Germanophonia!

En janvier dernier, j’avais annoncé mon intention de lire plus de littérature hispanophone et germanophone. Pour la première catégorie, je pense que vous vous être rendus compte que j’avais tenu parole. Pour la seconde, beaucoup moins – et pourtant j’en ai lu quelques uns…

On entend souvent dire « je n’aime pas la littérature française », « le roman anglais, c’est plus trop ça » ou « j’aime beaucoup les écrivains japonais », comme si il y avait des caractéristiques nationales, culturelles et linguistiques qui déterminent d’une certaine façon les lettres. C’est une proposition qui ne rencontrera pas beaucoup de succès, et pourtant je pense qu’il y a là une certaine dose de vérité. Bien sûr, s’il y a influence d’une « identité nationale », elle n’est pas du type qui se construit lamentablement et anti-historiquement dans des ministères prévus à cet effet, ni n’est tellement puissante qu’elle empêche les ressemblances entres écrivains de pays différents, mettant les « nationaux » dans la même marmite lettrée. Elle ressemble sans doute plutôt à la petite touche d’épice, discrète mais essentielle à l’équilibre de la préparation. Bref : tout ça pour dire que si je n’ai pas beaucoup évoqué mes lectures germanophones, ce n’est pas parce que je ne trouve pas ça bon mais bien parce que j’ai l’impression que quelque chose m’échappe, d’entrer dans un domaine qui m’est plus étranger que ceux de Mishima ou Kawabata. Je suis tout simplement dans l’incapacité de vraiment en parler : je n’ai pas, dans mon vocabulaire, les mots justes et les structures satisfaisantes pour rendre quelque justice à ces écrivains.

J’ai lu il y a quelques semaines « Le cœur de pierre » d'Arno Schmidt. Que dire si ce n’est qu’il s’agit d’un livre saisissant et secouant, novateur aussi bien formellement que thématiquement ? Publié en 1956, ça fleure les printemps d’une dizaine d’années plus tard dans le ton, dans le sexe, moins dans l’illusion politique : Schmidt est déjà désabusé à l’époque où certains s’apprêtent seulement à plonger dans l’idéologie mortifère. Je remercie odot qui m’a poussé à lire ce livre et regrette en même temps de ne pas pouvoir en dire plus : je me sens accroché, forcé de suivre, intéressé peut-être, intrigué sûrement, convaincu de l’originalité sans doute, mais pour le moment aliéné de cette œuvre. On remettra le couvert prochainement, histoire de casser le code ( ?).

Un auteur qui me semble plus apprivoisable par moi est Thomas Bernhard, peut-être parce que Gaddis l’adorait et qu’on retrouve dans « Corrections » une logorrhée et des idées rappelant celles de « Agape Agape ». Tout comme pour Schmidt, on se rend compte immédiatement qu’il s’agit d’un écrivain absolument unique, à l’écriture particulière et à la pensée radicalement personnelle. Tout est étrange dans ce roman : la personnalité de ce Roithamer-Wittgenstein comme celle de son « exécuteur –testamentaire » de narrateur, la vie de la campagne autrichienne dont nous ne connaissons rien mais dont nous pouvons pressentir que Bernhard l’a pervertie, et surtout ces phrases longues comme des chapitres remuant le côté obscur de la famille, de la politique, de l’héritage et des origines. Et si cette étrangeté m’est plus familière que celle de Schmidt, elle me reste bizarrement nettement plus difficile d’accès que celle de Gaddis ou de Gass. Tout ça me laisse perplexe, c’est pourquoi je me dis que c’est quelque chose de particulier aux germanophones qui m’échappe.

A la lecture des « Corrections », j’ai beaucoup pensé à un des proverbes de l’enfer de William Blake : « if the fool would persist in his folly he would become wise ». C’est certainement vrai en ce qui concerne Roithamer. Je me sens moi-même un peu idiot et dépassé lorsque j’éprouve le côté insaisissable de ces deux auteurs fascinants, je compte bien persévérer, lire plus afin, je le souhaite, d’atteindre la sagesse…

Thomas Bernhard, Corrections, Gallimard, 21€
Arno Schmidt, Le cœur de pierre, Tristram, 22€

 

4 commentaires:

  1. Bartleby said,

    Que c'est agréable de lire des personnes qui reconnaissent, même momentanément leur incapacité à écrire sur un sujet ! Je partage ce que vous dîtes sur les problèmes d'identité non identitaires. Evidemment. J'ai découvert Thomas Bernhard l'année de sa mort en 1989. Il m'a immédiatement fasciné. Une haine salvatrice l'anime contre ses concitoyens, contre ces Autrichiens qu'il aimerait tant aimer, mais dont il ne peut accepter la médiocrité bourgeoise et le fascisme latent (quel prophète !). A propos de courant littéraire, il me semble que Bernhard s'inscrit dans ce que j'appellerai l'expressionnisme autrichien, courant qui se pose le double problème de l'identité personnelle et de l'identité nationale (chute de l'Empire, liens étroits avec le nazisme selon les époques) et de leurs conflits et dont la souffrance consiste à ne pouvoir trouver ni l'une ni l'autre. On retrouv ainsi Schnitzler, Roth, Broch, Kraus et, aujourd'hui, Jelinek ou Handke. Non ?

    on 8:51 PM


  2. Je pense que l'on se rend compte qu'on a devant soi un mouvement de haute qualité quand on est confronté à une série d'écrivains qui sont tous uniques mais dont on sent qu'ils ont quand même quelque chose de vaguement commun. C'est le cas des postmodernes américains par exemple, mais bien sûr de ces Autrichiens. Vous citez Broch, et j'ai pensé à lui à la lecture de Bernhard alors qu'ils ne sont pas de la même génération et n'ont a priori pas grand chose de commun. Je me souviens par ailleurs avoir eu le même sentiment d'incapacité à évoquer l'oeuvre lue après avoir refermé "Les somnambules".

    on 9:28 PM


  3. odot said,

    il n'y a pas de code à percer, juste une musique, un courant à embarquer, puis à dévaler. je te conseille de poursuivre et ne pas abandonner, "l'illumination" schmidt (via le travail d'adaptation de son traducteur claude riehl) n'est arrivé qu'au deuxième en ce qui me concerne... tu devrais passer par un récit un peu plus "simple" dans sa langue et ses écarts, comme la république des savants, avant de sauter à pieds joints dans quelque chose d'immense, "paysage lacustre avec pocahontas" ou "on a marché sur la lande".

    on 4:01 PM


  4. le brigadier-général Pudding said,

    je confirme : pas de code (ou bien?), mais plutôt une sorte d'habitude à la course-à-pieds-à-yeux avec Schmidt.
    Autre suite de parcours possible : Cosmas, puis On a marché sur la lande.
    et puis bonsoir.

    on 7:19 PM


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