Blitz
Londres, 1947. Dans une ville d’après-guerre, où survivre est toujours difficile et où les reconstructions sont en cours, la vie des quatre personnages de Sarah Waters n’a pas encore repris son rythme normal. Kay vit à moitié prostrée dans une petite chambre qu’elle loue au dessus du cabinet d’un charlatan. Elle ne sort que pour aller au cinéma. Helen a une histoire d’amour avec Julia, mais elle est rongée par la jalousie. Elle travaille dans une agence matrimoniale avec Viv. Celle-ci, presque trente ans, habite toujours avec son père. Duncan travaille dans une fabrique de bougie pour une organisation caritative, après plusieurs années de prison. Tous ont une blessure, un mystère à percer. Leur futur semble dans le passé.
Et pour le lecteur, le futur est aussi le passé. Au lieu d’avancer et de résoudre les problèmes de ses personnages, Waters choisit de développer son intrigue dans un sens anti-chronologique. De 1947, elle passe à 1944. Le blitz est déjà vieux, la population est habituée et, même si elle garde l’espoir d’une fin rapide du conflit, on sent que les bombardements et les rationnements font partie du paysage. Dans cette atmosphère, la principale déflagration n’est pas celle des bombes, mais bien celle des problèmes des quatre personnage.
C’est dans la troisième partie, située en 1941, que Waters décide d’expliciter les origines de ces ennuis. L’époque est encore presque joyeuse, insouciante : la guerre est encore nouvelle, et on espère qu’elle sera courte.
Sarah Waters n’est pas une grande styliste. Sa seule conception en ce domaine semble être d’écrire comme on parlait à l’époque. De plus, elle a quelques tics d’écriture extrêmement agaçants. Si on la lit, ça doit être pour l’histoire. C’est une bonne raconteuse, elle use bien des ficelles propres à tenir le lecteur en haleine, et sait charpenter un récit complexe de manière habile.
Le type de structure choisi par l’auteur est risqué : en remontant le temps, le danger de perdre le lecteur en cours de route est là. Il faut bien doser les éléments du récit pour garder l’intérêt de celui qui lit sans le frustrer en le maintenant dans l’ignorance du futur des personnages. Waters maîtrise fort bien cette forme, et pourtant « The night watch » ne convainc pas vraiment.
Il y a des passages forts dans ce roman, et le chapitre 1944 est sans doute le plus réussi. Les personnages sont très crédibles. On sent chez Waters une volonté d’aligner les scènes importantes, impressionnantes. Elle aurait peut-être dû s’abstenir car, si certaines sont remarquables, d’autres sont complètement bâclées. On verse parfois dans le pur mélo. Par ailleurs, et il ne faut sans doute pas s’en surprendre, la partie qui se déroule en 1941 –et qui clôture le livre- est la plus faible, et de loin. Après plus de quatre cent pages, on s’est déjà fait un idée très claire de comment l’histoire des personnages a commencé. Il me semble que Waters aurait pu ne pas inclure la version « officielle », à moins de fournir quelque chose de vraiment solide et surprenant. Elle ne le fait pas. On sent l’écrivain dépassée par son ambition.
Tous ses livres ont été des best-sellers. « The night watch » est le quatrième, et fait figure de favori pour le Booker Prize. Ca pose question. La littérature britannique est-elle en si mauvais état que l’on pense décerner un prix de cette importance à un livre à moitié bon ?
Sarah Waters, The night Watch, Virago, £16.99
Une enfance libyenne
On dit souvent que le premier roman est toujours autobiographique. Ce cortège interminable d’éveil à la sexualité, de sortie de l’adolescence, le tout rendu dans une prose mal assurée et une syntaxe peu maîtrisée est vite lassant. Bien qu’ils fascinent – il y a un véritable marché « premier roman »- il est extrêmement rare d’en trouver un qui sorte véritablement du lot.
Hisham Matar a un avantage sur ses concurrents au titre de meilleur premier roman de l’année : il n’a pas grandi dans une milieu bourgeois ou dans une famille déchirée par les difficultés sociales. Non, il a passé son enfance en Libye, sous Khadafi. Là, déjà, on sent le petit frisson d’intérêt, l’espoir de lire quelque chose d’original.
Matar est né en 1970 à New York, d’un père diplomate. Il passe son enfance à Tripoli avant de connaître l’exil au Caire en 1979. Alors qu’il étudie au Royaume-Uni en 1990, un commando libyen se rend en Egypte, y enlève son père et le ramène au pays. A ce jour, sa famille est toujours sans nouvelle.
Cette histoire personnelle chargée informe bien sûr « In the country of men ». Matar ne s’est cependant pas contenté de réécrire sa propre aventure. Suleiman, neuf ans, vit dans la capitale libyenne entre un père homme d’affaire toujours en déplacement et une mère malade lors des absences de son mari. Gamin relativement solitaire, il a un seul véritable ami, Kareem. Ustath Rashid, le père de celui-ci est arrêté un beau matin par la police secrète du régime. A peu près au même moment, Suleiman reconnaît son propre père entrant dans un bâtiment du centre de Tripoli, alors qu’il devrait être à l’étranger. Sympathisant d’un mouvement démocratique, il est en fait partie prenante dans un « complot » visant à rendre la liberté à ses compatriotes. Son fils ne saisit pas bien les dangers que cela implique et se retrouve confronté à un mère s’enfonçant de plus en plus dans la dépression.
C’est un livre dur : Suleiman est plongé dans des événements qu’il ne contrôle pas, il est manipulé par les services de sécurités, assiste à des scènes horribles et se retrouve perdu devant la détresse de sa mère et la ruine de son père.
Finalement, le livre ne dit pas grand-chose sur le régime de Khadafi. Les exécutions, les séances de torture, le harcèlement moral que Matar décrit est applicable à l’ensemble des régimes dictatoriaux. Tout l’intérêt vient du fait que le narrateur à tout vu à travers les yeux de l’enfance, tout en n’étant pas représenté comme l’innocence pervertie. Au contraire, chez lui aussi on peut détecter les traces de cruauté, la méchanceté, la capacité et parfois la volonté de faire souffrir.
Matar donne l’impression d’hésiter entre un récit de sortie de l’enfance et une histoire politique. L’amalgame entre ces deux éléments n’est pas toujours réussi. On sent l’ombre de Mario Vargas Llosa sur ce roman, mais l’on a clairement affaire à un auteur débutant, ne maîtrisant pas encore totalement ses capacités d’écriture. Preuve en sont les dernière pages, certes touchantes, mais mal intégrées à l’histoire, stylistiquement bâclées.
Ceci dit, « In the country of men » est un livre original, émouvant, fort. S’il arrive à une plus grande cohérence dans la narration et à une meilleure maîtrise stylistique, alors Hisham Matar devrait être capable d’offrir à ses lecteurs de nombreux ouvrages de grande qualité.
Hisham Matar, In the country of men, Viking, £12.99
Nouvelles du front (3)
- Cela a fait le tour des journaux européens : la romancière Elif Shafak a été acquittée la semaine dernière par un tribunal turc. Elle était accusée d’insulte à l’identité nationale pour avoir, dans un de ses romans, appelé génocide les masacres d’arméniens par les turcs au début du vingtième siècle. L’Union européenne gardait un œil sur le déroulement de ce procès. Pourtant, comme le rappelle Daria Vaisman dans un excellent article pour OpenDemocracy, l’UE n’est pas vraiment un modèle en matière de défense de la liberté d’expression.
- Il est d’ores et déjà possible de parier pour le nobel de littérature. Il sera annoncé dans les semaines qui viennent, et la liste des favoris selon Ladbrokes ressemble très fort à celle de l’année dernière. Et à celle d’il y a deux ans. Et trois ans… Bref, rien de neuf sous le soleil. On notera que l’on peut parier à la fois pour la victoire de Thomas Pynchon et son apparition à la cérémonie. A 30 contre 1, c’est définitivement perdre son argent.
- On parle vraiment beaucoup de Pynchon pour le moment : sa nièce joue et réalise des films pornos. Tristan Taormino a annoncé dans le NY Post espérer que son oncle fasse une apparition à la fête de lancement de son nouveau film, voire même qu’il figure dans le prochain. 10000 contre 1 ?
