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La forme revenue

Au cours des années ’80 comme au cours des années ’70, John Barth n’a publié que deux livres de fiction. C’est à peu près la seule similarité des deux périodes, puisqu’aux chefs-d’œuvre de l’ère Nixon (« Chimera » et « Letters ») ne succédaient que le médiocre et décevant « Sabbatical » ainsi que le tout juste meilleur « Tidewater tales ». A l’heure de me plonger dans les années ’90 barthiennes, mon enthousiasme a vraiment décliné, d’autant plus que j’ai été prévenu de la médiocrité de « Once upon a time » et « Coming Soon !!! ». Mais j’ai décidé de tout lire Barth et je me suis donc plongé dans « The last voyage of Somebody the sailor », paru en 1991. Bonne surprise.

Sur son lit de mort, Simon Behler, écrivain, plaide à son infirmière pour un dernier sursis, le temps de lui raconter une des rares histoires qu’elle ne connaît pas : celle de la dernière histoire de Schéhérazade, dans laquelle Schéhérazade, elle-même sur son lit de mort, prie la grande faucheuse de bien vouloir lui laisser lui raconter une des rares histoires qu’elle ne connaît pas : celle du véritable dernier voyage de Sinbad le marin, où celui-ci, pendant sept jours, ouvre les portes de son palais de Baghdâd à un étrange mendiant qui dit s’appeler Sinbad aussi et avoir également quelques voyages à raconter, narrations que les deux Sinbad feront chaque soir pendant le banquet des investisseurs du septième voyage de Sinbad 1, au rythme d’un voyage par jour. Laissez-moi reprendre mon souffle.

Typiquement Barth : la reprise habile de la structure en récits enchâssés tout en réutilisant la raison d’être du processus narratif des mille et une nuits – raconter pour ne pas mourir. Typiquement Barth : Sinbad le vagabond alias Somebody le marin alias Simon Behler raconte sa jeunesse dans la baie de Chesapeake, sa passion pour la voile, son premier mariage malheureux, sa carrière d’écrivain et comment il s’est retrouvé plusieurs siècles en arrière au pays des contes avec comme seul atout une montre bracelet. Typiquement Barth : il reprend des histoires connues et les réécrit, changeant subtilement et parfois radicalement le sens ou le ton du texte original. Typiquement Barth : une sœur morte, le thème du double, les changements d’identité et la dissertation sur le sens de l’acte de raconter.

Peut-être peut-on voir dans cette liste de typiquement Barth la raison de la piètre qualité de ses œuvres post-« Letters ». Peut-être. Il est vrai que certains thèmes et motifs reviennent très souvent depuis « The floating opera ». Mais jusqu’ à « Letters », il y avait de grands changements aussi, dans la forme surtout mais également dans le fond. S’il était évident qu’on lisait chaque fois un roman du même écrivain, cette lecture était toujours accompagnée d’une grande surprise devant la nouveauté de ce qui était offert. Avec « Sabbatical », la surprise était toujours-là – une histoire politico-écologiste presque réaliste ?!? – mais elle passait mal parce que Barth semblait en petite forme littéraire. S’il reprenait des couleurs avec « Tidewater tales », l’histoire était finalement la même que celle de « Sabbatical » mais gonflée, barthifier, remplie d’irruptions de mythes et de récits canoniques. Déjà lu, toujours pas satisfaisant. Ici, pas vraiment de surprise : écrivain vieillissant au pied marin stop adore les mille et une nuits stop a une relation avec femme plus jeune stop, sauf que cette fois le livre est bon. Pas au niveau de « Chimera » ou « Giles goat-boy », mais bon... bien meilleur que les deux précédents.

Après deux échecs artistiques, quand ça remarche on se pose légitimement la question du pourquoi. Difficile de répondre. On pourrait dire « parce qu’il redevient l’écrivain des années ’60 et ‘70 ». Ce serait faux: « The last voyage of Somebody the sailor » est bien plus proche des écrits des années ’80 que de ces vénérables ancêtres. Au-delà du magistral usage de la langue, jamais vraiment disparu, il faut peut-être trouver les raisons de cette réussite dans la remise à l’arrière-plan du politico-didactisme plutôt sombre des deux précédents volumes et du retour de Barth le facétieux, Barth qui s’amuse, Barth qui invente. On s’amuse parce que visiblement l’auteur s’amuse plus en 1991 qu’en 1982 et en 1987. Par ailleurs, la partie simple et réaliste du récit (l’enfance de Behler, ainsi que sa vie d’adulte non orientalisé) ne donne pas dans le cliché et la facilité (« Sabbatical ») alors que la partie fantaisiste, remplie de retournement de situations, véritablement complexe et baroque, recyclant tout une tradition burtonienne plus que musulmane ne s’enfonce pas dans une difficulté faite pour être difficile (« Tidewater tales ») : elle reste lisible, jouissive et, on a presque envie de dire, naturelle.

A la sortie du livre, le New York Times publia une critique plutôt méchante écrite par Jonathan Raban. Parmi d’autres reproches, il fait à Barth celui de donner en plein dans ce qu’Edward Saïd qualifiait d’orientalisme, en reprenant les clichés « impérialistes, racistes et sexistes » qui peupleraient la traduction de Richard Burton des mille et une nuits. Tout ça est plutôt étrange. Barth utilise, en effet, une série de formules toute faites ou de stéréotypes associés aux contes de Schéhérazade : il reprend une œuvre de littérature, pas un traité sur le monde arabe. De plus, Raban est étrangement aveugle à la façon dont les aventures de Sinbad sont recyclées : si l’on veut penser dans les même termes très PC que lui, comment ne pas se rendre compte que Barth tente une fois de plus de faire place à des traditions narratives de la périphérie par opposition à celles, tenues par nous pour traditionnelles, du centre. De plus, et comme John Hawkes le souligna dans une réponse au New York Times, c’est un texte qui place la femme au cœur de ses préoccupations, et selon moi, non pas comme objet mais comme figure héroïque et maître de son destin, malgré l’adversité. A quel type de lecture s’est donc adonné Raban ?

« The last voyage of Somebody the sailor » n’est peut-être pas un livre qui fascine et stupéfie, mais c’est un livre qui plaît, qui amuse, qui donne foi à l’amateur de story-telling et joie à celui qui aime les mots et les phrases. Sans arriver à se glisser parmi les meilleurs Barth, ce roman est un petit bijou sans doute un poil trop long (ou pas assez poli pour supporter la durée, c’est selon).

