Selby: erreur de casting

« Le démon » est un excellent livre. Il n’y a pas grand-chose à dire de plus. Naïvement, j’ai cru que Hubert Selby Jr était un grand écrivain. Lorsqu’est sorti le posthume « Waiting period » il y a six mois, c’est avec une impatience non feinte que je me suis plongé dans ses 248 pages.

Le choc fut rude, non pas à cause de la légendaire violence des écrits de Selby, mais bien par faute de l’insondable médiocrité de ce roman. Je n’y étais pas du tout préparé : j’avais un a priori extrêmement positif sur l’œuvre du bonhomme et les critiques lues étaient dithyrambiques. Il me semble qu’une fois de plus, le nom et la réputation plutôt que le texte firent les opinions. « Waiting period » confirme qu’une bonne idée ne suffit pas à faire un bon bouquin. Un type veut se suicider, se rend chez un armurier mais ne peut acheter de flingue avant trois jours par faute d’une panne du système de contrôle informatisé. Il met à profit ce répit pour se convaincre que tant d’autres gens méritent plus que lui de crever et se fait fort de s’assurer qu’ils disparaissent. C’est cynique, c’est sombre, ça claque et ça fait mal. On pourrait espérer en dire autant du récit. Pas de bol : c’est plat, artificiel, convenu, remâché, recraché. Ça ne choquera personne, ça ne fera pas peur, ça ne fera rien. À ce stade, j’en étais donc à me demander si « Le démon » était l’exception ou bien si « Waiting period » n’était que le malheureux accident de fin de parcours, le dernier tour de piste qui finit dans le ravin. Il m’a donc paru urgent de lire un autre Selby.

« La geôle ». Encore une fois, l’idée est bonne : 292 pages dans la tête d’un homme coincé entre quatre murs. Il est en cabane, mais on ne saura jamais exactement pourquoi. Son passe-temps favori ? Fantasmer sa sortie glorieuse et la façon dont il humiliera les policiers. Pervers, le pepère : il le fera soit via le sénat, soit via les tribunaux, soit en baisant leurs femmes, soit en les transformant littéralement en chiens, soit tout à la fois. Tout ceci donne l’occasion à Selby de se vautrer dans ce qui a fait son style : on y parle cru, sans faux semblants. On y est violent et méchant. Malheureusement, une fois de plus, son écriture ne vit pas, elle sonne creux, l’encéphalogramme est irrémédiablement plat. Pendant 50 pages, on est fasciné par le personnage, on se demande ce qui se passe, qui il est, pourquoi il est là, où est le fantasme, où est la réalité. Ensuite, on sombre dans l’ennui le plus profond. Les scènes provocantes ne provoquent même plus. Les scènes marrantes ne font même plus rire. On se demande si on va arrêter, puis on se décide à continuer. Finalement, on ne le regrette pas : dans les 40 dernières pages, il y a quelques beaux passages sur l’isolement et le désespoir, sur la routine du taulard ainsi que sur l’effritement des libertés civiles. C’est tout de même un peu court.

Selby base ses récits sur la vie mentale de ses personnages : la perversité qui se cacherait en chacun de nous, le barbare que cultiverait le système. Son échec est de s’avérer incapable de rendre intéressante cette vie intérieure : il n’y a que les descriptions sociétales qui passent bien. Et ces descriptions, M. Selby s’en contrefout. Aurait-il fondé toute sa carrière sur une phénoménale erreur d’évaluation de ses talents ? Avouez que ce serait bien dommage…

La quatrième de couv’ déclare prétentieusement que « la Geôle, c'est l'uppercut le plus violent jamais assené à la gueule de l'Amérique ». Peut-être cet uppercut était-il potentiellement extrêmement violent pour le système. Ce qui ne fait aucun doute, c’est qu’il est parti dans le vide, n’a fait mal à personne, certainement pas à l’Amérique, et encore moins aux sociétés du contrôle dans lesquels nous, Européens, vivons aussi.

Hubert Selby Jr, Le démon, 10/18, 7€30
Hubert Selby Jr, La geôle, 10/18, 6€90
Hubert Selby Jr, Waiting Period, Flammarion, 18€

1 commentaires  

Bellow et Sammler

En octobre 1968, Saul Bellow donne cours au San Francisco State College. On est peu de temps après les émeutes estudiantines menées par les Students for a Democratic Society. Le courant ne passe pas entre l’écrivain et son public. Lorsqu’on lui demande s’il y a beaucoup d’autobiographie dans son travail, la réponse de Bellow se fait abrupte : « that’s none of your business ». L’ambiance est de plus en plus hostile et quelqu’un se met à crier des insultes. Á 53 ans, le grand écrivain est considéré comme un vieux con réac, misogyne, homophobe et raciste. Il se lève, ramasse ses affaires, s’en va. Personne ne le retient.

Deux ans plus tard, il publie « La planète de M. Sammler ». Ce n’est sans doute pas le roman le plus passionnant de Bellow, mais il est tout de même assez intéressant car il pourrait passer pour une sorte de réplique, une défense d’un homme blessé. En cours d’histoire, son personnage, médiocre intellectuel juif rescapé d’un peloton d’exécution nazi, est chassé d’une salle de cours pour son exposé sur le propagandiste bourgeois Orwell. Ensuite, Sammler décrira sa conception du monde dans lequel il vit en se concentrant sur des aspects qui sont justement ceux qui avaient valut à Bellow de se faire éjecter.

Sammler est sans doute aussi « réactionnaire » que Bellow. Il considère que, depuis le 19ème siècle, il y a eu d’énormes progrès en matière de justice et de liberté, mais que ce surcroît de liberté a abouti à une augmentation de la souffrance. Perdu dans un nihilisme ambiant, où l’on croit que tout est permis, que l’homme est illimité, qu’il peut jouir sans entraves et réclamer ce qu’avant l’on considérait impossible, les humains se retrouvent désarmés. Ils se sentent mal alors qu’ils pensaient être accomplis. Surtout, ils ne savent que faire d’une liberté qui ne veut plus rien dire en l’absence de toute morale.

Ses autres cibles sont les conséquences de cette évolution. Il y a le retour de croyances que l’on croyait disparues : mithraïsme, gnosticisme ou orphisme. Chacune est combinée, transformée à souhait par chacun dans sa recherche absolue d’originalité, au risque de ne plus vouloir rien dire. Il y a aussi l’exhibition des corps, des pulsions, le jeunisme et la toute puissance du sexe – Sammler est chassé de sa classe au cri de « il est mort, il ne peut plus jouir ». Il y a enfin, et surtout, cette consternation face à une génération de philistins violents et grossiers, fascinée par le marxisme et donnant plus de crédit à la violence de Sorel qu’au pacifisme d’Orwell.

Plutôt que de condamner, Sammler sent de la compassion pour cette génération qui lui est tellement étrangère. Il déplore les excès, mais ne souhaite pas revenir de force à l’ordre ancien. Mieux vaut ça que l’autoritarisme, c’est peut-être l’un des messages qui se dégage de ce livre. Evidemment, ce roman fut plutôt mal accueilli : une preuve de plus du côté irrécupérable et passéiste de Bellow. Alors que lui jouait la carte de la compréhension, il se voyait voué aux gémonies.

Saul Bellow, La planète de M. Sammler, Gallimard, 14€94

0 commentaires  

Lunar Park

« Lunar Park » est un curieux ouvrage. Peu après la publication de « Glamorama », Bret Easton Ellis déclare dans plusieurs interviews qu’il compte écrire des mémoires concernant sa relation avec son père. Un auteur qui avait toujours écrit une fiction plus ou moins en rapport avec sa propre vie s’apprêtait ainsi à se dévoiler directement. Il faut bien avouer qu’on n’en est pas tout à fait là.

Sous des apparences de confession, Ellis ne fait que continuer à explorer les thèmes qui agitent toute son œuvre : la confusion entre le réel et l’imaginaire, le doute et la subjectivité des individus. « Les lois de l’attraction » est un roman construit de façon à mettre en opposition des interprétations radicalement divergentes d’un même évènement décrit par les personnes y ayant pris part. Dans « American Psycho », qu’est-ce que Bateman a vraiment fait ? On navigue en permanence sur le doute, et l'auteur se complait à laisser le lecteur dans l’incertitude la plus totale. Enfin, « Glamorama » est un récit où il est absolument impossible de démêler le fantasme et le vrai, où tout se base sur des faux-semblants et sur l’usurpation d’identité. Pour « Lunar Park », Ellis donne dans l’auto-fiction. Hormis les faits facilement vérifiables –le vrai Bret ne s’est jamais marié, ne vit pas à la campagne, n’est pas prof et n’a pas fait Camden-, il est extrêmement difficile de distinguer le vrai du faux, la part de biographie de la part fictionnelle.

L’histoire –un écrivain confronté à un tueur imitant un de ses personnages et à une présence maléfique dans sa maison- est assez grotesque, mais elle permet à Ellis de se livrer à quelques considérations extrêmement intéressantes qui font peut-être de ce livre son plus riche. Ces considérations sont de trois sortes. Premièrement, le conflit entre l’auteur et l’homme. L’écrivain se nourrit de ce qui est mauvais, immoral. BEE l’individu voudrait pouvoir se réjouir de la beauté de la vie, mais l’artiste lui impose de se concentrer sur le désagréable, le violent, le sombre. Ensuite, il y a d’admirables pages sur le fait d’être père –d’autant plus admirables que Ellis ne l’est pas-, et particulièrement sur la difficulté de donner un modèle paternel lorsque son propre père en fut un très mauvais. Enfin, il y a l’héritage, l’idée que l’homme est ce qu’il a fait. Cette notion semble effrayer Ellis dont la vie insouciante le prive de sens, alors qu’il pense devoir ressentir une responsabilité pour la façon dont ses livres ont été assimilés par le lecteur –il évoque plusieurs fois sa crainte de voir une personne imiter Bateman.

