La tristesse des hommes orphelins de sens

En janvier dernier paraissait « Cortège des ombres » de Julián Ríos. Dès les premières pages, on nous parlait du village de Tamoga, où se déroule tout le livre, et de sa gare dont le panonceau avait perdu deux lettres, transformant le nom du bled en Ahoga (noie, étouffe). Dans un livre sidérant, un autre écrivain galicien va plus loin : il s’intéresse lui aussi aux écriteaux en mal de lettre mais plus précisément à ceux qui perdent le sens car il est impossible de former de nouveau mot avec celles qui restent. C’est ce que José María Pérez Álvarez appelle « La soledad de las vocales », la solitude des voyelles, la tristesse des lettres orphelines de sens.

Il n’y a plus beaucoup de lettres dans le panneau lumineux de la pension Lausana : à l’usure, elles fondent et elles disparaissent. Le bâtiment lui-même n’est pas en meilleur état : pension de seconde classe, réservée à ceux qui sont au bout de la course, aux perdants n’ayant guère d’autre ressource que de passer leur vie dans des chambres qui sentent la mort. On y trouve un tapissier serbe, une ancienne nageuse olympique qui prétend avoir été l’amante de Johnny Weissmuller, un peintre français, un écrivain débutant obsédé par Selby, Joyce et Kafka, une chambre vide où résonne le vent et un alcoolique qui donne sa voix d’homme orphelin de sens au récit. Et quelle voix : c’est une sorte de harangue sans pause sur 153 pages, dont les seuls moments de respirations plus longs qu’une virgule sont marqués par un saut à la ligne tous les trois ou quatre pages. C’est le délire d’un homme perdu au monde, condamné à passer les jours en ressassant ses obsessions. Elles sont nombreuses. Dès l’ouverture, il se retrouve en face de la femme qui, une vingtaine d’années auparavant, s’est ouvert les veines, est morte dans la chambre où il vit aujourd’hui. Ce n’est pas un fantôme de son passé ; c’est un fantôme qui rappelle que la mort, seul don réel de l’homme à l’homme, est ineffaçable. Elle reviendra le voir, encore et encore, tout comme reviendra toujours dans sa tête Merlene Ottey, perpétuelle seconde, Laure Manadou, rêve érotique, Franz Dertod, juif tué par les nazis, etc. Voilà des leitmotivs qui impriment de fait une lancinante musique au récit. Pérez Álvarez s’essaie au livre sans point et c’est justement cette répétition, ce retour du même qui lui permet d’éviter les écueils de pareil structure. Ça, mais pas seulement ça : il y a dans son phrasé une rythmique particulière, un art de la liste et du placement des virgules qui permettent non pas de faire oublier l’absence mais bien au contraire d’en profiter pour donner encore plus de force au texte. Il ne faut pas sous-estimer cette réussite : se débarrasser du point n’est pas rare mais trop souvent il s’agit alors d’essayer de s’en sortir sans. Ici, ce n’est pas le cas : tout coule comme si le monde était comme la phrase, sans fin. Et peut-être est-ce précisément là qu’est une des grandes qualités de « La soledad de las vocales », dans cette tension entre une narration qui se débarrasse du point final mais dont tout le sens tend à une discussion permanente de la mort. De fait, le roman s’ouvre sur un exergue du Juan Goytisolo de « Señas de identidad » : ta naissance fut une erreur répare la. On connait la seule façon de la réparer. Et si le narrateur ne répare pas, il semble penser beaucoup à son passé, histoire sans doute de bien se convaincre de l’erreur. Bloqué dans sa chambre, il voyage mentalement en arrière, repensant à telle femme qu’il a aimé, à telle autre qu’il aurait bien voulu, aux putes qui ne veulent même plus, aux voyages d’il y a longtemps et à ses longues conversations avec son camarade de pension, l’écrivain de la chambre six, dont il est persuadé qu’un jour il sera tellement célèbre qu’il sortira ses parents de la misère et se baladera dans une voiture de luxe conduite par un noir énorme. Cet écrivain – dont certains des traits sont des hommages à Manuel Vilas, auteur d’un fabuleux roman qui sera évoqué ici-même bientôt – est peut-être celui qui confère le plus de normalité aux jours du narrateur, celui qui le sort, lui fait parler d’autres choses que de ses étranges obsessions même si une fois seul dans sa chambre, l’écrivain sera lui aussi intégré à ses espèces de refrains, cette ritournelle un peu dingue de l’homme qui entre en conversation avec les acteurs qu’il voit à la télé, cette logorrhée qu’on a envie de dire folle mais qui ne l’est jamais vraiment tout à fait et qui fait en fait penser par certains aspects aux narrateurs monomaniaques de David Markson.

« La soledad de las vocales » n’est pas le premier roman écrit comme sous l’emprise du délire alcoolique, mais la prose de son auteur, les leitmotivs de son narrateur et l’aspect absolument implacable (comme l’a dit Esther Tusquets) de son développement et de son approche de l’homme en font une réussite incontestable, un livre fascinant, fort et beau. Oui, l’auto-destruction peut être belle, c’est une des forces de la littérature, c’est la force de ce roman : il la rend humaine.

José María Pérez Álvarez publie depuis vingt ans dans une confidentialité certaine. La presse locale espagnole tend à mettre en avant les auteurs régionaux, mais selon lui on ne parle dans les journaux galiciens que de ceux qui écrivent en galicien – à moins d’être trop célèbre pour pouvoir être oublié. Il écrit en castillan et n’est pas connu : le tremplin de la maison ne l’aide même pas. A lire « La soledad de las vocales », on ne doute pas un instant de l’énorme talent de Pérez Álvarez. Ce dernier roman parait chez Bruguera, une maison d’édition visible dont il a gagné le prix littéraire. On espère donc que l’exposition médiatique plus importante lui servira. Il y a cinq ans, Juan Goytisolo avait choisi « Nembrot », son antépénultième roman, comme celui à lire parmi tous ceux publiés en Espagne cette année-là. J’y ai jeté un œil, et ça a l’air monstrueux. Publié chez un excellent mais petit éditeur (DVD Ediciones), « Nembrot » n’avait malheureusement pas rencontré son public. Croisons les doigts pour que ça change cette fois-ci. Aucun de ses livres n’est disponible en français.

José María Pérez Álvarez, La soledad de las vocales, Bruguera, 17€

 

1 commentaires:

  1. Jamais entendu causé de cet escogriffe ! Mais j'avoue que mis entre les parenthèses sensiques de Rios (les rivières que font les espaces entre les lettres lors de la justification typographique) et Markson (le fils des marques), je croirais presque à une blague, mais non ! J'ai vérifié !
    Diantre, à quand à qui à tu et à toi la traduction pérecquienne du machin-machine ?

    on 4:27 PM


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