Un peu plus de quatre ans, un peu plus de 400 messages. Il est temps de fermer Tabula Rasa. Fausto vous salue bien bas, vous remercie bien fort et vous donne rendez-vous sur le nouveau site du FFC:

Emballage. Huile de bras. 1506 kilomètres. Déballage. Rangement. On reprendra du service une fois correctement installé. Dans une semaine peut-être.
Dans toutes les notices de
« La littérature nazie en Amérique », il y en avait une qui était vraiment différente. L’histoire de l’infâme Ramírez Hoffmann détonnait aussi bien au niveau du contenu qu’au niveau de l’écriture, à un point tel qu’il en serait presque le contrepoint : voilà un véritable assassin, un monstre, un homme au parcours bien plus authentiquement sinistre que la somme toute amusante galerie qui précédait et dont l’histoire n’est plus racontée sur le mode entrée de dictionnaire ou d’encyclopédie mais bien dans le style de la plus classique nouvelle écrite à la première personne. En soit, on peut se demander pourquoi ce texte se trouve dans ce livre : drôle d’idée de construire un roman sur base de notices et de le conclure sur un récit court « normal ». Il y a bien sûr connexion thématique, mais c’est presque tout. Peut-être que le parcours de Ramírez Hoffmann n’est finalement que l’illustration de ce à quoi parviendraient nombres des autres auteurs préséntés s’ils poussaient leur logique jusqu’au bout ? B. seul le sait. Toujours est-il que la même année que
« La littérature… », quelques mois plus tard,
Bolaño publia
« Etoile distante », roman à part entière, qui se propose de raconter une deuxième fois cette même histoire. Décision risquée : allonger une nouvelle réussie, n’est-ce pas en diluer l’impact ?
A relire tout ça, je me rends compte que j’ai commis deux erreurs de lecture la première fois :
- Penser que la notice de Ramírez Hoffmann était la meilleure partie de « La littérature… », sans me rendre compte que c’était en fait son élément le plus étrange, celui-là même qui aurait pu déstabiliser le remarquable édifice narratif qui le précédait.
- Considérer que si « Etoile distante » était un très bon roman, il ne l’était pas autant que la « nouvelle » qui lui servait de base (ou que Bolaño aurait écrit a posteriori, pour l’insérer dans « La littérature… », la chronologie n’est pas très claire). Je ne sais pas laquelle des versions aura le plus d’impact, je sais par contre qu’il s’agit d’un roman tellement bon que la comparaison perd son sens.
Ceci clarifié, passons au livre en lui-même. En ouverture, dans une adresse directe au lecteur,
Bolaño justifie sa décision de reprendre l’histoire : elle lui avait été racontée par son ami Belano et celui-ci n’était pas satisfait de ce qui en avait été fait. A deux, ils se sont donc remis à l’ouvrage. Il ne nous explique tout de même pas pourquoi le nom de son personnage, ou plutôt son pseudonyme du temps des modestes cours de poésie, passe de Ramírez Hoffmann à Ruiz-Tagle – sa célébrité, il la trouvera sous le nom de Wieder. Dans
« Les astres noirs de Roberto Bolaño », Raphaël Estève nous explique que Tagle, ça ressemble au français « ta gueule », et que c’est le nom d’un des faucons de
« Nocturne du Chili » et que les faucons symbolisent les avions qui vont bombarder la Moneda mais aussi
Jünger (qui est un des personnages de
« Nocturne… ») et que et que et que. Je ne sais pas. Notons juste une chose : le roman est publié en 1996, date à laquelle le président du Chili s’appelle Eduardo Frei Ruiz-Tagle, fils de Eduardo Frei Montalva, qui n’est autre prédécesseur de Allende à la présidence, président du sénat en 1973 et qui justifia le coup a posteriori, déclarant que le pays était alors au bord de la guerre civile. Il y a bien sûr pas mal d’autres changements, que je ne vais pas détailler, car ce n’est pas ce qui importe aujourd’hui (et ma copie de
« La littérature.. » est à 1506 kilomètres d’ici).
Bien, le texte maintenant. Un exilé chilien d’une quarantaine d’année raconte ce qu’il sait de l’histoire de Carlos Wieder, qu’il a brièvement connu dans un Chili pré-coup, et qui de poète s’est « transformé » en performer d’un avant-gardisme tellement radical qu’il impliquait le meurtre et la torture. C’est le résumé le plus court que l’on puisse faire de l’intrigue. Il y a évidemment bien d’autres choses qui se passent. Tout comme les « anthologiés » de « La littérature… » Wieder est un écrivain, mais à leur différence, il ne semble pas vraiment y avoir d’idéologie chez lui. Au contraire, tout est action. Et c’est pour cette raison précise qu’il est le poète parfait de la nouvelle ère chilienne. De fait, ses travaux, dans les ateliers de poésie, ne semblaient pas être siens : il ne trouve sa voix que peu après le 11 septembre 1973, lorsqu’il se rend chez les sœurs Garmendia, étoiles desdits ateliers, pour, selon les propres mots de Bolaño, faire naître la nouvelle poésie chilienne. Dans les mois qui suivent, il délaisse l’écriture sur le papier pour l’écriture sur le ciel : devenu pilote de l’armée de l’air chilienne, ses performances consistent à laisser des messages cryptiques avec son appareil. Seuls certains de ses plus proches amis militaires comprennent qu’il y a là les indices qui mènent à son véritable travail artistique, bien qu’eux-mêmes ne comprennent rien à la poésie en générale. Plus précisément, Bolaño écrit qu’il « croyaient » ne rien y comprendre : ils étaient pourtant à cette époque les artisans de la seule poésie possible alors, et Wieder est le seul à le savoir. Et il tente de le démontrer dans une petite exposition, organisée à l’issue de son dernier happening aérien : une pièce remplie de photos de femmes torturées et assassinées. Là est l’art, la poésie nationale dans le Chili de 1973. Loin de recevoir des éloges, Wieder est exclu de l’armée. Bolaño ne nous en donne pas les raisons. Est-il allé trop loin dans l’horreur ? On en doute. En transformant en évènement culturel une répression politique des plus féroces, pose-t-il un geste subversif qui déplait ? Peut-être. Plus probablement, il révèle ce qui devait rester secret : les disparus ne sont pas morts, n’est-ce pas… Et c’est sans doute ça qui est inacceptable pour l’armée.