Au bout du compte, il reste le problème de savoir à quel point BEE aura vraiment été honnête ou si son personnage ne se conforme pas à ce que certaines personnes auraient voulu qu’il pense, allant jusqu’à exiger de lui le repentir pour ses excès passés. Ne dit-il pas être au travail sur une suite de « Moins que zéro » dont on ne peut pas croire une minute que les personnages soient devenus des paters familias équilibrés ?

Les inconditionnels du leader du Brat Pack retrouveront dans « Lunar Park » l’humour désabusé, la violence, les drogues et le sexe qui ont fait beaucoup pour la renommée de ses précédents livres. Plus essentiellement, il s’agit surtout d’un livre original avec quelques moments d’une grande puissance émotionnelle –les pages sur son paternel sont particulièrement belles. La critique américaine semble enfin admettre Ellis dans l’élite littéraire, et l’on se dit qu’il y a de quoi.

Bret Easton Ellis, Lunar Park, Picador, £10.99

1 commentaires  

Bateman, tueur égalitaire

Il y a peut-être deux façons de voir « American psycho », le troisième roman de Bret Easton Ellis. La première en fait un livre creux, rempli de violence gratuite, de haine pour les femmes et de fascination pour le fric. La deuxième, un livre profondément moral, une satire de la société des années ’80, une saillie contre un monde plongé dans l’anomie. C’est le point de vue de Ellis. On peut aussi imaginer une version intermédiaire : une œuvre dénonciatrice qui échoue par un trop plein d’horreur. J’en ai une vision assez différente. L’histoire de Patrick Bateman ne nous parlerait-elle pas d’égalité ?

Drôle d’idée, à priori : l’Amérique de Reagan serait l’ère du chacun pour soi, de l’inégalité généralisée, du règne du fric. Ce serait oublier que l’univers des yuppies décrit par Ellis est un univers communautarisé. Ils forment un monde à part, pratiquement imperméable. Ils sont tous pareils : ils portent les mêmes costumes, les mêmes lunettes, les mêmes chaussures, baisent les mêmes femmes, vont dans les mêmes restaurants, les mêmes salons de coiffure, les mêmes salles de sports, vivent dans les mêmes appartements, prennent les mêmes drogues. Ils sont tellement interchangeables qu’ils s’adressent à l’un en l’affublant du nom de l’autre.

Dans une communauté telle que celle-là, on est soudé par la reconnaissance en chacun d’un égal. Cette reconnaissance conforte l’individu dans son sentiment d’appartenir à l’espèce humaine, d’avoir des droits inaliénables. Le corollaire, c’est que ce privilège leur est à eux seuls réservé. Toute humanité étant niée à l’extérieur, il n’y a aucun mal à assassiner de la pire façon qui soit les noirs, les clochards, les animaux, les enfants et les femmes. Mieux : c’est même souhaitable puisque ça revient à pointer du doigt ce que l’on n’est pas. Bateman est mû par la certitude qu’on ne lui fera jamais la même chose, car il est un humain. Dans ce roman, il a en fait une fonction d’égalisateur, il répand le sang qui délimite les pourtours de la seule société acceptable.

L’un des épisodes les plus fameux du livre est l’assassinat d’un collègue. Ce crime menacerait-il mon analyse ? Bien au contraire. Paul Owen n’est pas tout à fait comme les autres : c’est lui qui a la plus belle carte de visite et l’appartement le plus cher, c’est aussi lui qui travaille sur les plus gros dossiers. Il est en avance sur ses camarades à un tel point qu’il semble s’envoler vers les sommets, quitter les humains pour entrer dans le domaine divin. Sans doute peut-il faire naître une saine émulation, pousser chacun à se dépasser pour atteindre le même nirvana ? Que nenni ! Owen est une évidente menace contre l’équilibre de cette petite société. Si on le laisse faire, plus personne n’est le même que l’autre, ce serait le triomphe du chacun pour soi, l’implosion de ce mode si bien régulé. Bateman-l’égalisateur se charge du sale boulot, on s’inquiète un peu de sa disparition –il était toujours membre du groupe-, mais sans plus.

Lorsque Ellis écrit « American Psycho », il vient de passer plusieurs années à vivre parmi les golden boys de la côte Est. Puisqu’il avait situé ses précédents livres dans des endroits et des milieux qu’il connaît très bien, il en fait de même pour celui-ci. Un schéma identique aurait pourtant pu être utilisé dans d’autres circonstances. Un énarque qui tue pour que son collègue n’obtienne pas un loft de fonction 100 mètres carré plus grand ? C’est moins sexy, moins stylish, mais pourquoi pas ?

Il paraît qu’on écoute tous la même musique, qu’on regarde les mêmes films et qu’on lit les mêmes livres. On n’aime pas celui qui boit, qui fume, qui conduit, qui gagne de l’argent, qui ne travaille pas, qui pense autrement, qui fait autrement. On n’aime tellement peu ça que Bateman pourrait aussi être une métaphore de la société « tous pareils » qui nous semble réservée. Lorsque égalité signifie gommer toutes les différences, voilà ce qui arrive.

Bret Easton Ellis, American Psycho, Points poche, 7€95

0 commentaires  

Les démons de Lemprière

De Melville à James Flint, on a parfois l’impression qu’il n’y a que les anglo-saxons pour se lancer dans des aventures romanesques à caractère encyclopédique. Il est vrai que pour démentir cette théorie, le nom d’un Umberto Eco tombe toujours à point.

Eco, justement, est souvent mentionné lorsqu’il s’agit d’évoquer le travail du britannique Lawrence Norfolk. Le côté fabuliste, les jeux de langage, la culture classique, l’attrait pour la philosophie… A vrai dire, lorsque j’ai lu « Lemprière’s dictionary », c’est plutôt au Thomas Pynchon de « Mason & Dixon » que j’ai pensé –bien que ce dernier ne fut publié que six ans après le Norfolk.

Certains d’entre vous connaissent peut-être le vrai John Lemprière, l’auteur du « Bibliotheca classica », dictionnaire fameux et fumeux des figures mythologiques, publié en 1788. Ce travail de lexicographe sert de prétexte à Lawrence Norfolk pour nous offrir une aventure tout ce qu’il y a d’épique et d’érudite.

Suite à la mort de son père, le jeune Lemprière s’en va à Londres afin de régler la succession. Chez le notaire, il rencontre Septimus Praeceps, un homme qui prétend vouloir lui racheter un papier paternel pour le compte d’un noble local. Ce document s’avère être un étrange contrat entre un Lemprière de 1630 et l’ancêtre du noble. Désirant en apprendre plus, John se lance à la recherche d’informations –quitte à se faire mener par le bout du nez et à se retrouver dans un innommable bordel.

Mêlant histoire réelle et inventions de son cru, Norfolk place Lemprière au centre d’une conspiration puisant son origine dans la fondation de l’East India Company en 1600, puis de son rachat secret par des huguenots rochelais qui échapperont de peu au siège de leur ville trente ans plus tard. Le complot doit trouver sa fin dans le renversement du Roi de France le 14 juillet 1789. Notre pauvre John ne comprend pas grand-chose à ce qui se passe, d’autant plus qu’en pleine rédaction de son dictionnaire, il est témoin de plusieurs mises en scènes recréant les évènements qu’il décrit dans son ouvrage, à l’issue desquelles une personne trouve chaque fois la mort…

Le lecteur comprend ou plutôt devine mieux que Lemprière ce qui se passe, mais il n’en faudra pas moins attendre la dernière page pour tout à fait saisir l’intrigue dans toute sa subtilité. Malgré quelques lourdeurs et digressions inutiles, Norfolk maîtrise complètement sa narration et ne semble jamais dépassé par l’ampleur de sa tâche, et c’est tout à fait remarquable pour un écrivain qui n’avait que 28 ans à l’époque.

Pour en revenir à ma comparaison originelle avec « Mason & Dixon », « Lemprière’s dictionary » partage avec le dernier Pynchon la recréation fictive de la vie de personnages historiques, les complots plus ou moins religieux et la fascination pour les automates. Remplacez la cartographie par la lexicographie, et vous comprendrez que l’on se trouve dans des eaux assez similaires. La différence, c’est que Pynchon est un écrivain bien plus accompli, ce qui lui permet de multiplier les niveaux de lecture, et d’écrire un texte d’une richesse peu égalable. En fait, le roman de Norfolk est sans doute plus accessible, plus lisible. Il est donc idéal pour qui veut passer un bon moment, intellectuellement stimulant tout en restant passionnant de bout en bout : au contraire de « M&D », ce sont des ressorts de thriller qui sont ici mis en œuvre.

Lawrence Norfolk, Lemprière’s dictionary, Minerva, £8.99

1 commentaires  

All the lonely people

Quel incroyable ennui ! Douglas Coupland n’a jamais été un grand écrivain, mais au moins a-t-il écrit l’un ou l’autre roman intéressant. Je pense surtout à « Génération X », livre et appellation qui définit certains de ceux qui eurent vingt ans à la fin des années ’80. Il y raconte la vie médiocre de trois jeunes en Californie, récit qu’il accompagne d’extraits de comics, de « pop art », de slogans et de définitions de termes pur eighties.

