
The cut worm forgives the plow.
Dip him in the river who loves water.
A fool sees not the same tree that a wise man sees.
He whose face gives no light, shall never become a star.
Eternity is in love with the productions of time.
The busy bee has no time for sorrow.
The hours of folly are measur'd by the clock, but of wisdom: no clock can measure.
All wholsom food is caught without a net or a trap.
Bring out number weight & measure in a year of dearth.
No bird soars too high, if he soars with his own wings.
A dead body revenges not injuries.
The most sublime act is to set another before you.
If the fool would persist in his folly he would become wise.
Folly is the cloke of knavery.
Shame is Prides cloke.

Prisons are built with stones of Law, Brothels with bricks of Religion.
The pride of the peacock is the glory of God.
The lust of the goat is the bounty of God.
The wrath of the lion is the wisdom of God.
The nakedness of woman is the work of God.
Excess of sorrow laughs. Excess of joy weeps.
The roaring of lions, the howling of wolves, the raging of the stormy sea, and the destructive sword, are portions of eternity too great for the eye of man.
The fox condemns the trap, not himself.
Joys impregnate. Sorrows bring forth.
Let man wear the fell of the lion. woman the fleece of the sheep.
The bird a nest, the spider a web, man friendship.
The selfish smiling fool, & the sullen frowning fool shall be both thought wise, that they may be a rod.
What is now proved was once only imagin'd.
The rat, the mouse, the fox, the rabbet; watch the roots; the lion, the tyger, the horse, the elephant, watch the fruits.
The cistern contains: the fountain overflows.
One thought fills immensity.
Always be ready to speak your mind, and a base man will avoid you.
Every thing possible to be believ'd is an image of truth.
The eagle never lost so much time, as when he submitted to learn of the crow.

The fox provides for himself. but God provides for the lion.
Think in the morning. Act in the noon. Eat in the evening. Sleep in the night.
He who has suffer'd you to impose on him knows you.
As the plow follows words, so God rewards prayers.
The tygers of wrath are wiser than the horses of instruction.
Expect poison from the standing water.
You never know what is enough unless you know what is more than enough.
Listen to the fools reproach! it is a kingly title!
The eyes of fire, the nostrils of air, the mouth of water, the beard of earth.
The weak in courage is strong in cunning.
The apple tree never asks the beech how he shall grow; nor the lion, the horse, how he shall take his prey.
The thankful reciever bears a plentiful harvest.
If others bad not been foolish, we should be so.
The soul of sweet delight can never be defil'd.
When thou seest an Eagle, thou seest a portion of Genius. lift up thy head!
As the catterpiller chooses the fairest leaves to lay her eggs, so the priest lays his curse on the fairest joys.
To create a little flower is the labour of ages.
Damn braces: Bless relaxes.
The best wine is the oldest, the best water the newest.
Prayers plow not! Praises reap not!
Joys laugh not! Sorrows weep not!

The head Sublime, the heart Pathos, the genitals Beauty, the hands & feet Proportion.
As the air to a bird or the sea to a fish, so is contempt to the contemptible.
The crow wish'd every thing was black, the owl, that every thing was white.
Exuberance is Beauty.
If the lion was advised by the fox. he would be cunning.
Improvement makes strait roads, but the crooked roads without Improvement, are roads of Genius.
Sooner murder an infant in its cradle than nurse unacted desires.
Where man is not, nature is barren.
Truth can never be told so as to be understood, and not be believ'd.
Enough! or Too much.

Proverbs of hell in The Marriage of Heaven and Hell, William Blake (28 novembre 1757 - 12 août1827)

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Bird lives, Major Tom says

Il y a déjà quelques temps, je m’étais décidé à consacrer mon mois de novembre à relire Pynchon. Des contraintes principalement externes ne m’ont pas permis de donner à cette entreprise le temps qu’elle mériterait, j’ai donc remis les opérations à plus tard non sans tout de même me replonger dans « V. » - merci à Antonio de m’avoir donné une bonne raison. Après quelques dizaines de pages, je suis submergé par le plaisir authentique ressenti par la grâce de cette écriture. Et je suis tombé sur le passage qui suit, sorte de digression gratuite à l’occasion d’une soirée passée par Paola Maijstral dans un club de jazz. Certains disent que McClintic Sphere est en fait Ornette Coleman. C’est faux chronologiquement – on est en 1956, Coleman débarque sur la scène new-yorkaise en 1959- mais les spécialistes disent que tout indique que c’est bien de lui qu’il s’agit. Peut-être que, vers 1961, le Pynch’ voulut donner par cette scène un hommage à la fois à Parker et à Coleman, son héritier, indiquant ainsi dans son récit « the shape of jazz to come » ? Et puis cette histoire de tags "Bird Lives" un peu partout, n'est-ce pas un précurseur de WASTE? Quoiqu’il en soit, voilà qui nous rappelle, si besoin en était, que, quand bien même les références rock affleurent dans les livres suivants, Pynchon, c’est avant tout le jazz qu’il nous chante, dans sa prose comme dans les péripéties de ses personnages.