Mais si Wieder est le centre du récit, il se passe bien d’autres choses et c’est sans doute là la grande différence avec la « nouvelle » de « La littérature… ». Les figures de l’exil abondent dans l’œuvre de Bolaño, mais je crois que c’est ici qu’il en développe vraiment pour la première fois le processus. Le narrateur est au Chili et puis en Europe : les circonstances sont exposées, et il en va de même pour d’autres personnages : ce n’est plus un portrait d’exilé où l’on grappille les raisons du changement petit élément par petit élément. D’ailleurs, le titre du roman n’est pas un hasard : au début des années ’90, à l’époque où le narrateur écrit, l’étoile du drapeau chilien est en effet bien loin. L’éloignement n’est pas que géographique : il est idéologique aussi. Une fois arrivé en Espagne, le narrateur ne s’intéresse plus aux révolutions. Déjà dans le Chili d’Allende, lui et ses amis parlaient le « marxiste-mandrakiste » et on ne saurait être surpris que, dans cette configuration, ce n’est pas Karl qui reste, surtout chez un homme qui confesse que, plus de vingt ans après, il a un souvenir plus triste de certaines matinées de son enfance que d’un soir de 1973 où il était prisonnier à Santiago. Et de Barcelone, il observe avec surprise les anciens radicaux faire fortune dans le Chili des années ’90, faisant plus que laisser derrière leurs anciens catéchismes politiques : ils se compromettent. L'arrivisme de gauche, la mémoire courte et l'hypocrisie de ceux qui se réclament d'un fantomatique passé d'activiste sont des thèmes qui courent en filigrane de « Etoile distante » et qui seront, l'air de rien, parmi les enjeux principaux de « Nocturne du Chili » -- on en reparlera la semaine prochaine. Hormis cela, ce qui lie surtout ces deux livres, c'est ce qui les sépare: lorsqu'il gagne le Romulo Gallego pour « Les détectives sauvages », Bolaño confie avoir tenté d'évoquer « le mal absolu » et si je ne suis pas certain qu'il y parvient (en tout cas, ce n'est qu'une des dimensions du roman), il est une fait qu'il parle ici des bourreaux et de leurs victimes, de la violence politique, de la mise à mort d'une génération. Dans « Nocturne du Chili », les bourreaux et les victimes sont largement absents: les personnages, ce sont tous les autres. Ceux pour qui la vie a continué comme avant, ceux pour lesquels il s'agissait juste de parler encore moins fort. Et ce sont bien sûr précisément ceux-là qui, une fois la dictature terminée, profite le plus de la démocratie et prétendent avoir été eux aussi des victimes, si ce n'est même des résistants. Parmi ces gens-là, sans doute pas le pire, Urrutia Lacroix, le curé de « Nocturne... » qui apparaît ici sous son pseudonyme (et que Bolaño fait mourir à la fin des années '70, alors que « Nocturne... » se déroule dans une époque post-dictatoriale). Tout ceci, le narrateur ne l'appréhende que de loin en loin, via les nouvelles qu'il reçoit d'un ami au pays. Contradictoires en plus: le prof de poésie qui menait l'atelier que lui, les soeurs Garmendia et Wieder fréquentaient serait soit mort en héros de la gauche révolutionnaire après des années de combat à travers le monde soit mort au Chili, membre d'une gauche silencieuse qui n'avait pas grand chose à craindre du régime. Méfiez-vous des héros.
Dans un entretien donné à un journal chilien, Bolaño, à qui l'on demandait d'expliquer ce qui différenciait art et vie, répondit que cette différence n’existait pas. En lisant « Etoile distante », on peut penser que l'art c'est la vie parce que l'art est un miroir de son temps. C'est pour ça que la seule poésie possible au Chili en 1973 était celle de Wieder. C'est une vision excessive et on peut penser qu'un autre jour Bolaño l'aurait formulé autrement (après tout, il s'agit de quelqu'un pour qui la littérature est à la fois essentielle et chose négligeable), mais ici, c'est ce qui est dit. Et à la répugnance du narrateur à se plonger dans « l'océan de merde de la littérature » succédera la tempête de merde déclenchée par le récit de Lacroix dans « Nocturne du Chili ».
Non, il ne s'agit pas du Vélib. A l'occasion de la publication du numéro II de la revue Cyclocosmia, dont le dossier est consacré à
José Lezama Lima, présentation du projet
à l'Arbre à lettres Denfert demain à 19h. Une bonne partie de l'équipe y sera, ne les manquez pas et racontez moi.