Son avant-dernier roman, « Toutes les familles sont psychotiques » était assez marrant, mais on ne sait pas si c’est dû à l’humour de Coupland où à un récit qui part en couille car il n’a pas su le maîtriser. Moyennement confiant, j’ai donc entrepris de lire sa toute dernière publication –toujours pas de traduction française à l’horizon.

Quelques années après « Girlfriend in a coma » -The Smiths-, Coupland reste un auteur pop : « Eleanor Rigby » est le titre qu’il a choisi pour son emmerdant bouquin. En fait, l’idée de départ n’est pas mal du tout : Liz est une femme seule, boulotte, peu bavarde. Sa vie est vraiment un long fleuve tranquille, entre son boulot et les soirées vidéos dans son petit appart’. Un beau jour, elle reçoit un appel de l’hôpital le plus proche : un jeune homme y est soigné aux urgences et il porte un bracelet avec son numéro de téléphone.

Tout ça a l’air bien mystérieux, mais dès que l’on apprend l’identité du type, ainsi que les deux, trois détails qui vont avec, l’intérêt disparaît assez rapidement. S’ensuit des moments de bonheurs doux amers, un drame, des révélations, un nouveau mystère, un nouveau drame, et un nouveau bonheur. On quitte Liz sans être bien sûr de ce qui va lui arriver, mais on s’en fout : Coupland n’a pas réussi à nous intriguer, à nous faire sympathiser avec ses personnages autrement que superficiellement tant il rajoute dans le mélo et le larmoyant. Et comme en plus, il n’a aucun style….

Douglas Coupland est sans doute un chouette type. Son problème, c’est qu’il aime les humains, mais n’arrive pas toujours à les faire aimer à ses lecteurs. On ne peut faire subir tous les drames que l’on veut à ses personnages, il y a un moment où ça lasse, surtout quand c’est, en définitive, l’unique ressort de sa fiction.

Douglas Coupland, Eleanor Rigby, Perennial, £7.99

0 commentaires  

Gaddis (2): The Recognitions

Wyatt Gwyon est un génie absolu, capable de peindre très exactement comme les grands maîtres flamands de la Renaissance. Sa première exposition à Paris est un fiasco : il refuse de corrompre la critique, qui riposte et le descend en flamme. Au même moment il découvre qu’une de ses œuvres d’étudiant est prise pour un Memling et se vend pour une somme faramineuse. Suite à cette déception, il se jure d’abandonner le monde de l’art.

Quelques années plus tard, à l’issu d’un pacte Faustien, Wyatt peint des faux pour le compte du méphistophélique Recktall Brown. L’artiste devient une figure fantomatique pour ses proches, perdue dans le milieu bohème du Greenwich Village de la fin des années ’40.

Monumentale odyssée romanesque, « Les reconnaissances » de William Gaddis est l’un des romans les plus importants de l’après-guerre. Il se murmure qu’à sa parution, son auteur était persuadé qu’il lui rapporterait le Nobel. Grave désillusion : le livre ne se vend pas, les critiques sont mauvaises. Il est vrai que l’audace n’est pas souvent comprise, et encore moins récompensée.

Sur près de mille pages, Gaddis dresse une longue liste du faux qu’il observe partout dans le monde. Le faux-monnayeur, l’imposteur, le plagiaire, le menteur, le faux père, le faux violeur, le faux amoureux, la fausse femme, la fausse jambe… tout le monde est coupable, à l’exception de Stanley le compositeur et de Wyatt. Car, paradoxalement, c’est chez ce copiste de Bosch que l’on trouve la plus grande authenticité, fidèle à son éducation calviniste lui ayant enseigné que seul Dieu pouvait être original.

La copie et le faux, Gaddis les incorpore dans sa technique même. Sans jamais les nommer, il emprunte des phrases entières à Eliot, Wolfe –« l’infaillible ponctualité du hasard » qui reviendra dans ses quatre autres livres-, saint Mathieu, Virgile ou encore de Rougemont. Il s’inspire de Thomas Mann pour le côté Faustien, et se base sur le calendrier catholique –du jour des Morts à Pâques.

Comme Melville, Joyce, Barth ou encore Pynchon, Gaddis s’inscrit dans une longue tradition d’écrivains dont on a l’impression qu’ils ont lu tous les livres jamais publiés. Cette culture encyclopédique est largement mise à profit tout au long d’un récit qui se transforme en parcours à travers la théorie calviniste, les origines du christianisme, le gnosticisme, l’histoire de l’art et de la littérature pour aboutir au portrait le plus pur que l’on puisse imaginer du milieu intellectuel new-yorkais.

Il n'y pas de critique plus précis de son époque que Gaddis, bien qu’il semble, d’une certaine façon, appartenir à d’autres temps tant sa rage contre certains de ses contemporains peut paraître forte. Toute son œuvre pourrait également être vue comme un dialogue avec lui-même sur la nature même de l’art et sa place dans notre société. L’artiste, être pur et incompris, corrompu par l’argent, son œuvre dénaturée par la reproduction mécanique, n’est-ce pas la le thème qui relie « Les reconnaissances », « Jr » et « Agonie d’Agapè » ? Pourtant, cette conception, l’auteur lui-même semble la contester lorsque Wyatt s’entend dire que l’argent a toujours été là, que l’artiste en a toujours dépendu. Et puis il y a ce moment terrible, prémonitoire, où un personnage fait remarquer que certains écrivains prétendent ne se préoccuper ni de la postérité ni de la prospérité, avant de se plaindre de ne pas vendre. C’est un peu le sort qui va attendre Gaddis : son livre, né d’un incommensurable amour pour son art, sera ignoré. Blessé, il va devoir se laisser corrompre par Mammon, travaillant vingt ans dans l’antre de la bête –pour la publicité et le gouvernement. De cette frustration sortira en 1975 son deuxième chef-d’œuvre, « Jr ».

William Gaddis, The Recognitions, Atlantic Books, £10.99

Précedente aventure chez Gaddis ici.
Prochaine aventure dans quelques semaines.

0 commentaires  

Disgrâce

C’est fou comme l’image de l’Afrique du Sud a changé en quinze ans. De l’infâme régime ségrégationniste, ce pays est passé à une démocratie multiculturelle, une rainbow nation stable, solide, engagée pour la paix sur le continent noir, un État moderne, développé, nettement plus riche que ses voisins.

Évidemment, on ne peut ignorer que tout ne tourne pas tout à fait rond. Malgré l’émergence d’une classe moyenne africaine, des millions de noirs vivent toujours dans la dénuement le plus total, et les plans mis en place par le gouvernement pour les aider à trouver un travail ont l’effet délétère de repousser un peu plus à la marge tous les blancs qui étaient déjà pauvres avant 1990. Un cinquième de la population souffre du SIDA alors que le président Mbeki conteste l’existence d’un lien entre cette maladie et le VIH. Cerise sur le gâteau, la classe politique est très largement accusée de corruption.

Dans « Disgrâce », J.M. Coetzee aborde un aspect de son pays que l’on connaît encore moins sous nos horizons, celui des relations entre les communautés noires et blanches. Autant dire entre le vainqueur et le vaincu, entre l’ancien oppresseur et sa victime. Le constat n’est pas rose : la vengeance est un plat qui se mange froid.

David Lurie, médiocre prof d’université de 56 ans, se fait virer de sa charge à la suite d’une aventure avec une étudiante –on notera que cette facette du livre est infiniment plus satisfaisante que l’épouvantable « La bête qui meurt » de Philip Roth. Un peu paumé, Lurie part rejoindre sa fille, exploitante d’une petite ferme à la campagne. Pour l’aider dans son travail, elle paye un noir qui est en fait le co-propriétaire du terrain et qui nourrit quelques ambitions sur les 50% qu’il ne contrôle pas. À la suite d’une agression où Lucy Lurie perdra jusqu’à l’honneur, son père assiste, impuissant, à sa ruine.

L’admirable plume de Coetzee –Nobel 2003- dresse un portrait glacial de certaines franges de la société sud-africaine. Les exploiteurs d’antan sont toujours à l’abri grâce à un certain pouvoir économique, ce sont donc les blancs les moins aisés qui souffrent de la fin d’une situation dont ils n’ont pas profités. L’impunité garantie aux agresseurs des Lurie par l’inefficacité policière ainsi que par la solidarité entre noirs –on refuse de dénoncer un « frère »-, les avantages légaux accordés aux fermiers de couleur et les aides financières dont ils bénéficient vont contribuer à mettre à l’écart Lucy, à la rendre marginale.

Il ne faudrait pas croire qu’il s’agit d’une attaque contre les africains : à mon sens, le propos de Coetzee est plus de souligner que son pays, de par son histoire, restait une terre d’inégalité et d’injustice, quand bien même les oubliés, ceux qui souffrent, ne seraient pas toujours les mêmes qu’avant le triomphe de l’ANC.

« Disgrâce » est une livre d’une grande force, qui laisse des traces. Il fait mal, il bouleverse certaines préconceptions, il fait penser. Bref, il est de l’étoffe qui assure la réputation des grands écrivains.

J.M. Coetzee, Disgrâce, Points poche, 6€50

1 commentaires  

Gaddis (1): Citations

Ces citations ouvrent une longue liste de messages consacrés à William Gaddis. Vous trouverez d’ici peu un article sur son premier roman (1955), « Les Reconnaissances » . Suivront d’autres extraits, d’autres critiques, d’autres résumés sur le reste de l’œuvre du grand écrivain américain. Se lancer dans un de ses romans demande parfois un certain courage, c’est pourquoi entre les périodes qui lui seront consacrées, vous trouverez un petit bruit de fond, des distractions : mes autres lectures, les moments où je me repose un peu l’esprit, loin du bouillonnement qu’induit un livre à la sauce Gaddis.