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Je m’en voudrais de ne pas mentionner le discours littéraire de Barth ici, qui s’attache à démontrer encore une fois la futilité de la catégorie réaliste :

"The high ground of traditional realism, brothers, is where I stand! Give me familiar substantial stuff: rocs and rhinoceri, ifrits and genies and flying carpets, such as we all drank in with our mother's milk and shall drink - inshallah! - till our final sallow. Let no outlander imagine that such crazed fabrications as machines that mark the hour or roll themselves down the road will ever take the place of our homely Islamic realism. (...) Speak to us from our everyday experience: shipwreck and sole-survivorhood, the retrieval of diamonds by means of mutton-sides and giant eagles, the artful deployment of turbans for aerial transport, buzzard dispersal, shore-to-ship signalling, and suicide."

John Barth, The voyage of Somebody the sailor, Mariner Books, 14.99$
(S’il vous arrive de commander sur amazon US, ils liquident leurs copies du bouquin à 4.99$....)

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Vogue la galère

Publié en 1987, premier roman de John Barth en cinq ans, « The Tidewater Tales » est, parmi les livres post « Letters », celui qui est généralement le plus apprécié des barthiens de par le monde. On peut se dire que cette place privilégiée est principalement due au soulagement de ses lecteurs à retrouver leur auteur favori en forme épique, même si, à dire vrai, sa période de grâce est terminée et ce roman est une pièce de plus au dossier baisse de régime.

En juin 1980, Peter Sagamore et Katherine Sherritt décident de passer quelques jours sur leur voilier à voguer dans l’immense baie de Chesapeake. Il est un écrivain dont les histoires se sont raccourcies de plus en plus, au point de presque disparaître. Sans surprise, il se retrouve face à face avec son premier blocage réel -- comment continuer à écrire que son but est de laisser la page la plus blanche possible et qu’on l’a atteint? Elle est bibliothécaire, membre fondatrice de la
société pour la préservation de l’art du storytelling et enceinte de huit mois et demi. Set me a task est le mot d’ordre adressé par Katherine à Peter : elle espère que les aventures qu’il lui fera vivre ces quelques jours lui permettront d’abandonner l’impasse minimaliste à laquelle il est arrivé et à le relancer vers l’expérience maximaliste des débuts. Pour sa part, elle souhaite se convaincre que donner la vie à des enfants – des jumeaux, qui plus est – n’est pas, dans l’Amérique des années ’80, un crime.

Qui a lu « Sabbatical », le précédent roman de Barth, se retrouvera ici en terre relativement familière : le décor est le même, les personnages se ressemblent, l’angle politique est strictement identique, le livre est aussi écrit à la première personne du pluriel -- il se compose sous nos yeux, de la main des deux narrateurs -- et un pan entier de l’intrigue leur est commun. D’ailleurs, les protagonistes de « Sabbatical » surgiront dans ces « Tidewaters Tale » au 2/3 du récit. Théoricien d’une sorte de recyclage littéraire, Barth comptait peut-être ainsi rebarthifier un récit dont les prémisses lui plaisaient mais qu’il savait sans doute raté. « Sabbatical » était en effet un livre médiocre d’où le souffle exceptionnel l’auteur, s’il n’en était pas totalement absent, faisait quand même cruellement défaut. Et nous voilà donc de retour dans une espèce de monstre de plusieurs centaines de pages, rempli d’histoires imbriquées, de théorie littéraire et de références aux œuvres passées d’un auteur dont les obsessions ne semblent pas vouloir changer.

En fait, Barth saisit l’occasion pour s’approprier les quatre textes fondamentaux de son univers littéraire : « L’odyssée », « Les contes des mille et une nuits », « Don Quichotte » et « Les aventures de Huckleberry Finn ». Dans une crique où Peter et Katherine veulent passer la nuit, ils tombent sur un bateau construit sur le modèle de la Grèce antique. Ils y rencontrent un couple qui pourrait bien être Odyssée et Nausicaa qui, lors d’une superbe soirée de début d’été, leur raconte quelques récits apocryphes de l’œuvre d’Homère dans lesquels il est notamment révélé la véritable identité de celui-ci. Quelques jours plus tard, May Jump, amie lesbienne, féministe et cheville ouvrière d’une sororité de conteuse, leur confie sa rencontre avec Schéhérazade. L’âge mur venu, la reine de Perse s’ennuyait dans son palais et repensait au génie qui lui soufflait les histoires à l’époque où elle voulait sauver sa peau -- voir « Chimera ». Un petit tour de passe-passe plus loin, elle se retrouve chez lui en plein Maryland mais ne peut rentrer chez elle. Avec l’aide de la sororité, elle cherche l’histoire qui lui permettra de revoir ses enfants. Peu de temps après, Peter rencontre dans un port Don Quicksoat, marin errant, sorti des grottes de Montesinos pour se retrouver au commande d’un beau voilier. Bref : à chaque fois Barth se met à riffer, à surfer sur les vagues du canon et c’est bien sûr dans ces pages-là qu’il est le plus fort, que le lecteur s’amuse le plus.

Il n’y a pas que les références aux classiques : au-delà de « Chimera » et de « Sabbatical » que j’ai déjà évoqué, une grande place est aussi dévolue à une pièce de théâtre en trois actes découverte sur les eaux qui renvoit très clairement à « Night-sea journey », un des nouvelles de « Lost in the funhouse ». Malheureusement, il s’agit là de (longues) pages qui ne marchent pas, s’enfonçant bien trop dans une auto-référentialité qui, une fois n’est pas coutume, s’avère bien trop lassante. Ce qui fonctionnait tellement bien dans « Letters » devient, ici, source d’ennui.

Les énormes constructions narratives qui passionnent tant Barth, celles peuplées de récits dans le récit, de mises en abyme, ces parcours initiatiques, vies de héros mythologiques, fonctionnent parce qu’elles combinent une stupéfiante maîtrise narrative avec une histoire dont chaque rebondissement est une révélation. A cela, dans ses meilleurs textes, Barth a réussi à ajouter comme rebondissement dans le rebondissement la conscience du texte qu’il est fiction et le fait que cette conscience précise peut être la source d’aventures non moins essentielles que celle de Sinbad et ses voleurs. « The Tidewater Tales » déçoit -- sans que la déception soit immense, tout de même – parce que de trop larges passages ressemblent à de l’eau stagnante, une masse assassine et étouffante de toute vie de l’esprit : la maîtrise de l’écrivain de haut-vol est toujours là, la métanarration est omniprésente mais l’histoire, les évènements qui arrivent à ce couple, trop souvent ne fonctionnent pas. Fan de Barth, on lit tout de même ça avec plaisir. Un autre lecteur, même habitué aux livres exigeants, arrêtera sans doute à mi-chemin.

