De A à Z

Depuis plus de quinze jours, je n’ai parlé que de livres sortis dans le cadre de la rentrée littéraire. Je continuerai sans doute dans les semaines qui viennent, mais il est parfois bon de sortir la tête du guidon et de causer d’un livre plus ancien (1993), malheureusement pas facile à trouver (Fiction Collective Two) mais qui finira peut-être un jour par être traduit (Lot49 ?). « The Alphabet Man », Richard Grossman.

Faut pas tourner autour du pot : c’est une lecture sidérante, malgré ses apparences trompeuses de thriller hollywoodien. Clyde Wayne Franklin, après une quinzaine d’années de prison pour le meurtre de son père, est devenu le principal poète des Etats-Unis. Célébrité controversée, détesté par beaucoup, il aime à se faire appeler l’homme alphabet – son corps est entièrement tatoué de lettres. Après quelques mois de grosse dépression et d’hospitalisation, Clyde s’en va rejoindre sa future femme à Washington. Elle est en danger : ancienne prostituée, elle aurait extorqué une forte somme d’argent à un parlementaire de ses clients qui se trouve actuellement en bonne position pour l’élection présidentielles et veut la faire taire. A l’arrivée, au lieu de sa dulcinée, il se fait embarquer par une bande de petites frappes qui le passent à tabac. Ainsi commence une enquête menée la tête dans un nuage délirant, paranoïaque et violent qui le mène vers l’explosion de sa psyché dans un holocauste sanglant.

Richard Grossman
est d’abord un poète. Découragé par l’absence presque totale d’intérêt pour la poésie, il arrêta d’écrire dans les années ’70 avant de s’y remettre à la fin des années ’80, mais cette fois-ci en changeant totalement son approche : la poésie devait devenir autant son sujet que sa forme et lui permettre de démontrer à tous l’importance de cet art, la nécessité de sa présence dans la vie américaine. « Le monde ne peut survivre sans poètes supérieurs », dit-il dans un interview d’il y a dix ans.

On ne le croirait pas à lire ses livres, mais Grossman est artistiquement un homme du passé. Il ne sent aucune filiation avec le postmodernisme, pense que le modernisme est un échec – « une tempête sur une mer de théière à moitié remplies » dont la littérature serait « inhabituellement mauvaise ». Pound, Eliot, Joyce ? De purulents idiots. En fait, il considère que la poésie de langue anglaise a perdu tout intérêt à partir de 1620. Se qualifiant en plus de poète dévot, il n’est donc pas étonnant qu’il se soit placé sous le signe de Dante lorsque, après avoir terminé « The alphabet man », il s’est rendu compte qu’il avait sous les bras le premier volume d’une trilogie façon « La divine comédie», portrait en trois volets de l’Amérique qui lierait la situation bien terre-à-terre de la condition humaine au sublime. . De ses poètes favoris, Grossman a retenu la dévotion donc, le conviction qu’on est choisi par la muse plus qu’on ne se décide à écrire, que l’écriture est un rituel purificateur au travers duquel on peut trouver son propre salut et aider son prochain à faire pareil. Tout ça via une structure tout aussi triple de poésie, d’iconographie et de prose.

Et paradoxalement, c’est là que l’homme qui jetait les expérimentations du vingtième siècle par la fenêtre les fait rentrer subrepticement par la porte de derrière. Feuilleter « The Alphabet Man » aura un effet madeleine certain sur les cerveaux des lecteurs de Danielewski, le lire évoquera le « stream of consciousness » de Joyce ou Burroughs : ce n’est pas un livre qui débarque comme ça, ou qui pourrait passer pour un manuscrit du 14eme siècle tout juste retrouvé, non, c’est un livre inscrit dans la tradition littéraire contemporaine. Il n’y a pas d’erreur possible lorsque Grossman explique lui-même qu’il envisage ses romans en cinq dimensions : hauteur, largeur, profondeur, temporalité, et ce qu’il appelle le facteur cérébral, c’est-à-dire la façon dont le lecteur s’installe dans les quatre autres dimensions et se retrouve dans un continuum décidé par l’écrivain.