« Horn and alto together favored sixths and minor fourths and when this happened it was like a knife fight or tug of war: the sound was consonant but as if cross-purposes were in the air. The solos of McClintic Sphere were something else. There were people around, mostly those who wrote for Downbeat magazine or the liners of LP records, who seemed to feel he played disregarding chord changes completely. They talked a great deal about soul and the anti-intellectual and the rising rhythms of African nationalism. It was a new conception, they said, and some of them said: Bird Lives.
Since the soul of Charlie Parker had dissolved away into a hostile March wind nearly a year before, a great deal of nonsense had been spoken and written about him. Much more was to come, some is still being written today. He was the greatest alto on the postwar scene and when he left it some curious negative will –a reluctance and a refusal to believe in the final, cold fact- possessed the lunatic fringe to scrawl in every subway station, on sidewalks, in pissoirs, the denial: Bird Lives. So that among the people in the V-Note that night were, at a conservative estimate, a dreamy 10 per cent who had not got the word, and saw in McClintic Sphere a kind of reincarnation. »

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Aural Delight: Pour en finir avec Oxford

Les bloggeurs littéraires francophones de mes amis se sont récemment mis à nous sortir toutes sortes de playlists, top ten, thirteen, whatever plus ou moins inspirées. A mon tour de me plier à l’exercice. Ne sachant trop quoi faire – 10 meilleurs septièmes chansons d’un troisième album ? 6 meilleurs morceaux dont le mot Blues fait partie du nom ? -, je me suis finalement rabattu sur un top qui permettrait à tous ceux qui ont plein le cul de voir tout le monde se prosterner devant Radiohead d’écouter autre chose, d’authentiquement bon. Mettons fin à la domination du médiocre outfit d’Oxford.

Parce qu’il est bon de se rappeler quel est le véritable meilleur groupe rock anglais des 15 dernières années :

SpiritualizedLet it come down ainsi que Ladies and Gentlement, we are floating in Space


Parce qu’il est bon de se rappeler que est le véritable meilleur groupe de pop anglaise des 25 dernières années :

The SmithsThe Queen is dead

Parce qu’il est bon de récompenser ceux qui ont vraiment innovés à la fois dans la façon de faire de la musique ainsi que d’en financer sa création et distribution:

Einstürzende NeubautenPerpetuum Mobile

Parce qu’il est bon de se rappeler que l’angoisse, la mélancolie et le mélange stylistique, il y a onze ans déjà c’était surtout ça :

SwansSoundtracks for the blind

Parce qu’il est bon de se rappeler qu’entre Thom et Jim, ce sera toujours Jim :

Jim O’RourkeEureka

Parce que juste parce que :

CoilA guide for beginner’s – a silver voice

Parce qu’il est bon de se rappeler qu’en 2007, il y a eu de bien meilleurs albums:

GrailsBurning off impurities
Kan MikamiBarking practice /// white lines
Deathspell Omega - FAS
Tha Blue Herb Life Story

(Désolé pour le peu d'extraits streamable, c'est la vie...)

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None of your fucking business

Merci à Gonzalo Barr de nous signaler un excellent passage d'un entretien accordé par Don DeLillo au journal allemand Die Zeit.

ZEIT. What is your political orientation?

DD. I am independent. And I would rather not say anything more about it.

ZEIT. Why not?

DD. Well, in the Bronx where I grew up we'd have put it his way: Because it's none of your fucking business.

Voilà une réponse qui fait plaisir: la pertinence de l'écrivain moyen lorsqu'il s'agit de politique est égale à celle du citoyen moyen. J'ai autant d'intérêt pour les idées en ce domaine de Jauffret que de Thuram, et c'est un soupir de soulagement que j'émets lorsque je vois DeLillo refuser de saisir la perche tendue. Il est vrai qu'il est plus facile pour un journaliste de causer vie privée ou politique que littérature. Take note, Paul Auster!

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La fertilité du prostibule

Il y a trois mois, dans un post sur Cabrera Infante, je parlais de Cortázar, García Márquez et Vargas Llosa comme étant les auteurs issus du boom latino-américain dont le succès était toujours d’actualité. Les deux premiers ont d’ailleurs écrits les deux classiques de ce qu’on ne saurait appeler mouvement que par défaut : « Marelle » et « Cent ans de solitude ». N’y aurait-il, dans l’œuvre de notre Péruvien, au-delà de nombreux excellents romans, aucun titre vraiment emblématique de cette explosion créative ? Ce serait oublier « La maison verte ».