Katherine accouche, Peter retrouve la muse. Le happy end est presque total, et s’il reste quelques questions sur l’avenir de la planète à l’approche de l’élection de Reagan et aux premières rumeurs de guerre des étoiles, l’avenir semble prometteur. Pourtant, la dernière page tournée, on se demande si les excellents moments parfois passés sont les derniers râles d’un lion littéraire aphone ou bien les premiers d’après grippes. Quelque part dans le livre, il est dit que « what you’ve done is what you’ll do ». Parfait, mais pourquoi faire mal (« Sabbatical ») ou de façon médiocre (« Tidewater Tales ») ce qu’on a bien fait avant ? A ça, pas de réponse. La prochaine escale barthienne se fera chez Sinbad le marin. On verra.

John Barth, The Tidewater Tales, The Johns Hopkins University Press, $21.95

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Vendredi ou la vie théorique

Après avoir terminé l’aventure « Sabbatical », John Barth prend au pied de la lettre le titre de son roman puisqu’il ne publiera plus de fiction entre 1982 et 1987. Les quelques lecteurs qu’il lui reste alors – fini l’heure de gloire du gigantisme métafictionnel : il fait place nette au minimalisme de Carver, poussant ainsi Barth sur la route de la marginalisation qu’il ne quittera malheureusement sans doute plus- sont tout de même soulagés de découvrir en 1984 « The friday book », collection d’articles et de textes de conférences. Ce livre ne sera jamais traduit en français – faut dire que si on laisse s’épuise « Chimère »…- et n’est aujourd’hui plus disponible en anglais. Pourtant, c’est une pièce essentielle, peut-être même le dernier coup de maître de Barth.

Si Barth avait donné les bases théoriques de son travail narratif dans « Lost in the funhouse » et « Chimera », ses éléments étaient disséminés, parfois cachés à travers les pages de ses histoires et il fallait que le lecteur attentif fasse finalement un assez gros travail de débroussaillage et de décryptage pour arriver à saisir l’ampleur réelle de l’entreprise d’une façon autre que superficielle. Avec « The Friday book » - ainsi titré parce que vendredi est le jour où l’auteur écrit autre chose que de la fiction- tout devient plus clair ou toutes les intuitions sont confirmées, selon votre attitude à la lecture des précédents livres. Les deux pièces-maîtresse du recueil sont incontestablement « The literature of exhaustion » et « The literature of replenishment ». La première est peut-être le texte le plus commenté et mal interprété de l’œuvre barthienne. Au détour de ce qui était initialement un chant d’amour pour les fictions de Borges, Barth soutient que chaque forme artistique est liée à un contexte historique et qu’elle s’épuise au fil du temps, allant jusqu’à disparaître. Beaucoup lui ont reproché ce qu’ils voyaient comme une déclaration de la mort du roman – ce en quoi il n’aurait été ni le premier, ni le dernier – passant complètement à côté du point central : même si l’on veut bien imaginer que le roman est effectivement en train de mourir – ce que Barth ne prétend pas vraiment-, la narration survivra et l’enjeu est de sortir de l’impasse en s’appuyant sur l’épuisement même de la forme pour la faire renaître. En bref, le recyclage comme solution aux questions posées par l’impression que tout a été dit de toutes les manières. Il ne s’agit pas, comme Warhol par exemple, de reprendre des éléments de la vie quotidienne et les altérer pour en faire une œuvre d’art mais bien de réinventer aussi bien son passé que les œuvres et les formes qui ont fait la grandeur de la littérature au travers des siècles. L’illustration de la vitalité de cette pratique, la preuve éclatante de la puissance de cette vision, Barth l’apporte de la façon la plus impressionnante dans le troisième récit de « Chimera », l’incroyable « Bellerophoniad », pierre angulaire du postmodernisme littéraire. Une dizaine d’années plus tard, il écrit « The literature of replenishment » pour clarifier son propos initial qu’il considère mal compris – non, la fiction et le roman ne s’épuisent pas, même si l’on ne considère qu’un seul texte : le sens naissant d’une « transaction avec des lecteurs à travers temps, espace et langage », on y trouve toujours quelque chose de neuf – mais surtout pour tenter de définir le postmodernisme comme la tentative par excellence de répondre par la négative à la déclaration de décès du roman, en faisant une véritable littérature du renouveau.

Au-delà de ces deux articles, il y a encore bien des choses excellentes dans « The Friday book » qui font de cette collection l’un des ouvrages majeurs sur l’écriture par un des grands écrivains des années ’60 et ’70. Voilà une lecture authentiquement indispensable mais qui, malheureusement, ne pourra se faire qu’après de longues recherches chez les spécialistes de la seconde main. Je vous quitte sur deux petits passages de ces autres articles que je n’ai pas pris le temps d’évoquer.

« The novel is an essentially existancialistic form whose existence not only precede its essence, but keeps redefining its essence right out of existence. »

« We may regard ourselves as being not irrevocably cut off from the nineteenth century and its predecessors by the accomplishment of our artistic parents and grandparents in the twentieth, but rather as free to come to new terms with both realism and antirealism, linearity and non-linearity, continuity and discontinuity. If the term postmodern describes anything worthwhile, it describes this freedom, successfully exercised. It used to be that an unmarried woman was immoral if she said Yes; for a while it seemed she was a prude if she said No; nowadays, she is free not only to say yes or no as she intelligently decides, but to do the asking. Similarly, the postmodern writer may find that the realistic, even tender evocation of place (for example) is quite to his purpose, a purpose which may partake of the purposes of both his modernist fathers and his pre-modern remoter ancestors without being quite the same as either’s. »


John Barth, The Friday book, Putnam, épuisé

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La croisière s'amuse peu

Après la course aux armes effrénée menée par John Barth de « Sot-weed factor » jusqu’à l’apocalypse littéraire de « Letters », il était sans doute temps pour l’auteur de se reposer et de laisser respirer son lectorat. C’est donc avec un roman plus léger et aéré qu’il revient en 1982.

Pour beaucoup, « Sabbatical » est le roman qui marque le début de la période inintéressante de Barth. Lui qui semblait pouvoir remplir sans aucun problème pages inspirées après pages inspirées avait déjà eu du mal à l’heure de composer « Letters » - sur lequel il a travaillé on and off pendant plus de dix ans- et les mauvaises langues disent que la muse l’a déserté.

