Pauvre Bill
On y apprend que Vollmann fait preuve d'une "condescendance rétrograde", d' "indifférence", de "haine contenue" envers les pauvres. Il y est question de son "pragmatisme de pacotille", de son "post-tiers-mondisme", de ses "généralité douteuses", d'un "enchaînement d'aberrations", bref, de "terrible gâchis". (…) Que répondre à l'accusation de "relents de chronique coloniale"?
Rien de cela ne me surprend. Chez nous, la pauvreté n’est envisagée que collectivement. La réponse a y donner passe par l’Etat, le gouvernement est sommé d’intervenir et les manifestations, les associations, les démunis eux-mêmes agissent toujours de façon à ce que la pression soit mise sur le politique. Par ailleurs, en ce qui concerne l’étranger, le pauvre africain par exemple, il est essentiellement vu en tant que victime de l’ouest, du capitalisme ou du colonialisme. Et c’est le cas de tous les bords idéologique : que la faute soit au trop plein de marché ou, au contraire, au barrières tarifaires qui faussent le marché, on est toujours dans une démarche qui s’occupe d’un ensemble. Doit-on donc s’attendre à ce qu’on accueille les bras ouverts le bon Vollmann qui débarque avec son approche individuelle et sa méfiance des solutions structurelles ? Doit-on s’étonner qu’il choque lorsqu’il met tant de lui-même, de ses doutes, ses ambivalences, ses propres peurs sur la page ? A mon sens, c’était au contraire tristement prévisible.
Pour défendre Vollmann, Claro évoque
« l'indépendance de ton de Vollmann, sa puissance d'empathie, son humanité et ses connaissances (qui) sont sans cesse démontrées dans tous ses livres. (…) Vollmann nuance, il ne condamne jamais, il doute, il met en perspective. Il ironise, aussi, car la pitié n'est pas son arme. On ne trouvera jamais chez lui ce fiel que déverse avec une haine nullement contenue l'auteur de l'article. ».Il a tout fait raison : ce sont ces choses-là qui font le force de « Pourquoi êtes-vous pauvres ? » et que, visiblement, Marianne refuse de voir. En fait, je crois que le critique qui aborde le livre en tant qu’amateur de fiction ne manquera pas ces aspects et verra qu’ils sont cruciaux. Je ne veux pas dire là que le livre est une fiction, mais bien que c’est en observant son côté indéniablement littéraire qu’on pourra en saisir sa dimension exacte. Y venir en pensant y lire une réflexion pratique sur la pauvreté, avec ses verdicts, ses jugements, ses solutions, c’est tout simplement vouloir lire le livre que Vollmann n’a ni voulu ni prétendu écrire. Et je pense que le / la scribouillard(e) de l’auguste publication française le lisait en pensant y trouver l’introuvable et que, ne le trouvant pas, la frustration montant, il / elle se retourna contre cet auteur qui étale ses pratiques et ses doutes: ce n'est pas ce que le bien-pensant veut lire!. Le plaidoyer hypocrite plait plus que l’honnêteté. Pour ma part, je considère l’approche volmannien comme un bol d’air frais : voilà un sujet sur lequel tout le monde prétend détenir vérité et solutions alors que lui n’affiche que ses questions. Elles seraient bien capables de nous faire plus progresser que les certitudes des faux prophètes.
Ecoutons Vollmann sur son projet, au cas où le bon lecteur aurait quand même besoin de clarification :
Je parle de gens qui n’arrivent pas faire passer leurs souffrances. J’aurais pu utiliser mon imagination, rendre vivante leur souffrance, mais avec un thème comme celui-ci, il faut garder à l’esprit ce qui est vrai. Même si je décidais de vivre dans la pauvreté pendant un an, je ne connaîtrais jamais assez le sujet. Je préfère ne pas me faire d’illusions, ne pas essayer. (…) Ce que j’ai vu, c’est que si on demande aux gens pourquoi ils sont pauvres, les réponses varient de régions en régions et que la pauvreté est en partie une expérience, pas un statistique du type de celles présentées par les Nations Unies. D’une certaine façon, je trouve que ça donne aux pauvres une certaine maîtrise sur leurs vies.C’est sur ces bases-là qu’il faut juger, pas dans celles faussées des attentes erronées d’un pisse-copie.
« Pourquoi êtes-vous pauvres ? » ne vise pas à dégager une image de la pauvreté, il en dégage des myriades. Ce qui intéresse Vollmann, c’est les expériences individuelles des gens qu’il rencontre. On peut en tirer des conclusions plus générales, mais s’il y a une chose qui frappe c’est la diversité des réponses et des situations : il montre l’autre dans ce qu’on croyait être un magma indifférencié. Le résultat est éminemment humanisant : celui ou celle qu’on approche comme pauvre devient un homme ou une femme à part entière, pas un statistique dans les rouages d’un rapport gouvernemental.
Pour un avis plus détaillé sur « Pourquoi êtes-vous pauvres ? », lire mon papier de l’an passé. Le livre a aussi été évoqué avec Vollmann lui-même dans l’entretien qu’il m’a accordé, d’où vient la citation reprise plus haut.
L'homme libre - entretien avec William T. Vollmann (4)
Votre dernier livre est « Poor people ». La critique US n’a pas été tendre. J’ai l’impression qu’on vous reproche votre refus d’expliquer et de donner des solutions.
Je n’ai pas vraiment d’ego, et je m’attendais à avoir de mauvaises critiques parce « Central Europe » en a reçu de bonnes. Les journalistes aiment démontrer leur libre-arbitre : s’ils ont écrits un bon papier la dernière fois, ils veulent montrer qu’ils sont libres en écrivant un mauvais la fois suivante.