Il ne faut pas y aller quatre chemins : « La maison verte » est un livre exceptionnel, qui ne doit sa moindre reconnaissance qu’à son insane complexité. Vargas Llosa y crée comme jamais par la suite le portrait saisissant de l’arrière-pays péruvien, dans toutes ses strates sociales, niveaux de langages et soucis quotidiens. La maison donnant son titre au livre est le prostibule de Piura, lieu qui, dans la communauté comme dans le roman, a une importance au moins aussi considérable que l’église sans pour autant, étrangement, être centrale : tous y passent et tout s’y passe, mais finalement c’est surtout ce qui a lieu à l’extérieur qui compte, que ce soit la lente descente du fleuve par Fushia, malfrat en fuite aux milles souvenirs ou les errances de la sauvage Bonifacia. Et au-delà de la difficulté qu’il y a à dénouer les liens de ces narrations entremêlées, ce qui fait l’étourdissante force de « La maison verte » est une invention assez spectaculaire de Vargas Llosa qui obscurcit tellement la donne qu’il n’a, je pense, plus jamais retenté le coup (cet essai est pourtant un coup de maître) : les multiples flashbacks que nécessitent le récit sont intégrés à l’action qui se déroule sous nos yeux au présent. Pour être plus spécifique, il n’y a aucun découpage temporel autre que purement logique qui permette de se rendre compte que le dialogue se déroulant hic et nunc vient de laisser place à la retranscription d’un dialogue faisant partie des souvenirs du protagoniste. Vous êtes sur une barque, passager et pilote discutent et puis tout d’un coup, le pilote disparaît, le passager n’est plus passager – on ne s’en rend pas compte tout de suite – et se met à interpeller trois, quatre, cinq types cinq ans avant, le tout dans l’indicatif présent. Etourdissant donc, au point d’égarer le lecteur pas attentif. Voilà, vraiment, une écriture de virtuose.

Cette façon de raconter l’histoire n’est sans doute pas pour rien dans l’absence du livre des palmarès sud-américain du lecteur éclairé lambda. Pourtant, je pense que « La maison verte » est un livre bien plus grand que « Cent ans de solitude » et sans doute bien plus fertile que « Marelle ». Là où le chef-d’œuvre de Cortázar montrait que tout était possible tout en, d’une certaine façon, refermant la porte derrière le maître – que faire après la démonstration ? -, celui de Vargas Llosa, en plus d’ouvrir le champ des possibles, laisse le chemin libre pour ses successeurs puisqu’il ne propose pas un système total duquel l’œuvre naît et dans lequel elle meurt.

Je ne parlerai pas plus de « La maison verte » et vous encourage lire la lettre qu’un Cortázar absolument épaté envoya à Vargas Llosa après lecture du manuscrit. Je voudrais par contre évoquer brièvement un sujet auquel me fait penser cette histoire de fertilité que j’évoquais un paragraphe plus haut. Peut-on juger un arbre à ses fruits ? Je pense que ce raisonnement ne tient pas en littérature, tout d’abord parce que contrairement à un pommier, il est impossible de dire à quoi ressembleront ses fruits. Par ailleurs, les auteurs qui ressemblent le plus extérieurement à leurs grands ancêtres – et donc les plus identifiables comme « fruits » - sont bien souvent les plus médiocres élèves – il n’y a qu’à comparer García Márquez et ses « héritiers »- puisque, n’entendant rien à la littérature, ils copient les gimmicks (ici du réalisme magique), oubliant que ce qui fait un écrivain, c’est une langue, une écriture et surtout une attitude toute personnelle envers la forme. C’est bien pour ça que les fruits les plus délicieux issus des grands écrivains sont pratiquement toujours ceux qui sont les moins identifiables comme tels. Ce sont ceux qui ont compris que ce n’est pas en parlant d’un bordel et d’un voyage sur un fleuve d’un pays du sud qu’on écrivait « La maison verte », ni que c’est en répliquant la structure d’un jeu de cours de récréation qu’on écrivait « Marelle ». Non, c’est en comprenant la liberté que donne la lecture de pareils romans qu’un écrivain devient grand. « Enfants sans enfants », dirait Vila-Matas : voilà peut-être le paradoxe qui fait naître la littérature véritable.

Mario Vargas Llosa, La maison verte, L’imaginaire, 9€50

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Vendredi ou la vie théorique

Après avoir terminé l’aventure « Sabbatical », John Barth prend au pied de la lettre le titre de son roman puisqu’il ne publiera plus de fiction entre 1982 et 1987. Les quelques lecteurs qu’il lui reste alors – fini l’heure de gloire du gigantisme métafictionnel : il fait place nette au minimalisme de Carver, poussant ainsi Barth sur la route de la marginalisation qu’il ne quittera malheureusement sans doute plus- sont tout de même soulagés de découvrir en 1984 « The friday book », collection d’articles et de textes de conférences. Ce livre ne sera jamais traduit en français – faut dire que si on laisse s’épuise « Chimère »…- et n’est aujourd’hui plus disponible en anglais. Pourtant, c’est une pièce essentielle, peut-être même le dernier coup de maître de Barth.

