Aural Delight: Psychedelia!

Société postmoderne par excellence, le Japon a été la source de plusieurs vagues musicales d’une importance capitale depuis les années ’50. Dans « Japrocksampler », Julian Cope, chanteur mystique de Teardrop explodes, s’attache à décrypter le premier de ses mouvements particuliers : la révolution psyché.

Se plonger dans les groupes nippon de la fin d’entre 1969 et 1979, les connaisseurs le savent, c’est tomber dans un univers familier – la base est anglo-saxonne- mais étrangement perverti : les frontières entre groupes et genres n’ont plus lieu d’être, tout est mélangé dans un melting-pot rock auquel on hésite pas à ajouter un touche de musique traditionnelle, pourquoi pas des éléments piqués chez John Cage ou Stockhausen et puis encore ce qu’il reste dans le garde manger. Pris séparément, les éléments sont connus mais une fois dégustés tous ensemble dans un seul et unique brouet pas du tout infâme, on a une sorte de révélation et se rend compte que ce qu’on écoute là est tout simplement unique et rare. Et voilà que ces petits gars bridés qui avaient trop écoutés la musique occidentale en sortent un truc révolutionnaire qui à son tour va influencer les sons produits dans le reste du monde – est-ce qu’il y a un seul groupe européen et US donnant dans le psyché, le sludge, le doom ou le drone avant-gardiste aujourd’hui qui n’a pas ses étagères et ses oreilles remplies de sons japonais ? Non, monsieur, non.

J’ai eu ma phase psyché ’70 du soleil levant il y a déjà quelques années et, comme toujours lorsqu’on a trop écouté quelque chose, j’avais un peu délaissé tout ça, favorisant, par exemple, des artistes de la même époque mais donnant dans un folk étrange – l’immense Kan Mikami, plus grand troubadour du vingtième siècle, ou Kazuki Tomokawa. Le livre de Cope tombait donc bien pour me donner l’envie de m’y replonger. « Japrocksampler », disons-le, est un livre essentiel mais frustrant. 1) Julian Cope se voit en messie, réincarnation pomo de la figure druidique et, bon, quand il se la joue comme ça en sur un album de Sunn, c’est excellent, mais à l’écrit ça devient vite agaçant ; 2) Julian Cope est persuadé qu’il est impossible de comprendre quoi que ce soit au monde et à la musique si on ne s’est pas ouvert l’esprit via l’ingestion régulière de LSD, et ça aussi ça devient vite agaçant ; 3) Julian Cope est convaincu que son lecteur ne comprend rien aux particularités du sujet étudier et que lui détient la clé qui va nous faire voir les conditions ayant permis l’émergence de ce genre musical dans un endroit x à un moment y. Non seulement, on en sait plus que ce qu’il croit, mais surtout il ne livre pas l’explication promise. D’autre part, la structure du livre est assez étrange, pas vraiment efficace. Cope commence par une présentation historique rapide du Japon depuis le bateaux noirs de l’amiral Percy jusqu’aux années ’50 afin de donner au lecteur le cadre général dans lequel évoluent les individus dont il va parler. Intention louable, mais ceux ayant une connaissance quelconque de l’histoire japonaise peuvent se passer de ce tableau rapide et grossier. Ensuite, et c’est là la partie la plus intéressante, il nous présente la scène avant-gardiste nippone des années ’50 et début ’60. Petit tour chez les pionniers de la musique concrète et les jazzmen, explication de la rencontre fertile entre ces deux milieux, du développement subséquent de Fluxus et puis enfin de la naissance d’une scène rock donnant d’abord dans le mimétisme occidental avant de prendre la tangente lorsque pionniers concrets, disciples de Miles et rockers éclairés se rencontrèrent lors de la mise sur pied de la version tokyoïte de Hair. Tout ça est très bien, hormis un petit problème : ça a un côté enfilage d’anecdotes dans un exercice de name-dropping alors qu’on nous avait promis le pourquoi-du-comment. La suite est étrange : Cope abandonne la présentation générale, la vue d’ensemble pour un enchaînement de chapitres chacun consacré à un artiste particulier. Qu’a fait A avec qui quand et comment. Plein d’infos intéressantes, mais énormément de répétitions et très peu de perspective. Le livre se referme sur la présentation des 50 albums préférés de l’auteur – et franchement, il y a des perles.

Malgré la présomption de Julian Cope et la frustration ressentie à la lecture de nombreuses sections, « Japrocksampler » est un livre plaisant qui m’aura surtout donné l’occasion de replonger dans quelques albums absolument essentiels. Ah, la reprise apocalyptique du 21st century schizoid man de King Crimson par Flower Travellin’ Band, oh, le monstrueux Satori de cette même mauvaise troupe (quels riffs, quelles mélodies !), eh, le fuzz, la réverb totale des Rallizes Denudes, putain la folie absolue de Far East Family Band (imaginez, je sais pas moi, un meeting totalement improbable entre Klaus Schulze, Zappa et Moody Blues en pleine campagne japonaise) et puis surtout, surtout, se reposer avec Taj Mahal Travellers, groupe absolument hallucinant, aussi à l’aise à jouer sur une montagne ou dans un des studios de pointe de l’époque – flutes, violons, éléctro primitif le tout donnant une sorte de drone primordial, une musique post-neo je sais pas trop quoi absolument essentielle. Et pour les brutes, Blues Creation (dios mio, Sorrow !).

Julian Cope, « Japrocksampler », Bloomsbury, £14.99
Il y a un site où vous trouverez des renseignements, vidéos, morceaux, photos de tous les groupes cités dans le livre. C’est une page participative sur mode wiki qui devrait s’enrichir progressivement.


 

2 commentaires:

  1. odot said,

    yeah! pour fêter la chose

    http://community.livejournal.com/japan_old_prog

    on 8:15 PM


  2. garth said,

    à te lire, la structure est quasi identique à son fameux "krautrock sampler"...(le "contexte" historique, le top 50 du druide, son alphabet des groupes etc...)
    la critique du WIRE de ce dernier bouquin sur les japonais n'est pas vraiment élogieuse non plus; comme vous dites, juste une excellente façon de se (re)plonger dans pas mal d'albums envoutants!

    on 1:43 PM


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