Et tant qu'on y est, le sommaire du nouveau Cyclo:
Blason :
- José Lezama Lima : "Le Cours Delphique" (inédit)
Invention :
- garp : "Entre les deux"
- David Schnee : "Poésie 26"
- Emmanuel Bourdaud : "Dans la poussière"
- Guillaume Vissac : "Melliphage"
- David Gondar : "L'Arrastre"
- Emilie Notéris : "Moleskin Weapon"
- Eric Schwald : "L'Auditorium"
- Alain Giorgetti : "Apologie d'une star de la faim"
- Julien Frantz : "Emmett Grogan, digger with attitude" (essai)
Observation :
- William Navarrete : "José Lezama Lima - Un étrusque, un être anachronique - Hors du commun"
- Antonio Werli : "José Lezama Lima - Repères chronologiques, bibliographie sélective"
- Olivier Renault : "Lezama Lima - La foi dans l'encre"
- Julien Frantz : "Hétérogenèse de l'image - Absence, distance et différence dans la poétique de Lezama Lima"
- Pacôme Thiellement : "L'objectif ultime de la littérature"
- José Lezama Lima : "Nouveau Mallarmé" (inédit)
- Pedro Babel : "Lezama Lima, le "Proust" des caraïbes ? - Jeux de miroirs transatlantiques"
- David Gondar : "Bestiaire pour une décapitation - Du jeu de mains au "je" de vilains"
- Benito Pelegrin : "Miroir, double, homologue et homosexualité dans Oppiano Licario de José Lezama Lima"
- Armando Valdés Zamora : "Le corps écrit de José Lezama Lima"
- Ivan Gonzalez Cruz : "Lezama ou l'invité de pierre"
- Enrique del Risco : "Lezama : le calamar et son encre"
Illustrations :
- Bertrand Secret : "Extrospections"
- José Lezama Lima : "dessins" (inédits)
Tothématique :
- Julien Frantz & Antonio Werli

(Note au lecteur : les poèmes de
Bolaño ne sont pas disponibles en français. Les traductions qui figurent dans ce texte sont de moi. Elles n’ont d’autres ambitions que d’illustrer les thèmes de textes, et ne doivent surtout pas être prises comme une tentative sérieuse ou comme fidèle reflet de la poésie de
Bolaño )
Opérons un retour en arrière. La semaine dernière, j’évoquais
« La littérature nazie en Amérique », livre publié en 1996. Aujourd’hui, je jette un œil sur
« La universidad desconocida », volume publié en 2007 qui reprend l’essentiel de la poésie écrite par
Bolaño entre 1977 et 1994, c’est-à-dire entre, plus ou moins, son arrivée en Espagne et le succès de sa décision, prise en 1990 selon Jorge Herralde, de se convertir en prosateur – et donc de délaisser son premier amour – afin de nourrir sa famille. De fait, il se consacre exclusivement à l’écriture à partir de 1993. La majorité de ces poèmes sont disponibles dans d’autres recuei
ls (« Los perros románticos » et
« Tres ») ainsi que dans
« Anvers ». C’est
Bolaño lui-même qui a mis en ordre ce recueil dès le milieu des années ’90. On nous dit qu’il y tenait particulièrement et y revenait sans cesse, il aura pourtant fallu attendre quatre années après sa mort pour qu’il soit publié. Ces précisions éditoriales faites, autre précision : je ne suis pas la personne la mieux placée pour poser un regard critique sur de la poésie. J’en lis trop peu, en connais encore moins. Ces quelques notes n’ont donc qu’une ambition : tenter de lier cette lecture aux textes en prose pour lesquels l’auteur s’est fait connaitre. Voilà qui limite l’intérêt.
Que pourrait penser un lecteur de ces textes, s’il est familier avec
« Les détectives sauvages »,
« La piste de glace » ou certaines nouvelles ? Qu’il a devant lui, enfin, l’œuvre poétique qui se trouve au cœur de la fiction bolanienne. On le sait, c’est une constante chez lui :
Bolaño remplit ses romans et ses récits d’écrivains et de poètes dont on ne lit jamais les travaux. C’est la vie de ses créations qui l’intéresse, plus que les créations de ses créations. Bien. Mais si on ne lira jamais
les romans d’Archimboldi (on peut toujours lire ceux de
B. Traven, ceci dit…), c’est donc avec un frisson d’émotion qu’on reconnait dans la collection que nous examinons aujourd’hui les textes qu’on ne lit jamais dans le pan poético-nostalgique des fictions de
Bolaño. Disons en tout cas, pour être moins formel, qu’on se convainc que ça colle très bien et que lorsque les alter-egos écrivent dans
« La piste… »,
« Les détectives… » etc., ils écrivent
« La universidad desconocida ». Logiquement, la question suivante est donc : qu’est-ce qu’ajoute notre connaissance de ces poèmes à notre compréhension des romans en question ? Rien. Ce que je veux dire par là, c’est qu’au-delà du plaisir ressenti à l’impression de découvrir ce qui manque, on se rend compte que ça n’importait pas : on y aurait ajouté, comme exemple, ces poésies que ça n’aurait pas changé grand-chose. Ca ne revient pas à dire que la poésie de
Bolaño n’a aucun intérêt, bien au contraire : il s’agit de dire que cette poésie est à lire comme poésie indépendante et non comme pièce manquante d’un corpus narratif et fictionnel. L’autre possibilité, et c’est celle que je suis, puisqu’après tout je relis non seulement sur mon plaisir mais pour écrire un article
pour la revue Cyclocosmia, est de voir les points communs ou les thèmes récurrents qui font de ses poèmes, ses romans et ses récits un ensemble relativement cohérent. D’où les remarques qui suivent.
Manifestations des « Détectives sauvages ». On ne sera pas surpris de retrouver dans ces pages le poème de Cesárea Tinajero, ces trois lignes tracées, l’une plate, l’autre ondulée et la dernière cassée. Dans « Les détectives … », Belano et Lima expliquent qu’il s’agit-là d’une description de la navigation et rajoutent sur chaque ligne le dessin d’un petit bateau. Dans Mi poesía, les lignes sont déjà là, moins nettes, tracées à la main, au milieu d’un texte chaotique. Dans le chapitre La mer de « Anvers », on retrouve une fois de plus, maladroitement dessinées, les trois lignes ainsi qu’un second dessin les reprenant en une seule séquence sur laquelle des petits bateaux sont ajoutés. Le poème Lupe nous présente pour la première fois (en ce qui concerne l’ordre chronlogique de l’écriture, non de la publication, bien sûr) la jeune prostituée dont les malheurs donnent à Lima et Belano l’occasion qu’ils attendaient de se lancer sur la piste Tinajero. C’est un texte dont le contenu et le ton est bien plus triste que toutes les références à Lupe qu’on retrouve dans le roman. Le poème en prose Manifiesto mexicano met en scène les après-midi aux bains publics du district fédéral de Laura Jauregui et du narrateur Bolaño / Belano où il est bien plus question de sexe que de se baigner. Jauregui est une des voix de la partie centrale des « Détectives sauvages » : ancienne amie de Belano, elle dit, entre autres choses, que le viscéral-réalisme est une opération lancée sans autre motif que de la reconquérir. Manifiesto mexicano, écrit en 1984, aurait très bien pu avoir été sélectionné pour figurer dans « Les détectives… ». On notera que, s’il ne s’y retrouve pas, il y a plusieurs références aux après-midi dans les bains qui sont restées. Enfin (mais enfin seulement pour cette note, parce qu’il y a d’autres liens entre ces poèmes et « Les détectives… ») , il faut au moins mentionner une série de trois poèmes (Les détectives, Les détectives perdus et Les détectives gelés). Tous trois semblent variations les uns des autres, et certains de leurs vers évoqueront aussi bien « Les détectives sauvages » que « 2666 ». Le plus puissant est sans doute le plus court :
Les détectives perdus dans la ville obscure
J’entendis leurs gémissements
J’entendis leurs pas dans le Théâtre de la Jeunesse
Une voix qui avance comme une flèche
Ombre de cafés et de parcs
Fréquentés à l’adolescence
Les détectives qui observent
Leurs mains ouvertes
Le destin tâché de sang
Et tu ne peux même pas te souvenir
Où était la blessure
Les visages qu’une fois tu aimas
La femme qui te sauva la vie
La même figure revient dans un des poèmes les plus récents du recueil, écrit en 1992, Los blues taoístas del hospital Valle Hebrón :
Ainsi, toi et moi nous nous convertîmes
En limiers de notre propre mémoire
Et nous parcourûmes, comme des détectives latino-américains
Les rues poussiéreuses du continent
A la recherche de l’assassin.