Ce qui est certain, c’est que « Sabbatical » est, au premier abord, un roman étrange dont l’intrigue fait plus Mailer que Barth : un couple revient d’une année sabbatique passée sur un voilier et se retrouve plongé dans une étrange histoire de disparitions d’amis de l’homme, ancien agent de la CIA. Pour aller avec ce sujet a priori plus conventionnel, l’écriture se fait moins baroque, débarrassée de la graisse, pas tout à fait simple mais, disons, plus abordable.

Thématiquement, il y a aussi du changement ou en tout cas un déplacement de focale puisque les soucis politiques et écologiques de l’auteur, déjà présents en arrière plan dans « Giles Goat-Boy » par exemple, prennent une place bien plus grande. Barth est visiblement en colère contre l’Amérique post-Vietnam, la diplomatie à la Kissinger et l’avènement de Reagan. Il est aussi inquiet de voir sa bien aimée baie de Chesapeake menacée dans son équilibre environnemental par la poussée immobilière et les grands projets du gouvernement et de ses agences. Ces soucis donnent d’ailleurs un livre sans doute moins amusant et léger en apparence que les précédents travaux d’un Barth qu’on a connu plus facétieux.

Ceci dit, « Sabbatical » reste purement barthien : il s’agit encore une fois d’une fiction hautement consciente d’être fiction, d’un roman qui s’écrit sous nos yeux, puisque ce couple de retour vers la maison a décidé d’en rédiger un à quatre mains, plus ou moins celui que nous lisons. Par conséquent, le narrateur étant double, ce n’est ni le I ni le He qui est de mise, mais bien un étrange We auquel il faut s’habituer. Ce mode narratif renvoie inévitablement à un des autres thèmes du livre, celui du mariage et de l’amour. Les liens entre le voyage en couple, la remontée de la rivière, la vie, le développement d’une histoire ou même la fertilité est, j’imagine, assez évident pour que je n’aie pas à m’attarder dessus…

Si le mélange d’une intrigue étrange et des traditionnels soucis métafictionnels barthiens avait de quoi éveiller, si ce n’est l’intérêt, au moins la curiosité, « Sabbatical » souffre de trop de faiblesses pour que nos deux marins arrivent à écoper suffisamment afin de maintenir le bateau à flot. On retrouve une fois de plus l’obsession du parcours héroïque – fuir, revenir, charybde et scylla et tutti quanti- dans les aventures de nos plaisanciers, ainsi que de multiples références à l’histoire et à la théorie littéraire, mais Barth donne l’impression de se recycler une fois trop, ou précisément de ne plus se recycler mais bien de répéter ce qu’il a mieux dit ailleurs. De plus, il le fait d’une façon par trop didactique, essayant de gagner en clarté, parvenant surtout à perdre en subtilité. Il en va de même avec l’aspect politique : le clou est enfoncé trop souvent, de manière grossière et, au final, fatigante.

« Sabbatical » laisse un amer goût de trop peu. Barth est un écrivain de premier plan, il y a donc bien sûr d’excellentes pages mais la puissance imaginative et la grâce littéraire ne sont plus vraiment au rendez-vous. Un malheur n’arrivant jamais seul, certaines des dernières péripéties du livre évoquent « The end of the road », deuxième et plus mauvais roman de l’auteur.

On notera qu’il s’agit du premier livre de Barth qui donne une place primordiale à la voile, peut-être sa plus grande passion qui va d’ailleurs se retrouver au centre de pratiquement tous les livres qu’il publiera par la suite. Espérons qu’il voguera mieux par la suite…

John Barth, Sabbatical : a romance, Dalkey Archive, $12.95
Traduit sous le titre « La croisière du Pokey » au Seuil (22.20€)

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Lettre ouverte

A : Le lecteur à ses lecteurs. « Letters » est apprécié « maintenant ». Commentez.

Dimanche, 14 septembre 1999

Chers Lecteurs,

Dans votre lettre du 10 septembre dernier (merci), vous me reprochiez de tourner en rond, d’intellectualiser et de prétentieuciser les minables romans que je lis au lieu d’en donner des comptes-rendu objectifs, clairs et (surtout !) concis. J’écoute et j’applique, modestement. Voyons si vous êtes maintenant prêts à payer plus pour ce service.

Qu’est-ce qui arrive à un livre de 772 pages publié en 1979 ? Il s’épuise, disparaît des rayons, n’est plus lu que par une poignée de tarés. Et puis en 1994, il est enfin republié par Dalkey Archive, il n’y a donc plus besoin de courir les librairies de seconde-main pour enfin le lire. Et quand on le lit, qu’arrive-t-il ? Eh bien on est soulagé une fois qu’il est refermé, parce que c’est une expérience épuisante mais surtout parce qu’on a enfin eu le courage de s’y jeter et que les récompenses pour cette grand bravoure sont bien là.

Qu’est-ce que « Letters » ? Un roman épistolaire à l’ancienne par sept drôles et rêveurs fictifs, dont chacun s’imagine réel. L’auteur qui reçoit cette correspondance a tout l’air d’un accro à Des chiffres et des lettres, c’est sans doute le cas parce que ce livre est arrangé comme un code numéro-alphabétique à déchiffrer, à fracturer pour prendre conscience de l’ampleur du système de mots qu’est cette fiction.

Qu’est-ce que vous avez dit ? Ne vous en faites pas. Pas besoin de calculatrices, de connaissances en stats ou en probabilité. L’Auteur est autant compteur que conteur. Vous avez loupé les précédents chapitres ? John Barth est obsédé par le recyclage des formes anciennes, de la mythologie au roman picaresque. Ce coup-ci, va pour le roman épistolaire. Evidemment, il n’est pas homme à réécrire : il réinvente toujours. Et cette fois-ci, en plus de se réapproprier un genre, il se recycle lui-même en ressortant des cartons les personnages de ses six précédents livres. Ils tiennent tous la plume et correspondent gaiement à mesure qu’ils se croisent du côté de la baie du Chesapeake dans une intrigue à faire mal au crâne.