Si Barth avait donné les bases théoriques de son travail narratif dans « Lost in the funhouse » et « Chimera », ses éléments étaient disséminés, parfois cachés à travers les pages de ses histoires et il fallait que le lecteur attentif fasse finalement un assez gros travail de débroussaillage et de décryptage pour arriver à saisir l’ampleur réelle de l’entreprise d’une façon autre que superficielle. Avec « The Friday book » - ainsi titré parce que vendredi est le jour où l’auteur écrit autre chose que de la fiction- tout devient plus clair ou toutes les intuitions sont confirmées, selon votre attitude à la lecture des précédents livres. Les deux pièces-maîtresse du recueil sont incontestablement « The literature of exhaustion » et « The literature of replenishment ». La première est peut-être le texte le plus commenté et mal interprété de l’œuvre barthienne. Au détour de ce qui était initialement un chant d’amour pour les fictions de Borges, Barth soutient que chaque forme artistique est liée à un contexte historique et qu’elle s’épuise au fil du temps, allant jusqu’à disparaître. Beaucoup lui ont reproché ce qu’ils voyaient comme une déclaration de la mort du roman – ce en quoi il n’aurait été ni le premier, ni le dernier – passant complètement à côté du point central : même si l’on veut bien imaginer que le roman est effectivement en train de mourir – ce que Barth ne prétend pas vraiment-, la narration survivra et l’enjeu est de sortir de l’impasse en s’appuyant sur l’épuisement même de la forme pour la faire renaître. En bref, le recyclage comme solution aux questions posées par l’impression que tout a été dit de toutes les manières. Il ne s’agit pas, comme Warhol par exemple, de reprendre des éléments de la vie quotidienne et les altérer pour en faire une œuvre d’art mais bien de réinventer aussi bien son passé que les œuvres et les formes qui ont fait la grandeur de la littérature au travers des siècles. L’illustration de la vitalité de cette pratique, la preuve éclatante de la puissance de cette vision, Barth l’apporte de la façon la plus impressionnante dans le troisième récit de « Chimera », l’incroyable « Bellerophoniad », pierre angulaire du postmodernisme littéraire. Une dizaine d’années plus tard, il écrit « The literature of replenishment » pour clarifier son propos initial qu’il considère mal compris – non, la fiction et le roman ne s’épuisent pas, même si l’on ne considère qu’un seul texte : le sens naissant d’une « transaction avec des lecteurs à travers temps, espace et langage », on y trouve toujours quelque chose de neuf – mais surtout pour tenter de définir le postmodernisme comme la tentative par excellence de répondre par la négative à la déclaration de décès du roman, en faisant une véritable littérature du renouveau.

Au-delà de ces deux articles, il y a encore bien des choses excellentes dans « The Friday book » qui font de cette collection l’un des ouvrages majeurs sur l’écriture par un des grands écrivains des années ’60 et ’70. Voilà une lecture authentiquement indispensable mais qui, malheureusement, ne pourra se faire qu’après de longues recherches chez les spécialistes de la seconde main. Je vous quitte sur deux petits passages de ces autres articles que je n’ai pas pris le temps d’évoquer.

« The novel is an essentially existancialistic form whose existence not only precede its essence, but keeps redefining its essence right out of existence. »

« We may regard ourselves as being not irrevocably cut off from the nineteenth century and its predecessors by the accomplishment of our artistic parents and grandparents in the twentieth, but rather as free to come to new terms with both realism and antirealism, linearity and non-linearity, continuity and discontinuity. If the term postmodern describes anything worthwhile, it describes this freedom, successfully exercised. It used to be that an unmarried woman was immoral if she said Yes; for a while it seemed she was a prude if she said No; nowadays, she is free not only to say yes or no as she intelligently decides, but to do the asking. Similarly, the postmodern writer may find that the realistic, even tender evocation of place (for example) is quite to his purpose, a purpose which may partake of the purposes of both his modernist fathers and his pre-modern remoter ancestors without being quite the same as either’s. »


John Barth, The Friday book, Putnam, épuisé

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NBA 2007: we have a winner, we have a winner!

Eh oui: le National Book Award 2007 de fiction va à Denis Johnson pour "Tree of Smoke". On en reparlera bientôt.

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NBA 2007: Fausto - Litanie de retards