Mais nous rencontrâmes seulement
Des vitrines vides, manifestations équivoques
De la vérité.
Encore cette difficulté à atteindre la vérité… On en reparlera sans doute plus tard.
Présence de la poésie dans la poésie. Si nous avons ici la poésie des poètes des romans de B., nous avons aussi ici, comme dans le reste de l’œuvre, la poésie comme thème. Et on y trouve ce qu’on trouve ailleurs. Une des parties de « La universidad desconocida » s’appelle Manifiestos y posiciones. Il y a, outre Manifiesto mexicano dont nous avons déjà parlé, La poesía latinoamericana et surtout Horda. Dans ce dernier, Bolaño est surpris au plus profond d’un rêve par les poètes d’Espagne et d’Amérique latine qui lui promettent de s’occuper de lui au point que même ses os disparaîtront à tout jamais. Les poètes ont les visages satisfaits d’agrégés culturels, de directeurs de revues, de correcteurs, etc. Ces « rats » survivent en échange « d’excréments, d’exercices publics de terreur ». La cible, ce sont ces Neruda et Paz de poche qui se meuvent – et c’est une particularité latina – dans les couloirs du pouvoir, cette « horde » qui nuise au rêve de l’adolescent et à l’écriture. On y retrouve le dégoût de B. envers les poètes officiels, les laquais du pouvoir. La poesía latinoamericana est dans la même lignée :
Quelque chose d’horrible, messieurs. La vacuité et l’épouvante.
Paysage de fourmis
Dans le vide. Mais au fond, utiles.
Ce sont là les poètes du continent, tous attachés à leur parcelle de pouvoir, toujours sur pied de guerre pour défendre leur château, pour effacer des anthologies les éléments subversifs, « une activité qui est le fidèle reflet de notre continent ». C’est peu ou prou la même image qui gouverne « La littérature nazie en Amérique latine » : des écrivains en reflet du continent. Les motifs de disparition et de subversion ne sont pas non plus un hasard et renvoient immanquablement à la politique et à la violence, dont Bolaño dit, dans un texte sans titre :
La violence est comme la poésie, elle ne se corrige pas
Tu ne peux pas changer le voyage d’un couteau
Ni l’image de la tombée du jour imparfaite pour toujours
Présence du politique dans la poésie. « J’ai été élevé aux côté de puritains révolutionnaires » dit Bolaño très tôt dans le recueil. Dans Autoretrato a los veinte años (qui daterait de 1992), évoqué la semaine dernière, se dégage l’image d’un jeune homme qui a pris le train en marche, qui s’est laissé aller sans savoir où ça l’amènerait : plein de peur, triste de penser mourir si jeune, c’est à la révolution qu’il décida de s’unir. Vingt ans, 1973.
Un bouclier et une épée. Alors,
malgré la peur, je me laissai aller, je mis ma joue
contre la joue de la mort .
Et il me fut impossible de fermer les yeux et de ne pas voir
ce spectacle étrange, lent et étrange,
bien qu’encastré dans une réalité rapidissime :
des milliers de jeunes comme moi, imberbes
ou barbus, mais tous latino-américains,
joignant leurs joues à la mort.
Dans un autre portrait, écrit en 1994, il nous donne ce qui peut servir de conclusion au portrait de ses vingt ans :
Les autoportraits de Robert Bolaño
volent fantasmatiques comme les mouettes dans la nuit
et tombent à ses pieds comme la rosée tombe
sur les feuilles d’un arbre, le représentant
de tout ce qui nous aurions pu être,
forts et avec des racines dans ce qui ne change pas.
Mais nous n’avions pas la foi ou nous l’avions dans tellement de choses
finalement détruites par la réalité
(la Révolution, par exemple, cette prairie
de drapeaux rouges, champs de pâture fertile)
que nos racines furent comme les nuages de Baudelaire.
Terminons ces notes de manière ouverte, avec une question à la salle. Lorsque j’ai parlé d
’ « Anvers », Antonio Werli
se posait des questions sur l’importance que Bolaño accordait à ce texte, publié deux fois, avec certaines variations (peu nombreuses, ceci dit). Moi, ce qui m’interpelle surtout c’est que le texte, écrit en 1980, a été publié comme un roman en 2002 et republié en 2007 comme un long poème dont le titre est
Gente que se aleja. Ca n’a sans doute aucune importance, mais qu’est-ce qui fait qu’un poème se transforme en roman et vice-versa sans que le texte change significativement ?

J’ai lu Viktor Pelevine pour la première fois il y a déjà quelques années, à une époque où je commençais seulement à m’approcher des fictions postmodernes. « Omon Ra » et « La flèche jaune », deux fois séduit. Je serais curieux de voir ce que j’en pense aujourd’hui. Par la suite, j’ai oscillé entre la déception (« Homo Zapiens ») parfois profonde (« The helmet of horror » ) et la satisfaction (« The blue lantern ») parfois d’une intensité inconnue jusque là (« La mitrailleuse d’argile »). Tout est question de dosage chez Pelevine, et le passage d’un état d’esprit à un autre dépend en grande partie de sa capacité à mettre juste ce qu’il faut de jeu, de philosophie, de politique, de pop culture dans sa fiction. Les mêmes éléments sont toujours à l’œuvre dans son travail, mais, parfois, il a la main trop lourde et gâche complètement la recette. « Le livre sacré du loup-garou », son dernier roman à être traduit, à tout de la recette imparfaite, dosée de manière incorrecte, mais qui, s’il ne s’agit pas d’un met de gourmet, reste mangeable et même appréciable.