Qu’est-ce qu’on s’en fout ? Oh la la… Tout ça est intéressant parce que Barth innove en respectant assez peu les schémas classiques. Par exemple, les écrivains qui reprennent leurs personnages continuent généralement à raconter leurs vies, donnant une suite au texte précédent. Il n’en est pas tellement question ici : au contraire, ces personnages sont sortis de leurs histoires et accusent en quelque sorte l’écrivain de s’être inspiré très librement de leurs mésaventures pour écrire ses histoires précédentes. Ils prennent ainsi place dans le monde réel et remettent en cause, aux choix, l’objectivité, l’honnêteté, l’honneur et le talent de Barth. C’est une manière d’inverser le rapport traditionnel entre l’auteur et son invention, entre la fiction et la réalité, soulignant ce qui serait dû au monde réel pour mieux brouiller le lecteur dans ce monde de papier. Dans les lettres qu’il écrit lui-même, Barth s’avoue surpris de trouver des créatures existantes avec noms et parcours plus ou moins identiques à ses propres créations, lui donnant ainsi l’occasion de gloser sur les hasard. Ce livre est de fait le roman ultime de la coïncidence… calculée (« Life is a shameless playwright who lay on coincidences with a trowel »).

Qu’est-ce que ces conneries ? Donnez-moi des palpitations, crénom ! Pas s’énerver, tout doux. John Barth n’est pas connu pour être un écrivain sentencieux ou pontifiant (certains diront qu’il n’est pas connu du tout, o tempora, o mores). Il aime les blagues, les calembours et un humour parfois tellement fin qu’il n’a pas toujours réussi à franchir le cap des années. On se bidonne pas mal. Et pour ceux qui préfèrent l’astiquage au bidonnage, l’intrigue c’est en 1969 qu’elle se déroule, donc du sexe vous en aurez. Et pour les prudes dénués d’humour, il restera toujours une vision assez originale de la répétition dans l’Histoire à travers les histoires. Miam.

( Tout ce qui précède a été écrit le 08 mars 2006, mais anti-daté pour des raisons que ne comprendront sans doute que ceux qui ont déjà lu « Letters ». Désolé. S’arranger avec la chronologie fait partie des prérogatives de l’artiste que Fausto n’est pas. Mais si je ne sais pas créer, jouer avec les dates reste dans mes capacités)
(Avant de partir pour de bon, soulignons quelque chose qui différencie « Letters » des précédents livres de John Barth : il s’agit cette fois de « texts within texts instead of tales within tales ». On peut tout de même arguer que se cachent toujours dans ces texts within texts de nombreux tales within tales, mais bon. On ne va pas insister.)
(Je me rends compte que j’ai oublié un truc : « Letters », c’est pour les lettres de l’alphabet bien sûr, les lettres que s’échangent les protagonistes of course, et les lettres dans le sens littérature por supuesto. A ne jamais oublier lorsqu’on lit les livres.)
(Je viens de lire sous la plume de Françoise Sammarcelli la première chose intéressante que vous allez découvrir depuis le début de ce papier : le livre accomplirait « le rêve de Barth concernant le roman postmoderniste idéal, capable de "dépasser la querelle entre le réalisme et l’irréalisme, les partisans de la forme et ceux du contenu, la littérature pure et la littérature engagée, la fiction de l’élite et le roman de gare". En tout cas l’effet cumulatif brouille les catégories, comme il estompe la frontière entre fiction et réel, le modèle et ses reproductions. »[1])
(Sur un axe de 0 à 10, chance de traduction française? Osez-vous vraiment poser la question?)
(J’écris en fait ceci le 19 juin 2007 et m’excuse de vous avoir fait perdre votre temps. Le livre terminé depuis le 15 mai me regardait d’un œil plein de reproche, je me suis dit que je pouvais m’en sortir avec le coup de « Marelle ». Faudrait peut-être que mon prochain voyage soit sabbatique.)

John Barth, Letters, Dalkey Archive, $14.95


[1] Françoise Sammarcelli, John Barth, les bonheurs d’un acrobate, coll. Voix Américaines, Belin

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Trois brèves

  • Nouveau numéro de la Quarterly Conversation de Scott Esposito, qui intéressera particulièrement les amateurs de Roberto Bolaño : on y trouve un article sur la géométrie de ses fictions par Javier Moreno – l’homme qui a créé le fameux triangle enfermant l’œuvre bolanesque-, un autre sur les raisons du succès grandissant de l’auteur outre-atlantique, ainsi que des entretiens avec ses deux traducteurs, Chris Andrews et Natasha Wimmer (si quelqu’un a l’email de Robert Amutio, faut me faire signe…). En plus, la Conversation propose des critiques des nouveaux livres de DeLillo (bientôt ici aussi), Alarcon et Markson.
  • On finira avec Fausto qui est dans un creux actuellement : rythme de lecture ralenti, difficultés d’écriture, activités dans le monde du dehors. Please bear with me, ça redémarrera comme avant bientôt, j’espère. En plus de « Falling Man » on reparlera de Barth, de Matthew Sharpe et puis, à la rentrée, de Vollmann – dont j’ai reçu récemment les épreuves de l'étude sur Copernic, « Décentrer la terre », à paraître fin août chez Tristram.

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Vila-Matas, Dr. Pynchon et le réalisme: digressions

Le croirez-vous : le dernier livre de Enrique Vila-Matas nous entretient d’un écrivain qui, sur la piste de Robert Walser, tente de disparaître et, peu à peu, cesse d’écrire. Cette obsession thématique du Catalan pourrait lasser s’il elle n’était pas développée, cette fois-ci, avec une telle brillance.

« Docteur Pasavento » est l’histoire de l’écrivain barcelonais Andrés Pasavento qui, invité à Séville pour y donner une conférence, ne va pas à son rendez-vous et décide de commencer un processus de disparition qui le mènera à Naples, sur les traces d’un ancien collègue walsérien ; à Paris pour scruter sans cesse la rue Vaneau ; en Suisse à l’asile où Walser passa les dernières années de sa vie, et enfin dans une ville portuaire d’un étrange pays d’Afrique noire hispanophone.

Pasavento, au début très préoccupé de ne trouver aucun avis de recherche dans la presse ou de mails inquiets dans sa boîte et ayant une très forte tendance à se loger dans des hôtels où il risque d’être reconnu, se rend finalement compte qu’il n’a pas disparu : il est simplement ignoré. Tout le monde se fout de ce qui lui arrive. Cette révélation est salvatrice et le mènera à se débarrasser de son nom pour se présenter sous celui du docteur Pynchon. Lui qui voulait « continuer à écrire et à exister sans être importuné » - grosse différence avec Vila-Matas qu’on voit et lit partout- cesse progressivement d’écrire, gommant les dernières traces de son ancienne vie.