Les meilleurs moments de « Poor people » sont les chapitres purement journalistiques. Bien que votre travail soit très différent du sien, il me fait penser à celui de Joan Didion. Je n’ai jamais rien lu qui s’approchait plus de l’objectivité que ses reportages, et il y aussi chez vous une refus de prendre clairement parti.
J’essaie de me souvenir que je ne suis pas pauvre et qu’il serait facile de faire une erreur et de dire plus que ce que je veux dire. Je veux vraiment que les personnes parlent pour elles-mêmes et malheureusement, l’une des conséquences de la pauvreté est qu’elles ont souvent eu une éducation réduite, une imagination peu développée et des moyens d’expression limités. C’est très différent, par exemple, des victimes de l’holocauste qui étaient souvent capables de décrire ce qu’ellees ont vu et subi. Ici, je parle de gens qui n’arrivent pas faire passer leurs souffrances. J’aurais pu utiliser mon imagination, rendre vivante leur souffrance, mais avec un thème comme celui-ci, il faut garder à l’esprit ce qui est vrai. Même si je décidais de vivre dans la pauvreté pendant un an, je ne connaîtrais jamais assez le sujet. Je préfère ne pas me faire d’illusions, ne pas essayer. Je parlais avec mon père l’autre jour et il n’aime pas. J’aime vraiment beaucoup « Louons maintenant les grands hommes » de James Agee, c’est un excellent livre, mais il est excellent malgré ce qu’il a essayé d’être : les passages politiques sont embarrassants, Agee donne l’impression d’être presque Staliniste. Moi, ce que j’essaie de faire c’est d’avoir, plutôt que de la profondeur, un panel très large, d’aller dans énormément d’endroits et voir s’il il y a un modèle commun. Ce que j’ai vu, c’est que si on demande aux gens pourquoi ils sont pauvres, les réponses varient de régions en régions et que la pauvreté est en partie une expérience, pas un statistique du type de celles présentées par les Nations Unies. D’une certaine façon, je trouve que ça donne aux pauvres une certaine maîtrise sur leurs vies. C’est le sujet du chapitre Under the road. J’y parle de gamins au Cambodge qui sont heureux de jouer avec leurs chiens sans avoir rien d’autre, ça ne me donne pas le droit de les prendre de haut et de penser que je ne dois pas me soucier d’eux, que tout est génial mais c’est aussi un bon rappel que si quelqu’un reçoit un salaire quotidien inférieur à ce que je pense qu’il faut à un individu pour vivre confortablement, voir seulement survivre, eh bien malgré ce que je pense il est toujours capable de s’adapter et de bien se débrouiller. Pour revenir au libre-arbitre, si les gens contrôlaient leurs choix et attitudes, il se peut que certains pourraient se persuader de se sentir un peu mieux. C’est mieux que d’attendre de l’aide qui ne viendra jamais.
Certains disent que Vollmann est au fond un écrivain politique, mais il est très difficile de vous cerner sur ce point-là.
En tant qu’individu, j’ai tendance à apprécier et sympathiser avec la plupart des gens que je rencontre. En tant qu’écrivain, c’est à la fois mon talent et mon devoir de compatir avec la plupart des gens que je rencontre. Quand je suis allé au Yémen, on m’a dit que je devais devenir leur frère et me convertir à l’Islam. Et je vois qu’ils sont très heureux, qu’ils ont le sens de la fraternité, je me dis donc que c’est une bonne religion. Ça me rend très heureux, j’aime parler du Coran. Il y a un gars avec lequel j’ai voyagé dans les trains de marchandise – je viens de finir un livre là-dessus- et c’est un chrétien évangéliste. Je suis certain qu’il pense que je vais finir en enfer. Lorsqu’il me parle de Jésus, il a les yeux pleins de larme, et j’aime l’écouter parce que je vois que c’est important pour lui. Qui suis-je pour le contredire ? Tout le monde peut connaître l’enfer ou le paradis à sa façon, je n’ai pas à dire aux gens comment ils doivent agir ou se comporter. Lorsqu’il y a une autorité qui essaye de s’imposer à moi, qui me dit ce que je peux et ne peux pas faire, je me fâche. C’est ça, ma politique. Ces pauvres, comme ceux qui veulent se saouler, ça me rend triste qu’ils n’aient pas de meilleure façon d’échapper à leur misère, mais s’ils n’ont que ça, qui peut leur dire qu’ils ne peuvent pas ?
William T. Vollmann, Poor People, Ecco, $29.95
Traduction chez Actes Sud au printemps prochain
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Ceci est la dernière partie de la Semaine Vollmann de Tabula Rasa. La semaine prochaine, David Markson - mardi ou mercredi, demain c'est congé.
Critique de "Décentrer la terre"
Critique de "Poor People"
Entretien avec Vollmann: première, deuxième et troisième parties.
Pas de réponse
Est pauvre tout qui gagne mensuellement la moitié du salaire médian national. Qu’est-ce que le salaire médian ? Dans une population de mille personnes, prenez d’une part les 500 plus riches, d’autre part les 500 plus pauvres, le salaire médian est ce qui se trouve entre le plus riche des plus pauvres et le plus pauvre des plus riches. Ce n’est en aucun cas une moyenne. A cette aune là, il y a près de 35 millions de pauvres aux Etats-Unis. Cette masse énorme dépense aujourd’hui plus qu’une famille médiane de 1970 ; est, dans 46% des cas, propriétaire d’une maison de trois chambres avec garage ; plus de 66% disposent de deux pièces par membre du ménage ; 76% d’entre eux possèdent l’air conditionné ; 75%, deux voitures ; 89% disent avoir toujours assez à manger, et les enfants consomment en moyenne plus de viandes que les enfants riches. C’est quoi la pauvreté ?