Quelques mots sur l’intrigue : A. Huli est une lycanthrope, une renarde, équivalent féminin du loup-garou. D’une rare beauté, elle a l’enveloppe corporelle d’une adolescente de quinze ans et se prostitue pour gagner sa vie, mais elle n’a pas de relations sexuelles : comme toutes ses semblables, elle utilise sa queue pour suggérer à ses clients l’accomplissement de leurs fantasmes. Elle fait la connaissance d’un agent haut-gradé du FSB qui s’avère être un loup-garou. Leur relation se noue sur fond de lutte pour le pétrole, de recherche mystique du super-lycanthrope et d’amour dans une Russie contemporaine en débandade morale.
Il y a beaucoup de choses à dire contre « Le livre sacré du loup-garou ». Certains trouveront son intrigue grotesque, c’est se concentrer sur un détail et oublier qu’une fiction est plutôt à juger sur les moyens et les effets littéraires mis en œuvre plutôt que sur la crédibilité du récit. Je ne suivrai donc pas cette voie là. Par contre, il est vrai que l’humour de Pelevine sera apprécié de façon variable. Si je me suis souvent retrouvé à rigoler (je sais que je n’ai pas l’air de quelqu’un qui rigole, mais ça arrive…), on ne peut pas dire que les blagues et les sous-entendus soient particulièrement subtils. Et plus on avance, plus le rire se fait gras, avant de disparaître presque complètement : l’absence de variation tue la drôlerie. Du point de vue de l’écriture, c’est aussi assez faible. On pourrait se poser des questions sur la traduction (je pense à quelques phrases dans la première moitié du livre qui sont pratiquement incompréhensibles) mais à parcourir les critiques anglophones, il est plus probable que ce soit le style de Pelevine lui-même qui est, disons, d’une certaine simplicité. Et ce n’est pas un problème en soit : je ne pense pas que son travail s’accommoderait bien d’une prose plus élaborée. Cependant, son aspect absolument monotone – toutes les descriptions se ressemblent, tous les personnages parlent de la même façon ou presque --, s’il sert parfois à mettre en valeur la monotonie du monde moderne, finit tout de même par lasser si ce n’est frustrer : une renarde versée dans les savoirs les plus ésotériques ne devrait pas parler exactement comme un fruste loup-garou. Enfin, il y aura aussi ceux qui n’apprécieront pas les nombreuses interventions de digressions sur les philosophies orientales, soit parce que ça les emmerde, soit parce qu’ils en ont marre de la génération matrix.
Mais voilà, pardonnez-moi une grossièreté : j’en ai plein le cul de jouer (et ce jeu dure depuis très exactement quatre ans et un jour) à faire la liste des bons et des mauvais points des livres lus. J’en ai plein le cul de résumer l’intrigue. Oubliez donc les trois paragraphes qui précèdent, virons les chapeaux et les chutes et passons, rapidement sans doute, trop rapidement peut-être, à ce qui fait, selon moi, tout l’intérêt du
« Livre sacré du loup-garou ». Pas pourquoi il faudrait l’acheter. Même pas pourquoi il faudrait le lire (ça, finalement, vous l’avez vu plus haut ou ailleurs : amusant, blablabla). Non : ce que je veux brièvement mentionner ici, c’est ce que ce roman de
Pelevine (et sans doute plus que certains de ses précédents textes) aura évoqué en moi. C’est simple. Bien que derrière les circonvolutions du récit on puisse voir une satire (non, ce n’est pas le mot : selon
Gaddis il signale bien souvent l’approche ratée d’un univers particulier, et ce n’est pas de ça qu’il s’agit ici), disons un portrait ou une mise en perspective ou que sais-je, d’une certaine réalité sociale russe par trop artificielle, ce qu’il est intéressant de noter c’est les modalités de cette « peinture ».
Pelevine utilise, comme il l’a toujours fait, des nombreuses références de la culture populaire ainsi qu’à ses techniques (ce qui n’a rien de bien neuf). Il ne le fait pas pour s’en moquer, pour ironiser, pour la déprécier. C'est-à-dire que s’il y a bien une critique d’une certaine façon de vivre ou de certaines représentations culturelles, elle ne se fait pas de l’extérieur mais bien de l’intérieur. Et ça, quoi qu’on puisse en penser, est beaucoup moins courant. Et par intérieur, il faut entendre quelqu’un qui, en égale mesure, embrasse et critique la culture dans laquelle il vit. Cette culture, par essence, ne peut pas être « haute » ou de tradition (ou plutôt, elle ne l’est que de façon marginale, puisque ce sont les manifestations dites « basses » qui nous entourent). Quand on lit
« Le livre sacré… », on ne voit pas un rejet massif ou unanime, le portrait est beaucoup plus nuancé : il y a ce qu’on garde et ce qu’on ne garde pas mais tout appartient à un monde pop qui est évalué de façon indépendante, loin des catégories de l’orthodoxie littéraire sans pour autant tomber dans un relativisme de bas-étage : des critères, il y en a mais on les a débarrassés de leurs œillères classicistes. Cette attitude ne saurait bien entendu se confondre avec celle d’autres écrivains qui manient le pop soit pour s’y vautrer soit pour en faire une critique facile où tout se vaut, où rien ne vaut (disons au passage que des cas de ce type, il y en a une ribambelle en France. Des
Pelevine, moins). S’il faut reconnaître une chose à ce roman, c’est que le cadre idéologique (et j’utilise ce mot avec réticence) dans lequel il s’inscrit est aussi identifiable dans son écriture, où le mélange de références et de renvois à la Grande Culture Russe (
Nabokov, partout), de mythes populaires, de recréation et réélaboration de figures des religions asiatiques, d’icônes pop et de la tradition occultiste aboutit à un machin hybride, inclassable, bien de son temps et, comme il se doit, consommateur et adversaire de son époque, à la fois. Cohérence et regard personnel, ce sont deux choses qui sont rares.