Tragédie japonaise
Ces dernières semaines, je me suis plongé dans l’œuvre de Kawabata Yasunari. J’avais déjà lu quelques livres, mais cette fois-ci, je me suis jeté dedans et n’ai lu que ça. Cela m’a permis de me rendre compte que j’avais tendance à ne pas trop apprécier ses premières œuvres. Elles donnent déjà une idée de l’écriture du grand écrivain japonais mais je trouve, par exemple, un texte comme « Les servantes d’auberge » confus.
« Pays de neige », écrit entre 1935 et 1947, est récit particulièrement onirique. Les lieux et les rites décrits existent, et pourtant on a, sans doute comme Shimamura, le personnage principal, une impression de rêve. Celle-ci est sans aucun doute favorisée par la situation même de ce fameux pays de neige, zone située à deux cent kilomètres de Tokyo, pratiquement bloquée par l’hiver. Les traditions y ont toujours cours, la vie y est en total décalage avec celle de la métropole Tokyoïte. C’est ce décalage qui est sans doute la cause de l’incompréhension entre Shimamura et son amante Komako. Pour lui, elle fait partie des vacances : aussitôt reparti, il reprend sa vie familiale et professionnelle sans plus se soucier d’elle. Pour Komako, le pays de neige est son domicile, elle vit perpétuellement dans cet environnement, c’est là sa seule réalité. En cela, on peut sans doute dire que le lecteur vit le récit un peu comme Shimamura : le désespoir induit par la situation n’est qu’un évènement temporaire qui sera oublié d’ici peu – au contraire de cette prose absolument magnifique.
« Nuée d’oiseaux blancs » est, à mon sens, le plus beau des trois romans. Centré autour de la cérémonie du thé, il s’agit d’un ballet élégiaque mené pour un jeune homme par deux anciennes maîtresses de son père défunt dans le but de le marier. Les descriptions de la nature comme des objets pour le thé sont absolument époustouflantes, et l’approche des sentiments des personnages, d’une finesse rare. Kawabata atteint le sommet de son art dans cette oeuvre d’une splendeur qui laisse pantois.
En ce qui concerne le style, « Le grondement de la montagne » est plus simple. Par contre, au niveau narratif, Kawabata développe une histoire très riche. Le thème principal est sans aucun doute celui de la vieillesse et de la mort, mais il s’agit aussi d’une réflexion sur l’évolution du Japon et peut-être d’une certaine forme de décadence morale dans la jeune génération. Le roman est composé du point de vue de Shingo, vieillard déçu par ses enfants, mais qui retrouve un peu de paix grâce aux attentions de sa belle-fille. Le fils de Shingo est un personnage pervers, une sorte de Jekyll. Sage à la maison, il brutalise sa maîtresse quand il a bu, veut la forcer à avorter et finit par pousser sa femme à subir ce traitement, la poussant presque au suicide. Shingo observe tout pratiquement impuissant, ces interventions s’avérant totalement inutiles.
Assurément, « Tristesse et beauté », « Les belles endormies » ou encore « Kyoto » méritent chaque seconde du temps qu’il vous faudra pour les lire. Il me semble cependant que les « tragédies du sentiment humain » rassemblent le meilleur de ce qui fait toute la valeur de cet écrivain incroyablement subtil et précis.
Malheureusement peu lu à l’heure actuelle, Kawabata est pourtant l’un des plus grands romanciers du 20eme siècle. Lisez-le, et vous comprendrez sans aucun doute pourquoi il est un des rares nobélisés à avoir mériter son prix.
Roberto Bolaño, un grand
Il y a toujours quelque chose d’excitant à être parmi les premiers lecteurs d’un grand écrivain. Pareillement, il est très frustrant d’en découvrir un après sa mort. Cela ne s’applique bien sûr pas à celui qui découvre Flaubert aujourd’hui. Par contre, se plonger, médusé, dans l’œuvre d’un géant d’une cinquantaine d’années seulement puis se rendre compte qu’il est mort trois ans avant, ça fait aussi mal que de rentrer chez soi et découvrir sa femme au lit avec un autre. C’est le malheur qui attend pas mal de lecteurs de Roberto Bolaño.
A une époque où je n’avais que le vague désir de lire une œuvre de l’écrivain chilien, on m’avait fait part de l’opinion d’un inconnu : « Bolaño, c'est pas ça ». Je n’ai jamais su qui au juste pouvait bien être ce type. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un âne doté de la sensibilité littéraire d'une mouche écrasée sur le pare-brise d'une voiture en mouvement un soir d'été sur l'autoroute Grenade-Malaga. On peut ne pas apprécier ses écrits, mais il ne faut pas beaucoup de cervelle pour se rendre compte que l'on avait là un écrivain de tout premier ordre.
Février de cette année a enfin vu la parution française d’une œuvre monumentale publiée en 1998. « Les détectives sauvages », c’est en fait trois livres en un seul. Tous racontent une partie différente de l’histoire d’Arturo Belano –alter ego de l'auteur- et d'un de ses amis, Ulises Lima, jeunes poètes au Mexique, fin 60, début 70, dans un style chaque fois radicalement autre.
La première partie se présente sous forme du journal d’un jeune type un peu niais qui rencontre Belano et les gens du groupe poétique avant-gardiste dont il fait partie. Le principal fait narratif est la vie du garçon qui écrit son éveil à la fois littéraire, sexuel et sentimental –mais aussi la part fantasmée, inventée de celui-ci. Arturo et Ulises ne sont que des figures périphériques –disons qu’elles tournent un peu autour du narrateur, attendant de pouvoir faire leur le texte. Ces deux cent premières pages pourront peut-être faire penser au premier roman typique d'un jeune auteur qui ne peut s'empêcher d'écrire une sorte de récit autobiographique. On en est pourtant loin, tant cela s’avère être une plongée fascinante dans l’esprit d’une certaine jeunesse mexicaine. Et puis on peut toujours compter sur Bolaño pour faire rentrer l’absurde dans sa composition. Un vrai plaisir de lecture, et ce n'est qu'un début…
La seconde partie est meilleure encore. La rupture est franche: plus de journal, mais une suite de témoignages « recueillis » sur presque 30 ans par un enquêteur fantôme auprès de gens ayant connus Belano et Lima au Mexique, mais aussi lors de leurs pérégrinations solitaires en Espagne, à Barcelone, Paris, Tel Aviv, en Provence, en Californie. Ils deviennent ici les figures centrales, bien qu’on y parle aussi beaucoup de certains de leurs amis. C'est extrêmement fort, très bien construit, toujours surprenant, et ça donne l'impression que les personnages sur lesquelles l'enquête est menée ont quelque chose de mythique, de légendaire. On pense à « A la recherche de Salinger », s’il y avait eu autre chose à écrire qu’une description d’un mur d’enceinte et du grillage.
Cette enquête discrédite un peu le journal du premier chapitre : on n'évoque jamais son rédacteur, sauf lorsqu'un des personnages interviewé met en doute son existence même. Et justement, la dernière partie, c'est la fin du journal. Cette fois, l’auteur relate son voyage en compagnie de Belano et Lima, au le fin fond du Mexique, à la recherche d'une poétesse fondatrice d'un groupe d'avant-garde dans les années '20. Une sorte de road-novel policier, une aventure de Sam Spade s’il était bigleux, diabétique et mexicain.
L’ensemble forme un grand livre, hétéroclite, mais très cohérent. Ca rappelle Cortazar ou Kerouac, mais c’est surtout incroyablement personnel, individuel, l’œuvre d’un écrivain de l’absurde, du déracinement, de l’inadéquation. Et malheureusement, ce grand écrivain nous a abandonné en 2003.
Dans notre malheur, nous pouvons tout de même remercier, pour une fois, les délais de traduction, puisqu’il y a encore un nouveau Bolaño qui nous attend : « 2066 », son dernier roman, paraîtra l’année prochaine. Après, il ne nous reste qu’à relire encore et encore cette œuvre époustouflante.
Roberto Bolaño, Les détectives sauvages, Christian Bourgois, 28€
Nouvelles du front (2)
- C’est maintenant l’époque idiote de la saison littéraire française : celle des prix. Aux Etats-Unis, on s’approche aussi de la date fatidique du National Book Award – dont la liste des récipiendaires est de bien meilleure tenue que celle du Goncourt. Les finalistes seront annoncés le 11 octobre à San Francisco dans le célèbre City Light Books de Lawrence Ferlinghetti. Les vainqueurs des différentes catégories seront dévoilés le 18 novembre. En attendant, la National Book Foundation a déjà nommé le successeur de Norman Mailer pour la Medal for Distinguished Contribution to American Letters : il s’agit de la poétesse féministe Adrienne Rich.
