Deux en un

Quelques mois après « Oh pure and radiant heart » de Lydia Millet, le spectre du nucléaire revient hanter la littérature américaine à travers le fascinant premier roman de Shelley Jackson, « Half Life ». Ici, cependant, l’impact écologique et humain des utilisations énergétiques et militaires de la fission nucléaire ne tient pas un rôle d’avant plan : c’est le prétexte à un plongée fantastique dans un univers profondément original, rempli de jumeaux siamois et d’animaux qui parlent.

Contrairement aux fictions apocalyptiques des années post-Hiroshima qui opèrent leur grand retour sous un mode post-09/11 ces temps-ci (voir « The Road » ou « Jamestown »), « Half Life » ne se préoccupe pas d’un monde au bord ou d’après la catastrophe. Jackson parle de relations fraternelles, de l’enfance et de l’apprentissage des différences d’une façon qui désarme la garde du vieux cynique qui sommeille en moi.

Sans doute à cause des nombreux essais d’armes nucléaires, le nombre de naissances de siamois a considérablement augmenté, à un point tel qu’ils forment une minorité assez importante pour s’organiser en lobby réclamant des droits et la fin des discriminations. Cette particularité devient la nouvelle différence à la mode, certains normaux veulent d’ailleurs se faire greffer une seconde tête pour participer au mouvement. Le problème, évidemment, c’est que tous ne se retrouvent pas dans cette über-coolness. Nora n’en peut plus de sa sœur Blanche, poids mort endormi qui l’empêche de s’épanouir. Par chance ( ?) elle entend parler de l’Unity Foundation qui propose aux siamois malheureux de décapiter la tête qui dépasse. Cette organisation, basée au Royaume-Uni, est totalement clandestine car, contrairement au cas du fœtus, c’est, dans le cas des siamois, le droit à la vie qui prime : chaque tête est une personne à part entière, la couper un meurtre. Le parcours de Nora sera difficile : sa démarche est à rebours de celui de la société, les manifestations des « togethernists » - les « défenseurs » des siamois- et ses propres interrogations ne l’aident pas, pas plus que l’impression que sa sœur est en train de se réveiller, dans une humeur plutôt morbide et hostile par dessus le marché.

Très habilement, Shelley Jackson parvient à faire croire à un monde mis à l’heure du doubleton et à adapter les luttes identitaires ou anti-identitaires actuelles à cette nouvelle réalité. Ces relations entre monde connu et monde fictionnel font évidemment sourire et rigoler à de nombreuses reprises, mais la force du roman est ailleurs. Où ? Au niveau du contenu, je suis assez impressionné par la subtilité du portrait de l’enfance, dimension cruelle comme créatrice comprise. Pareil pour les relations entre sœurs ou frères. Ce sont des thèmes ultra-connus mais Jackson ne se vautre ni dans le cliché, ni dans la facilité. Le mieux, c’est quand même l’approche de la différence, ni manichéenne, ni angélique. Le monde n’est pas un merveilleux creuset de différences à embrasser malgré les manœuvres de méchants réactionnaires. Non, la vision ici développée met bien en évidence les tensions, le mal-être vécu par la personne qui se sent différente, indépendamment de la norme sociétale : l’ennemi est intérieur, la solution aussi. C’est donc ça « Half Life » : plus que le récit d’un voyage pour faire couper la tête de sa sœur siamoise, c’est celui d’un parcours visant à déterminer qui exactement est Nora.

Mais ce qui confère vraiment sa force au roman, c’est qu’en plus d’aborder des thèmes intéressants, Jackson intègre son histoire dans une structure diaboliquement intelligente en forme de diagramme de Venn. Cette construction, évidemment, évoque l’éternel retour ainsi que le parcours du héros mythologique – voir John Barth dans « Chimera »-, mais surtout permet, sans avoir l’air d’y toucher, de donner à Blanche son rôle dans l’histoire – two sides to every story- sans que le lecteur s’en rende bien compte au début. Ensorcelé par l’univers étrange de l’enfance des soeurs, fasciné par le lien entre l’univers fantaisiste des siamois de Jackson et le monde dans lequel il vit, enchanté par l’humour constant, mené par le bout du nez par l’organisation interne du récit, le lecteur, stupéfié, se réveille à la fin en ce disant que l’ensemble avait une force d’évidence. Et pourtant,il s’est laissé avoir. En gros, un enchantement littéraire, une histoire humaine, un moment de grand plaisir - vous devez me croire sur parole bien que je n'arrive pas à faire justice à ce roman dans ce papier. A ranger à côté du « Habitus » de James Flint.

Shelley Jackson, Half Life, Harper Perennial, $14.95

 

15 commentaires:

  1. odot said,

    je trouve que la manière dont ramènes sans cesse l'univers de ce livre à notre monde ne lui fait effectivement pas justice: un monde où les USA se bombardent eux-mêmes par culpabilité post-Hiroshima, ce n'est pas un monde traumatisé par le nucléaire! à part ça et un million de choses (tu me coupes l'herbe sous le pied!) la partie "journal intime" est le truc le plus fascinant, le plus virtuose, le plus dense qu'il m'ait été donné de lire depuis trois mille ans, un petit tsunami digne de la maison des feuilles.

    on 11:28 AM


  2. otarie said,

    C'est parfait, je l'ai trouvé dans ma boîte aux lettres ce matin.

    on 12:39 PM


  3. Le côté mirroir de notre monde est quand même assez prégnant (je ne comprends pas trop ta phrase sur le nucléaire, ceci dit). Ce qui est vrai, c'est que la partie journal intime est assez extraordinaire. Par ailleurs, le merveilleux a un rôle assez important et je pense ne pas savoir parler de ça, tout simplement.

    on 12:41 PM


  4. lazare said,

    Eh bien, mission accomplie tout de même & chauffe chauffe la CB Marcel! en attendant mon petit paquet transatlantique. Ca a l'air vraiment fascinant comme histoire...

    on 12:47 PM


  5. odot said,

    je me relis et je me trouve chichiteux, pardon, c'était pas le but, je suis un horrible parigosse.

    on 4:20 PM


  6. Claro said,

    Vous me donnez envie de le relire. J'avais été un peu déçu par les artifices pomo de la fin.

    on 4:47 PM


  7. La ballade était trop belle pour être gachée par d'éventuels défauts, vraiment.

    on 5:06 PM


  8. g@rp said,

    En passant, et puisque tu cites "The road", une question : par quel McCarthy commencer (en VF, if possible) ?
    Merci d'avance.

    on 6:22 PM


  9. S'il ne fallait en lire qu'un seul, "Méridien de sang" dont j'avais parlé au tout début ce blog. Fais une petite recherche pour voir ce que j'en pensais alors.

    on 6:31 PM


  10. g@rp said,

    Many thanks !

    on 6:54 PM


  11. a.w. said,

    Et bien sûr ce n'est pas traduit en français pour l'instant... je me trompe ?

    on 8:47 PM


  12. Tu ne te trompes pas.

    on 8:52 PM


  13. Philippe said,

    "Jamestown", c'est de qui ?
    D'avance merci...

    on 2:27 PM


  14. Matthew Sharpe, à moitié réussi, pas traduit.

    on 4:19 PM


  15. Kate said,

    G@arp: J'avais le choix et j'ai commencé à lire McCarthy avec "All the pretty horses", traduit en français (De si jolis chevaux) par Hirsch et publié chez Actes Sud. Depuis, je suis accro à McCarthy. Donc, un bon choix aussi pour débuter...

    on 1:27 AM


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