Et si, pour finir autrement que sur une chute, il faut que je vous redirige vers d’autres livres, d’autres écrivains , il m’est difficile de ne pas voir, malgré tout ce qui les sépare, une certaine parenté avec certains espagnols,
« Bastard battle » ( bien qu’il n’y ait, dans le livre de
Minard, pas de critique sociale il y a un très important sous-texte sur le distinguo, périmé depuis belle lurette, entre « haute » et « basse » culture), et, si on poussait, avec
« Liberation » de
Slattery, dont l’utilisation d’un imaginaire à la fois super-héros / manga et aventures pour garçons 19eme correspond d’une certaine façon à ce « mouvement » dont il représenterait l’aile nostalgique puisqu’on ne peut s’empêcher de penser qu’il regarde plus vers ce qui a été fait que vers ce qu’il reste à faire. On relit
Bolaño dès la semaine prochaine, merci d’avoir supporté cette interruption.
Viktor Pelevine, Le livre sacré du loup-garou, Denoël, 23€
On parle souvent d'un humour désespéré de Bolaño. Il n'y a pas, chez lui, de livre aussi ouvertement drôle que « La littérature nazie en Amérique ». Rien que le titre: dans toutes ces notices biographiques d'écrivains imaginaires, pas un seul véritable nazi. Des sympathisants, des racistes, des homophobes, des malades mentaux, un authentique monstre, ça oui. Mais pas de nazis. Les vies d'auteurs ensuite, et surtout la présentation des intrigues ou des bases de leurs travaux, ainsi que, pour certains d'entre eux, leurs bonnes idées politiques. On sourit presque à chaque page de ce qui, a priori, devrait former une galerie des horreurs. Je dois bien dire que c'est ce que j'avais principalement retenu de ma première lecture. Mais si on en restait là, il s'agirait finalement d'un livre anecdotique. C'est pourtant quelque chose d'assez grand, pas seulement pour son importance au niveau de la reconnaissance critique de Bolaño – c'est son premier titre bien reçu, si je ne m'abuse – mais surtout par ses qualités, et tout ce qui s'y passe en plus des bonnes blagues, du rire et de l'exercice de style qu’est l’élaboration d’un dictionnaire d’auteurs imaginaires.
Pour arriver à ce qui fait de la grandeur du livre, il faut d’abord, à mon sens, tenter de comprendre pour quelles raisons il a opté pour le nazisme. Dans un entretien donné à Lateral en 1998, Bolaño explique que le monde de l'extrême-droite est un monde démesuré. C'est la liberté dans la folie que lui accorde ce choix qui semble l'intéresser. Bolaño continue en précisant que même s'il prend l'extrême-droite, ce qu'il fait, bien souvent, c'est s'en servir pour parler de la gauche. Il ajoute « je prends l'image la plus facile à caricaturer pour parler d'autre chose » (ce qui est très certainement, n'en déplaise à certains lecteurs, ce qu'il fit dans « Nocturne du Chili », mais ce sera pour une autre fois), ce qui revient à dire, choc, horreur, damnation, que quand il nous parle d'écrivains nazis, il ne nous parle pas de nazis, il ne parle pas de fascistes. Ou pas seulement[i].
Et de fait, « La littérature nazie en Amérique » parle surtout de... l'Amérique. L'Amérique littéraire, d'abord: les travers ridicules du monde des lettres réel – que Bolaño a insulté et conspué sa vie durant –se devinent derrière toutes les trahisons, les coups bas, les manigances décrites dans le livre, et ce, indépendamment du bord dont seraient issu les auteurs « réels ». L'Amérique politique, ensuite. Abondent les références aux réalités de ce continent, sur un mode toujours ironique. Et là encore, ça tape tous azimuts, sans distinction. Se présentant comme une encyclopédie d'auteurs « nazis », « La littérature nazie en Amérique » parle d'un continent, en dégage en portrait en creux, en prend les éléments, les manies, les attitudes typiques et les replace dans un contexte outré, presque de cirque absurde, ce qui a un double effet : moqueur et accablant.
Pourquoi toutes ces précisions? Parce que cette dimension est pratiquement toujours ignorée. Beaucoup de critiques voient dans ce livre le premier d'une trilogie (avec « Etoile distante » et « Nocturne du Chili ») sur le fascisme. Alors oui, le fascisme est très présent chez Bolaño, tout comme le mal, tout comme l'horreur, mais c'est bien plus que cela. Bolaño n'a jamais épargné personne et il ne le fait certainement pas ici. Ce qu'il se passe, à mon sens, c'est que devant un tel livre, où il n'y a pas de jugements politiques évidents (alors que les jugements esthétiques sont bien plus présents), les lecteurs, pour essayer d'en faire sens, retombent, la plupart du temps, sur une lecture idéologique, ou même plutôt un réflexe pavlovien. C'est l'extrême-droite donc il doit y avoir une condamnation. Et voilà que Nigel Beale présente presque comme un fait établi qu'il s'agit là du type de littérature et du type encyclopédique qu'on lirait en Amérique s'ils avaient vaincus, les vainqueurs imposant leur canon. Sauf que rien dans le texte ne suggère cela, sauf que dans pas mal de pays de la région l'extrême-droite et l'extrême-gauche ont longtemps été au pouvoir sans pour autant que des écrivains ce style fleurissent un peu partout. C'est la même réflexion sur la neutralité du texte qui amena l'ami Untel à se demander si le narrateur ne serait pas lui-même un nazi, vu sa « complaisance ». A la première page de « Etoile distante », Bolaño nous explique que Belano lui reprochait de ne pas avoir, dans son précédent livre (c'est-à-dire l'histoire de nazis non-nazis qui nous occupe), assez développé la dernière notice. Je pense qu'il n'y a donc aucun doute sur l'auteur, et que cette complaisance n'est autre que la distance ironique qui fait tout le sel comique du livre (et on notera aussi que dans le même livre, dont on parlera plus tard, un des amis du narrateur, sympathisant d’extrême-gauche dans sa jeunesse, écrit un livre au thème et aux effets semblables à cette « Littérature... » : son ton est « objectif et mesuré »).