- La McArthur foundation est une des plus importantes fondations privées des Etats-Unis. Chaque année, elle décerne des bourses à divers scientifiques et artistes. Parmi les 25 heureux élus de 2006, on retrouve George Saunders. Il repart, comme tous ses nouveaux amis, avec la certitude de recevoir la coquette somme de 500,000$ sur cinq ans. De quoi permettre à cet auteur de nouvelles de terminer le roman sur lequel il planche depuis des années. Précisons qu’aucune obligation de « produire » n’est liée à cette bourse.
- Les fans de Tolkien se réjouiront d’apprendre que son fils a annoncé la parution d’un nouveau conte de l’auteur du « Seigneur des anneaux » pour le printemps prochain. Tolkien avait laissé cet œuvre inachevée, et son rejeton l’a finie pour lui.
- La légendaire Paris Review met dorénavant les entretiens réalisés avec les grands noms de la littérature depuis plus de cinquante ans à disposition des internautes– et ce, gratuitement. Lecture indispensable, que vous trouverez ici.
Hors du labyrinthe?
« La maison des feuilles » est sans aucun doute le plus important premier roman publié aux Etats-Unis dans les dix dernières années du vingtième siècle. C’est un livre puissant, fascinant. Une histoire totalement chaotique, un labyrinthe de mots, de pistes, de faux départs. Je l’ai lu à sa parution française, il y a déjà cinq ans. A l’époque, je ne me suis pas lancé dans une analyse sur le livre, une recherche des éléments disséminés ça et là, dans le jeu de piste complexe initié par l’auteur : je me suis contenté de me laisser porter par la narration et par la mise en page. Cela ne m’avait pas empêché de trouver ce livre excellent. C’est admirable en soit : il est rare de trouver un livre qui soit aussi gratifiant pour un lecteur attentif que pour un lecteur véritablement minutieux, voir obsédé par l’œuvre.
Il y a une semaine maintenant que « Only Revolutions », le deuxième roman de Mark Z. Danielewski, est disponible dans le commerce. Avant la lecture, les questions étaient nombreuses. Elles ne portaient pas tellement sur la capacité de Danielewski à écrire une œuvre de qualité, mais plutôt sous quelle forme elle se présenterait. Il aurait sans doute pu être fortement tenté de faire encore plus complexe graphiquement que « La maison des feuilles », de rentrer dans une sorte de surenchère. On pouvait penser, au contraire, que le vrai courage, la véritable expérimentation, serait pour Danielewski de fournir une histoire traditionnelle, dans une forme traditionnelle. On peut maintenant dire qu’il a heureusement ignoré ces deux tentations.
Pourtant, lorsque l’apparent sujet du roman a commencé à se répandre au-delà du cercle des aficionados, on aurait pu penser à un virage vers le normal, l’habituel. Comme il est si bien écrit sur la jaquette du livre, il s’agit de l’histoire de l’amour fou entre Sam et Hailey, deux fugueurs de 16 ans.
Graphiquement, c’est également plus simple, moins varié que « La maison des feuilles ». Le texte se lit entre l’histoire vue par Sam et celle vue par Hailey. Les pages sont divisées en deux, entre la version de l’un et celle de l’autre. La première page de l’histoire par Hailey correspond à la dernière de celle de Sam. La taille du texte change au fil des pages.
Stylistiquement, le texte se présente sous la forme d’une longue poésie en prose. Il y a de superbes phrases, des moments chantants et enchantés. Dans les pires moments –et il y en a-, on a l’impression de lire un mauvais rap. Les meilleurs passages évoquent, selon certains critiques, Joyce. Pour ma part, ça évoque plutôt le John Barth du « Sot-weed factor » et de « Giles goat-boy ». On y retrouve le même genre de langue, de ton, la même créativité, particulièrement dans les scènes de sexe.
Derrière l’apparente simplicité de la mise en page comme de l’histoire se cache en fait un livre aussi complexe que « La maison des feuilles ». C’est certain, Hailey et Sam sont sur la route, y font de mauvaise rencontres, dégotent des petits jobs pour survivre quelques jours de plus, ce n’est que du déjà lu. Mais voilà, c’est alors qu’on prête attention à la chronologie qui figure au côté du récit, aux différences entre les deux histoires lues en parallèle, à ce US que je n’arrive bizarrement pas à lire autrement que U.S., à l’éternel retour de situations et de personnages, à ce always qui est écrit allways, ce alone qui est écrit allone. Et puis la fascination pour le cercle et pour l’infini -360 pages à lire par tranches de huit…-, et puis…
Au-delà de la première lecture, il y a toutes les lectures que vous pouvez faire ensuite. Si vous avez lu huit pages d’un des personnages, puis retourné le bouquin pour lire huit pages de l’autre récit –comme il est d’ailleurs recommandé-, vous pouvez toujours vous y replongez en recommençant la lecture par l’autre personnage. Ou en cherchant les connections entre l’historique et la narration, ou entre la moitié supérieure de la page et la moitié inférieure. Ou les divergences entre les deux visions. Ou en essayant de comprendre pourquoi les voitures dans lesquels Hailey et Sam se déplacent changent perpétuellement. Ou essayer d’éclairer votre lecture par les faits bruts : 360 pages, 122 988 mots, 360 par page …
La où « La maison des feuilles » forçait le lecteur à se gratter la tête, à faire un effort, « Only Revolutions » ne fait plus qu’inciter. Et c’est peut-être là le problème : on peut lire l’histoire en ligne droite –impossible pour le précédent- et refermer le volume en se disant « aventure banale, écrite de manière originale, avec une jolie mise en page. Rien de plus ». C’est une erreur, mais j’ai tout de même l’impression que si « La maison des feuilles » a transformé une série de lecteurs presque à leur corps défendant, ce ne sera pas le cas cette fois-ci. Il faut le vouloir vraiment pour effleurer la richesse de cette œuvre. Un livre pour les séduits plutôt que pour ceux qu’il reste à séduire ?
Mark Z. Danielewski, Only Revolutions, Doubleday, £20
Nouvelles du front (1)
- La shortlist pour le Booker Prize 2006 a été annoncée. La plupart des vedettes de la longlist sont passées à la trappe : au revoir David Mitchell, Peter Carey et Claire Messud. La seule survivante est Sarah Waters, pour « The Night Watch ». Les autres nominés sont Kiran Desai –« The Inheritance of Loss »-, Kate Grenville -« The Secret River »-, MJ Hyland -« Carry Me Down »-, Hisham Matar -« In The Country of Men »- ainsi que Edward St Aubyn pour « Mother's Milk ». Le vainqueur sera révélé le 10 octobre. Avec un peu de chance, j’aurai l’occasion de lire l’un ou l’autre de ces livres d’ici là.
- Je vous parlais des sorties pour Noël aux USA. Parlons aussi de ce qui sortira en janvier 2007 : le premier roman de Norman Mailer depuis 1997. Il s’agirait de l’histoire sur trois générations de la famille Hitler. Le titre ? « The castle in the Forest ».
- Martin Amis revient avec un nouveau roman intitulé « House of Meetings » qui sortira demain. En attendant, il a accordé un long entretien au Times. Vous pouvez –devez !- le lire ici.
- Pour ceux qui ne sauraient attendre le 21 novembre, un extrait de « Against the day », le nouveau Pynchon est disponible ici.
- Pour finir, les amateurs de science parmi vous doivent savoir qu’une partie des archives de la Royal Society sera disponible gratuitement en ligne jusqu’à la mi-novembre. Vous y trouverez notamment l’article de 1752 où Benjamin Franklin décrit la rencontre du troisième type entre l’éclair et son cerf-volant. C’est ici.
Séparer le bon grain de l'ivraie
Pour ce premier message depuis le 12 octobre 2005, il m’est impossible de faire l’impasse sur la rentrée littéraire, événement très français et assez déprimant. Cette année, pas de gros, gros noms étrangers mais tout de même deux titres à épingler.
L’Olivier vient de publier « Le script » de Rick Moody. Passons le titre épouvantable de la traduction –l’original est « The Diviners », titre de la série dont le script, justement, est l’élément central du roman- et concentrons-nous sur plus essentiel. Histoire de placer l’auteur, Moody a étudié à Brown, avec Jeffrey Eugenides et Donald Antrim. Le trio s’acoquinera ensuite avec Jonathan Franzen. Il est surtout connu grâce à « The Ice Storm », le film qu’Ang Lee réalisa sur base d’un de ses romans.