« Docteur Pasavento » évoque un croisement entre « Le voyage vertical » -selon moi le meilleur livre de Vila-Matas- et le roman-essai à la Sebald. Au-delà de l’énorme quantité de références littéraires brassées par l’auteur, ce roman est aussi l’occasion pour lui d’écrire la version la plus élaborée de sa déclaration d’amour à la vie et à l’œuvre de Walser. C’est surtout un grand roman de la coïncidence où le moindre lien ténu est considéré comme significatif, méritant d’être exposé afin de donner une nouvelle lumière à l’expérience de Pasavento. Pas étonnant que Vila-Matas finisse par évoquer la paranoïa grandissante de son personnage qui en vient presque à penser que les médias lui parlent ou que les gens savent qui il est réellement et jouent avec lui par d’étranges devinettes.

C’est intéressant parce que ce thème me semble avoir déjà été abordé par le Catalan dans « Desde la ciudad nerviosa », où il décrit la fiction comme une tapisserie partant dans tous les sens et la vie comme un tissu continu. L’écrivain tisse le sens à partir d’un amas de matériaux disparates, créant ainsi une œuvre hybride, à la fois narration classique, essai littéraire, récit de voyage, etc. Un des personnages de « Docteur Pasavento » le dit clairement :

« La littérature (…) consiste à donner la trame de la vie une logique qu’elle n’a pas. Moi, il me semble que la vie n’a pas de trame, c’est nous qui lui en donnons un, qui inventons la littérature. »

L’exemple le plus frappant de ce type de livre est sans aucun doute « Les anneaux de Saturne » de WG Sebald. Je parle de coïncidences et voilà que tout ça me rappelle que Olivier Rohe, dans un article de Inculte #12, disait du même Sebald qu’il « rapprochait l’activité du romancier du délire paranoïaque. Ecrire une fiction, selon lui, revient à élaborer un ensemble de cohérences, un jeu de correspondances, une toile de signes reliés entre eux. Aucune présence gratuite dans un roman ; tout y a une place – méditée d’avance ou pas. Il en va de même du paranoïaque : il tisse des événements, des signes, des présences, dont rien ne justifie a priori la parenté. »

Voilà une théorie tentante et qui en plus expliquerait peut-être pourquoi les fictions de Pynchon me plaisent tellement : le contenu totalement parano serait en adéquation absolue avec le processus d’élaboration de la forme, avec le travail de l’auteur, et la combinaison de ces deux pans du délire place nécessairement le lecteur même dans la peau du malade s’attachant à recoller les bribes d’information ensemble, à associer les disparités en un tout logique et évident, alors que justement rien ne le permet au départ. Un véritable processus à la fois de transformation et de création du réel.

Ce ne serait donc pas un hasard que le docteur Pasavento se transforme en docteur Pynchon à mesure qu’il abandonne sa vie passée et devient hypersensible à toute ébauche de signe envoyé par la réalité, espérant que ça lui permette d’atteindre la vérité. On en viendrait presque à se dire qu’il est étrange que le livre soit placé sous le signe du retrait de Walser –et donc d’un certain minimalisme littéraire- alors qu’il semble illustrer superbement l’état d’esprit qui permit de donner vie aux fictions maximalistes pynchoniennes. Peut-être parce que le paranoïaque fatigué de guetter et de se méfier du monde n’a d’autre choix que de se retirer dans un asile pour se promener et tout oublier ?

Je me rends compte que ce qui se voulait au départ critique est en fait une longue digression. Je pourrais tout effacer et recommencer mais ce n’est finalement pas plus mal : Vila-Matas évoque dans « Docteur Pasavento » les digressions de manière très positive. C’est assez logique, puisqu’elles font partie intégrante du dispositif narratif de l’écrivain voulant approcher la réalité – nécessairement paranoïaque, on l’a vu- d’un monde fragmenté.

Voilà qui nous mène par des chemins de traverse, pour conclure, à la question du réalisme en fiction, qui trop souvent consiste à refuser la fragmentation et la digression. Pourtant, dans un entretien avec Transfuge, William Gass disait considérer « Le tunnel » comme un roman réaliste :

« Je suis un auteur réaliste au sens où, dans le roman, je pense qu’il faut qu’il y ait à la fois de la confusion, des oublis, des malentendus, des répétitions, des choses que l’on ne sait pas (…), toutes les choses qui sont dans la vie (…). Je pense qu’un part de hasard intervient dans l’univers et que, finalement, tout cela ne va nulle part. »

On dira donc à la suite de Gass, de Pynchon, de Sebald et de Vila-Matas que le roman traditionnel aux personnages dont on sait tout, aux causes et effets évidents, à la chronologie classique, au récit direct et sans digression, n’est absolument pas réaliste et n’arrive même pas à s’approcher vaguement de l’expérience concrète de la vie. Il ne fait, et encore, que refléter les rationalisations a posteriori des comportements. On sait pourtant, comme l’a dit John Barth que

« nulle notion n’est plus insaisissable que le motif d’une action humaine, quelle qu’elle soit. »

Enrique Vila-Matas, Docteur Pasavento, Christian Bourgois, 25€

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Tourbillon dans le DF

2006 aura été une riche année pour le Mexico DF littéraire en France, puisque ont paru les deux grands romans de ces dernières années se passant dans cette ville : le déjà mythique « Les détectives sauvages » et le « Mantra » de Rodrigo Fresán. L’histoire des détectives m’était tombée sur le coin de la gueule comme une révélation apocalyptique et depuis j’ai tendance à essayer de la flairer un peu partout. J’en ai trouvé de forts effluves dans « Mantra », j’y reviendrai.

Rodrigo Fresán est un écrivain argentin d’une quarantaine d’années vivant à Barcelone et auteur de six livres. Trois de ceux-ci avaient déjà été traduits avant « Mantra » sans connaître de succès notable – au moins « Jardines de Kensington » fut-il défendu avec ferveur par Jonathan Lethem à sa parution américaine. Ami de Bolaño, Pauls, Vila-Matas et Piglia, il est un écrivain a priori plus accessible qu’eux, en large partie grâce au références de la culture pop qui émaillent son récit, lui permettant de plaire aussi aux amateurs de Nick Hornby ou Douglas Coupland. Heureusement, il y a plus de substance chez Fresán que chez ces deux anglo-saxons dont l’œuvre se vautre trop souvent dans l’insignifiant.

Avec ce roman, Fresán tente de livrer un portrait éclaté de du DF, tentaculaire capitale mexicaine, ville des catcheurs masqués, repère de la Mort, peuplée des descendants de Moctezuma et de Cortés, abrutie par la pollution et la drogue, captivée par les telenovelas. On se rend vite compte qu’il est pratiquement impossible d’enfermer un telle ville entre les pages cartonnées d’une couverture : tout ce qui s’avère faisable est donc de tourner autour, en prendre plein la gueule et rentrer chez soi, toujours groggy des coups pris et des cris de la foule et de l’odeur de sueur dans laquelle le lecteur se trouve entourer au cours de ces 500 pages.