Autre exemple (le pire de tous, et de loin) : dans un article pour le pourtant excellent Quarterly Conversation, John Herbert Cunningham se propose de tracer une ligne temporelle poétique et politique de Neruda à Bolaño. N’accordant à Bolaño que deux paragraphes et deux citations (une d’entre elles étant sa bio selon The Guardian…), on a un peu de mal à comprendre le lien, si ce n’est dans l’utilisation de l’image de révolutionnaires barbus. Il ne s’arrête pas une seule seconde sur la différence fondamentale entre les deux poèmes : celui de Neruda glorifie l’acte révolutionnaire, celui de Bolaño est plutôt un regard mélancolique sur le jeune homme qu’il a été. Et Cunningham de conclure que tous les poètes sud-américains sont soit communistes soit sympathisants communistes et en plus révolutionnaires. Dommage que les références de Bolaño soient plutôt Nicanor Parra (que certains qualifièrent de clown bourgeois) ou Enrique Linh que Neruda dont il détestait la posture d’intellectuel engagé et la poésie politique et qu’il n’eut cesse de moquer – que ce soit dans sa poésie, dans « Etoile distante » ou même dans « La littérature nazie… » à travers ce passage où des fascistes s’approprient sont travail :
Il suffisait de changer quelques noms, Mussolini au lieu de Staline, Staline au lieu de Trotski, réajuster légèrement les adjectifs, varier les substantifs et le modèle idéal de poème-pamphlet était fin prêt (…) Ils exécrèrent en revanche la poésie de Nicanor Parra et d'Enrique Lihn, la tenant pour creuse et décadente, cruelle et désespérée.
Enfin, dans une de ses premières notes, un autre ami, le sieur Bartleby, avec lequel j'adore ne pas être d'accord, nous expliquait que Bolaño parlait de la banalité du mal. Lecture légitime mais que je ne trouve pas plus légitime qu'une autre. Disons que par la faute de ce satané encyclopédiste, il est extrêmement difficile de voir en quoi ce serait ça l’enjeu à moins de faire un saut extra-textuel. Une autre de ses interprétations (dans un commentaire chez Untel) était que l’auteur nous disait que « l’idéologie tuait la possibilité de la création », ce qui n’est sans doute pas faux, mais ne revient pas à dire, comme il le sous-entend, qu’il ne pourrait y avoir de bon écrivain nazi (ou communiste ou socialiste ou catholique) mais plutôt pas de bonne œuvre nazie. Il disait aussi, et là est le point crucial de notre petite confrontation, que Bolaño, présentant sans cesse des « nazis » ayant des amis de « gauche » voulait « dénoncer » une « confusion conceptuelle et idéologique » qui permet aux literati de lier des amitiés faisant fi de ces différences. Il serait donc particulièrement choquant qu'une trotskiste se lie d'amitié avec une fasciste, car tout les oppose (et le livre regorge d’exemples de ce type, du poète cubain « nazi » qui se retrouve dans le dictionnaire officiel des auteurs de son pays à cette fasciste mariée à un architecte stalinien qui la bat lorsque Madrid est bombardée par les nationaux en passant par ce germano-chilien dont les amis de gauche n’entrevoient pas l’idéologie). Alors bien sûr, n'importe quel libertaire se souvenant de Cronstadt et de Makhno sait à quel point Trotski pouvait avoir un comportement aussi abject que n'importe quel fasciste, ce qui rend la remarque relativement caduque, mais ça n’a finalement que peu d’importance. Ce qui me gène (très fort) dans cette lecture, c’est que rien, dans le texte, ne la soutient. Il s’agit de la présentation comme une évidence de ce qui n’est finalement que l’enrobage d’un roman par les préjugés du lecteur (qui peut penser que cette amitié est en effet monstrueuse, mais ne saurait pas montrer que « Bolaño nous dit que… ») . Pour ma part, je vais suivre Bartleby sur un de ses dadas (il le commentait encore récemment ici), c’est-à-dire l’absence de réalité objective dans l’œuvre de Bolaño et je dirais la chose suivante : n’est-elle pas due à la perte de l’illusion révolutionnaire ? Toute une génération s’est brûlée les ailes, et il est du nombre. Ne peut-on penser que sa réticence à exprimer cette « réalité objective » est notamment causée par la vision de la chute d’une cause qu’il a cru juste (et la justice de cette cause est définitivement une illusion que, dans les années ’80 déjà, il n’avait plus) devant une réaction objectivement injuste ? Et donc, que cette relation entre une fasciste et une trotskiste n’est pas l’occasion de montrer une « confusion idéologique » ou, pour prendre une interprétation radicalement opposée, de montrer au contraire que cocos et facho, c’est kif-kif bourricot, mais plutôt de se situer dans un ailleurs inévitable pour tout qui s’est brûlé les doigts a vouloir toucher de trop près une vérité idéologique préemballée et, in fine, aussi fausse que tout le reste ? Et ne peut-on penser que quand le choc est aussi fort et intime qu’il l’aura été pour ceux qui, comme lui, ont en plus vu leurs camarades mourir ou « disparaître », on ne peut aborder cette combinaison entre déception (idéologique) et blessure à vif (les morts, les disparus) que par des chemins de traverse[ii] ?
Qu’on le veuille ou non, Bolaño ne joue pas à dire le mal c’est banal, le fascisme c’est caca et Pinochet est méchant, parce que tout ça, on le sait. Comme tout grand écrivain, il va au-delà du cliché. Dans « Bolaño salvaje », Paula Aguilar, universitaire spécialisée dans les liens entre politique et littérature, plus particulièrement dans le cône sud d’Amérique du sud, dit de l’esthétique du Chilien qu’elle « rejette les significations totalisatrices, qu’elle rend impossible une lecture qui mettrait au premier plan l’idéologique ». C’est dans un article consacré à « Nocturne du Chili », mais voilà qui me parait essentiel pour « La littérature nazie… » également. Si on suit Aguilar, on ne peut donc que reprocher à la plupart des critiques une lecture idéologique plutôt que littéraire. Ou, pour être plus précis, de n’avoir pas vu que l’écriture de Bolaño ne saurait sous-tendre une interprétation essentiellement politique. Se positionner « ailleurs » a bien sûr des conséquences idéologiques, mais les coordonnées nébuleuses de cette position devraient faire oublier au critique telle prétention.
