Tunnel de presse (2)

On a enfin trouvé une critique négative du « Tunnel » ! Ca me fait plaisir notamment parce que l’unanimisme ne me plaît pas, mais surtout parce que voir les faiblesses d’un roman qu’on aime pointée du doigt aide à mieux comprendre la mécanique romanesque à l’œuvre. Enfin, c’est comme ça que j’aimerais que ça se passe. Malheureusement, sans être aussi stupide que celui paru il y a douze ans dans le New Criterion, il faut bien admettre que le papier de Benjamin Berton de Fluctuat contient juste une liste d’affirmations péremptoires sorties d’une lecture qui semble fort superficielle.

« Le tunnel » serait « un livre ardu et qui irrite plus qu'il n'emballe » parce que Gass aurait cédé à « quelques travers » dont on cherche désespérément le détail – à moins qu’il ne s’agisse que du personnage « vieux bavard, juif tendance horripilant ». Si quelqu’un à la définition d’un juif « tendance horripilant », je suis preneur. On comprend donc que le fait qu’il s’agisse d’un livre ardu –et c’est vrai- est une tare rédhibitoire. Moi, ce genre d’affirmation me panique parce qu’il ne m’est jamais venu à l’esprit que la facilité du terrain fait nécessairement la qualité de la ballade. Les livres de Gass –comme ceux de Gaddis- ne sont pas faits pour être lus dans le bus ou sur la plage, mais à une table de travail, muni d’un bloc note, d’un bon dico et d’une encyclopédie – je croyais que depuis le modernisme, ce genre de chose ne faisait plus peur au vrai amateur de littérature. Ca relève des modalités de lecture, certainement pas de la qualité du livre. Maintenant, si Benjamin Berton est irrité par « Le Tunnel », je n’ai bien sûr rien à y redire, mais j’aurais au moins souhaité avoir des détails plus circonstanciés que ce qui suit dans le reste de son intervention.

Le livre est « atrocement cohérent » ( ?) , 300 pages seraient tout simplement « agaçantes », sans qu’on sache si ça relève du « système ou de l’imposture » (re- ? en ce qui concerne l’imposture), 300 autres seraient perturbantes. Ca nous laisse donc une centaine de pages dont on ne saurait trop ce qu’il faut penser. A lire la conclusion de Berton, « Le Tunnel » ne serait guère plus qu’une longue ballade dans une maison hantée souterraine vraiment glauque et effrayante. Mouais. Notons quand même qu’en insistant lourdement sur la tentation nazie de Kohler ainsi que sa passion pour son pénis, on passe à côté du propos de Gass sur le « fascisme du cœur » présent au sein de la structure familiale et de sa réflexion sur le rapport au mal, à la déception et à l’envie – d’ailleurs, il est faux de dire que ce livre est une psychanalyse de Kohler : c’est le monde qui se trouve sur le divan.

Ce qui m’ennuie le plus dans le papier de Benjamin Berton, c’est que la seule référence à l’écriture de Gass (« son style est bâti sur de fausses interrogations qui, au lieu de retomber sur des réponses ou des descriptions, restent étrangement suspendues au dessus de vous et finissent par ressembler à des potences ») est incompréhensible, ne disant strictement rien sur ce grand styliste –le meilleur aux Etats-Unis, quand même- et surtout sur la musicalité incroyable de la prose. On relirait cent fois « Le Tunnel » rien que pour pouvoir faire résonner dans son cerveau ces phrases, ces paragraphes incroyables et voilà un papier où on ne nous en dit rien. Il suffit pourtant d’ouvrir le volume à n’importe quelle page pour tomber sur un passage magique.

« One of the shames of my childhood, one of the signs of my unstable sexuality, one of the sources of discontent and provocation, was my weak whistle. It carried, like a whisper, mostly wind, and could flutter a candle on a cake, but never beckon a dog, achieve attention, turn a head in a crowd, signify excitement. » (p.72, edition Dalkey Archive)

ou, page suivante:

« In my youth…my sacred youth…in eaves sole sparrows sat no more alone than I…in my youth, my saucer-deep youth, when I possessed a mirror and both a morning and an evening comb…in my youth, my pimpled, shame-faced, sugared youth, when I dreamed myself a fornicator and a poet; when life seemed to be ahead somewhere like a land o’ lakes vacation cottage, and I was pure tumescence, all seed, afloat like fuzz among the butterflies and bees; when I was the bursting spot of fall weed; when I was the hum of sperm in the autumn air, the blue of it like watered silk, vellum to which I came in a soft cloud (…) »

Finalement, je ne devrais peut-être pas par reprocher tout ça à Berton : il y a plein de chroniques élogieuses qui ne font pas mieux – la mienne figure peut-être au nombre des accusées- mais je trouver personnellement qu’il est toujours plus facile d’expliquer pourquoi on n’aime pas ou pas des masses, plutôt que pourquoi on aime. Et puis, quand je vois que c’est lui qui qualifiait « Les fusils » de Vollmann (que j’ai apprécié, mais qui est loin d’être un grand, grand livre) de chef-d’œuvre évoquant par moment Joyce, je me dis qu’à ce niveau absurde d’hyperbole, il ne lui restait plus qu’à dire qu’il fallait, séance tenante, décerner le Nobel à Gass puis décider de ne plus jamais remettre le prix car on ne saurait rêver meilleur récipiendaire perpétuel. Soyons sérieux : « Les fusils », « Le Tunnel », il n’y a franchement pas photo.

William H. Gass, Le Tunnel, Le Cherche-midi, 26€
Voir également la première partie du Tunnel de presse

 

3 commentaires:

  1. Je n'ai pas lu "Le Tunnel" (pas encore?), mais j'avais en effet trouvé cette critique trés floue et discutable. En revanche ici, trés belle argumentation en retour : en voilà un qui s'est pris quelques sets gagnants d'affilée sans les avoir vus venir!
    Sinon, en lisant la seconde moitié de la première citation, toute une série d'allitérations m'ont sauté aux yeux (ou aux oreilles?), d'abord une belle série de W, puis un duo de C bien sonores, et enfin deux A à la suite. Par ricochet, je me suis souvenu de la préface que Gass a écrite pour les "Recognitions", où il souligne à son tour les effets d'allitérations chez Gaddis.
    Tous ces gens sont allés à bonne école stylistique...
    Et à propos, Claro lit-il toujours le "Tunnel" aussi vite à voix haute? ;)

    on 9:45 PM


  2. Amusant: j'ai ouvert "Le tunnel" hier, suis tombé directement sur ce passage qui m'a immédiatement fait penser à cette fameuse introduction dont tu parles, et hop, dans le post. Comme quoi, il y a des choses qui passent dans l'ether-web d'un blogger à l'autre.

    on 9:56 PM


  3. Anonyme said,

    D'autant que qualifier Kohler de juif montre, de toute évidence, que ce pauvre critique n'a pas lu le livre....CQFD

    on 11:40 PM


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