Politique de l'écrivain

Avec une fréquence certaine, chaque individu que l’Etat trouve assez digne se voit convié aux urnes afin d’y coincer un papier sur lequel il aura fait le choix de la sauce à laquelle il va être mangé dans les années à venir. Un peu comme si le cuisinier demandait à une belle poularde sur quel plat elle préférerait être servie aux clients…

Ces évènements sont bien sûr systématiquement commentés dans les médias comme chez le boulanger. A tous les coups, les partis se lancent à la chasse à l’intellectuel qui pourra lui fournir une caution quelconque – « non, citoyens-cons et connes-citoyennes, nous ne nous intéressons pas qu’au commerce et au pouvoir, notre souci c’est la cul-culture, de masse de préférence ».

Bien évidemment, les opinions des intellectuels font jaser dans les chaumières. « Roh, celui-là, serait pas un peu réac ? » ou « Mais dis donc, typique bobo de gauche, ce mec ! ». Et donc, nous voilà écrasés sous les tonnes de papiers produits par de grands journalistes se posant des questions existentielles sur un supposé virage à droite des cervelles à cocarde franchouillarde, sur les opinions politiques de tel réalisateur à la mode, ou, comble de la pertinence journaleuse, se demandant si Cauet, ce phare de la civilisation téléphage tricolore ne serait pas clairement droitiste. Franchement, on pourrait en sauver des arbres…

Il ne faut pas s’étonner que, dans le mouvement, on demande l’avis de romanciers. On relance donc le débat : politique et littérature, un ménage heureux ? La réponse est non, mais certains semblent trouver une étrange fascination dans ce questionnement absurde : que nous dit sur m'oeuvre de Régis Jaufret son éventuel ralliementà la bannière bien centrée de François Bayrou ? Rien, mais vu le bruit dans le poulailler, tout le monde ne me semble pas convaincu.

La vérité, c’est que l’écrivain connaît aussi bien la politique que moi, vous, la crémière et monsieur le notaire. Lorsqu’il en parle, il étale avec une incroyable dose d’auto-satisfaction son ignorance absolue, matinée de la certitude d’être quelqu’un et donc de parler sagement. Oui, lorsqu'il l'ouvre, c'est pour mieux nous montrer le vide et ses belles caries. Mettre son avis sur un piédestal, c’est aussi ridicule que de demander l’opinion de Zinédine Zidane ou de Miss Bol d’Or. Laissons ce genre d’illusion à d’autres. Les littérateurs et la politique n’est en fait que la version cultureuse du micro-trottoir, cette pratique journalistique dont le mécanisme fascinant est à peu près celui de la moto ramasse-crotte.

La littérature est une maîtresse exigeante, et ses practiciens se doivent d’y consacrer la plupart de leur temps. Je vois d’ici la larme dans les yeux de certains lecteurs, émus par le souvenir de l’écrivain dans la cité. Séchez-les, chers amis : le plumitif se souciant trop de politique signe en fait un pacte avec le diable qui assèche son œuvre fictionelle. Que l’écrivain écrive, le lecteur lise, le citoyen citoyenne, et le politique exécute ses basse œuvres ! Amen.

 

4 commentaires:

  1. g@rp said,

    Excellent billet d'humeur, Fausto. Et le lire, de bonne heure, m'a mis de bonne humeur. Le clou est enfoncé, et avec panache.
    Mon passage préféré :
    [citation]
    Les littérateurs et la politique n'est en fait que la version cultureuse du micro-trottoir, cette pratique journalistique dont le mécanisme fascinant est à peu près celui de la moto ramasse-crotte.
    [/citation]
    Bien. Maintenant je vais passer sur myspace, il parait que ''Parti socialiste'' veut être mon ami...[je te jure que c'est pas une blague : j'ai le mail de myspace pour preuve ! Mais je vais quand même jeter un œil sur son profil...]
    Marrante coïncidence avec ton billet...

    on 6:03 AM


  2. gadrel said,

    Mais il reste 1984.

    on 10:57 PM


  3. Evidemment. Je ne parlais pas tant de la politique dans l'oeuvre - bien souvent un cancer, il est vrai- que de cette manie de demander à l'écrivain de se prononcer sur la politique et les "sujets de société" alors qu'il devrait avoir autre chose à faire et que son avis n'est pas a priori plus pertient que celui de son prochain.

    on 9:41 AM


  4. Alexandra said,

    Cher Fausto,
    Merci de ce billet fort percutant et qui rejoint donc mes idées.

    on 1:06 PM


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