« The women who admonish us for our weakness are usually those surprised when we show our strength and leave them. » (p. 151)

“Today, at any rate, most of what we call genius around us is simply warped talent.” (p. 229)

“Originality is a device that untalented people use to impress other untalented people, and protect themselves from talented people.” (p.252)

“(…) the educated classes, an ill-dressed, underfed, overdrunken group of squatters with minds so highly developed that they were excused from good manners, tastes so refined in one direction that they were excused for having none in any other, emotions so cultivated that the only aberration was normality, all afloat here on sodden pools of depravity calculated only to manifest the pricelessness of what they were throwing away, the three sexes in two colors, a group of people all mentally and physically the wrong size.” (p. 305)

“Nobody resents you more than somebody who’s loved you” (p. 462)

“You’re the only serious person in the room, aren’t you, the only one who understands, and you can prove it by the fact that you’ve never finished a single thing in your life. You’re the only well-educated person, because you never went to college, and you resent education, you resent social ease, you resent good manners, you resent success, you resent any kind of success, you resent God, you resent Christ, you resent thousand-dollar bills, you resent Christmas, by God, you resent happiness, you resent happiness itself, because none of that’s real. What is real, then? Nothing’s real to you that isn’t part of your own past, real life, a swamp of failures, of social, sexual, financial, personal, ….spiritual failure. Real life. You poor bastard. You don’t know what real life is, you’ve never been near it. All you have is a thousand intellectualized ideas about life. But life?” (p.602-603)

“How you would have done it. Not how it should have been done, but how you would have done it. When you criticize a book, that’s the way you work, isn’t it. How you would have done it, because you didn’t do it, because you’re still afraid to admit that you can’t do it yourself.” (p.603)

“- Why do they get excited about the ruins in Rome here? Berlin is just as good now.
- You can always see an ancient city better when it’s been bombed.” (p. 909)

“(…) the French were still taken at their own evaluation. They were still regarded as the most sensitive connoisseurs of alcohol. Barbaric Americans, the barbaric English, drank to get drunk; but the French, with cultivated tastes and civilized sensibilities, drank down six billion bottles of wine that year merely to reward their refined palates: so refined, that a vast government subsidy, and a lobby capable of overthrowing cabinets, guaranteed one drink-shop for every ninety inhabitants; so cultivated, that ten per cent of the family budget went in it, the taste initiated before a child could walk, and death at nineteen months of D.T.s (cockeyed on Pernod) incidental; so civilized that one of every twenty-five dead Frenchmen had made the last leap through alcoholism.” (p. 943)

William Gaddis, The Recognitions, Atlantic Books, £10.99

0 commentaires  

Entre Thoreau et Lawrence

Que ce soit Sebastian Knight, Humboldt ou Ravelstein, la fausse biographie ou le roman sur l’écriture d’une biographie semble être un genre littéraire assez prisé par de grands écrivains. Dans « La vie multiple de William D. », c’est Bernard Malamud qui s’y colle, narrant la vie d’un quinqua à travers sa tentative d’écrire une vie de DH Lawrence.

William Dubin est un biographe qui a acquis une certain renommée grâce à son ouvrage sur Thoreau, personnage on ne peut plus différent de l’auteur de « L’amant de Lady Chatterley ». À vrai dire, on se demande pourquoi il se lance dans un tel travail : il vit tranquillement retiré à la campagne, dans une petite fermette, en compagnie de sa femme, et sa vie affective est plutôt endormie. Il ressemble plus à l’ermite de Walden qu’à l’apôtre d’une sexualité libérée.

Petit à petit, Lawrence influence Dubin. Son désir se réveille et il se laisse séduire par une jeune fille qu’il va emmener en voyage à Venise. L’idylle ne sera pas consommée, il est humilié. Le biographe vit cet évènement comme une véritable castration. Il devient instable et désagréable, mais surtout il se retrouve aussi impuissant face à son manuscrit que Lawrence le fut sexuellement à l’âge de 41 ans.

La première partie n’est pas la plus passionnante de ce roman. Les choses changent nettement lorsque Fanny, le béguin de Dubin, lui revient et qu’enfin ils passent à l’acte. Malamud a ainsi l’occasion de développer quelques réflexions intéressantes sur le mariage – qui « n’est pas un palliatif des insuffisances de la vie »-, la tromperie et l’art du biographe. Dubin essaie perpétuellement de donner des conseils à ses proches, mais il ne sait que dire, il est incapable de comprendre les vivants, trop habitué à raconter des vies déjà vécues.

Malamud semble dire qu’il est inévitable que le biographe s’identifie à son sujet, ce qui ne peut qu’entraîner des problèmes lorsque les personnalités de chacun sont radicalement différentes : est-ce que c’est la vie du narrateur qui se transforme ou va-t-il transformer celle de la personne étudiée afin de la rendre plus conforme à la sienne propre ? Dans le cas de Dubin, il n’écrit jamais autant sur Lawrence que lorsque le démon de midi le ronge. Sa luxure nourrit son œuvre, son œuvre nourrit sa luxure. Dans les moments de séparation d’avec Fanny, il se rapproche de Thoreau, vivant une sexualité sublimée, se perdant à plusieurs reprises dans les bois. Il se construit une sorte de mur entre lui et sa vie avec sa femme, entre le monde « civilisé » et la nature. Cette instabilité, ce tiraillement entre Mr Thoreau et Dr Lawrence le mène à la limite de la folie. C’est d’équilibre dont il a besoin.

Les imperfections de ce roman –lourdeurs dans les premières 150 pages- n’enlèvent rien à sa superbe. Les descriptions de la nature –élément essentiel du récit- et de la vie sauvage sont absolument splendides, les pages sur la vieillesse sont d’une justesse exceptionnelle. « La vie multiple de William D. » est le dernier grand roman de Bernard Malamud, et si c’était son testament, on en aurait rarement vu de si beau.

Bernard Malamud, La vie multiple de William D., Flammarion, 17€

0 commentaires  

Edward Trelawney

Drôle de zigue que Edward John Trelawney. Il est surtout passé à la postérité pour avoir été témoin des derniers jours des deux plus grands poètes anglais du 19ème siècle. C’est lui qui, en 1822, part à la recherche du bateau de Percy Bysshe Shelley, perdu quelque part au large de Livourne. Le corps du poète, pas encore trentenaire, est retrouvé sur une plage. Son esquif avait coulé à cause d’un défaut de fabrication. Quelques jours plus tard, sa dépouille est incinérée sur la plage de Viareggio et Trelawney en retire le cœur, toujours intact, pour le remettre à Mary Shelley. Elle le gardera jusqu’à sa mort.

Lorsque Lord George Byron, dans son inextinguible soif d’aventures, se décide à aller se battre pour la Grèce contre les Turcs, c’est Trelawney qui prend les commandes du Hercules et vogue avec le poète vers Missolonghi. Ils planifient une attaque contre Lepante, mais Byron tombe malade avant le départ et meurt deux mois plus tard, le 19 avril 1824. Trelawney restera pour se battre, et en réchappera de façon quasi miraculeuse.

De retour en Europe, il se met à écrire. Son livre le plus connu est « Recollections of the last days of Shelley and Byron ». On sent son plus profond respect, son amitié indéfectible, son amour pour Percy. Pour le Lord, il y a beaucoup de mépris, de méfiance, de médisance. En fait, Trelwaney reprochait à Byron de jouer un rôle, de prétendre plutôt que d’être, de se comporter avec les gens en enfant gâté qui veut qu’on lui obéisse et qu’on se laisse séduire. Le portrait qu’il en a fait lui a valu l’inimité des "Byronistes".

Mais une vingtaine d’années avant ces Recollections, Trelawney avait publié ses « Mémoires d’un gentilhomme corsaire », dans lesquelles il appert qu’il fut corsaire dans l’océan indien, collaborant avec la France. À peine adolescent, son abominable père l’engage de force dans la marine britannique. Il arrive à Trafalgar un jour après la bataille et déserte à la première occasion lorsque son bateau est envoyé du coté de Madras. Là bas, il s’encanaille avec un contrebandier / corsaire / boucanier hollandais et s’embarque dans de folles aventures.

Ce récit eut un grand succès à sa parution en 1831. Il préfigure en quelque sorte «L’île au trésor » de Stevenson– coïncidence ou pas, un des personnages se nomme d’ailleurs Trelawney. En France, c’est Alexandre Dumas qui en commande la traduction et la fait même inclure dans ses propres œuvres complètes.

Beaucoup de gens ont mis en doute l’authenticité de cette histoire. Il semble cependant que Trelawney était bien là où il disait être. Il est vrai que, même si l’on admet qu’il fut réellement un corsaire, tout ça sent très fort le romancé. Il reste un récit d’aventure fort, avec de la violence, de l’amour et de multiples péripéties. Deux choses différencient ce livre d’autres œuvres du genre : l’action ne se déroule pas dans les caraïbes, mais surtout le boucanier n’y est pas décrit comme une sorte d’anarchiste refusant toute autorité : il agirait plutôt car il s’estime spolié de ce que son travail honnête lui apportait avant que le monopole commercial de la Compagnie des Indes l’exproprie. Il devient alors celui qui va récupérer ce qu’on lui a volé.