Déjà rien que l’association de ces deux contradictions internes à l’auteur contribue à faire de ce livre un olni, mais la confusion n’est vraiment là que lorsqu’on lit ces pages alternant une prose aussi crue que celle de Denis Cooper, des moments de pure poésie parfois baroque, parfois radicalement nouvelle et toute une série de délires typographiques qui paraissent accessoires ou incohérents jusqu’au moment où l’on se rend compte que rien n’y est gratuit, qu’il y a un code caché derrière chaque lettre, un message à déchiffré et que le chemin de croix de Clyde Wayne Franklin a un sens, disons, presque mythologique. On serait en train de décrypter l’existence qui, selon l’auteur, n’est pas absurde : ce sont les gens qui le sont.

De fait, éplucher les romans de Grossman et lire ses rares entretiens, c’est cartographier le cerveau d’un homme dont le discours a quelque chose de messianique. Convaincu d’une part qu’une culture sans rite est vouée à la mort, et d’autre part que c’est la société qui impose le niveau d’exigence qui permet l’émergence de génies – et la nôtre mettrait ce niveau tellement bas qu’il serait impossible de voir l’avènement d’un Léonard- il espère contribuer à restaurer la littérature dans sa position de plus puissant de tous les rituels et souligne que le but de son écriture est de parvenir à une méthode qui permettra de donner une cohérence spirituelle à nos vies.

Oui, Grossman est un homme étrange, Clyde Wayne Franklin une création dérangeante et « The Alphabet Man » un livre à l’ambition presque mégalomane. Mais ça fait mouche et touche au cœur de ma sensibilité littéraire, suffisamment, peut-être, pour tomber à genou, haletant, joindre les mains et prier, prier quelques instants pour que le miracle continue à s’opèrer.

Richard Grossman, The alphabet man, Fiction Collective Two, $11.95
Le deuxième volume de la trilogie s’appelle « The Book of Lazarus ». Le troisième est prévu prochainement, sous le titre « Breeze avenue ». Personne ne le lira : il ferait trois millions de pages ( !!!!!) et ne sera tiré qu’en six copies (de 4000 volumes de 750 pages). Une sera exposée dans une salle de lecture spécialement construite quelque part sur une montagne perdue d’Hawaï et les cinq autres seront vendues en ligne et en morceau à des acheteurs présélectionnés (sur dossier ?). Je demande à voir. Il se murmure que le travail complet pourrait in fine se retrouver en ligne.

 

5 commentaires:

  1. GM said,

    3 millions de pages, ça ne semble pas un peu douteux tout de même ? En comptant 100 pages/jour (ce qui me semble déjà être un rythme que l'on qualifiera de plutôt 'soutenu'), on arrive à plus de 82 années pour les noircirs...

    on 10:48 AM


  2. Oui, d'où l'emploi du conditionnel. Mais je pense qu'il s'est fait aidé et que comme il y a beaucoup de jeux typographiques, il y a de nombreuses pages qui sont des répétitions. J'attends de voir.

    on 11:18 AM


  3. odot said,

    en tout cas alphabet man est déjà un petit monument, même les photos sont très belles. en nettement plus creux, tu as déjà tenté tomasula, fausto?

    on 12:22 PM


  4. lazare said,

    Toujours aussi impeccable, érudit & passionnant. Merci bien pour la découverte.
    Donc, si je récapitule: une fois que j'aurai fini "Central Europe", relu "Les reconnaissances", ingurgité "Le Tunnel" & en attendant "Against the day" en français (je suis trop fatigué & pas assez volontaire pour m'y attaquer en VO, c'est d'ailleurs bien dommage) je pourrai m'attaquer aux trois millions (TROIS MILLIONS!!!) de pages de Grossman... hum...

    on 7:10 PM


  5. Claro said,

    Grossman, c'est pour 2010 en Lot49, après Lydia Millet et Ander Monson (L'Homme Alphabet).

    on 2:53 PM


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