Au niveau de l’action politique, il n’est profitable que d’envisager un thème porteur de matière générale. Luttons contre la pauvreté. Secouons tout le monde pour recueillir un franc assentiment aux projets de plus de redistributions, plus d’égalité. Ca n’a pourtant aucun sens. La pauvreté doit se comprendre au niveau individuel. Elle n’est pas absolue, dépend du pouvoir d’achat et des besoins personnels qui varient de l’un à l’autre. La vision politisée en vigueur actuellement revient à dire que, si vous vivez dans un pays où tout le monde à la TV et que vous n’en avez pas, vous êtes pauvres. Même si vous n’en avez pas parce que c’est une boîte à con.
L’intérêt de « Poor people », le dernier livre de William T. Vollmann, est précisément d’aller sur le terrain, rencontrer des gens et leur demander s’ils se considèrent pauvres. En cas de réponse positive, la question suivante est « pourquoi pensez-vous être pauvre ? ». Voilà une méthode inédite aux prémices pleines de promesse. Malheureusement, c’est souvent assez convenu. Êtes-vous surpris si je vous dis qu’une Bouddhiste est pauvre parce qu’elle a été mauvaise dans une vie précédente ? Qu’en Colombie, pays dévasté par une guerre civile entre les marxistes et l’extrême-droite, on est pauvre parce que les riches sont méchants ? Que dans la Russie post-soviétique, celle de l’alliance entre un gouvernement autoritaire et des grosses boîtes, on vous dise que c’était pas bien sous l’URSS mais que c’est franchement pas mieux maintenant, la faute aux politiques ? Tout ça aurait pu être deviné sans même se rendre sur place. En fin de compte, c’est ce pan là du livre qui est le plus faible.
Ce n’est vraiment que lorsque l’on retrouve le Vollmann reporter – comme dans « The Atlas »- que « Poor people » décolle vraiment. Je pense plus particulièrement à ce fascinant et terrifiant chapitre sur les pauvres du Kazakhstan, coincés entre les grosses compagnies pétrolières et un gouvernement aux habitudes toujours très soviétiques. Là, le texte vit et vibre, empoigne le lecteur et le plonge dans une réalité qui lui est totalement étrangère. La partie où l’auteur explique qu’il y a un centre d’accueil pour sans abris près de chez lui et que pas mal d’entre eux passent leurs journées – et parfois leurs nuits- est tout aussi forte, notamment parce qu’elle lui permet d’expliquer sa propre relation, évidemment contradictoire, avec la pauvreté, mais aussi l’attitude des gens de la classe moyenne par rapport aux nuisances qu’elle entraîne. Ici vit l’écrivain, homme tourmenté.
On a beaucoup reproché à Vollmann une attitude froide et peu compassionnelle ainsi qu’une absence d’ébauche de solution. Je pense que ceux qui lui adressent ces critiques se trompent sur toute la ligne. Vollmann est en recherche d’explication et, comme tout bon journaliste, doute de tout – pas seulement de ce que les puissants disent mais aussi des justifications des pauvres. Cette façon de prendre tout avec des pincettes lui permet d’essayer d’appréhender la réalité de façon dépassionnée. Ca ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’émotion ou de compassion dans « Poor people », bien au contraire, mais le but du livre est de faire réfléchir, pas de faire pleurer – ni de résoudre le problème, d’ailleurs. De plus, l’auteur sait parfaitement qu’il n’existe pas de solution clé sur porte et ces voyages l’obligent à se rendre compte que tous les régimes et tous les systèmes économiques créent de la pauvreté. Dans ce cadre là, il est illusoire d’espérer trouver une réponse ici. Tout au plus Vollmann se prononce en faveur de la formule de l’ONU (« More aid, better directed ») avant de préciser que, si le concept est bon, il ne voit absolument pas comment cela pourrait être mis en place de manière satisfaisante.
De fait –et là c’est Fausto qui parle, pas Vollmann- de quelles aides s’agit-il ? Et puis, mieux ciblée, ça veut dire, à mon sens, arrêter de croire que la famille propriétaire d’une maison deux chambres et d’une voiture est pauvre, et se concentrer sur ceux qui effectivement n’arrivent pas à se loger et à se nourrir. Ce sont précisément ceux-là qui sont le moins susceptibles de voter – au contraire de ceux dont la misère se résume à ne pas savoir payer les traites de l’écran plasma. Et plus que le chimérique bien commun, c’est les mandats qui motivent notre classe dirigeante. La lutte contre la pauvreté est trop importante pour être laissée aux gouvernements, dans bien des cas premiers responsables de la misère de leurs citoyens. L’impasse…
Pour revenir sur « Poor people », voilà un livre à prendre pour ce qu’il est, c'est-à-dire ni un plaidoyer ni un réquisitoire, mais bien une œuvre qui pose des question par un auteur qui réfléchit à son rapport au monde. Si « Poor people » ne deviendra pas un classique dans la lignée de « Let us now praise famous men », il s’intègre parfaitement au corpus vollmannien, perpétuant certains de ses thèmes de prédilections, leurs donnant parfois une lumière nouvelle.