De façon surprenante pour un homme qu’on aurait promis à la potence, Edward John Trelawney est mort chez lui à l’âge de 89 ans.

Edward John Trelawney, Les derniers jours de Shelley et Byron, José Corti, 19€
Edward John Trelawney, Mémoires d’un gentilhomme corsaire, Phébus Libretto, 11€

0 commentaires  

Don Aguirre au far-west

Parfois, le débit s’emballe. Il est fou ou saoul ou halluciné. Il ne peut croire ce qu’il voit, ou au contraire l’excitation de ce à quoi il participe lui fait se lancer dans une véritable logorrhée. Le sang qui se répand lui fait monter le sien directement à la tête. Pourtant, il n’y a point de lyrisme. Quand il s’agit de massacres, le ton est froid, distant. Sans prise de position. Chaque homme est un monstre. Le blanc est un assassin. Féroce. L’indien est un assassin. Féroce. Le métis, tout pareil. La voie est sans autre issue que la folie ou la mort. Le civilisé abandonne les oripeaux de sa culture et devient plus sauvage qu’un sauvage, plus cruel qu’un ours, plus dangereux qu’un loup. Parce qu’il n’agit pas par instincts.

Il y a vingt ans, Cormac McCarthy publiait «Méridien de sang». Même s’il est moins connu que «De si jolis chevaux» ou «Suttree», il s’agit sans doute de son meilleur roman, voire même de la meilleure fiction américaines des années ‘80. L’histoire est trompeusement simple : vers 1880, « le gamin », 14 ans, s’engage dans une troupe d’irréguliers qui va chasser l’indien pour le compte du gouverneur d’une province mexicaine.

Ce livre a choqué. Parce que la violence y est décrite sans faux semblants, avec précision, de la façon la plus clinique qui soit, mais surtout parce qu’il rompt avec le mythe du bon sauvage. Depuis la fin des années ’60, le native-american était devenu, notamment à travers les fictions de N. Scott Momaday, une logique figure de victime. Cormac fait voler ça en éclat en abolissant toutes distinctions entre les créatures du bon dieu pour les réunir dans cet incroyable déluge de violence. On pense tout particulièrement à une scène qui ressemble à celle où le Quichotte attaque un troupeau de mule, pour se faire rosser par les muletiers qu’il n’avait pas vu. Sauf qu’ici, il s’agit de vaches faméliques qui dissimulent des indiens sortis de l’enfer, vêtus des atours de leurs plus récentes victimes –des saltimbanques ; des hommes qui massacrent, violent, émasculent, scalpent. Et les blancs, eux aussi vont massacrer, violer, émasculer, scalper.

Il ne faut pas s’y tromper : il y a de la poésie dans ce livre. McCarthy est au sommet de son art, de son style que ceux qui l’on déjà lu savent complexes. Ses descriptions d’une nature belle, mais toujours sanglante et violente sont d’une splendeur rare. Connu pour les nombreuses digressions dont ce texan d’adoption truffe ses écrits, il y excelle une fois de plus, aidé en cela par sa grande création, son Achab : le juge. Personnage magnétique, qui sait tout, est partout, ne meurt jamais, il est une sorte de guide spirituel pour la bande que McCarthy a assemblé. Il est celui qui disserte sur la puissance et la loi ; sur le divin et l’humain ; sur la préhistoire, la botanique, la biologie. C’est une sorte de proto-fasciste mais aussi le Moïse qui sort son peuple du désert.

On dit souvent que les Etats-Unis sont un pays bâti sur la violence. À en croire les allusions que McCarthy glisse ici ou là, ce serait surtout sur l’oubli de cette violence. Quiconque lira «Méridien de sang» ne pourra, ne saura tomber dans ce travers, tant ce roman est marquant.

Cormac McCarthy, Méridien de sang, Points poche, 7€40

0 commentaires  

Dermographie baroque

Que je l’accepte ou non, j’appartiens à la culture d’un pays qui s’est autoproclamé phare intellectuel du monde. Ce fut sans doute vrai, ça ne l’est plus depuis bien longtemps, mais le slogan est resté, tel le néon d’un commerce abandonné depuis longtemps. Le problème, c’est qu’au contraire de la boutique, la poussière accumulée ne semble pas signaler au passant la fermeture. Sans vouloir me lancer dans un hit parade –équivalent chez le philistin cultureux de la comparaison de taille de phallus chez le mâle au trop plein d’hormones-, on cherche toujours les équivalents francophones des Zadie Smith, David Mitchell, James Flint, Toby Litt et autres Adam Thirwell –pour se limiter à la perfide Albion.

À cette liste, je suis convaincu que l’on peut maintenant ajouter Sarah Hall. Jeune trentenaire originaire du nord de l’Angleterre, elle s’était déjà fait remarquer en 2002 à la publication de « Haweswater », son premier roman. Elle a enfoncé le clou à la publication en 2004 du « Michel-Ange électrique ».

Cy Parks, orphelin de père, passe ses jeunes années dans la morne cité balnéaire de Morecambe, où il aide sa mère à faire tourner un petit hôtel. À 14 ans, ses dons de dessinateurs lui permettent de commencer un apprentissage de la profession honteuse et quasi-clandestine de tatoueur. Son maître est une figure paternelle violente, alcoolique, mais portée sur les génies de la renaissance, un homme considéré comme le meilleur de sa profession. À sa mort, Cy émigre aux USA et s’installe à Coney Island, se consacrant à décorer la peau du visiteur du parc d’attraction, entre l’exhibition d’une femme à barbe et le palais aux bébés prématurés. Dans ce fascinant freakshow, il connaît l’amour, crée sa chapelle Sixtine, la voit détruite, se venge, part à la guerre, rentre chez lui et se remet à tatouer.

C’est un roman assez sombre et désespéré, comme un automne à Morecambe, parfois dur, mais toujours beau. Sarah Hall a un style très original, tout en circonvolutions et métaphores. Parfois trop d’ailleurs : elle verse de temps à autre dans un baroque outré et ses images ne sont pas toujours excellentes. On sent aussi qu’elle aime les personnages marquants et originaux, mais sur ses quatre essais du roman, elle n’en convertit pleinement qu’un seul. De plus, malgré l’intrigue qui peut sembler assez mouvementée, elle passe peu de temps sur l’action : on se retrouve donc avec une fiction assez psychologique –et ça fonctionne très bien.

Sarah Hall se démarque par le choix de son sujet, la qualité de sa plume, son sens de la description. Elle a en outre la chance d’avoir bénéficié du travail d’un excellent traducteur. En continuant sur ce rythme, on a là un futur grand écrivain. Un de plus pour augmenter l’avance de la Grande Bretagne sur son éternelle rivale française.

Sarah Hall, Le Michel-Ange électrique, Christian Bourgois, 25€

0 commentaires  

Mastodonte au régime

La littérature adaptée à l’enfant de 10 ans pose deux problèmes qui me paraissent importants : la perte de qualité de l’œuvre, et la mécompréhension (qui laissera d’ailleurs des traces). Finalement, ne vaut-il pas mieux uniquement donner aux enfants des livres qui sont écrits pour eux ?

Quand j’avais 9 ans, j’ai reçu toute une série de livres dans une collection de chef-d’œuvres (ou supposé tels) adapté à mes connaissances linguistiques (ou à mes connaissances supposées). Parmi ces bouquins, figurait le « Moby Dick » d’Herman Melville. Une horreur : un roman de 800 pages synthétisé en 200, une poétique exceptionnelle transformée en une médiocrité standardisée. Au bout du compte, on retient simplement l’histoire d’une lutte absurde entre un capitaine très méchant et une baleine à l’instinct de survie exceptionnel.

Autre exemple, plus simple : « La ferme des animaux » de George Orwell. Là, pas besoin d’adaptation : la langue est simple, directe. Combien de dessins animés, des bds n’a-t-on pas fait d’après ce livre ? Ne l’ai-je pas lu trois, quatre fois avant mes 10 ans ? L’ai-je compris ? Non, mille fois non… Pour moi, cela m’a toujours semblé être une fable animalière avec une leçon sur ce que fait le pouvoir, comment il transforme les gens. Loin de moi l’idée qu’il pouvait aussi s’agir d’une réflexion un peu plus poussée sur l’information, la réécriture de l’histoire, et plus généralement sur les mécanismes qui mènent à une société comme l’URSS, société qui allait être décrypté plus précisément dans « 1984 ».

Dernier cas : « Les aventures de Tom Sawyer » de Mark Twain. L’auteur est particulièrement renommé pour son talent en ce qui concerne la reproduction de la langue orale, que ce soit celle des paysans, des noirs, des illettrés, et ainsi de suite. Mais voilà, j’ai relu récemment l’édition –non abrégée- que j’avais lue à 10 ans. Misère et damnation ! J’avais l’impression de lire des dialogues de gamins parisiens en vacance dans la Drôme, la traductrice n’ayant fait aucun type d’effort pour restituer la richesse et l’originalité du texte de Twain.

De façon plus anecdotique, je peux aussi évoquer l’intrigue. Les incroyables évènements qui arrive à un petit garçon qui vit sur les bords du Mississippi, ses rencontres avec Becky Thatcher, Huck Finn, Joe l’indien, l’épisode des pirates, la découverte du trésor et 150 autres facéties. Il est vrai que ce livre a été écrit notamment pour les enfants. Mais pas seulement : il s’agit surtout d’un splendide portrait de la vie dans un Etat esclavagiste du Midwest vers 1850, une analyse du quotidien de gens simples. Et ça, évidemment, ça m’était passé au dessus de la tête.

