Rasante Zadie

Il y a six ans, j’avais beaucoup aimé « Sourires de loup », le premier roman de Zadie Smith. Un peu plus tard, « The autograph man », son second, m’avait plu plus encore, notamment parce que je me suis senti assez proche de son pathétique protagoniste. La lecture récente de « On Beauty » me fait remettre en doute mon jugement de ces deux livres : ce dernier titre est poussif et contient finalement bien peu de littérature. Me serais-je trompé ?

« On Beauty » met face à face deux familles. D’un côté les progressistes Belsey, menés par un père spécialiste de Rubens, ultra-relativiste, et les Kipps, conservateurs et catholiques, dont le patriarche, Monty, est le grand rival académique de Howard Belsey. Smith donne à la fois dans le roman psychologico-famillial – Belsey l’anglais trompe sa femme afro-américaine ; son fils se convertit au catholicisme ; sa fille, brillante étudiante, cherche l’amour ; son cadet voudrait faire croire qu’il vient du ghetto…-, le récit de rivalités universitaires – Kipps est invité pour une série de conférences sur le campus de Belsey- et l’analyse politique du clash « liberals » contre réactionnaires. C’est beaucoup pour un seul livre, et si Smith ne bâcle à proprement parler aucun de ces thèmes, elle n’apporte jamais vraiment de satisfaction réelle.

Le problème, comme souvent, est le cliché. C’est vrai dans le style comme dans la forme. On sent pourtant l’auteur à la recherche à la fois d’originalité littéraire et de justesse psychologique. Tout au long du livre, par exemple, on se sent moins de sympathie pour un Howard Besley qui est en train de tout rater par la faute, finalement, de ses propres théories où même les sentiments sont soumis au regard glacial de l’abstraction relativiste, que pour un Monty Kipps qui a au moins le mérite de l’humanité. Pourtant, comme par hasard, la fin venue, dans un ultime retournement de situation, l’ordure est le conservateur et le héros le progressiste. Ouf, l’honneur est sauf, quand bien même le dit progressiste se soit bien foutu de l’ensemble du monde pendant 400 pages.

En matière de style, on ne dira pas que c’est mal écrit : tout ça est au contraire assez élégant. Malheureusement, on sent Smith à la recherche permanente de l’énoncé étincelle, de la phrase magique. Pour dix tentatives loupées, une réussie, et encore. Trop souvent on a l’impression d’un écrivain trop conscient de ses qualités pour se rendre compte de ses faiblesse : on tire, on tire sur la corde et puis, ben oui, elle rompt.

En fait, « On Beauty » est placé sous le signe de E.M. Forster. A sa suite, Zadie Smith perpétue la tradition du roman humaniste. C’est ce souci qui prédomine sur une écriture correcte mais à la traîne. Il y a peu, j’évoquais ici « La raie manta » de Eloy Urroz, où l’histoire était peu réussie et dominée par la froideur de la perfection formelle. Et bien, je préfère ce dernier roman à « On beauty », sans doute parce qu’une fiction humaine ne suffit pas à faire une littérature de qualité. Ici, les imperfections dominent.

Il me semble que ces défauts ne sont pas ceux d’un seul roman, mais qu’ils sont plutôt liés au type d’auteur qu’est Smith. Il est donc fort possible que ces critiques s’appliquent également à « Sourires de loup » et « The autograph man ». Du coup, et peut-être à tort, ma sympathie pour l’œuvre de l’anglaise en prend un fameux coup.

Zadie Smith, On Beauty, Penguin, £7.99

 

4 commentaires:

  1. g@rp said,

    Autant j'avais vraiment apprécié "Sourires de loup", autant j'ai eu du mal à entrer dans "Autograph Man".
    Du coup, pour le troisième, et vu ce que tu viens de dirécrire, j'hésiterai plutôt deux fois qu'une...ou j'attendrai qu'il sorte en poche (compulsif d'un jour, compulsif toujours. Eh oui !)

    on 8:57 PM


  2. gadrel said,

    Dès le départ, elle a montré qu'elle n'avait rien à voir avec la littérature. Elle fait de l'entertainment pour bobos, des bouquins à mettre en évidence dans sa bibliothèque pour montrer qu'on est conscient des problèmes que rencontrent les immigrés mais qu'on les aime quand même. Par ailleurs, un spécialiste (ou simple admirateur) de Rubens ne peut - c'est impossible - être relativiste. Les relativistes, ce sont toutes ces ombres qui hantent les galeries d' "art" contemporain, qui s'esbaudissent sur la dernière installation coprophile de Machin ou le happening courageusement antimachiste de la lesbienne de service. On les reconnaît d'ailleurs à leurs cernes, ces andouilles, qu'ils se font à force de lire la prose amphigourique du dernier art press au lieu de baiser leur femme.

    on 10:34 PM


  3. Petite précision: Smith nous fait comprendre que dans sa jeunesse il éprouvait une passion mystico-religieuse pour Rubens. Il se serait ensuite rendu compte que ce genre de raltion était incompatible avec sa vision du monde et a donc passé sa carrière à tuer le père Rubens en tentant de prouver à quel point son oeuvre était réactionnaire et compromise avec le pouvoir de l'époque, contrairement à ce que l'on affirme en général. Le relativiste veut donc la peau de Rubens son sujet d'étude. Sa maison est d'ailleurs remplie de travaux comptantpourien.

    on 3:50 PM


  4. Anonyme said,

    Quelle surprise de lire de tels (mauvais) commentaires sur ce roman de Zadie Smith ! Ceux qui lisent encore la littérature pour qu'on leur raconte des "histoires" n'ont hélas pas encore compris grand-chose à l'écriture, et à la littérature, je le crains... Non, plus sérieusement, ce roman est tout à fait prodigieux, il n'y a rien à retirer, et le texte est une merveille d'exemple de perfection dans sa sciselure... Nos amis américains le trouveront peut-être un peu désorientant par son côté "post-moderne", si tant est que cela soit cela. Personnellement, je suis d'un autre avis... Lisez et relisez ce roman : à force de le parcourir, vous verrez que tout dans son écriture, son intrigue, son ton, son style, ses figures, ses pensée est léger et riche, tout en abordant des questions profondes et pour tout dire, essentielles...
    BONNE LECTURE !

    on 9:44 AM


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