William T. Vollmann, Poor People, Ecco, $29.95
Traduction chez Actes Sud au printemps prochain
Pour une vision beaucoup plus littéraire et émouvante de ce livre, lire le billet d'Odot, absolument parfait.
Suivez demain la dernière partie de la Semaine Vollmann de Tabula Rasa.
L'homme libre - entretien avec William T. Vollmann (3)
Les lecteurs sont habitués au Vollmann qui parle de prostitution, de drogue, celui qui fait des reportages dans des conditions limites, ou encore celui qui écrit sur les relations entre indigènes et colonisateur aux Amériques. Cette fois-ci, vous parlez de l’Europe et de la seconde guerre mondiale. Ça à l’air d’un gros changement, l’était-ce pour vous ?
Non, pas vraiment. J’ai deux publics américains. Celui qui achète la série Seven dreams et celui qui achète les livres sur la prostitution. Si je sors un livre sur un de ces deux thèmes, une moitié de mes lecteurs est déçue. Je me dis que si j’en déçois autant, alors c’est que je travaille bien.
Parlons maintenant de « Décentrer la terre ». Pourquoi Copernic?
Il a changé notre perception de l’univers, d’un univers dans lequel nous étions tous très importants, où chaque expérience, chaque phénomène avait une résonance symbolique parfaite avec notre spiritualité vers l’expérience hasardeuse dans laquelle nous vivons aujourd’hui, où nous sommes des objets, et pas nécessairement des objets importants… Un monde dans lequel nous pouvons facilement croire que nous pourrions détruire l’environnement, nous effacer de la surface de la terre alors que l’univers physique continuerait à exister. Un monde dans lequel les planètes ne sont pas des sphères parfaites, les orbites des ellipses plutôt que des cercles… Mais Copernic ne nous a certainement pas mené jusque là seul.
Vous dites justement qu’il s’est trompé plus qu’on le dit souvent, que Ptolémée avait aussi raison, qu’ils étaient plus proches qu’on pourrait le croire. Si scientifiquement son travail n’était pas tellement révolutionnaire, pourquoi écrire sur lui ? Parce que, comme il est écrit dans votre livre, il nous aide à réaliser qu’il est possible de briser un monopole idéologique de quatorze siècles ?
C’est ça. C’est une autre version de l’histoire de Gerstein et de Chostakovitch. Faire ce que l’on peut, même si c’est imparfait, incomplet, rempli d’erreur. Beaucoup de gens sont en désaccord par rapport à Copernic : est-ce qu’il essayait de crée un nouvel univers ou voulait-il désespérément sauver le vieil univers ? Il est bon de regarder les limites de nos semblables avec compréhension et compassion. Et si on le fait, on peut être encore plus impressionné par le peu qu’ils ont accompli.
Vous dites qu’il y a une catégorie de choses que la science ne saurait prouver, des concepts qui sont hors du champ scientifique. Celui de Dieu par exemple. Le libre-arbitre, dont « Décentrer la terre » parle aussi, ne tombe-t-il pas dans cette catégorie ?
Bien sûr. Je dirais qu’il est dans mon intérêt d’y croire, que ça existe ou non.
William T. Vollmann, Décentrer la terre, Tristram, 23€
Plus qu'une révolution
Lorsque j’ai appris que Tristram allait publier une traduction de « Décentrer la terre », l’essai de William T. Vollmann sur Copernic, j’ai été assez surpris. Pourquoi celui-là alors qu’il reste un paquet d’autres titres à traduire ? En fin de compte je m’en réjouis : même si ce n’est pas le livre le plus passionnant de l’auteur, même s’il n’a aucune chance de vendre des milliers d’exemplaires, Tristram ajoute ici à son catalogue un titre qui développe une sorte d’autopsie intellectuelle de Vollmann : c’est sur lui qu’on apprend, plus que sur son sujet d’étude.
« Décentrer la terre » est un travail de commande réalisé dans le cadre de la collection Great Discoveries de Norton : l’idée est de demander à des écrivains sans expertise particulière d’écrire un livre sur une invention ou une découverte majeure ainsi que sur l’homme ou la femme qui se cache derrière. Théoriquement, cette approche devrait donner des livres accessibles au commun des mortels permettant de comprendre les travaux discutés et en situer leur importance dans l’histoire scientifique. Concrètement, lorsque les critiques de ses volumes sont écrites par des experts des domaines en question, les réactions négatives pleuvent : imprécision, superficialité voire même contresens en seraient les tares. N’ayant de la théorie copernicienne qu’une connaissance limitée, je ne saurais me prononcer sur ces points. Tout ce que je puis dire, c’est que j’ai appris des choses.
Vollmann s’attache à présenter et resituer historiquement les travaux de l’homme qui a placé le soleil au centre de l’Univers. Depuis sa mort au 16eme siècle, l’œuvre copernicienne a été corrigée, amendée, parfois réfutée. Les traités astronomiques de Ptolémée, celui que Copernic aurait relégué aux oubliettes, n’étaient pas tellement faux. Les deux hommes auraient d’ailleurs été bien plus proches qu’on le croit souvent. La question se pose d’ailleurs : le chanoine Nicolas Copernic, à travers ses recherches, a-t-il créé un nouvel univers ou voulait-il sauver l’ancien ? L’auteur note d’ailleurs que cette question est difficilement comprise à une époque où on rigolerait d’une phrase comme « qu’est-ce qui pourrait être plus beau que les cieux qui contiennent de si magnifiques choses ? » qui ouvre pourtant « De Revolutionibus », le fameux traité : le monde ancien était fait d’harmonies perdues avec le passage à l’héliocentrisme. Ce que l’on prend souvent, chez Copernic, comme des précautions oratoires pour éviter les foudres de l’Eglise pourraient donc bien être en fait quelque chose de profondément ressenti.