C’est la faute à pas de bol. Le 4 septembre sortait aux Etats-Unis « Tree of Smoke » de Denis Johnson. Très impatient de le lire, j’ai d’abord vérifié que les libraires bruxellois ne l’avaient pas reçu : non, ils attendaient l’édition anglaise. Le 11 septembre, je passe commande sur amazon US. Le 13 septembre, le paquet est envoyé. Un autre paquet, envoyé le jour avant, est reçu une semaine plus tard. Un troisième, commandé un mois plus tard est aussi reçu. Pas de Denis Johnson. Le 2 novembre, je prends contact avec amazon. Le paquet est perdu. Ils me proposent de me le renvoyer « courant de la semaine prochaine ». Avant de répondre, je vais d’abord voir si les libraires locaux l’ont. Non. Mais mon fournisseur UK, oui. Et il l’envoie en 24 heures. C’est donc chez lui que je passe ma deuxième commande. Vendredi 9, toujours rien. On s’excuse : on n’a plus le titre en stock – en fait, je pense que la version britonne n’est pas sortie- et me rembourse la commande. Que faire ? Dans les bookshops de BXL, que dalle. Il me reste donc amazon France. Troisième commande, titre envoyé hier. J’espère l’avoir demain, mais la poste bruxelloise est partiellement en grève. C’est une malédiction. Tout ça pour dire une chose : le National Book Award, c’est pour demain (enfin, pour la nuit de mercredi à jeudi serait plus exact), et il y a un des finalistes que je n’ai pas lu. Catastrophe, c’est celui que j’attendais le plus. J’espère pouvoir vous en parler d’ici peu, mais j’aurais aimé le faire ce soir.

Bref rappel des nominés, dans mon ordre de préférence :

Peu de choses séparent les deux premiers, mais il y a un gouffre entre eux et les deux autres titres. Le Denis Johnson pourrait se trouver n’importe où dans la liste, mais si je me base sur ce qu’en a dit l’ami odot (il faut lire son papier), on a le vainqueur.

Meanwhile, ne pouvant passer mon week-end sur « Tree of smoke », j’ai mis en ligne mon premier texte substantiel pour auto-fission. Son intérêt littéraire est sans doute assez réduit mais il relate ce qui, in fine, m’aura sans doute fait prendre conscience qu’on pouvait aimer un livre au point d’en avoir une copie dans presque toutes les éditions publiées à ce jour.

Jeudi, si tout va bien, je vous parlerai ici même de John Barth. Ceux qui suivent devraient pouvoir deviner duquel il s’agit.

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January 31, 1923 - November 7, 2007

Il serait facile de ne se souvenir que d'un épouvantable dernier roman, il serait facile de ne se souvenir que de sa grande gueule, il serait facile de ne se souvenir que de ses bagarres, de ses prétentions, de ses échecs. Il serait facile de ne voir qu'en lui une incongruité, un souvenir d'une ère heureusement révolue. On peut discuter en long et en large de ces points, mais Norman Mailer ne saurait se résumer à ça. Il n'aura jamais été le grand écrivain américain du siècle qu’il était certain de représenter, il ne fera certainement pas partie de ma galaxie d'incontournables, mais il m'est insupportable de laisser passer sa mort comme on laisserait passer une autre.

Comme l'Amérique littéraire – une cinquantaine d'années plus tard quand même- j'ai découvert Mailer avec « The Naked and the Dead », sans doute pas le meilleur livre sur ou autour de la seconde guerre mondiale mais incontestablement une pièce maîtresse la littérature d'après-guerre. A l'époque se tramait déjà le conflit pour succéder à Hemingway et Mailer prenait ici une putain d'option avec ce récit mystificateur, auto-mythologique , ce fantasme de gloriole galonnée et de mort au champ d'honneur qui, d'une certaine façon, orientera le parcours d'un homme qui n'aura de cesse de se retrouver au premier rang, quitte à prendre des coups : il était toujours prêt à en rendre.

Je me souviens aussi de son troisième roman –le second, je préfère l'oublier-, le méconnu, diffamé et pourtant magistral « Deer Park », sensationnelle histoire de l'Amérique de McCarthy, de la naissance de la révolution sexuelle et des difficultés de l'auteur à s'intégrer dans le monde hollywoodien. Mailer, à l'heure de se mettre à travailler sur ce roman, oublia d'écrire avec sa pine et de barbouiller la page blanche de sa semence, (tendance lourde chez lui qui le poussa malheureusement à commettre «American Dream », épouvantable roman noir au freudisme à deux balle à travers duquel il tentait d'exorciser le coup de poignard qu'un soir il asséna à sa femme) et concentra véritablement ses talents dans la composition d’une œuvre subtile et polysémique.

On se souviendra aussi de « Why are we in Vietnam? », espèce de coup de poing dans la gueule où l'on aborde jamais directement la guerre tout en y apprenant les raisons profondes qui poussent l'Amérique à guerroyer aux quatre coins du monde – ni pétrole, ni communisme : une féroce partie de chasse quelque part en Alaska. Et puis ses putains d'armées de la nuit, et le chant du bourreau, le chant du bourreau ! De ce demi-siècle US le plus commenté, le plus important, il aura tout vécu, tout connu, tout dit, tout jugé, emballé , pesé. La mort de Mailer, c'est la fin d'une époque. Mort Styron, mort Bellow, mort Gaddis, il ne reste que Vidal, et franchement, on préférait Norman.