Moody est quelque part entre l’auteur « sérieux », destiné à un public restreint et adulé dans les milieux universitaires, et l’auteur à succès. « Le script » est un récit assez burlesque centré sur un scénar qui n’existe pas vraiment mais qui est entouré d’un buzz suffisant pour exciter l’intérêt d’un boîte de prod’ indépendante, de divers acteurs, agents, réalisateurs et financiers. C’est l’occasion pour Moody de se livrer à une satire jamais vraiment méchante des milieux artistiques new-yorkais, de ses petites manies et diverses hypocrisies. On y lira aussi un très beau portrait amoureux d’une ville d’avant catastrophe. Certains disent que c’est le meilleur roman sur le monde du cinéma depuis « The day of the locust » de Nathanael West. Je serais nettement plus réservé : c’est un roman réjouissant et bien fait, mais il reste des passages plutôt brouillons et confus. On ressent cependant un vrai plaisir à la lecture, ce qui est difficile à trouver en période de rentrée, tant nous nous voyons entourés de romans poussifs et forcés.
Le deuxième titre est « Les fusils » de William Vollmann. La traduction est de Claro –Pynchon, Gaddis, Barth-, il n’y a donc pas trop de souci à se faire pour ceux que l’anglais effraie. Ce roman est le sixième volume d’une série de sept, dont seuls quatre ont été écrits, et un seul –celui-ci- traduit. Perdus ? Ne vous inquiétez pas, l’auteur l’est sans doute autant. Cette série s’intitule « Seven Dreams » et concerne les rapports entre indigènes et européens lors de la colonisation américaine.
Vollmann est un drôle d’oiseau. Il a écrit son premier roman –« You bright and risen angels »- alors qu’il s’était fait jeter de chez lui par sa copine, et la légende veut qu’il restait donc au boulot, écrivant quand tous ses collègues étaient partis, dormant sous les tables et se nourrissant de barres chocolatées. Dans les années qui suivirent, il partagea son temps entre des reportages dans diverses zones de guerres –qui serviront de base à une anthologie sur la violence, longue de plus de trois mille pages-, la rédaction de romans plus ou moins historiques (le cycle « Seven Dreams », justement) et d’autres se déroulant dans le monde de la prostitution –autre fascination Volmannienne, qui dit être « propriétaire » d’une jeune thaïlandaise qu’il aurait rachetée dans un bordel et envoyée à l’école.
On dit que certains de ses romans sont surécrits et plutôt épuisants. N’ayant lu « Les fusils », je ne saurais trop dire s’il s’agit d’un des bons. En cas de doute, il serait donc peut-être préférable d’attendre le printemps prochain, date de parution française supposée du dernier Vollmann, l’énorme, l’excellent « Europe Central ». Ce roman lui valut de recevoir le National Book Award 2005, et fut pour moi un choc littéraire. Il s’agit d’une série de portraits de personnalités, réelles ou fictives, confrontées aux totalitarismes nazi et soviétique. Quelques héros, quelques collaborateurs, mais surtout une foule de gens écartelés entre ce qu’ils voudraient pouvoir faire et ce qu’ils font réellement, des individus mis dans une situation morale impossible par le régime sous lequel ils vivent. Le cas emblématique pour Vollmann est celui du compositeur Shostakovich, dont le portrait –parfois fort fictionnalisé- prend la moitié du livre.
Aux Etats-Unis, la rentrée littéraire n’existe pas. Par contre, entre septembre et Noël, les sorties d’importance vont se succéder. Citons, dans le désordre, Mark Z Danieleswki et « Only revolutions », Cormac McCarthy et « The road », Richard Powers et « The echo maker », ou encore Jonathan Franzen et « Discomfort Zone ». Sans vouloir manquer de respect à tous ces auteurs, le titre le plus attendu est « Against the day », le premier Thomas Pynchon depuis 1997. Sortie prévue pour le 21 novembre.
Rick Moody, Le script, L’Olivier, 23€
Rick Moody, The Diviners, Faber & Faber, £12.99
William T. Vollmann, Les fusils, Le Cherche-midi, 21€
William T. Vollmann, Europe Central, Penguin, $18
Selby: erreur de casting
Le choc fut rude, non pas à cause de la légendaire violence des écrits de Selby, mais bien par faute de l’insondable médiocrité de ce roman. Je n’y étais pas du tout préparé : j’avais un a priori extrêmement positif sur l’œuvre du bonhomme et les critiques lues étaient dithyrambiques. Il me semble qu’une fois de plus, le nom et la réputation plutôt que le texte firent les opinions. « Waiting period » confirme qu’une bonne idée ne suffit pas à faire un bon bouquin. Un type veut se suicider, se rend chez un armurier mais ne peut acheter de flingue avant trois jours par faute d’une panne du système de contrôle informatisé. Il met à profit ce répit pour se convaincre que tant d’autres gens méritent plus que lui de crever et se fait fort de s’assurer qu’ils disparaissent. C’est cynique, c’est sombre, ça claque et ça fait mal. On pourrait espérer en dire autant du récit. Pas de bol : c’est plat, artificiel, convenu, remâché, recraché. Ça ne choquera personne, ça ne fera pas peur, ça ne fera rien. À ce stade, j’en étais donc à me demander si « Le démon » était l’exception ou bien si « Waiting period » n’était que le malheureux accident de fin de parcours, le dernier tour de piste qui finit dans le ravin. Il m’a donc paru urgent de lire un autre Selby.
« La geôle ». Encore une fois, l’idée est bonne : 292 pages dans la tête d’un homme coincé entre quatre murs. Il est en cabane, mais on ne saura jamais exactement pourquoi. Son passe-temps favori ? Fantasmer sa sortie glorieuse et la façon dont il humiliera les policiers. Pervers, le pepère : il le fera soit via le sénat, soit via les tribunaux, soit en baisant leurs femmes, soit en les transformant littéralement en chiens, soit tout à la fois. Tout ceci donne l’occasion à Selby de se vautrer dans ce qui a fait son style : on y parle cru, sans faux semblants. On y est violent et méchant. Malheureusement, une fois de plus, son écriture ne vit pas, elle sonne creux, l’encéphalogramme est irrémédiablement plat. Pendant 50 pages, on est fasciné par le personnage, on se demande ce qui se passe, qui il est, pourquoi il est là, où est le fantasme, où est la réalité. Ensuite, on sombre dans l’ennui le plus profond. Les scènes provocantes ne provoquent même plus. Les scènes marrantes ne font même plus rire. On se demande si on va arrêter, puis on se décide à continuer. Finalement, on ne le regrette pas : dans les 40 dernières pages, il y a quelques beaux passages sur l’isolement et le désespoir, sur la routine du taulard ainsi que sur l’effritement des libertés civiles. C’est tout de même un peu court.
Selby base ses récits sur la vie mentale de ses personnages : la perversité qui se cacherait en chacun de nous, le barbare que cultiverait le système. Son échec est de s’avérer incapable de rendre intéressante cette vie intérieure : il n’y a que les descriptions sociétales qui passent bien. Et ces descriptions, M. Selby s’en contrefout. Aurait-il fondé toute sa carrière sur une phénoménale erreur d’évaluation de ses talents ? Avouez que ce serait bien dommage…
La quatrième de couv’ déclare prétentieusement que « la Geôle, c'est l'uppercut le plus violent jamais assené à la gueule de l'Amérique ». Peut-être cet uppercut était-il potentiellement extrêmement violent pour le système. Ce qui ne fait aucun doute, c’est qu’il est parti dans le vide, n’a fait mal à personne, certainement pas à l’Amérique, et encore moins aux sociétés du contrôle dans lesquels nous, Européens, vivons aussi.
Hubert Selby Jr, Le démon, 10/18, 7€30
Hubert Selby Jr, La geôle, 10/18, 6€90
Hubert Selby Jr, Waiting Period, Flammarion, 18€
Bellow et Sammler
Deux ans plus tard, il publie « La planète de M. Sammler ». Ce n’est sans doute pas le roman le plus passionnant de Bellow, mais il est tout de même assez intéressant car il pourrait passer pour une sorte de réplique, une défense d’un homme blessé. En cours d’histoire, son personnage, médiocre intellectuel juif rescapé d’un peloton d’exécution nazi, est chassé d’une salle de cours pour son exposé sur le propagandiste bourgeois Orwell. Ensuite, Sammler décrira sa conception du monde dans lequel il vit en se concentrant sur des aspects qui sont justement ceux qui avaient valut à Bellow de se faire éjecter.