Mais alors, pourquoi nous parler de ce révolutionnaire pas si révolutionnaire que ça ? Parce que, quoi qu’il en soit de ses motivations et de ses erreurs, Copernic est un homme qui a mis fin à un monopole de quatorze siècles. « Ce qui me touche le plus, c’est le combat d’un esprit humain se libérant d’un système faux » écrit Vollmann, et c’est à partir de cette phrase que tout s’éclaire : comme la plupart de ses livres, « Décentrer la terre » insiste sur ce que la liberté d’un individu peut faire. Se libérer d’un dogme, c’est difficile, mais c’est possible. Et si on ne peut demander à tous de le faire – comme on ne pouvait demander à tous d’être héroïque pendant une guerre- il faut au moins savoir célébrer comme il se doit la vie de celui qui y parvient. Ce n’est d’ailleurs pas seulement d’un dogme scientifique que Copernic a réussi à se libérer : il a dû prouver que l’héliocentrisme était une théorie bien plus simple pour comprendre les phénomènes célestes alors même que le sens commun imposait de la rejeter et que les outils lui permettant de la prouver n’avaient pas toujours été découverts.
Copernic a écrit son traité en étant en possession de données partielles et a évoqué des raisons complètement fausses pour expliquer certains phénomènes. Ceci étant, il était pourtant dans le vrai. Un peu comme Edgar Allan Poe dans « Eurêka », travail certes beaucoup plus littéraire que scientifique écrit sur base d’une méthode intuitive, où il compte résoudre les mystères de l’Univers spirituel et matériel et s’approche déjà des concepts alors inconnus du big bang, des trous noirs et une première explication plausible du paradoxe d’Olbers. C’est là le deuxième point qui fascine Vollmann : la possibilité de toucher au vrai à travers des fulgurances poétiques (ou quasi-poétiques dans le cas de Copernic) pourtant basées sur des prémisses non vérifiées. N’est-ce pas ce qu’il a lui-même tenté de faire sur la nature humaine dans « La famille royale » ainsi que dans de nombreuses scènes de « Central Europe » et « Fathers and Crows » ?
Vollmann a écrit pour Tristram une postface à la réédition de « Eurêka » dans la traduction de Baudelaire. C’est un texte très beau et très personnel qui referme une œuvre que Poe considérait comme sa plus belle, mais qui me semble assez aride même si elle est également fascinante. La publication simultanée de ce livre et de « Décentrer la terre » fait sens, surtout en nous permettant de cerner un peu plus précisément les deux moteurs de l’œuvre vollmanienne : liberté et puissance prophétique du poétique.
William T. Vollmann, Décentrer la terre, Tristram, 23€
Edgar Allan Poe, Eurêka, Tristram, 17€
L'homme libre - entretien avec William T. Vollmann (2)
D’une certaine façon, sa musique représente la guerre: c’est souvent violent, tourmenté et triste. C’était quelqu’un d’intelligent, de très conscient de ce qu’il faisait, et il était, lui aussi, parfois héroïque ou représenté comme tel. La diffusion de la Septième Symphonie à Léningrad a été quelque chose de très dramatique qui a ému énormément de monde. Bien sûr, plus j’en apprenais à son sujet, plus je m’en rendais compte de la complexité du personnage. J’ai beaucoup aimé apprendre à le connaître, et certaines de ses faiblesses sont des faiblesses que j’imagine très bien avoir dans pareille situation. Il aimait faire plaisir aux gens et moi aussi, donc je sais que si on me met une forte pression, si j’ai peur et si j’ai faim, il est possible que je fasse quelque chose qui va à l’encontre de mes convictions. C’est sans doute le cas de beaucoup d’entre nous.
Vous accordez beaucoup de place à un triangle amoureux entre Chostakovitch, Karmen et Helen Konstantinovskaia, qui est en grande partie fictionnel. Pourquoi ?
Chostakovitch a vraiment eu une aventure avec Helena qui s’est ensuite mariée avec Roman Karmen. Chostakovitch et Karmen ont également travaillé sur des projets communs en diverses occasions. L’un a par exemple composé la musique d’un film que l’autre a tourné. Le monde des journalistes est petit, je suis certain que vous connaissez plein de journalistes. Je pense qu’on peut dire la même chose de Moscou et qu’ils se connaissaient sûrement. Je n’ai donc pas tout inventé. Je trouvais intéressant de créer une opposition entre les deux hommes, de façon à ce que les choses restent ambiguës, que l’on ne puisse pas dire que j’en avais dépeint un de manière plus positive que l’autre : que celui que vous préférez soit une question de sensibilités personnelles. J’ai l’impression qu’aussi bien Karmen que Chostakovitch étaient des hommes fondamentalement bons, qui prenaient des risques et faisaient ce en quoi ils croyaient. J’ai imaginé une Helena très amoureuse de Chostakovitch et bien moins de Roman Karmen. Tout ça vient bien sûr de mon imagination.
Personne n’a mal réagi envers ces libertés que vous prenez avec leur vie?
Jusqu’ici, non. Si le livre est publié en Russie, il est possible que des gens qui les connaissaient trouvent ça choquant. J’espère que non, parce que je n’ai pas voulu manquer de respect à la mémoire de quiconque. Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour des motifs artistiques et je ne pense pas avoir fait un portrait négatif de ces trois personnes.
