20 ans
Sur Tabula Rasa: Thomas Bernhard.
Mes prix, un texte inédit, vient de paraître en allemand, la traduction est prévue sans qu'une date ne soit avancée.
Lire Bernhard et se taire
J’ai lu il y a déjà quelques semaines « Le naufragé » de Thomas Bernhard, livre magistral que domine la figure de Glenn Gould, mort quelques mois avant la parution. Une œuvre aussi forte devrait m’inspirer quelques commentaires. Il semble malheureusement que, comme je m’en suis rendu compte dès que j’ai commencé à lire Bernhard, il m’est impossible de ce faire. Je suis face à une sorte d’aphonie critique, comme si j’avais en face de moi un néant tellement impressionnant qu’il m’empêche de dire quoi que ce soit. Je pense l’avoir déjà dit : j’ai l’impression que Bernhard ne peut être abordé que par des critiques de premier plan. Dire quelque chose d’intelligent face à une œuvre de cette qualité, de cette particularité est une tâche extrêmement complexe. Plutôt que de l’ouvrir et par la banalité de ce qui sortirait de moi salir non seulement le texte mais surtout la trace profonde qu’il me laisse, et même si je pense comprendre, ne sachant m'expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire. A ce jour, seul Bernhard me fait cet effet. J’ai bien peur que je n’arriverai jamais faire mieux que ma tentative d’aborder « Gel ». Par contre, s’il y a une chose qui a radicalement changé depuis que j’ai découvert ses livres, c’est ma réception de son style. Lorsque j’ai lu « Corrections », frappé par l’étrangeté de la prose, j’ai un peu perdu mon sens de l’orientation. Fasciné, mais de l’extérieur. Plusieurs livres plus tard, j’ai été fort surpris lorsque je me suis mis à lire « Le naufragé » : la phrase bernhardienne est devenue une musique que j’ai intégrée. Dès la première page, je me suis laissé emporter, j’ai été absorbé comme rarement par cette écriture si étrange. Je n’ai certainement pas apprivoisé Bernahrd, mais je l’ai assimilé, sans m’en rendre compte, comme s’il s’agissait d’un membre de la famille ou d’un vieil ami que vous revoyez après une longue absence et que vous réalisez, étonné mais pas stupéfait, que tout se met en place immédiatement, que c’est comme s’il n était pas parti, qu’il n’y a qu’à se laisser aller, se laisser emporter par une conversation que même le temps éloignés l’un de l’autre n’a su interrompre.
Histoire glaciale
En 1924, Thomas Mann donnait à ses lecteurs l’histoire d’un certain Hans Castorp, parti voir son cousin dans un sanatorium à Davos, qui décide, ensorcelé par la montagne, le médecin une femme ou l’époque, d’y rester pendant sept ans. Trente-neuf ans plus tard, un autre Thomas envoie aussi son personnage pour un séjour en altitude.
Contrairement à Castorp, le narrateur de « Gel », fabuleux roman de Thomas Bernhard, ne restera dans la montagne que vingt-sept jours, mais l’expérience n’en est pas moins intense, pour lui comme pour le lecteur. Etudiant en médecine, il est chargé par un chirurgien de l’hôpital où il est interne d’aller enquêter sur le frère de celui-ci, peintre retiré dans un village de la montagne autrichienne et qu’il soupçonne d’être fou. Une fois au-dessus, il s’installe dans l’auberge où réside le peintre Strauch et tisse des liens d’amitié avec lui.
C’est une histoire d’ensorcellement. Strauch partage avec l’espion dont il ignore la véritable identité ses théories nihilistes du tragique, de l’absurde, de la vie et de la nature dans de longs monologues enflammés. Poussé également par le milieu pauvre, anti-intellectuel, amoral, adultérin et décadent du village de retraite, il s’identifie peu à peu aux thèses et au mode de pensée développés par le peintre, dont il ne se libérera qu’à sa disparition.
Dans ce texte, un des premiers publiés de Bernhard, on trouve déjà ce qui fera la particularité de son œuvre, parfois à un stade déjà très avancé de développement, parfois dans un état plus embryonnaire. Le narrateur attiré dans la sphère d’influence d’un personnage au magnétisme particulièrement négatif est presqu’une constance chez l’auteur autrichien. De même se dessine déjà ici très clairement la misanthropie radicale de l’univers autoriel. Dans ce bled reculé, il est impossible de trouve quelque chose à aimer, tout est tromperie, violence, alcoolisme et avarice. La nature même s’arrange pour mettre fin à toute perspective de bonheur. Ce que les pages crient, c’est qu’il n’y a rien à sauver de l’homme, que c’est une bête pourrie sur pied qui complote, dénonce, empoisonne, maltraite et diffame. Rien qu’au niveau du message, il n’est pas toujours facile de lire Bernhard, et c’est déjà le cas ici.