Il est logique de ne pas saisir toutes les subtilités d’une œuvre lorsqu’on la lit à un jeune âge. On peut toujours décider de reprendre le bouquin 20 ans plus tard, bien que, parfois, les préjugés acquis d’une lecture précoce empêchent de se replonger dans une histoire qui en vaudrait pourtant la peine. Ce qui est sûr, c’est que l’appauvrissement volontaire d’une œuvre littéraire est un véritable scandale : on fait du tort au livre, à l’auteur et au jeune lecteur. C’est pourquoi il vaut mieux donner à ses enfants une littérature écrite pour eux. Si elle est de qualité, ils prendront goût à la lecture et pourront plus tard se plonger dans les bouquins que certains ont trop vite voulu leur faire lire.

Après tout, je suis bien passé du petit vampire à Arsène Lupin, de Sherlock Holmes à Stephen King, d’Anne Rice à Thomas Pynchon. Il y a de tout pour tout le monde, il n’est pas nécessaire de castrer Melville pour acquérir une culture.

4 commentaires  

Un Amis qui fait mal

Le meilleur écrivain anglais vivant est régulièrement traduit en français, mais il jouit d’une notoriété inférieure à plusieurs de ses compatriotes contemporains. Julian Barnes, Jonathan Coe et Ian McEwan sont trois babyboomers qui ont rencontré un très large succès dans les pays francophones. Pourtant, il est difficilement contestable que Martin Amis leur est nettement supérieur. Ces dernières années, on aurait pu en douter, mais en 2003, il publiait « Yellow Dog », un retour au sommet de sa forme. J’imagine qu’une traduction est en cours chez Gallimard – ce serait une erreur de ne pas la faire.

Martin est le fils du « angry young man » Kingsley Amis –il a abordé leur relation tumultueuse dans « Expérience », son récit autobiographique. C’est dire que de tout temps il a baigné dans le monde littéraire. Cet héritage pesant son poids, il n’est donc pas étonnant que Martin Amis ait vécu une jeunesse assez mouvementée, rebelle. On sentira tout au long de sa carrière que lui aussi était un jeune homme en colère. Né en 1949, il fréquente l’université d’Oxford à partir de 1968. Au contraire de tant d’artistes de cette génération, il ne va pas tremper sa plume ni dans le matérialisme historique ambiant, ni dans un petit livre rouge qui allait faire tourner bien des têtes –et tomber pas mal d’autres. En homme de goût, Amis se tourne vers deux immenses écrivains : Saul Bellow et Vladimir Nabokov. Difficile de bien comprendre l’œuvre de l’Anglais sans connaître l’attachement indéfectible qu’il ressent pour ces deux auteurs. Du Russe blanc émigré, il tient son indéniable arrogance, mais une surtout une certaine magie dans la création de petits mondes totalement fictionnels qui disent plus sur notre monde qu’un roman simplement réaliste. Du juif américain, il retient le moraliste jamais moralisateur, le fabuliste qui ne prend pas son lecteur pour un con à éduquer. Il y a aussi chez ce « golden boy » -il a l’argent et la culture nécessaire à faire de lui une sorte de dandy- un postmodernisme light –il n’est tout de même ni William Gaddis, ni John Barth- et un goût marqué pour l’absurde et le réalisme magique.

Lorsque « Yellow Dog » sort en fin 2003, Amis n’avait plus publié de fiction depuis 1999. Entre-temps, une collection d’articles –« The war agaisnt cliché »- et deux essais –« Expérience » et « Koba the dread », ce dernier étant consacré à l’incroyable indulgence des intellectuels européens envers l’URSS-, étaient sortis, récoltant d’assez bonnes critiques, mais ce n’est pas ça qu’attendaient les fans : ils voulaient un nouveau roman, si possible meilleur que « Train de nuit» (1998).

Avec « Yellow Dog », non seulement Martin Amis offre son meilleur roman depuis l’imposant « L’information » (1995), mais surtout il renoue avec la férocité, la méchanceté de ses premiers ouvrages. À un peu plus de 300 pages, c’est un livre de taille moyenne qui ne saurait être aussi ambitieux que l’immense « London Fields » (1989), même si à mon sens, il en est le petit frère. L’auteur mélange quatre histoires différentes, quatre forme de narrations, quatre langues –de la plus pédante à la plus populaire-, en gros quatre mondes qui peuvent paraître incompatible mais qui sont inextricablement mêlés.

Xan Meo, fils de criminel, ancien acteur, nouvel écrivain, noceur repenti, remarié et heureux se fait défoncer le crâne pour une obscure raison. Le traumatisme crânien va changer sa vie. Clint Smoker, journaliste du plus ordurier des tabloïds, a un problème avec son vit, cherche la femme idéale, écrit des papiers puants et sera le lien entre les diverses histoires. Mal est une brute épaisse, qui frappe puis questionne ensuite. Royce est un cadavre qui veut faire crasher l’avion dans lequel il se trouve et Henry England est le Roi, coincé entre sa liaison avec He, belle chinoise bisexuelle, et sa fille la Princesse Victoria qui, à 15 ans, se fait filmer dans la salle de bain, en plein ébats. Et ainsi de suite…

Dans son impeccable style, fait d’allitérations, de surprenantes images, d’un mélange de culture « high » et « lowbrow », Amis offre de son époque une satire des plus féroces, le tout avec une ironie irrésistible et un humour à toute épreuve. Il arrive surtout à rendre crédible une histoire complètement folle, et à faire paraître réels tous ses dialogues, que ce soient ceux entre un Roi et son conseiller ou bien entre un voyou et une actrice porno. Cette façon d’être à l’aise dans toutes les circonstances est assez impressionnante et prouve qu’Amis est toujours loin devant les petits nouveaux des lettres anglaises.

Plutôt que d’attendre le bon vouloir des éditions Gallimard, tout qui maîtrise un tant soit peu l’anglais devrait se jeter sur ce livre.

Martin Amis, Yellow Dog, Vintage paperbacks, £7.99
-----------------
Update 05 janvier 2006: la traduction française est enfin disponible: Chien Jaune, Gallimard, €22.50

1 commentaires  

New York, New York

Le magazine littéraire de ce mois-ci met à l’honneur New York et les écrivains qui ont placé cette ville au cœur de leur création. Le dossier fait 40 pages et justifie à coup sûr l’achat. Pour vous, illusoires lecteurs, je vais passer en revue ces quelques articles.

Pierre-Yves Pétillon, auteur d’une indispensable « Histoire de la littérature américaine 1939-1989 », offre un papier de six pages sur trois romans dont New York est le personnage central plutôt que le décor. Il s’agit de « Manhattan Transfer » -John Dos Passos, 1925-, « Martin Dressler » -Steven Milhauser, 1996- et « Outremonde » -Don DeLillo, 1997. À n’en point douter, des œuvres importantes mais malheureusement traitées ici sous forme de mini résumé, alors qu’il aurait sans doute été plus intéressant d’analyser plus précisément la vision de la ville qui en transparaît. Plus intéressants sont les articles de Béatrice Pire sur la génération perdue, sur New York, muse des poètes et surtout sur la littérature noire de Harlem, toujours fort peu connue.

Gérard-Georges Lemaire revient sur l’importance de « Big Apple » dans l’histoire des écrivains beats, un article presque plus intéressant que la majorité des textes qu’il a écrit pour son anthologie « Beat Generation » -intéressante sélection d’écrits, mauvais articles « explicatifs ».

L’article qui a attiré les plus mon attention fut sans doute celui sur la ville, l’immigration et les écrivains juifs. Rapidement évoqué dans le papier de Rachel Grandmangin, c’est pourtant à Saul Bellow que je pense lorsque l’on me présente l’équation écrivain + juif + New York. Bien qu’il n’y ait vécu que par intermittence, ce monstre de la littérature nord-américaine y a quand même situé plusieurs romans, comme « The Victim », « Humboldt’s Gift » ou certains chapitres de l’incontournable « Herzog ». Je ne crois cependant pas qu’il aimait beaucoup cette ville, dont il a dit « I think that New York is not the cultural centre of America, but the business and administrative centre of American culture » (source ici).

Tout aussi intéressants sont les deux derniers articles qui composent le dossier. Le premier concerne les écrivains français et la grosse pomme, une relation bien sûr difficile : c’est un monde tellement différent au leur. On retiendra les mots de Blaise Cendrars sur l’accueil réservé aux émigrants : « ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens. On leur jette des morceaux de viande noire comme à des chiens. » Le second évoque le début d’appropriation du 11 septembre par les écrivains New Yorkais. À noter que l’auteur qui avait dit « le New York sur lequel j’écrivais a (…) cessé d’exister » n’a toujours pas publié de fiction post-9/11. Il s’agit de l’über-Manhattanien Jay McInerney.

Mauvais coucheur par nature, je dois absolument râler sur quelque chose. Pas difficile : un seul auteur a droit à un article qui lui est exclusivement consacré et il s’agit de Paul Auster. Cela s’explique par deux facteurs : son nouveau roman sort en septembre, et il jouit d’un grand succès commercial par chez nous. C’est tout de même malheureux : il n’est peut-être pas mauvais, mais ce n’est absolument pas un grand écrivain. Preuve en sont les trois pages accompagnant l’article, extraites en exclusivité de son prochain livre, parfaitement insipides. Paul Auster est le Dan Brown des bobos.