En ce qui concerne l’Allemagne nazie, vous avez décidé de ne pas l’évoquer comme le mal à l’état pur.
Je me suis dit en écrivant les chapitres nazis qu’il fallait procédé par de légères litotes. Nous connaissons tous l’holocauste, nous n’avons pas à écraser le lecteur avec les détails, il suffit de faire un rappel et ils comprendront l’idée. Et puisque je ne pense pas que tous les allemands et tous les russes étaient mauvais, il suffit des les mettre dans l’ombre (du régime – ndlr), qui en soit est déjà extrêmement mauvaise. Un ami de mon père a lu le chapitre sur Paulus et a pensé que j’étais beaucoup trop gentil avec lui. Je ne pense pas que Paulus était particulièrement mauvais. Il l’est en tout cas moins que les laquais comme Todt, si empressés à collaborer aux atrocités. Je vois Paulus comme quelqu’un de pas incroyablement intelligent, très ambitieux, mais dont les opinions n’étaient pas vraiment différentes de ce qu’elles auraient été s’il avait été soldat du Kaiser. L’Etat-nation a créé une classe de soldats qui ne peut pas prendre ses propres décisions par peur qu’elle se mêle de politique ou renverse le gouvernement. Si telle est la formule, alors il me semble que l’Etat est responsable de ce qu’il fait faire aux soldats. Il n’est pas facile pour eux de refuser les ordres. Il est possible de dire non, mais très rarement, à grand coût et sans que ça change vraiment les choses.
En filigrane de « Central Europe », il y a le libre-arbitre, qui n’est pas tout puissant et ce que les circonstances politiques peuvent en faire.
C’est très important pour moi. J’ai beaucoup écrit là-dessus dans « Rising up and rising down ».
Certains disent que le libre-arbitre est une fiction.
Il se peut que les gens ne sachent rien faire de façon objective, mais le libre-arbitre est toujours là. Même si l’univers est prédéterminé, le libre-arbitre existe parce que tant que nous ne pouvons savoir – et nous ne le pourrons jamais- que tout est déterminé, nous avons le droit et l’obligation de faire des choix, quelle qu’en soit l’efficacité ou l’inefficacité, comme le fit Gerstein, Chostakovicth et tous ces gens dont je parle.
L'homme libre - entretien avec William T. Vollmann (1)
C’était ma première fois à Sarajevo depuis 1992. Ca va mieux, mais c’est plus lent que ce que j’espérais. Il y a toujours énormément d’impacts de balle, la ville reste très pauvre mais c’est bien sûr mieux que la dernière fois. Malheureusement, j’y étais pour un festival littéraire et j’étais fort occupé. Un jour, je me suis quand même échappé pour me promener, j’ai rencontré des gens très bien mais c’était impossible de rentrer en contact avec les gens que j’ai connus durant la guerre.
Puisqu’on parle de Sarajevo, je voudrais évoquer Danilo Kis, l’écrivain yougoslave. « Central Europe » doit beaucoup, pour sa structure par exemple, à « Un tombeau pour Boris Davidovich ». Vous dédiez d’ailleurs votre livre à Kis.
Il m’a énormémentt appris. J’aurais vraiment aimé rencontrer ce grand écrivain. « Un tombeau pour Boris Davidovich » est un livre dont la lecture a été très importante. J’étais un jeune américain habitant dans le Midwest, je ne savais pas ce que pouvait être la souffrance sous un mauvais régime. En quelque sorte, les livres de Kis énoncent poétiquement ce que Milosz explique dans « La pensée captive » à propos de la différence entre la pensée occidentale et celle de quelqu’un vivant dans le bloc de l’est. D’après lui, les esprits occidentaux sont innocents et, d’une certaine façon, très superficiels, alors que la pensée captive du bloc de l’est est celle d’un esprit plus craintif qui doit être très sensible à de nouvelles réponses et aux non-dits, être plus conscient de l’histoire et doit savoir décoder ce qui se passe afin d’assurer sa propre survie. J’ai la chance de ne pas avoir grandi là-bas, mais il est intéressant de penser aux talents qu’une personne perd et gagne selon l’endroit où elle vit et ce qu’elle fait.
Vous avez beaucoup voyagé dans la région, y avez-vous constaté ces deux pensées ?
On peut les voir dans différents endroits. Je l’ai vu dans l’Afghanistan des talibans, à Belgrade pendant la guerre civile, j’en ai vu des vestiges en Russie, mais je n’ai jamais vécu la situation précise que Milosz décrit.
Il ne doit pas être facile de s’adapter à ce type de situation.
J’étais en Yougoslavie juste après la mort de Tito, et les gens avaient peur d’une éventuelle invasion soviétique. Les jours étaient gris, les vêtements étaient gris, il y avait peu de nourriture, les gens étaient amicaux mais restaient sur leurs gardes. C’est comme ça dans ces endroits là.
Parlons maintenant de « Central Europe ». Une différence importante entre votre livre et celui de Kis, c’est que vos narrateurs sont du mauvais côté de la barrière : un nazi et un agent soviétique. Ca doit être assez difficile d’écrire à travers ce genre de personnages.
