Hommage au passeur

Il faut toujours payer ses dettes. On peut reporter et reporter encore l’échéance, mais bien souvent ça veut dire avoir de nouvelles dettes. Donc autant payer tout de suite, histoire de ne pas avoir une addition trop salée à la fin. Bien sûr, en littérature, ça ne marche pas comme ça : on est bien souvent content d’en avoir, des dettes. Heureux de pouvoir dire : c’est grâce à X que j’ai découvert…

Mon parcours de lecteur est extrêmement classique. On commence bien sûr avec les collections roses et vertes, Sherlock Holmes, Arsène Lupin et Jules Verne. Vers 12-14 ans, le temps des grands titres français – pas toujours en les comprenant bien. Ensuite, petite chute de régime, glissement vers le côté obscur de la force avec les inévitables King, Rice, Brite, Masterton ou Straub. On ressort de là par l’entremise de Bret Easton Ellis qui me renvoit à quelques écrivains majeurs : Amis, DeLillo, Cooper, Didion. Petite crochet par Flaubert et Julian Barnes, et on repart sur les lettres anglaises contemporaines. Et puis voilà qu’arrivent deux années de grâce. Janvier 2001-septembre 2002.

Début 2001, c’est l’arrivée fracassante chez nos libraires de la traduction de Claro et Mathieussent du « Mason & Dixon » de Thomas Pynchon. A l’époque étudiant sans le sou, je ne m’attaque pas tout de suite à ça et opte pour les rééditions poche de « Vente à la criée du lot 49 », « V. » et « Vineland ». Choc énorme, même si ce n’est pas vraiment bien traduit par Michel Doury. Un peu plus tard, « M&D » tombera bel et bien dans mon escarcelle, et c’est alors la première confrontation à une prose véritablement pynchonienne (et moi qui croyais que le choc intial était déjà quelque chose).

Septembre 2002, triple attentat littéraire particulièrement ravageur. Ca commence avec « Le courtier en tabac » de John Barth, où Claro a dû s’épuiser à la tâche sur cette langue 18ème afin de donner enfin au public francophone l’occasion de se repaître des aventures shandyennes de Ebenezer Cook. Après deux maîtres ayant déjà passé la soixantaine, notre traducteur se tourne vers la nouvelle génération. Voilà enfin chez Denoël « La maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski, un objet qui, cinq ans après, me fait toujours peur alors qui devrait être apprivoisé, calme dans mes rayonnages : j’ai la vague sensation qu’il va me mordre, me happer et m’enfermer dans une monstrueuse excroissance de mon minuscule appartement. On terminera le copieux menu de cette rentrée avec « Habitus » de James Flint, un roman extrêmement puissant dont même l’auteur ne semble pas s’être remis tant ses livres suivant sont à la traîne.

Donc voilà, c’est bel et bien à Claro que je dois la découverte du pan le plus précieux de la littérature anglo-saxonne de la deuxième moitié du vingtième siècle. Disons-le : sans lui, ce blog n’existerait sans doute pas. C’est comme ça. Cependant, il y a toujours un moment où l’on prend son envol et décide de ne plus être dépendant. C’est évidemment ce qui m’est arrivé quand j’ai pris la décision d’enfin me mettre à lire en VO. N’ayant plus besoin de la médiation du traducteur, je me suis retrouvé libre d’aller butiner là où me sens m’emmenaient et de dévorer dans l’ordre ou pas toutes les fleurs de mots que je pouvais ingurgiter sans sombrer dans l’apathie de celui qui en a avalé trop, trop vite.

Je continue à suivre de très près le travail de Claro. Sa connaissance de la chose littéraire US est autre que la mienne et me donne perpétuellement de nouvelles pistes. Et puis, il reste les lecteurs potentiels attendant les traductions françaises, qu’il faut secouer, relancer quand elles arrivent enfin, leur dire « voilà un livre important, lisez ! ». C’est aussi à ceux-là que je pense sur Tabula Rasa – relayons le travail du passeur.

Pourquoi ce petit hommage aujourd’hui ? Parce que Claro, éditeur et traducteur, vient de faire paraître la traduction du « Tunnel ». Parce que Claro, écrivain, vient de publier « Black Box Beatles ». Parce que je mettrai en ligne demain un petit entretien avec Claro, passeur.

 

2 commentaires:

  1. g@rp said,

    Vivement demain !
    Et je m'aperçois que nous avons les mêmes lectures...et la même fidélité envers le...passeur !

    on 9:11 PM


  2. SCARECROW said,

    Bon, ben je crois qu'une bière à Bruxelles s'impose un de ces quatre. Serviteur!

    on 9:54 PM


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