Au fil des années, Mailer avait perdu de sa pertinence et de son pouvoir de fascination, ses livres étaient accueillis avec plus de moquerie que d'intérêt véritable –surtout si on exclut de ce « véritable » tout ce qui a trait aux frasques et à la vie privée publicisée. Pourtant, en 1984, poussé par de sombres motifs financiers, il publie « Tough guys don't dance » roman qui sera jugé mineur mais que j'adore. Peut-être parce qu'en l'écrivant il pense plus à ses factures qu'à sa gloire, Mailer se laisse aller dans un espèce de monument comique, sorte de « Already dead » mouillé sauce côté Est, un machin dont la version ciné aurait dû être signée par les frères Coen. Et puis, une fois n'est pas coutume, un titre magistral qui est devenu un de mes leitmotivs. Rien que pour ça, je pleurerais Mailer.

Il n'a jamais succédé à Hemingway, il n'était pas un des grands postmodernes, mais il aura pris, j'en suis certain, une place spéciale chez tous les amants des lettres US et la tristesse que je ressens me surprend. Finalement, le bilan de l'œuvre de Mailer est celui d'un échec, mais il n’y a rien de plus émouvant que ça. So long, Norman !


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Mort d'un héros américain


Il aura bien vécu, il nous manquera quand même. Requiescat in pace !

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NBA 2007: Berlinski - Fieldwork

Mischa Berlinski, jeune journaliste indépendant en Thaïlande, apprend par l’entremise d’un ami l’histoire de Martiya, anthropologue hollandaise, morte en prison où elle était enfermée depuis une quinzaine d’année pour le meurtre d’un pasteur. Intrigué par cette histoire, Mischa y voit un possible article et se met à enquêter.

« Fieldwork » est le récit d’une double passion. Celle de Martiya pour les Dyalo, la population qu’elle a décidé d’observer, et celle de Berlinski pour l’histoire de Martiya qui l’amène à pratiquement changer de vie. A première vue, ce n’est pas bien original. Rassurez-vous, à seconde vue non plus. Pourtant, il y a quand même quelques éléments qui permettent au livre de ne pas être la « snorefest » annoncée. Il y a trois choses que l’auteur fait (vraiment) bien. L’aspect anthropologique est remarquable, d’autant plus lorsqu’on se rend compte que ce qui semblait une peuplade réellement existante est en fait complètement imaginée. Le côté vivant et parfois fascinant de la description de leurs coutumes est d’autant plus frappant. Berlinski s’attarde aussi longuement sur le monde des pasteurs protestants venu évangéliser l’Asie. Encore une fois, c’est très bien fait. La présentation est convaincante, laisse transparaître une attirance assez légitime pour le sujet, sans tomber ni dans l’apologie ni dans la critique gratuite de ces gens. Le troisième élément vaut surtout par son absence : Berlinski ne développe ni le mythe du bon sauvage, ni celui du caractère essentiel de l’œuvre civilisatrice des missionnaires. Fort bien, mais toutes ces qualités s’apparente au travail d’un bon journaliste. Il faut bien se rendre compte que ce n’est rendu possible que par de longues lectures des littératures des domaines concernés, leur bonne digestion et leur réutilisation harmonieuse. Et le travail propre du romancier ? Eh bien, c’est là que Berlinski se plante.

Il y a au cœur de « Fieldwork » la promesse de la résolution d’un mystère. Pourquoi une anthropologue a tué un missionnaire ? Avant même l’entame du livre, j’avais une réponse. Heureusement, elle était fausse et j’ai donc eu une agréable surprise dans les dernières pages. Maigre récompense : finalement, ce mystère du meurtre, on n’y accroche pas. Berlinski a beau essayer, ça ne marche pas. On s’en fiche. De même, il s’avère incapable de faire comprendre au lecteur la fascination que son alter-ego romanesque ressent pour Martiya. Pourquoi perd-il tant de temps sur ses traces ? Impossible à savoir. J’en suis toujours perplexe. Et finalement, vous savez bien que tout enquête digne de ce nom se doit d’être bloquée à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’un événement de type deus ex machina relance le processus : c’est bien entendu le cas ici, mais les tours de passe-passe de Berlinski sont tellement mauvais qu’il n’élicitent qu’un bâillement prolongé.

« Fieldwork » n’intéressera que les amateurs de la Thaïlande, les fans d’anthropologie et les missionnaires. Ceux qui aiment la littérature n’y trouveront rien, pas plus que ceux qui aiment les bonnes histoires. Et de toute façon, soyons certain qu’il y a foule d’essais sur les sujets abordés par Berlinski qui sont bien plus intéressants à lire.

Mischa Berlinski, Fieldwork, Farrar, Strauss & Giroux, $24.00

(Bien que le personnage s'appelle Mischa Berlinski et partage quelques traits avec l'auteur, il s'agit d'une fiction)

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NBA 2007: Ferris - Then we came to the end

En 1971 parait aux Etats-Unis « Americana », le premier roman de Don DeLillo. Il y raconte l’histoire de David Bell, son travail dans les bureaux d’une chaîne de télévision et comment il a fuit, prenant la route pour se réinventer. En 2007, Joshua Ferris publie « Then we came to the end », son premier roman. Son titre vient de l’ouverture d’ « Americana » : « Then we came to the end of another dull and lurid year. » Incontestablement, s’ils étaient replacés tels quels dans le livre du finaliste NBA, ces quelques mots en formeraient la plus belle phrase. Ce n’est pas là le moindre des malheurs de ce coup d'essai qui en compte finalement beaucoup.

