Against the day (1)

Entre « Mason & Dixon » et « Against the day », dix ans se sont écoulés. On peut raisonnablement penser que le processus de recherche et d’écriture a commencé il y a bien plus longtemps. Le bébé fait donc 1085 pages. Il m’a fallu 12 jours pour le lire – la moitié aurait suffit pour un livre « normal ». Cela fait maintenant huit jours que j’ai refermé le tome. Pourquoi tous ces chiffres ? Simplement parce qu’il me paraît essentiel, en préambule, de préciser qu’il m’est impossible, dans ces conditions, de donner une évaluation sérieuse des mérites de cette œuvre, ou de lui attribuer une juste valeur dans l’œuvre pynchonienne et dans la littérature de ce début de siècle. Ce type de bilan attendra les années et les relectures.

Par où commencer ? C’est là la deuxième question que je me pose. Pas facile de savoir dans quel sens prendre ce machin et de quelle façon lui rendre justice. Une idée comme une autre est de jeter un œil sur ce qui semble revenir souvent dans les innombrables comptes-rendus critiques ( ?) déjà publiés. Je ne m’attarderai pas sur les reproches type « les personnages n’ont aucune profondeur » ou « ce n’est pas crédible ». Ils ne peuvent venir que de gens qui n’ont lu aucun autre Pynchon ou qui soutiennent le contraire tout en ayant apparemment complètement oublié leurs lectures précédentes

Ca ne vaut pas « Gravity’s rainbow ». Outre le problème de temps écoulé entre l’ingurgitation et le jugement – pas assez pour la digestion-, ce genre d’affirmation me pose problème et me semble tout simplement stupide. Pynchon n’a écrit que des bons livres, mais il n’a probablement écrit qu’un seul chef-d’œuvre absolu, un monument de l’histoire littéraire mondiale : ce fameux arc-en-ciel qui a donné un superbe éclairage paranoïaque à la littérature du 20eme. Juger ses autres romans à l’aune de son monstre de mots, c’est jeter au bac tous les écrits de Cervantes à cause du Quichotte, c’est envoyer bouler « Laugther in the dark » à cause de « Lolita ». En somme, c’est exiger l’impossible d’un auteur qui a déjà bien donné et refuser de s’attaquer à un livre unique et particulier parce un autre lui fait de l’ombre avant même qu’on ne l’ouvre. C’est l’argument facile pour le paresseux et le pisse-copie.

C’est le meilleur après « Gravity’s rainbow ». Une variation sur le thème précédent. On a deux choses ici. Premièrement, et une fois de plus, « GR » comme étalon. Que l’opinion retirée de cette mesure soit positive ou négative, ça reste idiot, ou en tous cas, ça marque une impossibilité à envisager « Against the day » comme une œuvre à part entière. C’est un raisonnement qui marque, chez celui qui le tient, une mentalité de comptable – le meilleur depuis 33 ans, à ne pas manquer !-, plutôt que de lecteur avec une certaine exigence. Deuxièmement, les livres, c’est comme les cd’s : le dernier est toujours le meilleur, jusqu’au moment où il y a un sommet véritable. Alors, chaque « item » suivant devient le nouveau meilleur depuis le vrai meilleur de tous les temps. J’imagine que c’est une façon de penser qui a le mérite d’être rassurante.

C’est le plus accessible (sous-entendu : donc celui que vous devez lire en premier). L’inaccessibilité supposée d’une œuvre n’est pas un argument qui me fait me jeter sur un bouquin comme une mouche sur une merde, mais je ne saisis pas non plus pourquoi l’accessibilité serait un critère pertinent. Enfin, soit. Personnellement, celui dans lequel je suis rentré le plus facilement, c’est « Mason & Dixon ». Coquin de sort : l’action se déroule au 18eme et la langue suit. Le plus court, c’est « The crying of lot 49 », mais putain il y a moyen de s’y perdre dans ces 190 pages. « V. », c’est chouette aussi. Malheureusement, pour suivre et retenir les significations de cette fameuse lettre, il vous faudra un impressionnant carnet moleskine et un très bon crayon. J’ai souvent lu que « Vineland » était le plus simple. Ouais. Si vous avez une bonne connaissance de la télévision US et de la contre-culture californienne, pas de problèmes… Le plus abscond serait « Gravity’s rainbow ». A voir le succès qu’il a rencontré à sa sortie, il a plutôt défini une époque et su capter la façon de pensée de quelques millions de personnes. Ceux-là ont sans doute sués, mais de là dire que c’est « too much »… En fait, le plus accessible, c’est celui dans lequel on se lance et parvient à s’accrocher. Il n’y a pas qu’une seule porte d’entrée dans cette maison de fou. Il faut du courage, un bon dico, une connexion internet, et je vous jure : ça ira. Alors, si vous voulez commencer par « Against the day », par Dieu : n’hésitez pas. Mais n’y venez pas en pensant que 1085 pages de prose pynchonienne équivalent à « a stroll in the park ».

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La deuxième partie de ce papier viendra d'ici à vendredi.
En attendant, de nombreux autres posts sur Pynchon sont disponibles dans les archives.

 

1 commentaires:

  1. a.w. said,

    Personnellement - et la rumeur ne m'enrobera pas de son doux manteau - lorsque je lis de grands livres, c'est toujours pour une première fois. Et c'est à chaque fois avec le plaisir d'une première rencontre que je le fais. Un lecteur veut bien voir le bon, voire le mieux, là où son regard le porte. Il faut s'y préparer simplement, et oublier le reste. On ne plonge pas dans l'eau en continuant à respirer comme à l'air.
    J'attends la traduction d'Against the day pour pouvoir y plonger (j'attends aussi la réédition (un jour ?) de l'Arc-en-ciel). Mais je sais déjà que je ne les lirai pas avec le décalco de V, par exemple.

    Digère bien Fausto, on sera bien évidement patient jusqu'à recevoir ton avis muri.

    on 9:59 PM


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