Sammler est sans doute aussi « réactionnaire » que Bellow. Il considère que, depuis le 19ème siècle, il y a eu d’énormes progrès en matière de justice et de liberté, mais que ce surcroît de liberté a abouti à une augmentation de la souffrance. Perdu dans un nihilisme ambiant, où l’on croit que tout est permis, que l’homme est illimité, qu’il peut jouir sans entraves et réclamer ce qu’avant l’on considérait impossible, les humains se retrouvent désarmés. Ils se sentent mal alors qu’ils pensaient être accomplis. Surtout, ils ne savent que faire d’une liberté qui ne veut plus rien dire en l’absence de toute morale.
Ses autres cibles sont les conséquences de cette évolution. Il y a le retour de croyances que l’on croyait disparues : mithraïsme, gnosticisme ou orphisme. Chacune est combinée, transformée à souhait par chacun dans sa recherche absolue d’originalité, au risque de ne plus vouloir rien dire. Il y a aussi l’exhibition des corps, des pulsions, le jeunisme et la toute puissance du sexe – Sammler est chassé de sa classe au cri de « il est mort, il ne peut plus jouir ». Il y a enfin, et surtout, cette consternation face à une génération de philistins violents et grossiers, fascinée par le marxisme et donnant plus de crédit à la violence de Sorel qu’au pacifisme d’Orwell.
Plutôt que de condamner, Sammler sent de la compassion pour cette génération qui lui est tellement étrangère. Il déplore les excès, mais ne souhaite pas revenir de force à l’ordre ancien. Mieux vaut ça que l’autoritarisme, c’est peut-être l’un des messages qui se dégage de ce livre. Evidemment, ce roman fut plutôt mal accueilli : une preuve de plus du côté irrécupérable et passéiste de Bellow. Alors que lui jouait la carte de la compréhension, il se voyait voué aux gémonies.
Saul Bellow, La planète de M. Sammler, Gallimard, 14€94
Lunar Park
Sous des apparences de confession, Ellis ne fait que continuer à explorer les thèmes qui agitent toute son œuvre : la confusion entre le réel et l’imaginaire, le doute et la subjectivité des individus. « Les lois de l’attraction » est un roman construit de façon à mettre en opposition des interprétations radicalement divergentes d’un même évènement décrit par les personnes y ayant pris part. Dans « American Psycho », qu’est-ce que Bateman a vraiment fait ? On navigue en permanence sur le doute, et l'auteur se complait à laisser le lecteur dans l’incertitude la plus totale. Enfin, « Glamorama » est un récit où il est absolument impossible de démêler le fantasme et le vrai, où tout se base sur des faux-semblants et sur l’usurpation d’identité. Pour « Lunar Park », Ellis donne dans l’auto-fiction. Hormis les faits facilement vérifiables –le vrai Bret ne s’est jamais marié, ne vit pas à la campagne, n’est pas prof et n’a pas fait Camden-, il est extrêmement difficile de distinguer le vrai du faux, la part de biographie de la part fictionnelle.
L’histoire –un écrivain confronté à un tueur imitant un de ses personnages et à une présence maléfique dans sa maison- est assez grotesque, mais elle permet à Ellis de se livrer à quelques considérations extrêmement intéressantes qui font peut-être de ce livre son plus riche. Ces considérations sont de trois sortes. Premièrement, le conflit entre l’auteur et l’homme. L’écrivain se nourrit de ce qui est mauvais, immoral. BEE l’individu voudrait pouvoir se réjouir de la beauté de la vie, mais l’artiste lui impose de se concentrer sur le désagréable, le violent, le sombre. Ensuite, il y a d’admirables pages sur le fait d’être père –d’autant plus admirables que Ellis ne l’est pas-, et particulièrement sur la difficulté de donner un modèle paternel lorsque son propre père en fut un très mauvais. Enfin, il y a l’héritage, l’idée que l’homme est ce qu’il a fait. Cette notion semble effrayer Ellis dont la vie insouciante le prive de sens, alors qu’il pense devoir ressentir une responsabilité pour la façon dont ses livres ont été assimilés par le lecteur –il évoque plusieurs fois sa crainte de voir une personne imiter Bateman.
Au bout du compte, il reste le problème de savoir à quel point BEE aura vraiment été honnête ou si son personnage ne se conforme pas à ce que certaines personnes auraient voulu qu’il pense, allant jusqu’à exiger de lui le repentir pour ses excès passés. Ne dit-il pas être au travail sur une suite de « Moins que zéro » dont on ne peut pas croire une minute que les personnages soient devenus des paters familias équilibrés ?
Les inconditionnels du leader du Brat Pack retrouveront dans « Lunar Park » l’humour désabusé, la violence, les drogues et le sexe qui ont fait beaucoup pour la renommée de ses précédents livres. Plus essentiellement, il s’agit surtout d’un livre original avec quelques moments d’une grande puissance émotionnelle –les pages sur son paternel sont particulièrement belles. La critique américaine semble enfin admettre Ellis dans l’élite littéraire, et l’on se dit qu’il y a de quoi.
Bret Easton Ellis, Lunar Park, Picador, £10.99
Bateman, tueur égalitaire
Drôle d’idée, à priori : l’Amérique de Reagan serait l’ère du chacun pour soi, de l’inégalité généralisée, du règne du fric. Ce serait oublier que l’univers des yuppies décrit par Ellis est un univers communautarisé. Ils forment un monde à part, pratiquement imperméable. Ils sont tous pareils : ils portent les mêmes costumes, les mêmes lunettes, les mêmes chaussures, baisent les mêmes femmes, vont dans les mêmes restaurants, les mêmes salons de coiffure, les mêmes salles de sports, vivent dans les mêmes appartements, prennent les mêmes drogues. Ils sont tellement interchangeables qu’ils s’adressent à l’un en l’affublant du nom de l’autre.
Dans une communauté telle que celle-là, on est soudé par la reconnaissance en chacun d’un égal. Cette reconnaissance conforte l’individu dans son sentiment d’appartenir à l’espèce humaine, d’avoir des droits inaliénables. Le corollaire, c’est que ce privilège leur est à eux seuls réservé. Toute humanité étant niée à l’extérieur, il n’y a aucun mal à assassiner de la pire façon qui soit les noirs, les clochards, les animaux, les enfants et les femmes. Mieux : c’est même souhaitable puisque ça revient à pointer du doigt ce que l’on n’est pas. Bateman est mû par la certitude qu’on ne lui fera jamais la même chose, car il est un humain. Dans ce roman, il a en fait une fonction d’égalisateur, il répand le sang qui délimite les pourtours de la seule société acceptable.
L’un des épisodes les plus fameux du livre est l’assassinat d’un collègue. Ce crime menacerait-il mon analyse ? Bien au contraire. Paul Owen n’est pas tout à fait comme les autres : c’est lui qui a la plus belle carte de visite et l’appartement le plus cher, c’est aussi lui qui travaille sur les plus gros dossiers. Il est en avance sur ses camarades à un tel point qu’il semble s’envoler vers les sommets, quitter les humains pour entrer dans le domaine divin. Sans doute peut-il faire naître une saine émulation, pousser chacun à se dépasser pour atteindre le même nirvana ? Que nenni ! Owen est une évidente menace contre l’équilibre de cette petite société. Si on le laisse faire, plus personne n’est le même que l’autre, ce serait le triomphe du chacun pour soi, l’implosion de ce mode si bien régulé. Bateman-l’égalisateur se charge du sale boulot, on s’inquiète un peu de sa disparition –il était toujours membre du groupe-, mais sans plus.
Lorsque Ellis écrit « American Psycho », il vient de passer plusieurs années à vivre parmi les golden boys de la côte Est. Puisqu’il avait situé ses précédents livres dans des endroits et des milieux qu’il connaît très bien, il en fait de même pour celui-ci. Un schéma identique aurait pourtant pu être utilisé dans d’autres circonstances. Un énarque qui tue pour que son collègue n’obtienne pas un loft de fonction 100 mètres carré plus grand ? C’est moins sexy, moins stylish, mais pourquoi pas ?