Le lecteur trouvera également une chronologie du New York littéraire, des portraits d’Edith Wharton, Truman Capote, Tom Wolfe, Hubert Selby Jr, Jay McInerney, Bret Easton Ellis –dont le nouveau roman sortira aux USA en août, ainsi que des réflexions sur leur ville par des écrivains locaux : Bruce Benderson, Rick Moody –pour qui « Les reconnaissances » de l'immense mais trop peu lu William Gaddis est le meilleur livre sur la ville-, Edmund White, Siri Hudvestdt et Jonathan Lethem.

Le magazine littéraire, 5€50 en kiosque.

1 commentaires  

Mian-Mian, poétesse pop (2)

Chose promise, chose due, je vais vous expliquer de quoi retournait ce docu. Commençons par la ville de Shanghai, vue pour une fois du point de vue artistique.

De façon assez marrante, les deux personnes interrogées sont des occidentaux –ils sont d’ailleurs assez nombreux à s’être installés là-bas ces dernières années. Le patron de la galerie ShangArt montre quelques œuvres d’artistes locaux. Il est arrivé en Chine en 1994 et a ouvert sa galerie deux ans plus tard. Selon lui, Shanghai serait une ville chinoise et occidentale à parts égales, mais malgré son avantage sur le reste du pays, la création n’y avance pas assez vite. Et c’est vrai : les nouveaux artistes chinois ne sont pas toujours très convaincants. J’avais vu quelques travaux lors d’une expo à Bruxelles, et ce que j’ai vu cette fois-ci à la télé était dans le même genre : variations pop sur « l’âge d’or » de la Chine communiste, mélanges d’art traditionnel et de kitsch ou, au mieux, variations baconiennes qui sentent le déjà vu.

Shanghai est une ville « toujours grise » dit Mian-Mian, une ville chaotique, de « changements continuels, imprévisibles » et « aux formes féminines ». On y trouve des bars pop / rock comme dans toutes les grandes villes du monde, et on peut aller dans des soirées techno du genre de celles d’il y a 10 ans chez nous. Il y’a six ans, il n’y avait rien.

Ce qui nous amène au premier roman de Mian-Mian, « Les bonbons chinois », justement publié pour la première fois en Chine continentale il y a un peu plus de six ans. Première femme à écrire un tel livre, plein de déprime, de sexe, de drogues et de musique, il a évidemment été mal reçu par les éditeurs locaux et par le pouvoir. Elle a réussi à le faire paraître à Hong-Kong mais pour le reste du pays, il fallut couper, jusqu’à rendre le contenu complètement inoffensif.

L’histoire qui a mené à l’écriture de ce roman est d’un classique… À 16 ans, Mian-Mian se rend compte que l’école, c’est pas pour elle. Son ambition, c’est écrire. Mais quitter le collège ne lui permet de trouver sa voie : elle part dans une ville du sud, découvre la drogue, et, six ans plus tard, rentre en désintox’. Après cette cure, elle tient le sujet de son premier roman qui, pourtant, « n’est pas autobiographique. Ma vie est beaucoup plus triste –dans le sens monotone, j’imagine- que mes romans ».

En 2000, son premier roman, ainsi que trois recueils de nouvelles sont interdits par le gouvernement. Trop tard, le succès est déjà là. Deux ans plus tard, l’interdiction est levée et Mian-Mian publie un recueil d’articles. « Panda », son nouveau roman, vient de sortir en Chine. Selon Pierre Haski, correspondant de Libération à Pékin, ce serait le dernier : la diva pop trouve l’écriture trop fatigante.

Va-t-elle se consacrer à l’organisation de soirées techno ? Peut-être bien. Ne disait-elle pas dans le documentaire « la musique est plus proche du corps, plus que la littérature, plus que la peinture » ? En tout cas, sa place comme élément central de la jeune scène artistique de Shanghai semble assurée. Mian-Mian, la Gertrude Stein locale.

0 commentaires  

Mian-Mian, poétesse pop (1)

C’est le stupide titre allemand du documentaire de dimanche sur Arte. La chaîne consacrait une soirée Théma à Shanghai, et le dernier programme diffusé fut un hybride entre le portrait de Mian-Mian et le portrait amoureux de Shanghai par Mian-Mian.

Mais qui c’est, elle ? En 2001, j’étais tombé par hasard sur « Les bonbons chinois », le premier roman de Mian-Mian, jeune écrivaine de 30 ans. À l’époque, ça m’avait assez plu, tout comme le « Shanghai baby » de Weihui. Histoires à la première personne de jeunes perdus, de musique rock, de drogues, de baises malheureuses, on était clairement dans le domaine de la littérature pop. L’acte fondateur de ce genre a été posé en 1985 par Bret Easton Ellis avec « Moins que zéro », et c’est d’ailleurs lui qui a donné à cette « famille » ses lettres de noblesse avec le fantastique « Les lois de l’attraction » en 1987. L’énorme succès d’Ellis ou de Douglas Coupland a évidemment provoqué l’arrivée d’une foule de clones dans tous les pays occidentaux ou occidentalisés. Au Royaume-Uni, ça c’est passé plus ou moins bien, avec le provoc’ Irvine Welsh et l’inoffensif Nick Hornby. Au Japon, bien qu’il ait commencé à écrire bien plus tôt, un auteur comme Ryu Murakami partage certaines caractéristiques avec la culture pop. En France, bien sûr, ce fut plus difficile : Beigbeder a essayé, mais tout ce qu’il a réussi c’est une pâle copie, une version de seconde zone d’un genre qui, dès le départ et à l’exception de deux ou trois auteurs, n’avait déjà pas une espérance de vie très longue. Et je ne parle même pas de Virginie Despentes.

Et donc, voilà que la Chine s’y colle. Bien sûr, on n’a pas beaucoup de traductions, mais on peut tout de même dire que la voix entendue –ou plutôt lue- était originale et se démarquait de la majorité de la production occidentale. Il n’en reste pas moins qu’on a affaire à des livres qui risquent de ne pas plaire au-delà de 25 ans, tant ils sont marqués par l’âge auxquels ils ont été écrits.

Mais voilà qu’il y a une dizaine de mois je tombe sur le premier roman d’une autre jeune chinoise. Tian Yuan, née en 1985, chanteuse d’un groupe de pop. Belote et rebelote. Et bien non ! Mian-Mian a beau être la reine de la littérature pop chinoise, la poétesse, c’est, et de façon évidente, la jeune Yuan. « La forêt zèbre » est un livre certes très naïf, mais vraiment touchant, doté d’une véritable force poétique, surtout dans les images, les métaphores. C’est une assez belle histoire de fin de l’enfance, de passage à l’age adulte. Reste à voir si Tian Yuan saura confirmer le bien que je pense d’elle.

Si je suis un homme d’honneur, je vous donnerai demain un petit résumé de l’émission d’Arte qui m’a fourni l’idée de ce post.

Mian-Mian, Les bonbons chinois, Points poche, 6€60
Weihui, Shanghai baby, Philipe Picquier poche, 7€50
Tian Yuan, La forêt zèbre, Editions de l’Olivier, 20€

2 commentaires  

David grandit

Lorsque David Mitchell a publié "Ecrits fantômes", son premier roman, on a pu lire des choses incroyables. A.S. Byatt le comparant rien moins qu’à Calvino et Borges, le critique d’Esquire évoquant «an extraordinarly novel of global reach and millenial ambition », celui de Salon « une injection de culture pop dans une expérience post-moderne. » Bon, on se calme, on respire un bon coup, et on se dit que, vraiment, les critiques sont parfois d’excellents publicitaires, moins souvent des yeux exigeants. In fine, ce livre m’a fait passer un moment des plus agréables mais il n’est pas sans défauts. La narration est faite en dix épisodes distincts en matière de lieux, d’actions et de protagonistes. Ces épisodes sont liés entre eux par un personnage, un événement, une évocation afin de donner l’impression d’une fiction unique et cohérente. Malheureusement, ça sent plus le procédé littéraire amateur qu’autre chose. On a donc en gros dix nouvelles qui ne disent pas leur nom.

Dans "Number9dream", son deuxième roman non traduit, Mitchell se montre sous un bien meilleur jour. Eiji Miyake, presque 20 ans, campagnard complet, débarque à Tokyo afin d’y retrouver son géniteur. Celui-ci l’a conçu lors d’une liaison adultérine, avant d’abandonner la mère alcoolique avec les jumeaux qu’elle avait mis au monde. Sa recherche est des plus compliquées car il ne sait rien de son paternel qui en plus a clairement spécifié à son avocat qu’il ne voulait pas le voir. Rêveur inconscient et naïf, Eiji met les pieds partout, surtout là où il ne faut pas. Ce récit donne l’occasion à l’auteur, qui a vécu au Japon, de multiplier les styles littéraires, les niveaux de langue, les tons. On aura droit à tout : un adolescent qui rêve les cinq minutes qui viennent plutôt que de les affronter, une plongée dans les jeux vidéos, des péripéties digne d’un manga de yakuzas, une fable moderne, le récit d’un pilote de torpille suicide à la fin de la deuxième guerre mondiale (Kaiten), une rencontre avec John Lennon et Yoko Ono. Mitchell déploie une certaine virtuosité et montre qu’il est capable de parler de tout, de toutes les façons possibles. La narration est tout sauf linéaire, réservant donc de nombreuses surprises au lecteur. C’est bien écrit, et parfois plein de grâce. Les personnages sont remarquablement composés, peu réalistes mais drôles et originaux ; et leur interaction amène des moments superbes. Je pense tout particulièrement à la petite histoire d’amour qui se développe entre Eiji et Ai : on sent vraiment les sentiments qui naissent, la difficulté de s’en rendre compte et de le dire.