J’essaie de toujours me souvenir que les gens ne décident pas leur lieu de naissance ni les gouvernements qu’ils ont. Aux Etats-Unis, il y a un proverbe qui dit « les gens ont le gouvernement qu’ils méritent ». Je ne pense pas que cela soit vrai. Tout le monde doit faire des choix moraux en permanence, et tout le monde a des obligations, même s’ils ont très peu de liberté. Si vous vous rappelez que quelqu’un né en 1915 a mis l’uniforme nazi et a dû se battre contre la Russie dans une guerre injuste, cela n’en fait un homme mauvais. Il a pris part à quelque chose de très, très mauvais mais on peut peut-être dire qu’il était impuissant, et alors tout est une question de savoir à quel point il a fait le mal, à quel point il a fait le bien. Si vous y pensez de cette façon, je crois qu’il est possible de respecter l’humanité de ces gens.
Beaucoup d’écrivains auraient sans doute choisi de se contenter de raconter à travers les témoignages de victimes.
C’est très facile de penser que les victimes sont des saints, alors que dans la majorité des cas, les gens ne sont ni meilleurs ni pires que les autres. En ce qui concerne les auteurs des crimes, tout dépend de votre façon de définir le concept. Ils sont souvent pires parce qu’ils ont pris une décision consciente d’agir, mais ce n’est pas toujours ainsi et il devient très compliqué de statuer sur leur cas. Prenez Kurt Gerstein : pour moi le type était héroïque.
Justement, ce n’est pas un livre sur des héros, et pourtant il y a Gerstein qui a essayé de faire quelque chose. Il est assez différent de vos autres personnages.
Je suis certain que pas mal de personnages de mon livre pensaient – ou alors d’autres le leur disaient- qu’ils faisaient ou essayaient de faire quelque chose d’héroïque. Par exemple, Roman Karmen était très courageux. Les films qu’il a tourné au siège de Léningrad et à Stalingard étaient incroyables, et il a continué a en faire toujours plus : il a été en Indochine, à Cuba. Sa passion était de montrer le côté auquel il croyait. La plupart de ce à quoi il croyait a été discrédité, peu de gens pensent encore que Staline était quelqu’un de bien, alors que je suis certain que Karmen pensait qu’il était génial. Il était probablement très fier de lui-même. C’est d’ailleurs intéressant de penser à ça et de se dire que quelqu’un comme Gerstein, qui prenait des risques encore plus gros que Karmen en essayant de faire quelque chose qui ne lui apporterait aucune récompense matérielle, se jugeait probablement très négativement, et que les autres le jugeaient défavorablement. Kollwitz était héroique, d’une certaine façon. Elle essayait vraiment de défendre le point de vue du retraité, du pauvre, du violé, du brisé et le fait qu’elle a été utilisée par l’Union Soviétique ne veut pas dire qu’elle n’a pas fait de son mieux, qu’elle n’a pas souffert ou qu’elle n’a pas réussi dans son travail. J’ai vu ses oeuvres quand j’étais adolescent, et ça a eu un impact. Je dirais donc qu’il y a bien une continuité dans mes portraits.
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Symphonie pour le libre-arbitre
« Central Europe », sans l’ombre d’un doute le plus accompli des romans de Vollmann, est une suite interconnectée d’histoires, de portraits plus ou moins fictionnalisés d’individus réels, allemands et russes vivant dans des conditions alimentaires, sécuritaires et idéologiques extrêmes. Ne donnant ni dans la condamnation morale ni dans l’exhibitionnisme ordurier des perversions politiques du vingtième siècle, ce livre peint le retable assez fascinant des situations moralement impossibles dans lesquelles les individus sont placés sous les régimes totalitaires, et des façons dont l’humain réagit, sa capacité à se créer un peu d’espace pour respirer et survivre, même si c’est parfois au coût de son honneur.
Dans cette galerie, on trouve Käthe Kollwitz, sculpteur allemande que Vollmann présente un peu comme un archétype : mère d’un soldat tombé en 1914, elle se tourne vers le pacifisme et le socialisme. Manipulée par l’Union Soviétique, déchue de ses récompenses et de sa situation professionnelle par les nazis, elle meurt avant la fin de la guerre. Son portrait est celui d’une femme voulant aider son prochain, mais qui, prise entre les tenailles de systèmes trop humains, n’a pu qu’essayer de faire de son mieux. Il y aussi deux généraux, l’allemand Paulus et le russe Vlassov, deux soldats brillants qui luttent, sans se poser de questions, pour leurs patries respectives dans des circonstances difficiles : l’un coincé par les exigences démentes du fürher, l’autre par la folie tactique du petit père des peuples. Tout deux seront faits prisonniers par l’ennemi et basculeront psychologiquement, se faisant collaborateurs. On ne souhaitera à personne la fin épouvantable de Vlassov et la vie minable de Paulus.