Stylistiquement par contre, l’expérience est moins radicale que celle connue avec « Corrections » ou « Les mange-pas-cher » par exemple : le narrateur structure son récit de façon plus classique, à l’aide de phrases courtes et précises, intégrées dans des paragraphes de longueur raisonnable. C’est dans la retranscription des envolées de Strauch que l’on détecte les mélopées, la diarrhée verbale jubilatoire d’œuvres plus tardives, comme si l’étudiant était une sorte de garde-fou. Et de fait, même s’il se laisse séduire, il ne faut pas oublier que c’est en quelque sorte dans ce rôle qu’il a été envoyé là-bas et qu’on peut sans doute considérer qu’il l’exerce vis-à-vis de Bernhard lui-même également. Par la suite, tout narrateur extérieur à la folie des personnages étudiés sera happé par leur insanité sans espoir de retour. Ici, l’observateur revient – on croirait presque être tombé sur le seul texte bernhardien avec un peu de lumière au bout – et garde un contrôle relatif sur son exposé que ses successeurs perdront – laissant ainsi place nette à toute la fureur d’un style fascinant.
Méchant de bout en bout, « Gel » est, comme tous les Bernhard, un livre dur, produit d’un esprit unique, sans pitié. C’est sans doute aussi un bon point d’entrée dans l’univers d’un auteur essentiel car son absolu nihilisme, pour suffoquant qu’il puisse être, laisse ici un peu plus d’espace de respiration au lecteur. Mais si ce roman vous rebute, vous n’avez probablement aucun avenir dans ses autres textes.
Thomas Bernhard, Gel, Gallimard, 21€50
Germanophonia!
En janvier dernier, j’avais annoncé mon intention de lire plus de littérature hispanophone et germanophone. Pour la première catégorie, je pense que vous vous être rendus compte que j’avais tenu parole. Pour la seconde, beaucoup moins – et pourtant j’en ai lu quelques uns…
On entend souvent dire « je n’aime pas la littérature française », « le roman anglais, c’est plus trop ça » ou « j’aime beaucoup les écrivains japonais », comme si il y avait des caractéristiques nationales, culturelles et linguistiques qui déterminent d’une certaine façon les lettres. C’est une proposition qui ne rencontrera pas beaucoup de succès, et pourtant je pense qu’il y a là une certaine dose de vérité. Bien sûr, s’il y a influence d’une « identité nationale », elle n’est pas du type qui se construit lamentablement et anti-historiquement dans des ministères prévus à cet effet, ni n’est tellement puissante qu’elle empêche les ressemblances entres écrivains de pays différents, mettant les « nationaux » dans la même marmite lettrée. Elle ressemble sans doute plutôt à la petite touche d’épice, discrète mais essentielle à l’équilibre de la préparation. Bref : tout ça pour dire que si je n’ai pas beaucoup évoqué mes lectures germanophones, ce n’est pas parce que je ne trouve pas ça bon mais bien parce que j’ai l’impression que quelque chose m’échappe, d’entrer dans un domaine qui m’est plus étranger que ceux de Mishima ou Kawabata. Je suis tout simplement dans l’incapacité de vraiment en parler : je n’ai pas, dans mon vocabulaire, les mots justes et les structures satisfaisantes pour rendre quelque justice à ces écrivains.
J’ai lu il y a quelques semaines « Le cœur de pierre » d'Arno Schmidt. Que dire si ce n’est qu’il s’agit d’un livre saisissant et secouant, novateur aussi bien formellement que thématiquement ? Publié en 1956, ça fleure les printemps d’une dizaine d’années plus tard dans le ton, dans le sexe, moins dans l’illusion politique : Schmidt est déjà désabusé à l’époque où certains s’apprêtent seulement à plonger dans l’idéologie mortifère. Je remercie odot qui m’a poussé à lire ce livre et regrette en même temps de ne pas pouvoir en dire plus : je me sens accroché, forcé de suivre, intéressé peut-être, intrigué sûrement, convaincu de l’originalité sans doute, mais pour le moment aliéné de cette œuvre. On remettra le couvert prochainement, histoire de casser le code ( ?).
Un auteur qui me semble plus apprivoisable par moi est Thomas Bernhard, peut-être parce que Gaddis l’adorait et qu’on retrouve dans « Corrections » une logorrhée et des idées rappelant celles de « Agape Agape ». Tout comme pour Schmidt, on se rend compte immédiatement qu’il s’agit d’un écrivain absolument unique, à l’écriture particulière et à la pensée radicalement personnelle. Tout est étrange dans ce roman : la personnalité de ce Roithamer-Wittgenstein comme celle de son « exécuteur –testamentaire » de narrateur, la vie de la campagne autrichienne dont nous ne connaissons rien mais dont nous pouvons pressentir que Bernhard l’a pervertie, et surtout ces phrases longues comme des chapitres remuant le côté obscur de la famille, de la politique, de l’héritage et des origines. Et si cette étrangeté m’est plus familière que celle de Schmidt, elle me reste bizarrement nettement plus difficile d’accès que celle de Gaddis ou de Gass. Tout ça me laisse perplexe, c’est pourquoi je me dis que c’est quelque chose de particulier aux germanophones qui m’échappe.
A la lecture des « Corrections », j’ai beaucoup pensé à un des proverbes de l’enfer de William Blake : « if the fool would persist in his folly he would become wise ». C’est certainement vrai en ce qui concerne Roithamer. Je me sens moi-même un peu idiot et dépassé lorsque j’éprouve le côté insaisissable de ces deux auteurs fascinants, je compte bien persévérer, lire plus afin, je le souhaite, d’atteindre la sagesse…
Thomas Bernhard, Corrections, Gallimard, 21€
Arno Schmidt, Le cœur de pierre, Tristram, 22€