Il paraît qu’on écoute tous la même musique, qu’on regarde les mêmes films et qu’on lit les mêmes livres. On n’aime pas celui qui boit, qui fume, qui conduit, qui gagne de l’argent, qui ne travaille pas, qui pense autrement, qui fait autrement. On n’aime tellement peu ça que Bateman pourrait aussi être une métaphore de la société « tous pareils » qui nous semble réservée. Lorsque égalité signifie gommer toutes les différences, voilà ce qui arrive.
Bret Easton Ellis, American Psycho, Points poche, 7€95
Les démons de Lemprière
Eco, justement, est souvent mentionné lorsqu’il s’agit d’évoquer le travail du britannique Lawrence Norfolk. Le côté fabuliste, les jeux de langage, la culture classique, l’attrait pour la philosophie… A vrai dire, lorsque j’ai lu « Lemprière’s dictionary », c’est plutôt au Thomas Pynchon de « Mason & Dixon » que j’ai pensé –bien que ce dernier ne fut publié que six ans après le Norfolk.
Certains d’entre vous connaissent peut-être le vrai John Lemprière, l’auteur du « Bibliotheca classica », dictionnaire fameux et fumeux des figures mythologiques, publié en 1788. Ce travail de lexicographe sert de prétexte à Lawrence Norfolk pour nous offrir une aventure tout ce qu’il y a d’épique et d’érudite.
Suite à la mort de son père, le jeune Lemprière s’en va à Londres afin de régler la succession. Chez le notaire, il rencontre Septimus Praeceps, un homme qui prétend vouloir lui racheter un papier paternel pour le compte d’un noble local. Ce document s’avère être un étrange contrat entre un Lemprière de 1630 et l’ancêtre du noble. Désirant en apprendre plus, John se lance à la recherche d’informations –quitte à se faire mener par le bout du nez et à se retrouver dans un innommable bordel.
Mêlant histoire réelle et inventions de son cru, Norfolk place Lemprière au centre d’une conspiration puisant son origine dans la fondation de l’East India Company en 1600, puis de son rachat secret par des huguenots rochelais qui échapperont de peu au siège de leur ville trente ans plus tard. Le complot doit trouver sa fin dans le renversement du Roi de France le 14 juillet 1789. Notre pauvre John ne comprend pas grand-chose à ce qui se passe, d’autant plus qu’en pleine rédaction de son dictionnaire, il est témoin de plusieurs mises en scènes recréant les évènements qu’il décrit dans son ouvrage, à l’issue desquelles une personne trouve chaque fois la mort…
Le lecteur comprend ou plutôt devine mieux que Lemprière ce qui se passe, mais il n’en faudra pas moins attendre la dernière page pour tout à fait saisir l’intrigue dans toute sa subtilité. Malgré quelques lourdeurs et digressions inutiles, Norfolk maîtrise complètement sa narration et ne semble jamais dépassé par l’ampleur de sa tâche, et c’est tout à fait remarquable pour un écrivain qui n’avait que 28 ans à l’époque.
Pour en revenir à ma comparaison originelle avec « Mason & Dixon », « Lemprière’s dictionary » partage avec le dernier Pynchon la recréation fictive de la vie de personnages historiques, les complots plus ou moins religieux et la fascination pour les automates. Remplacez la cartographie par la lexicographie, et vous comprendrez que l’on se trouve dans des eaux assez similaires. La différence, c’est que Pynchon est un écrivain bien plus accompli, ce qui lui permet de multiplier les niveaux de lecture, et d’écrire un texte d’une richesse peu égalable. En fait, le roman de Norfolk est sans doute plus accessible, plus lisible. Il est donc idéal pour qui veut passer un bon moment, intellectuellement stimulant tout en restant passionnant de bout en bout : au contraire de « M&D », ce sont des ressorts de thriller qui sont ici mis en œuvre.
Lawrence Norfolk, Lemprière’s dictionary, Minerva, £8.99
All the lonely people
Son avant-dernier roman, « Toutes les familles sont psychotiques » était assez marrant, mais on ne sait pas si c’est dû à l’humour de Coupland où à un récit qui part en couille car il n’a pas su le maîtriser. Moyennement confiant, j’ai donc entrepris de lire sa toute dernière publication –toujours pas de traduction française à l’horizon.
Quelques années après « Girlfriend in a coma » -The Smiths-, Coupland reste un auteur pop : « Eleanor Rigby » est le titre qu’il a choisi pour son emmerdant bouquin. En fait, l’idée de départ n’est pas mal du tout : Liz est une femme seule, boulotte, peu bavarde. Sa vie est vraiment un long fleuve tranquille, entre son boulot et les soirées vidéos dans son petit appart’. Un beau jour, elle reçoit un appel de l’hôpital le plus proche : un jeune homme y est soigné aux urgences et il porte un bracelet avec son numéro de téléphone.
Tout ça a l’air bien mystérieux, mais dès que l’on apprend l’identité du type, ainsi que les deux, trois détails qui vont avec, l’intérêt disparaît assez rapidement. S’ensuit des moments de bonheurs doux amers, un drame, des révélations, un nouveau mystère, un nouveau drame, et un nouveau bonheur. On quitte Liz sans être bien sûr de ce qui va lui arriver, mais on s’en fout : Coupland n’a pas réussi à nous intriguer, à nous faire sympathiser avec ses personnages autrement que superficiellement tant il rajoute dans le mélo et le larmoyant. Et comme en plus, il n’a aucun style….
Douglas Coupland est sans doute un chouette type. Son problème, c’est qu’il aime les humains, mais n’arrive pas toujours à les faire aimer à ses lecteurs. On ne peut faire subir tous les drames que l’on veut à ses personnages, il y a un moment où ça lasse, surtout quand c’est, en définitive, l’unique ressort de sa fiction.
Douglas Coupland, Eleanor Rigby, Perennial, £7.99
Gaddis (2): The Recognitions
Quelques années plus tard, à l’issu d’un pacte Faustien, Wyatt peint des faux pour le compte du méphistophélique Recktall Brown. L’artiste devient une figure fantomatique pour ses proches, perdue dans le milieu bohème du Greenwich Village de la fin des années ’40.
Monumentale odyssée romanesque, « Les reconnaissances » de William Gaddis est l’un des romans les plus importants de l’après-guerre. Il se murmure qu’à sa parution, son auteur était persuadé qu’il lui rapporterait le Nobel. Grave désillusion : le livre ne se vend pas, les critiques sont mauvaises. Il est vrai que l’audace n’est pas souvent comprise, et encore moins récompensée.
Sur près de mille pages, Gaddis dresse une longue liste du faux qu’il observe partout dans le monde. Le faux-monnayeur, l’imposteur, le plagiaire, le menteur, le faux père, le faux violeur, le faux amoureux, la fausse femme, la fausse jambe… tout le monde est coupable, à l’exception de Stanley le compositeur et de Wyatt. Car, paradoxalement, c’est chez ce copiste de Bosch que l’on trouve la plus grande authenticité, fidèle à son éducation calviniste lui ayant enseigné que seul Dieu pouvait être original.
La copie et le faux, Gaddis les incorpore dans sa technique même. Sans jamais les nommer, il emprunte des phrases entières à Eliot, Wolfe –« l’infaillible ponctualité du hasard » qui reviendra dans ses quatre autres livres-, saint Mathieu, Virgile ou encore de Rougemont. Il s’inspire de Thomas Mann pour le côté Faustien, et se base sur le calendrier catholique –du jour des Morts à Pâques.
Comme Melville, Joyce, Barth ou encore Pynchon, Gaddis s’inscrit dans une longue tradition d’écrivains dont on a l’impression qu’ils ont lu tous les livres jamais publiés. Cette culture encyclopédique est largement mise à profit tout au long d’un récit qui se transforme en parcours à travers la théorie calviniste, les origines du christianisme, le gnosticisme, l’histoire de l’art et de la littérature pour aboutir au portrait le plus pur que l’on puisse imaginer du milieu intellectuel new-yorkais.