Au-dessus de cette fourmilière grouillante de vies plane l’histoire principale de « Central Europe », celle d’un triangle amoureux partiellement imaginaire entre le compositeur Dimitri Chostakovitch, le cinéaste Roman Karmen et Helena Konstantinovskaia. Helena a bel et bien été la maîtresse – une parmi beaucoup – de Chostakovitch avant d’épouser Karmen. Vollmann lui donne la place de grand amour du musicien, de femme malheureuse de son mariage subséquent qu’elle fuyait de temps en temps pour revoir le brave Dimitri. Pourquoi accorder à cette histoire une dimension qu’elle n’avait vraisemblablement pas ? D’abord, sans doute, parce que l’auteur adore les histoires d’amour et qu’il trouve ici l’opportunité d’en écrire une très profonde et complexe. Plus essentiellement parce que ça lui permet de se plonger plus longuement sur le cas Chosta. Voilà un homme qui est musicien officiel de l’URSS avant d’être quasi-excommunié, puis réintégré, puis… Voulant toujours dire non mais ne sachant l’énoncer, il promet tout : oui, oui, camarade, plus de léninisme dans ma musique, oui, oui, le peuple veut s’amuser, oui, oui, je suis un patriote. Une fois chez lui, il ne peut s’empêcher de retomber dans ses travers « bourgeois » et de s’adonner au « formalisme décadent ». Et lorsqu’il écrit vraiment ce que le pouvoir lui demande, il y inclut l’une ou l’autre référence subtilement ironique ou subversive. Le Chostakovitch de Vollmann est un homme complexe, qui s’abaissera jusqu’à dénoncer d’autres compositeurs pour satisfaire le pouvoir mais qui fera aussi preuve d’un courage qui confine au suicidaire lorsqu’il compose une série de musique juive pour rendre hommage à un de ses amis purgés par Staline lors du pseudo-complot des médecins juifs. Il s’agit vraiment du personnage emblématique du livre, l’exemple éclatant des dilemmes épouvantables dans lesquels sont placés les citoyens de pays totalitaires. Le connaisseur n’y apprendra pas grand-chose factuellement, mais humainement, le portrait impressionne tant Vollmann se fait virtuose psychologiquement.
« Central Europe » n’est pas un livre de héros, mais il y en a un qui s’en approche fortement : Kurt Gerstein, nazi ayant voulu, au mépris de sa propre vie, révéler au monde l’ampleur de la solution finale et tenté par ses moyens bien limités de diminuer le nombre de juifs tués. C’est curieusement le personnage le plus malheureux, affublé d’une épouvantable haine de soi ravageuse : il se reproche de vouloir faire quelque chose mais de ne pas pouvoir. Rien de pire qu’être le détenteur de nouvelles alarmantes que personne ne veut entendre.
C’est un livre profondément humain, mais c’est aussi un tour de force littéraire. Suite de paraboles et d’allégories intercalées dans des récits plus réalistes, Vollmann démontre une palette particulièrement étendue. Aux passages très précis en matière de psychologie et de documentation – la science est omniprésente -, il fait succéder des envolées lyriques baroques assez brillantes – je pense notamment à l’époustouflante errance d’un soldat allemand dans la campagne ukrainienne qui prend des allures de ballade dans un tableau de Bosch. La musique a évidemment une place essentielle : la structure déjà, succession de portraits, évoque les variations. Il y a aussi de nombreuses pages consacrées aux compositions de Chostakovitch que l’auteur analyse d’une façon particulièrement originale mais qu’il intègre aussi dans ses descriptions de Leningrad en siège. Ainsi, on verra le compositeur sur le toit du conservatoire contemplant sa malheureuse ville, chaque scène faisant écho à la symphonie qu’il joue dans sa tête. On notera aussi la présence de Wagner en filigrane des parties allemandes : encore une fois, l’étude de la tétralogie de l’Anneau du Nibelung est astucieuse et, même si l’idée n’est pas originale, la wagnerisation des descriptions des débuts de l’opération Barbarossa donne des pages très fortes.
Il n’y a, en fait, sur ces presque mille pages pas grand-chose à jeter, l’auteur ayant visiblement travaillé son écriture de façon très minutieuse, ne laissant place à aucune des approximations qu’il y avait ici ou là dans certains de ses précédents volumes. Peut-être est-ce au détriment d’une petite dose de folie, mais le résultat est tellement fort qu’on ne pensera pas à rouspéter.
Mentionnons pour conclure l’option plutôt courageuse – surtout lorsqu’elle ne donne pas dans le sensationnalisme – de faire de ses deux narrateurs des personnages négatifs – l’un est membre de l’appareil sécuritaire soviétique, l’autre est nazi-, option qui colle avec le refus non pas de voir le mal mais bien de juger trop vite des faiblesses de l’Homme. En fait « Central Europe » est un magnifique roman sur le libre-arbitre, les possibilités de l’humain et ce qu’il en reste lorsque la machine à broyer étatique passe.
William T. Vollmann, Central Europe, Actes Sud, €29.80
Une semaine avec Bill
On ne parlera pas de chef-d’œuvre, mot par trop galvaudé, mais on dira quand même qu’il s’agit du meilleur livre de son auteur, lui-même un des écrivains les plus originaux en activité aujourd’hui. « Central Europe », douzième fiction de William T. Vollmann, vient de paraître chez Actes Sud et est sans aucun doute le meilleur roman étranger de cette rentrée – il mérite en tout cas plus d’égard que ne lui en accorde André Clavel dans Lire, mais on m’a reproché de faire trop attention au bruit de fond des critiques, je laisserai donc d’autres y répondre. Ce livre avait permis à son auteur de décrocher le prestigieux National Book Award en 2005. Je l’avais lu alors, j’ai aussi lu les épreuves de la traduction française et je reste convaincu : un grand roman. Pour faire honneur à cette publication ainsi qu’à celle de « Décentrer la terre », essai publié chez Tristram, j’ai mis les petits plats dans les grands et vous propose sept jours consacrés à Vollmann. Demain, un papier sur « Central Europe ». Suivrons mardi et mercredi les parties de mon entretien avec l’auteur consacrées à ce livre. Jeudi, je vous parlerai de « Décentrer la terre », le lendemain ce sera Vollmann qui vous en parlera. Samedi, « Poor people », dernière publication US (à paraître chez Actes Sud au printemps prochain) selon Fausto. Le dernier mot sera laissé à Bill the blind dimanche. Après, si vous êtes sages, on évoquera David Markson.