Fin des années ’90 et de la bulle nouvelles technologies, Chicago, une agence de pub. Un période de vaches maigres s’ouvre, remettant en cause non seulement les rapports entre collègues mais surtout le travail lui-même, de plus en plus rare : tout le monde se trouve sur un siège éjectable. Mais Ferris ne s’intéresse pas vraiment à la « précarisation des parcours professionnels » tant à la mode dans le discours politique récent. Non, ce sur quoi il écrit, c’est les relations sociales, l’organisation, les rôles de chacun dans la boîte. Sociologie de l’entreprise sous forme de fiction ? Peut-être, mais surtout un regard ironique sur la vie de l’employé. Celui-ci reconnaîtra sans doute pas mal de collègues dans cette galerie d’archétypes : on a le mec qui raconte des blagues en permanence, celui qui a toujours des bonnes histoires, celle qui connaît tous les ragots, celles qui est toujours au courant des dernières modes, celui qui parle à peine à ses collègues, le middle-manager intelligent mais jalousé et perçu comme arrogant, etc. Les situations sont aussi connues : l’idylle secrète, le travail sous deadline, les inimités fatales, les practical jokes qui ne font rire personne, les maladies, les conversations qui s’éternisent autour de la machine à café ainsi que les alliances qui se font et se défont, d’une complexité à faire pâlir l’expert en géostratégie. Ou presque.

Au-delà de cette succession de situations, y-a-t-il un fil narratif ? Pas vraiment, et c’est là un des soucis. En fait, Ferris est un peu le cul entre deux chaises. Il tente à plusieurs reprises d’introduire des intrigues dans sa longue litanie de jours qui passent, mais ça ne fonctionne pas vraiment. Elles sont au nombre de trois : le cancer de la supérieure hiérarchique (est-ce plus qu’une rumeur ? S’en sortira-t-elle ? Quelles sont les implications sur sa vie privée ?), Tom Mota, employé instable récemment viré reviendra-t-il faire un carton ?, et, en filigrane, à la place du whodunnit, le whosnext sur la liste des licenciements. Leur développement est franchement peu passionnant et surtout d’une subtilité qui n’a rien à envier à la truelle de l’apprenti-maçon. C’est ennuyant : au fil des pages d’anecdotes, on commence à souhaiter une histoire plus consistante, mais une fois dans ces bouts d’histoire on s’emmerde et veut revenir aux anecdotes. C’est un cercle vicieux duquel l’auteur s’avère incapable de nous faire sortir.

Stylistiquement, comme je le sous-entendais plus haut, ça ne vaut pas mieux : d’une platitude totale, l’écriture de Ferris fait penser à du sous-Nick Hornby – pas de surprise, celui-ci adore le livre. Il y a, il est vrai, une trouvaille pas trop mauvaise : le livre est écrit en « We » afin de donner l’impression qu’il s’agit d’une œuvre collective, écrite par tous les employés mais aussi pour souligner le caractère universalisable des relations de travail dans ce type de statut. J’ai quand même l’impression que ce « nous » inclusif se transforme en « nous » exclusif (par rapport au « vous » du lecteur) à mesure que le livre vous (oui, vous !) emmerde. Parce que c’est bien ça le pire : oui, c’est amusant, on rigole, il y a des choses vraies, etc mais on s’emmerde comme un rat mort. En fait, se regarder dans un miroir est plus intéressant que lire « Then we came to the end » : au moins, l’accessoire de votre salle de bain s’avère essentiel pour détecter le bouton inaperçu ou la mèche mal mise tandis que le roman, qui devrait être essentiel, s’avère absolument accessoire, jetable, recyclable : il n’apprend rien ni sur vous, ni sur la littérature, ni sur le monde, ni sur l’écriture, ni sur l’humour. Il sert juste à passer le temps dans le bus ou dans la cafétéria si vous êtes un employé asocial auquel aucun de ses collègues ne demande de l’accompagner à l’heure de table.

Moins de six mois après sa parution Stateside, ce roman était déjà traduit sous l’épouvantable titre « Open Space » - parenthèse : faut vraiment être malade pour traduire un titre anglais en un autre titre anglais. Impossible de ne pas penser au phénomène similaire tant à la mode en cinéma il y a quelques années : la version française du navet érotico-policier Wild Things, par exemple, s’appelait par chez nous Sex crimes. De cette rapidité de publication, je ne tirerais aucune conclusion. Par contre, de sa relativement bonne réception ici – excellente de l’autre côté de l’Atlantique- j’arriverai sans doute à l’un ou l’autre jugement sur mes « collègues » et, peut-être, eux sur moi.