Il n'y pas de critique plus précis de son époque que Gaddis, bien qu’il semble, d’une certaine façon, appartenir à d’autres temps tant sa rage contre certains de ses contemporains peut paraître forte. Toute son œuvre pourrait également être vue comme un dialogue avec lui-même sur la nature même de l’art et sa place dans notre société. L’artiste, être pur et incompris, corrompu par l’argent, son œuvre dénaturée par la reproduction mécanique, n’est-ce pas la le thème qui relie « Les reconnaissances », « Jr » et « Agonie d’Agapè » ? Pourtant, cette conception, l’auteur lui-même semble la contester lorsque Wyatt s’entend dire que l’argent a toujours été là, que l’artiste en a toujours dépendu. Et puis il y a ce moment terrible, prémonitoire, où un personnage fait remarquer que certains écrivains prétendent ne se préoccuper ni de la postérité ni de la prospérité, avant de se plaindre de ne pas vendre. C’est un peu le sort qui va attendre Gaddis : son livre, né d’un incommensurable amour pour son art, sera ignoré. Blessé, il va devoir se laisser corrompre par Mammon, travaillant vingt ans dans l’antre de la bête –pour la publicité et le gouvernement. De cette frustration sortira en 1975 son deuxième chef-d’œuvre, « Jr ».
William Gaddis, The Recognitions, Atlantic Books, £10.99
Précedente aventure chez Gaddis ici.
Prochaine aventure dans quelques semaines.
Disgrâce
Évidemment, on ne peut ignorer que tout ne tourne pas tout à fait rond. Malgré l’émergence d’une classe moyenne africaine, des millions de noirs vivent toujours dans la dénuement le plus total, et les plans mis en place par le gouvernement pour les aider à trouver un travail ont l’effet délétère de repousser un peu plus à la marge tous les blancs qui étaient déjà pauvres avant 1990. Un cinquième de la population souffre du SIDA alors que le président Mbeki conteste l’existence d’un lien entre cette maladie et le VIH. Cerise sur le gâteau, la classe politique est très largement accusée de corruption.
Dans « Disgrâce », J.M. Coetzee aborde un aspect de son pays que l’on connaît encore moins sous nos horizons, celui des relations entre les communautés noires et blanches. Autant dire entre le vainqueur et le vaincu, entre l’ancien oppresseur et sa victime. Le constat n’est pas rose : la vengeance est un plat qui se mange froid.
David Lurie, médiocre prof d’université de 56 ans, se fait virer de sa charge à la suite d’une aventure avec une étudiante –on notera que cette facette du livre est infiniment plus satisfaisante que l’épouvantable « La bête qui meurt » de Philip Roth. Un peu paumé, Lurie part rejoindre sa fille, exploitante d’une petite ferme à la campagne. Pour l’aider dans son travail, elle paye un noir qui est en fait le co-propriétaire du terrain et qui nourrit quelques ambitions sur les 50% qu’il ne contrôle pas. À la suite d’une agression où Lucy Lurie perdra jusqu’à l’honneur, son père assiste, impuissant, à sa ruine.
L’admirable plume de Coetzee –Nobel 2003- dresse un portrait glacial de certaines franges de la société sud-africaine. Les exploiteurs d’antan sont toujours à l’abri grâce à un certain pouvoir économique, ce sont donc les blancs les moins aisés qui souffrent de la fin d’une situation dont ils n’ont pas profités. L’impunité garantie aux agresseurs des Lurie par l’inefficacité policière ainsi que par la solidarité entre noirs –on refuse de dénoncer un « frère »-, les avantages légaux accordés aux fermiers de couleur et les aides financières dont ils bénéficient vont contribuer à mettre à l’écart Lucy, à la rendre marginale.
Il ne faudrait pas croire qu’il s’agit d’une attaque contre les africains : à mon sens, le propos de Coetzee est plus de souligner que son pays, de par son histoire, restait une terre d’inégalité et d’injustice, quand bien même les oubliés, ceux qui souffrent, ne seraient pas toujours les mêmes qu’avant le triomphe de l’ANC.
« Disgrâce » est une livre d’une grande force, qui laisse des traces. Il fait mal, il bouleverse certaines préconceptions, il fait penser. Bref, il est de l’étoffe qui assure la réputation des grands écrivains.
J.M. Coetzee, Disgrâce, Points poche, 6€50
Gaddis (1): Citations
« The women who admonish us for our weakness are usually those surprised when we show our strength and leave them. » (p. 151)
“Today, at any rate, most of what we call genius around us is simply warped talent.” (p. 229)
“Originality is a device that untalented people use to impress other untalented people, and protect themselves from talented people.” (p.252)
“(…) the educated classes, an ill-dressed, underfed, overdrunken group of squatters with minds so highly developed that they were excused from good manners, tastes so refined in one direction that they were excused for having none in any other, emotions so cultivated that the only aberration was normality, all afloat here on sodden pools of depravity calculated only to manifest the pricelessness of what they were throwing away, the three sexes in two colors, a group of people all mentally and physically the wrong size.” (p. 305)
“Nobody resents you more than somebody who’s loved you” (p. 462)
“You’re the only serious person in the room, aren’t you, the only one who understands, and you can prove it by the fact that you’ve never finished a single thing in your life. You’re the only well-educated person, because you never went to college, and you resent education, you resent social ease, you resent good manners, you resent success, you resent any kind of success, you resent God, you resent Christ, you resent thousand-dollar bills, you resent Christmas, by God, you resent happiness, you resent happiness itself, because none of that’s real. What is real, then? Nothing’s real to you that isn’t part of your own past, real life, a swamp of failures, of social, sexual, financial, personal, ….spiritual failure. Real life. You poor bastard. You don’t know what real life is, you’ve never been near it. All you have is a thousand intellectualized ideas about life. But life?” (p.602-603)
“How you would have done it. Not how it should have been done, but how you would have done it. When you criticize a book, that’s the way you work, isn’t it. How you would have done it, because you didn’t do it, because you’re still afraid to admit that you can’t do it yourself.” (p.603)
“- Why do they get excited about the ruins in Rome here? Berlin is just as good now.
- You can always see an ancient city better when it’s been bombed.” (p. 909)
“(…) the French were still taken at their own evaluation. They were still regarded as the most sensitive connoisseurs of alcohol. Barbaric Americans, the barbaric English, drank to get drunk; but the French, with cultivated tastes and civilized sensibilities, drank down six billion bottles of wine that year merely to reward their refined palates: so refined, that a vast government subsidy, and a lobby capable of overthrowing cabinets, guaranteed one drink-shop for every ninety inhabitants; so cultivated, that ten per cent of the family budget went in it, the taste initiated before a child could walk, and death at nineteen months of D.T.s (cockeyed on Pernod) incidental; so civilized that one of every twenty-five dead Frenchmen had made the last leap through alcoholism.” (p. 943)
William Gaddis, The Recognitions, Atlantic Books, £10.99
Entre Thoreau et Lawrence
William Dubin est un biographe qui a acquis une certain renommée grâce à son ouvrage sur Thoreau, personnage on ne peut plus différent de l’auteur de « L’amant de Lady Chatterley ». À vrai dire, on se demande pourquoi il se lance dans un tel travail : il vit tranquillement retiré à la campagne, dans une petite fermette, en compagnie de sa femme, et sa vie affective est plutôt endormie. Il ressemble plus à l’ermite de Walden qu’à l’apôtre d’une sexualité libérée.
Petit à petit, Lawrence influence Dubin. Son désir se réveille et il se laisse séduire par une jeune fille qu’il va emmener en voyage à Venise. L’idylle ne sera pas consommée, il est humilié. Le biographe vit cet évènement comme une véritable castration. Il devient instable et désagréable, mais surtout il se retrouve aussi impuissant face à son manuscrit que Lawrence le fut sexuellement à l’âge de 41 ans.
La première partie n’est pas la plus passionnante de ce roman. Les choses changent nettement lorsque Fanny, le béguin de Dubin, lui revient et qu’enfin ils passent à l’acte. Malamud a ainsi l’occasion de développer quelques réflexions intéressantes sur le mariage – qui « n’est pas un palliatif des insuffisances de la vie »-, la tromperie et l’art du biographe. Dubin essaie perpétuellement de donner des conseils à ses proches, mais il ne sait que dire, il est incapable de comprendre les vivants, trop habitué à raconter des vies déjà vécues.
Malamud semble dire qu’il est inévitable que le biographe s’identifie à son sujet, ce qui ne peut qu’entraîner des problèmes lorsque les personnalités de chacun sont radicalement différentes : est-ce que c’est la vie du narrateur qui se transforme ou va-t-il transformer celle de la personne étudiée afin de la rendre plus conforme à la sienne propre ? Dans le cas de Dubin, il n’écrit jamais autant sur Lawrence que lorsque le démon de midi le ronge. Sa luxure nourrit son œuvre, son œuvre nourrit sa luxure. Dans les moments de séparation d’avec Fanny, il se rapproche de Thoreau, vivant une sexualité sublimée, se perdant à plusieurs reprises dans les bois. Il se construit une sorte de mur entre lui et sa vie avec sa femme, entre le monde « civilisé » et la nature. Cette instabilité, ce tiraillement entre Mr Thoreau et Dr Lawrence le mène à la limite de la folie. C’est d’équilibre dont il a besoin.