Ce livre est ambitieux mais pas trop : à moins d’être particulièrement inattentif, il est difficile de s’y perdre. La langue est en général très anglaise alors que tous les personnages sont Japonais. Il est vrai que retranscrire l’argot Tokyoïte afin qu’il ressorte bien dans une langue étrangère aurait été un travail de titan. Ceci pour dire que David Mitchell n’affiche pas encore l’ambition du « livre-monde », et c’est sans doute mieux ainsi. Autant y aller petit à petit, prendre confiance avant de se jeter dans cette tâche que peu ont réussi à accomplir jusqu’au bout.

Son troisième roman est paru l’année passée au Royaume-Uni. Il s’appelle "Cloud Atlas" et est, paraît-il, encore plus ambitieux et encore plus réussi. Il est sur ma liste d’achat afin de voir comment Mitchell a réellement évolué, et de pouvoir vous dire si, cette fois-ci, les critiques ne se comportent plus en publicitaires.

David Mitchell, Ecrits fantômes, traduit par Manuel Berri, éditions de l’Olivier, 21€
David Mitchell, Number9Dream, Sceptre paperback, £7.99

0 commentaires  

Le prolo est bon

L’histoire est nécessairement révisionniste disait je ne sais plus qui. Et c’est vrai : l’historien n’est pas au-dessus des failles humaines, lui aussi parle d’un lieu bien précis avec une vision du monde bien particulière. Ainsi, ce serait faire un mauvais procès à Howard Zinn que de lui reprocher son analyse décidemment marxiste de l’histoire américaine. Cependant, « demasiado de nada ; un poco de todo» comme le disait mon prof d’espagnol, tant il est vrai que notre honorable écrivain se laisse plus d’une fois emporter dans le fossé par la faute de ses œillères rouges éclatantes.

Je reviendrai plus tard sur ce problème. L’intérêt principal de « Une histoire populaire des Etats-Unis », la somme –car c’est bien de cela qu’il s’agit- d’Howard Zinn est d’éclairer des aspects de l’histoire américaine qui, depuis la « découverte » de Colomb, ont systématiquement été laissés dans l’ombre. Et, de fait, chaque chapitre est consacré à l’analyse de la situation des femmes, des noirs, des indiens, des immigrés, des ouvriers, à des époques qu’on présente trop souvent comme dorées ; analyse soutenue par des chiffres plus que parlant. Un des points centraux de la thèse développée est que, non, le gouvernement américain n’a jamais été bon, honnête ou humaniste. Combien de gens connaissent Franklin l’esclavagiste ? Les raisons réelles de la guerre de Sécession ? Le pourquoi de l’entrée dans la première guerre mondiale ? Les causes de Pearl Harbour ? L’incroyable quantité d’assassinats « légalisés » de militants des droits civiques ?

Zinn ne cesse de frapper sur le « big governement », mais aussi sur l’alliance de celui-ci avec le « big business ». Il a raison, c’est une collaboration qui sent clairement le mauvais fromage. Elle se fait au détriment de tous : travailleurs et chômeurs, riches et pauvres, contribuables ou « contribués ». C’est le cadenassage total de l’économie et de la vie politique. Malheureusement, l’historien semble penser que pour régler le problème, le gouvernement doit changer tout en restant « big » et le business se soumettre. Raisonnement typique qui a sans doute fait autant pour le succès de son ouvrage que son original sujet. Il est vrai que les marxistes sont toujours prompts à vanter la spontanéité des mouvements sociaux, tout en refusant d’admettre que cette liberté d’action ne serait pas « maléfique » en matière économique. On a les contradictions que l’on peut.

A lire cette « histoire populaire », on a l’impression d’avoir à faire à une masse admirable, sans méchanceté aucune. Bien sûr, des pauvres blancs ont lynchés des pauvres noirs, mais ce n’est que de l’anecdote. Ainsi, l’ouvrier –oui, le prolétaire- se manifesterait par des mouvements spontanés de solidarité avec son frère de couleur. Il est indéniable que de tels rapprochements ont existés bien avant la fin légale des discriminations publiques. Cependant, Zinn déforce la crédibilité de son exposé en faisant comme si la solidarité raciale était la norme dans la classe « possédée » alors qu’il semble bien que celle-ci n’a jamais hésité à faire payer sa frustration à tout étranger qui se présentait. Dans cette optique-là, il n’est finalement pas surprenant que seule une dizaine de lignes ne soit consacrée aux mouvements sectaires et aux milices qui sont pourtant partie intégrante de cette histoire populaire des Etats-Unis. Waco, Oklahoma City, et les innombrables incidents entre fédéraux et marginaux politiques ou religieux illustrent un pan important de la vie des classes « inférieures » auquel, sans doute parce que cela le dérange, Zinn refuse de donner une plus grande importance.

Que l’on se fasse l’écho de la lutte des classes à travers son interprétation de l’histoire, cela ne me dérange pas. Encore faut-il ne pas prendre le lecteur pour un con en lui présentant la classe chérie comme pratiquement immaculée de toute tache de merde. Les leaders états-uniens n’ont pas menés leurs brebis vers de verts pâturages, c’est une évidence. Mais le socialisme sauce marxienne aurait-il apporté un bonheur plus grand ?

Au-delà des grosses critiques que l’on peut émettre, il n’en reste pas moins que cette « Histoire populaire des Etats-Unis » est un ouvrage d’une grande richesse, pour autant que le lecteur sache faire la différence entre les faits –souvent, pas toujours- difficilement contestables, et les analyses peu fiables, car trop biaisées.

Howard Zinn, « Une histoire populaire des Etats-Unis - De 1492 à nos jours».
Traduit par Fréderic Cotton, éditions Agone, 28€.

0 commentaires  

Le pingouin a 70 ans, George et Zadie soufflent les bougies

En 1935, après un week-end chez Agatha Christie, Allen se retrouve sur le quai d’une gare de province sans rien à lire. Il fouille chez le marchand de journaux et ne trouve que de mauvais magazines ou des romans victoriens. Il doit quand même y avoir moyen de trouver dans un kiosque, dans une gare ou dans une librairie des livres de qualité à prix modéré… Et bien non. Afin de remédier à cette situation plus que préoccupante pour l’éducation des futurs cerveaux de sa majesté, Allen Lane invente les Penguin paperbacks.

Très vite, la collection bénéficie de la publication d’œuvres d’Hemingway, Christie ou Maurois. En un an, la maison d’édition vend plus de trois millions de « paperbacks ». Le phénomène était lancé, impossible à arrêter.

70 ans plus tard, Penguin dresse le bilan, évidemment positif. Les plus grands du vingtième figurent dans la collection, et les classiques des siècles précédents se sont aussi fait une belle place. Pour célébrer l’anniversaire, la maison d’Allen Lane publie encore plus de bouquins : « Penguin by design : a cover story 1935-2005 » par Phil Baines, « Penguin Special : the life and times of Allen Lane » par Jeremy Lewis, ainsi que 70 petits livres de cinquante pages, chacun consacré à quelques petits textes d’un auteur pingouin, contemporain ou non.

J’ai lu deux de ces petits ouvrages. Le premier est de George Orwell. « In defence of english cooking » regroupe quatre textes déjà disponibles dans « The Penguin essays of George Orwell ». Les sujets? Le positionnement politique de son pays, les mécanismes du nationalisme –à comprendre comme le fait de s’identifier en tant que membre d’une nation ou bien d’un groupe quelconque, plaçant ce groupe au-delà du bien, du mal, ou de toute critique-, la cuisine anglaise et les ennemis de la littérature. Ce dernier texte est le plus intéressant. Orwell y soutient que ceux qui font le plus de mal aux lettres sont justement les intellectuels. En effet, à la fin des années ’40 –et comme ça allait être le cas en France pendant de longues décennies-, il semblait à ces « penseurs » plus facile de défendre la liberté morale que la liberté intellectuelle. D’où le peu de critiques émises envers l’URSS, ainsi que le nombre incroyable d’informations que l’on préfère ne pas répandre parce qu’elles vont à l’encontre de sa petite mythologie auto-construite. Et Orwell d’insister que cette complaisance envers un régime totalitaire est auto-destructrice : « At present we know only that the imagination, like certain wild animals, will not breed in captivity. Any writer or journalist who denies that fact (…) is, in effect, demanding is own destruction. »

D’imagination, Zadie Smith n’en manque pas. « Sourires de loup », son premier roman était déjà assez saisissant, faisant d’elle une sorte de Salman Rushdie londono-jamaïcaine. Son dernier né, « L’homme à l’autographe », est un véritable chef-d’œuvre, j’espère pouvoir en parler bientôt. Mais que dire de « Hanwell in Hell », cette nouvelle initialement parue dans le New Yorker ? En 24 pages, Smith arrive à créer une histoire réellement splendide, qui reste avec vous longtemps après l’avoir finie, beaucoup plus longtemps que restent la plupart des romans contemporains de 300 pages. Je n’en dis pas plus, merci à Penguin de rendre cette merveille disponible à plus ou moins 2€50 dans « Martha and Hanwell ». La première nouvelle est nettement moins réussie, mais il ne faudrait pas que cela vous empêche de vous jeter sur l’autre.

Plus d’infos sur l’anniversaire Penguin, ainsi que la liste des 70 titres disponibles ici.

2 commentaires  

Clicky Web Analytics