Joshua Ferris, Then we came to the end, Viking – Penguin, £14.99

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Auto-fission


Expectoration.

Pour expulser ce qui n’a pas sa place ici et devra trouver son foyer ailleurs, j’ouvre Auto-Fission. Aujourd’hui, il n’y a rien, ou presque. Demain, je vous promets des éclaircissements.

Update: les éclaircissements y sont.

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NBA 2007: Shepard - Like you'd understand, anyway

Il y a une phrase - ou plutôt une partie de phrase – sur la quatrième de couverture de « Like you’d understand, anyway », le dernier recueil de Jim Shepard, qui paraîtra surprenante une fois la lecture terminée. (L’auteur) « is often referred to as a writer’s writer ». Etrange : pour moi, cette idée d’écrivain pour écrivain concerne des gens dont les textes sont remarquables par leurs soucis formels ou par leur maîtrise unique d’une technique précise et pour cela précisément intéressent plus leurs collègues que le grand public. On verrait bien cette étiquette accolée à Lydia Davis (je vous ai parlé de son admirable travail il y a quelques jours), qui, clairement, montre des voies inexplorées laissant perplexe le novice et stimulant, on l’espère, particulièrement celui que la muse titille. « Varieties of disturbance » a d’ailleurs été critiqué, et ce n’est pas un hasard, par Shelley Jackson et Ben Marcus notamment.

Revenons-en à Shepard : ses récits ne sont pas de ceux qui vont provoquer une révélation formelle, non, ils sont de ceux auxquels il est possible d’appliquer la définition la plus traditionnelle de la nouvelle sans que rien ne dépasse. Et stylistiquement, si tout ça est écrit joli et élégant, il n’y a guère d’explosions qui me font porter la main droite aux cheveux en m’écriant « oh mon dieu, quelle fulgurance ! ». Mais le Jim, il a quand même quelque chose que beaucoup d’écrivains n’ont pas : ses histoires sont parfaites, ou presque.

En fait, « Like you’d understand, anyway », c’est un tour du monde et des époques en 211 pages, sans temps mort, sans repos, sans rien d’autre qu’un émerveillement continuel. Ce n’est peut-être pas aussi impressionnant qu’un tour du jour en quatre-vingts monde, c’est quand même très fort. Les nouvelles de Shepard sont toutes situées dans des milieux et des époques radicalement différents, requérants des connaissances spécifiques et toujours rendues d’une façon absolument naturelle. Ce n’est pas là une réussite mineure : être pareillement à l’aise dans la Grèce d’Eschyle, le Paris révolutionnaire, dans un camp pour ados aux Etats-Unis ou dans les ruines de Tchernobyl est pratiquement du domaine de l’impensable et pourtant, s’il y a une choses que ces nouvelles prouvent, c’est que c’est bel et bien possible.

Ce n’est pas seulement possible : c’est passionnant. Et là est peut-être le plus dingue : on sent une recherche minutieuse et méticuleuse et une volonté affirmée de créer des personnages ronds, mais il n’y a aucune surcharge dans les récits. Un peu comme la grande cuisine qui nourrit sans vous faire exploser la panse, les nouvelles de Shepard apportent dans de délicieuses combinaisons ce que l’on peut attendre de mieux d’une littérature classique.

Il serait injuste de distinguer une nouvelle plus qu’une autre – elles sont vraiment (et j’insiste sur le vraiment) toutes bonnes -, mais je m’en voudrais de ne pas faire mention de la dernière du recueil, « Sans farine », histoire de Charles Henri Sanson, bourreau du roi dans tous les sens du terme, témoin privilégié et, c’est étrange à dire, presque impuissant de la mise à bas de l’ordre dans lequel il avait grandi. Récit plus domestique que historique, cette nouvelle réussit le tour de force de nous faire croire qu’on regarde par le petit bout de la lorgnette avant qu’on se rende compte, stupéfait, que c’est bel et bien une vision grand angle. Sanson est le premier bourreau à s’être servi de la guillotine, cette « merveille » technologique – 2918 têtes dans son panier. L’histoire de Sanson nous rappelle aussi que les améliorations faites pour le confort du condamné (mieux vaut en finir en une fois qu’en trois coup de hache) peuvent aussi avoir l’effet indésirable d’augmenter le rythme, dépouillant ainsi bien des malheureux du plus mince espoir d’y échapper : si les bras du bourreau se fatiguent, le couperet n’a qu’à se laisser entraîner par la gravité. Nous savons tous que les innovations techniques ont grandement contribué à l’augmentation exponentielle des possibilités de mise à mort dans une période de plus en plus brève, nous oublions souvent que le diable est dans les détails : il y a ce qui se voit et ce qui ne se voit pas. Et souvent, ce qui ne se voit pas coûte cher.

Jim Shepard, Like you’d understand, anyway, Knopf, $23.00

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