Un narrateur multiforme, en perpétuelle transfiguration, part à la recherche de son ami d’enfance Martín Mantra, réalisateur de cinéma à l’art révolutionnaire et ravageusement précociforme. L’ombre du jeune homme plane sur l’ensemble du récit, bien qu’on ne l’apercevra clairement qu’en de rares occasions. Son poursuivant est à la fois compagnon d’école primaire, journaliste français, catcheur, assassin, ou bien rien de tout ça, ou bien… en fait on s’y perd comme il se perd dans sa quête et comme le visiteur sans guide s’égare dans le DF. Dans les moments de désespoir, il se confie à Maria, son amie, soit jeune mexicaine, soit cousine de Mantra, soit carrément sa sœur perdue, Maria donc, qui ressemble furieusement à la Sybille de Cortázar, coincée qu’elle est à Saint-Germain-des-prés, obsédée par un enfant mort. Comme il se doit, tout ça se termine dans un monde de l’après où les hommes morts tentent de s’unir dans la vie éternelle au démiurge Mantra.

En fait, « Mantra » est le récit de la lutte à mort entre Rodrigo Fresán et Martín Mantra, ce personnage qui prend le pouvoir et reste insaisissable pour la plume de son créateur. Rébellion de cet être de papier – on pense à Salvador Plasencia- qui fout le boxon dans une œuvre qui aurait voulu rester ordonnée. Fresán, devant cette révolte, réagit en jetant à la gueule de ses personnages des références musicales, littéraires et cinématographiques, l’air de dire « fais le malin, mon gamin, prends toi pour le plus fort, tu ne perds rien pour attendre : le domaine du réel est mien, tu pourras te débattre tant que tu veux, tu n’y pénétreras pas, ici c’est toujours moi qui ait la main ». Pas certain : gageons que de nombreux lecteurs se promènent dans le monde interconnecté à la recherche de traces de la comète Mantra.

Certains critiques ont parlé de livre-monde labyrinthique. Je pense qu’il y a là une grosse méprise. Un livre éclaté et bourré de références n’est pas nécessairement un labyrinthe. Au fil des pages de « Mantra », si l’on se perd, c’est seulement dans la contemplation des fulgurances de Fresán, jamais dans le récit lui-même, puisque il n’y a pas vraiment de sens à dénouer, d’énigme à résoudre, de sortie à débusquer. En ce qui concerne les références, elles sont tellement évidentes –et leurs sources sont pratiquement toutes regroupées dans une liste de remerciement à la fin du livre- qu’on ne saurait pas parler de jeu de piste.

Comme je le disais plus haut, il y a du détective sauvage dans « Mantra ». J’y vois même une sorte d’hommage. Tout comme le livre de Bolaño, c’est un roman sur le DF écrit pas un étranger. Il est aussi divisé en trois parties, et ces parties ont plus d’un lien de parenté avec celles des « Détectives sauvages ». On a d’abord la première, naïve, celle de la genèse, du récit d’initiation classique. Il fait place à une longue deuxième partie, kaléidoscopique, démesurée. Là où Bolaño choisit de livrer la vie de ses deux protagonistes par l’intermédiaire de nombreux témoignages de leurs connaissances, Fresán opte pour un récit à une voix – mais polymorphe- prenant la forme d’un abécédaire psychédélique, brossant le portrait du DF tout en étant également une recherche du mantra perdu. Chez les deux auteurs, on retrouve cette multiplicité contradictoire d’approches du sujet, cette mythologisation du banal et cette mascarade de l’extraordinaire en ordinaire. Enfin, la troisième partie est celle de l’approximation de l’aboutissement de la quête, dans la mort et le crime, laissant la porte ouverte. Bolaño, obsédé par l’échec, avait un final tragico-absurde. Fresán, courant après son personnage, a un final holocauste, tragiquement apocalytiforme, comme aurait dit Mantra lui-même. Peut-être sans le savoir, l’Argentin réécrit le livre du Chilien, le transformant radicalement, tout en en restant très proche.

« Mantra » est un livre remarquable, à lire non pas comme le guide de Mexico qu’il devait être au départ, mais bien comme un épisode crucial de la guerre entre auteur et personnage, un manuel de survie dans le chaos. Il n’arrive pourtant pas à la cheville des « Détectives sauvages », dont il n’a pas l’aspect essentiel, l’indiscutable force, l’évidence du chef-d’œuvre. Honte à tous ceux qui ont mis le Fresán devant le Bolaño dans leurs listes de fin d’année !

Rodrigo Fresán, Mantra, Passage du Nord/Ouest, 24€
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Le Martín Mantra de la troisième partie évoque furieusement en moi le Giles Goat-Boy de John Barth.

Il y a, à la page 303, une liste de noms de catcheurs très littéraire. J’en citerai ceux-ci : Judge Holden, Doble Humbert, Wyatt Gwyon le Faussaire, Jazzy Gatsby, Benny Profane, Humboldt Herzog et Patagonia Chatwin. Un piledriver comme punition pour ceux qui ne savent pas d’où ils sortent.

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Mythes sauce PoMO

Si « Lost in the funhouse » peut être considéré comme un livre séminal, c’est quatre ans plus tard que John Barth atteint les sommets qu’il y donnait à apercevoir. Recueil de trois novellas, « Chimera » a été récompensé par le National Book Award 1972 et, trente-quatre ans après, reste une lecture fascinante.

Comme annoncé dans son enivrant funhouse, Barth revisite et recycle des textes mythiques et mythologiques. Cette fois-ci, il se coltine « Les contes des milles et une nuits », ainsi que les exploits de Persée et de Bellérophon. Les récits ne sont pas également réussis, mais lorsque Barth frappe juste, c’est incroyablement bon.

« Perseid » est peut-être la plus laborieuse des trois novellas. Barth imagine Persée racontant lui-même son parcours héroïque, d’Argos à la mise à mort de Méduse, de son mariage à Andromède à son règlement de compte avec Polydectès. Et quand Persée se raconte, ce n’est pas de l’Ovide… Il y décrit les difficultés domestiques de son couple, le poids de sa charge, comment il est tombé amoureux de la gorgone qu’il a décapité et ses problèmes physiologiques compliquant le passage à l’acte. Retenu par une courtisane dans un temple, il se croit en fait aux cieux et se laisse donc aller à ces nombreuses confidences. Réalisant la méprise, il s’en va retrouver sa femme et tente de recoller les pièces. Le tout est parfois spectaculaire et très amusant, mais c’est stylistiquement très lourd et dépourvu de grâce.