Les imperfections de ce roman –lourdeurs dans les premières 150 pages- n’enlèvent rien à sa superbe. Les descriptions de la nature –élément essentiel du récit- et de la vie sauvage sont absolument splendides, les pages sur la vieillesse sont d’une justesse exceptionnelle. « La vie multiple de William D. » est le dernier grand roman de Bernard Malamud, et si c’était son testament, on en aurait rarement vu de si beau.
Bernard Malamud, La vie multiple de William D., Flammarion, 17€
Edward Trelawney
Lorsque Lord George Byron, dans son inextinguible soif d’aventures, se décide à aller se battre pour la Grèce contre les Turcs, c’est Trelawney qui prend les commandes du Hercules et vogue avec le poète vers Missolonghi. Ils planifient une attaque contre Lepante, mais Byron tombe malade avant le départ et meurt deux mois plus tard, le 19 avril 1824. Trelawney restera pour se battre, et en réchappera de façon quasi miraculeuse.
De retour en Europe, il se met à écrire. Son livre le plus connu est «
Mais une vingtaine d’années avant ces Recollections, Trelawney avait publié ses «
Ce récit eut un grand succès à sa parution en 1831. Il préfigure en quelque sorte «L’île au trésor » de Stevenson– coïncidence ou pas, un des personnages se nomme d’ailleurs Trelawney. En France, c’est Alexandre Dumas qui en commande la traduction et la fait même inclure dans ses propres œuvres complètes.
Beaucoup de gens ont mis en doute l’authenticité de cette histoire. Il semble cependant que Trelawney était bien là où il disait être. Il est vrai que, même si l’on admet qu’il fut réellement un corsaire, tout ça sent très fort le romancé. Il reste un récit d’aventure fort, avec de la violence, de l’amour et de multiples péripéties. Deux choses différencient ce livre d’autres œuvres du genre : l’action ne se déroule pas dans les caraïbes, mais surtout le boucanier n’y est pas décrit comme une sorte d’anarchiste refusant toute autorité : il agirait plutôt car il s’estime spolié de ce que son travail honnête lui apportait avant que le monopole commercial de la Compagnie des Indes l’exproprie. Il devient alors celui qui va récupérer ce qu’on lui a volé.
De façon surprenante pour un homme qu’on aurait promis à la potence, Edward John Trelawney est mort chez lui à l’âge de 89 ans.
Edward John Trelawney, Les derniers jours de Shelley et Byron, José Corti, 19€
Edward John Trelawney, Mémoires d’un gentilhomme corsaire, Phébus Libretto, 11€
Don Aguirre au far-west
Il y a vingt ans, Cormac McCarthy publiait «Méridien de sang». Même s’il est moins connu que «De si jolis chevaux» ou «Suttree», il s’agit sans doute de son meilleur roman, voire même de la meilleure fiction américaines des années ‘80. L’histoire est trompeusement simple : vers 1880, « le gamin », 14 ans, s’engage dans une troupe d’irréguliers qui va chasser l’indien pour le compte du gouverneur d’une province mexicaine.
Ce livre a choqué. Parce que la violence y est décrite sans faux semblants, avec précision, de la façon la plus clinique qui soit, mais surtout parce qu’il rompt avec le mythe du bon sauvage. Depuis la fin des années ’60, le native-american était devenu, notamment à travers les fictions de N. Scott Momaday, une logique figure de victime. Cormac fait voler ça en éclat en abolissant toutes distinctions entre les créatures du bon dieu pour les réunir dans cet incroyable déluge de violence. On pense tout particulièrement à une scène qui ressemble à celle où le Quichotte attaque un troupeau de mule, pour se faire rosser par les muletiers qu’il n’avait pas vu. Sauf qu’ici, il s’agit de vaches faméliques qui dissimulent des indiens sortis de l’enfer, vêtus des atours de leurs plus récentes victimes –des saltimbanques ; des hommes qui massacrent, violent, émasculent, scalpent. Et les blancs, eux aussi vont massacrer, violer, émasculer, scalper.
Il ne faut pas s’y tromper : il y a de la poésie dans ce livre. McCarthy est au sommet de son art, de son style que ceux qui l’on déjà lu savent complexes. Ses descriptions d’une nature belle, mais toujours sanglante et violente sont d’une splendeur rare. Connu pour les nombreuses digressions dont ce texan d’adoption truffe ses écrits, il y excelle une fois de plus, aidé en cela par sa grande création, son Achab : le juge. Personnage magnétique, qui sait tout, est partout, ne meurt jamais, il est une sorte de guide spirituel pour la bande que McCarthy a assemblé. Il est celui qui disserte sur la puissance et la loi ; sur le divin et l’humain ; sur la préhistoire, la botanique, la biologie. C’est une sorte de proto-fasciste mais aussi le Moïse qui sort son peuple du désert.
On dit souvent que les Etats-Unis sont un pays bâti sur la violence. À en croire les allusions que McCarthy glisse ici ou là, ce serait surtout sur l’oubli de cette violence. Quiconque lira «Méridien de sang» ne pourra, ne saura tomber dans ce travers, tant ce roman est marquant.
Cormac McCarthy, Méridien de sang, Points poche, 7€40
Dermographie baroque
Que je l’accepte ou non, j’appartiens à la culture d’un pays qui s’est autoproclamé phare intellectuel du monde. Ce fut sans doute vrai, ça ne l’est plus depuis bien longtemps, mais le slogan est resté, tel le néon d’un commerce abandonné depuis longtemps. Le problème, c’est qu’au contraire de la boutique, la poussière accumulée ne semble pas signaler au passant la fermeture. Sans vouloir me lancer dans un hit parade –équivalent chez le philistin cultureux de la comparaison de taille de phallus chez le mâle au trop plein d’hormones-, on cherche toujours les équivalents francophones des Zadie Smith, David Mitchell, James Flint, Toby Litt et autres Adam Thirwell –pour se limiter à la perfide Albion.
À cette liste, je suis convaincu que l’on peut maintenant ajouter Sarah Hall. Jeune trentenaire originaire du nord de l’Angleterre, elle s’était déjà fait remarquer en 2002 à la publication de « Haweswater », son premier roman. Elle a enfoncé le clou à la publication en 2004 du « Michel-Ange électrique ».
Cy Parks, orphelin de père, passe ses jeunes années dans la morne cité balnéaire de Morecambe, où il aide sa mère à faire tourner un petit hôtel. À 14 ans, ses dons de dessinateurs lui permettent de commencer un apprentissage de la profession honteuse et quasi-clandestine de tatoueur. Son maître est une figure paternelle violente, alcoolique, mais portée sur les génies de la renaissance, un homme considéré comme le meilleur de sa profession. À sa mort, Cy émigre aux USA et s’installe à Coney Island, se consacrant à décorer la peau du visiteur du parc d’attraction, entre l’exhibition d’une femme à barbe et le palais aux bébés prématurés. Dans ce fascinant freakshow, il connaît l’amour, crée sa chapelle Sixtine, la voit détruite, se venge, part à la guerre, rentre chez lui et se remet à tatouer.
C’est un roman assez sombre et désespéré, comme un automne à Morecambe, parfois dur, mais toujours beau. Sarah Hall a un style très original, tout en circonvolutions et métaphores. Parfois trop d’ailleurs : elle verse de temps à autre dans un baroque outré et ses images ne sont pas toujours excellentes. On sent aussi qu’elle aime les personnages marquants et originaux, mais sur ses quatre essais du roman, elle n’en convertit pleinement qu’un seul. De plus, malgré l’intrigue qui peut sembler assez mouvementée, elle passe peu de temps sur l’action : on se retrouve donc avec une fiction assez psychologique –et ça fonctionne très bien.
Sarah Hall se démarque par le choix de son sujet, la qualité de sa plume, son sens de la description. Elle a en outre la chance d’avoir bénéficié du travail d’un excellent traducteur. En continuant sur ce rythme, on a là un futur grand écrivain. Un de plus pour augmenter l’avance de la Grande Bretagne sur son éternelle rivale française.
Sarah Hall, Le Michel-Ange électrique, Christian Bourgois, 25€