« Bellerophoniad » est infiniment plus impressionnant. C’est un condensé des thèmes de « Lost in the funhouse », un concentré de postmodernisme dans ce qu’il a à la fois de plus abscons et de plus phénoménalement divertissant. Encore une fois, c’est le héros qui se raconte. Et son souci principal est de savoir, justement, qu’est-ce qu’un héros ? En est-il vraiment un ? Il reprend son parcours et le portrait peu flatteur d’un nigaud parfois mystificateur, parfois mystifié est mis au jour. Barth en profite pour s’impliquer lui-même dans le récit, donnant un long monologue où il explique son angle de travail lorsqu’il s’agit d’écrire sur un matériau mythologique, et sa vision d’écrivain écrivant. Il insère également quelques petits schémas illustrant le travail de composition narrative ou le parcours du héros. La prouesse de Barth est d’arriver à fournir un travail de critique littéraire épatant, tout en divertissant le lecteur par une recréation extrêmement inventive de la vie de Bellérophon : il ne se contente pas simplement de redire, il donne aussi au héros une moitié de vie jusque-là inconnue. Qui veut comprendre le sens du mot postmodernisme appliqué à la littérature se doit de lire « Bellerophoniad ».

Des trois parties de « Chimera », la plus abordable est sans doute la première, « Dunyazadiad ». C’est aussi, à mon sens, la meilleure. Tout ce qui va suivre dans le livre est déjà présent, mais Barth dose ces éléments avec mesure – à ne pas trop y regarder, on aurait presque une histoire normale. Après mille et une nuits passées à voir sa sœur Schéhérazade faire l’amour au roi Shâriyâr et lui raconter des histoires laissées en suspens, Dinarzade est promise au frère du roi, Shah Zaman. Lors de la nuit de noce, elle lui explique le stratagème mis au point afin de survivre tout ce temps. Barth se réinvente comme bon génie du vingtième siècle, fournissant aux deux sœurs les contes figurant dans l’épais volume qui leur sera consacré quelques temps après leurs aventures. C’est génialement développé et écrit, un vrai plaisir de lecture.

« Chimera » a été écrit à un moment où John Barth avait du mal à mettre en ordre le monstrueux projet qui donnera « Letters ». On arrive tout doucement à la fin d’un cycle, et l’auteur est au sommet de son art.

John Barth, Chimera, Mariner Books, $14.00

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Histoire d'amour

“Narrative, in short--and here they were in full agreement--was a love-relation, not a rape: its success depended upon the reader's consent and cooperation, which she could withhold or at any moment withdraw; also upon her own combination of experience and talent for the enterprise and the author's ability to arouse, sustain, and satisfy her interest--an ability on which his figurative life hung as surely as Scheherazade's literal....”

John Barth, Chimera, Mariner Books, $13.00

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Retour dans le labyrinthe

Sans être un recueil de nouvelles, il est composé de quatorze textes. Sans être un roman, il doit se lire comme un tout. Sans être une œuvre théorique, il est rempli de considérations sur l’art du conteur. « Lost in the funhouse » est un dédale, un labyrinthe où se perdre est souhaitable, puisque l’on s’y amuse en permanence.

Selon Barth, les écrivains sont généralement soit des sprinteurs, soit des marathoniens. Lui-même se classe dans la deuxième catégorie. En tant que lecteur, j’avoue trouver rarement du plaisir à la lecture de nouvelles – celles de Cortazar étant une exception parmi quelques rares autres. C’est donc avec quelque appréhension que je me suis lancé dans ce livre qui a la réputation d’être particulièrement ardu.

Comme souvent, la différence entre ce que l’on en a dit et ce qui l’en est réellement est grande. Certes, quarante ans après la première publication, certaines interrogations ou certains éléments stylistiques peuvent paraître désuets. Il n’en reste pas moins une œuvre de fiction puissante et une réflexion extrêmement riche et fertile, qui touchera l’amateur imagination débridée et de jeux littéraires, sans que son background académique n’importe outre mesure.

En opérant un fameux raccourci, je dirais que les sept premières histoires de « Lost in the funhouse » sont plutôt d’ordre domestique, avec, dans plusieurs d’entres-elles, un personnage récurrent nommé Ambrose que l’on suit de la conception à l’adolescence, période au cours de laquelle il se construit son identité, sa propre mythologie. Et c’est justement principalement de mythologie dont il est question dans la seconde moitié, mais vue peut-être comme une suite d’imbroglios conjugaux.

Signalons de manière totalement arbitraire trois des pièces reprises dans le livre. Tout d’abord, celle qui donne son titre à l’ouvrage. Sous les atours d’une banale visite familiale à un par d’attraction une après-midi de quatre juillet, se dissimule en fait un récit autobiographique où John Barth s’interroge sur le fonctionnement de la narration et fait part de sa « révélation » : « He will construct funhouses for others and be their secret operator- though he would rather be among the lovers for whom funhouses are designed ».

« Menelaiad » est un récit remarquable où Menelaus conte de façon möbienne – si cela veut dire quelque chose- sa relation avec Hélène, son amour, son mariage, la guerre de Troie, le retour de la guerre, la vie conjugale. Texte en poupée russe, Menelaus se raconte à divers époques, se raconte racontant, se raconte se racontant racontant, etc…

Enfin, Barth conclut son volume avec « Anonymiad », l’histoire d’un ménestrel abandonné sur une île déserte, et qui ressasse toutes les formes narratives imaginables avant d’être certain de les avoir épuisées. C’est alors qu’il ramasse une bouteille jetée à la mer et y découvre un message qui va lui redonner foi en la capacité créatrice. C’est un message d’amour de Barth à son art : le recyclage postmoderne n’écarte pas l’originalité, ne prononce pas morte la créativité, n’implique pas le refus de la communication et le replis dans ses propres jeux.

« Lost in the funhouse » n’est certainement pas la cup of tea de tout le monde. Il y a pourtant de nombreuses perles à y trouver, et c’est une lecture indispensable pour tout qui s’intéresse à ce qui s’est passé en littérature dans les années 1960, mais aussi à ceux pour qui le langage et le récit sont les choses qui font que la vie mérite d’être vécue.

John Barth, Lost in the funhouse, Anchor Books, $13

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