Le problème Bolaño, s’il y en a un, se situe, pour le lecteur, qu’il soit professionnel ou non, dans l’accumulation de pistes, de grilles de lecture, de possibilités, de nuages de référence, dans l’omniprésence de clés qui pourront ou ne pourront pas ouvrir d’autres portes interprétatives, qui rendent, pris ensembles, tout décryptage extrêmement difficile, à un point tel que, d’une certaine façon, il est plus compliqué de comprendre ce que fait Bolaño qu’il est difficile de comprendre ce que fait Pynchon (on se dit d’ailleurs parfois que la réception US de Bolaño prouve la pertinence du choix de Pynchon de ne pas participer au cirque médiatique et de laisser, comme seule communication, ses livres). Sans rigoler. C’est ce qui explique, dans bien des lectures, et sans doute nulle part autant que dans « La littérature nazie en Amérique », que l’on se reporte toujours à une analyse qui repose à 50% sur ce que l’on croit savoir de l’auteur et à 50% sur ce que l’on pense des évènements ou des théories manipulées. Ce qui revient à enlever 80% de valeur à une œuvre qui est avant tout ouverte et en aucun cas réductible à des slogans sur l’horreur, la littérature, le mal et la banalité.
Et avec tout ça, on n’a même pas encore évoqué la façon dont Bolaño construit un véritable roman à partir de notices biographiques (voilà qui mériterait une étude approfondie), le rôle de l’avant-garde (encore une fois, dans ce livre, il y a plein d’artistes de gauche ne pouvant croire que leur confrère soit « nazi » : ils ont manifestement oublié le futurisme), la mythologie de l’écrivain obscur (comment ne pas voir le lien entre ces auteurs et les poètes maudits qu’on retrouve à travers tout Bolaño ?) ou ce qui différencie l’infâme Ramirez Hoffmann du reste de ses camarades anthologiés (ce récit, qui conclut le livre, n’est pas un coda : c’est au contraire une contrepoint total – véritable narration classique et premier vrai monstre). Voilà des thèmes qui attendront d’autres lecteurs et d’autres articles.
Une question en conclusion : comment faire un dossier sur Bolaño quand on pourrait en faire un sur « La littérature nazie… » seulement ?
[i] Notamment parce que
Bolaño a bien conscience que la gauche latino-américaine a une quantité de sang assez spectaculaire sur les mains : il évoque d'ailleurs, toujours dans le même entretien, le cas d'un poète rebelle salvadorien assassiné par ses compagnons – dont un autre poète.
[ii] L’entretien avec Lateral se conclut sur la question de l’écriture d’une « Littérature bolchévique en Amérique ». Bolaño répond qu’il ne le ferait pas de « manière directe » parce que ça lui fait « très mal ».
Ce matin, je devais vous parler de littérature nazie mais ce matin j’ai décidé de vous parler d’autre chose. J’ai un message, oui, un message. Parler de livres vous fait passer pour un binoclard sérieux, et c’est vrai. Mais, en vérité je vous le dis, il m’arrive régulièrement de m’exciter bien plus sur une organisation tactique que sur une structure narrative ; sur un tacle sec et précis que sur une métaphore filée un tant soit peu nouvelle ; sur une frappe qui heurte l’équerre que sur une histoire à deux doigts de toucher une Vérité. Bref, vous l’aurez compris, j’ai vu du football. C’est vrai. (note : prononcer cette phrase avec l’accent du vieux de Charleroi –vidéo ci-dessous.)
J’ai appris la géographie en regardant sur une carte où se trouvait chaque équipe de première division de chacun des principaux pays. J’en choisis une à soutenir et à suivre dans chaque championnat. De l’évident au moins évident. Anderlecht West Ham Ajax Celtic Cologne Porto Parme Marseille et Barcelone, n’en citons que quelques unes. Tout ça est loin, et je ne suis guère plus que jupiler barclay et bbva. Certaines allégeances ont changé : ma belle famille du Real me pousse dans les bras de l’Atletico ; ma belle famille andalouse mais du Real me pousse dans les bras du Betis. En 1992, sans belle famille et pas encore pubère (n’y voyons, je vous en prie, aucun lien), c’était Barcelone. J’aime les joueurs discrets, ceux qui se font remarquer quand ils ne sont pas là. Sans doute pour ça, mes préférés ont souvent été des défenseurs (même si la pureté des frappes de Luc Nilis – vidéo ci-dessous – m’a fait opter, un temps, pour ceux qui étaient dans la lumière. C’est vrai – voir note du premier paragraphe).
En 1992 donc, plutôt que Koeman (défenseur pas du tout discret), Stoitchkov ou Laudrup, c’était Bakero et Guardiola. Ce dernier n’avait que 21 ans, et bien sûr, vous savez tous où il en est aujourd’hui. Je ne pouvais évidemment savoir, à cette époque, que Guardiola resurgirait dans ma vie quelques années plus tard par l’intermède d’
Enrique Vila-Matas. Dans le texte
« L’art de connaitre des footballeurs » de «
Desde la ciudad nerviosa », il explique avoir toujours voulu connaître des joueurs, mais que cette activité lui paraissait extrêmement difficile pour un écrivain jusqu’au jour où surgirent les footeux intellectuels. Certains que son heure était arrivée, il fut invité à dîner avec Miguel Pardeza, alors ailier du Real Saragosse. Mais tandis que
Vila-Matas passait son temps à lui donner des conseils pour mieux dribbler, Pardeza voulait causer roman espagnol. Bref :
Vila-Matas s’adapta peu à peu aux nécessités de l’art de la conversation avec des footballeurs intellectuels et augmenta le nombre de rencontres. Succédèrent à Pardeza Ernesto Valverde et Andoni Zubizarreta. C’était, à l’époque, nous dit-il, trois as du football intellectuel. Pour former le poker, il ne lui manquait que Pep Guardiola. Et ce fut fait un soir, grâce à
David Trueba : Guardiola avait lu
Vila-Matas et voulait le rencontrer. Notre écrivain se sentait aussi privilégié que s’il avait rencontré
Borges lui-même, et, finalement expert, il ne parla pas de football : la paire discuta
Joyce toute la nuit. Vila-Matas dixit.
Tout ça pour dire que l’entraîneur couronné hier soir est un footballeur de grande, grande classe, un homme intelligent et beau (selon madame Fausto et la moitié de l’Espagne, me dit-on), il est très bien doté tactiquement et a même quelques pouvoirs magique qui ont permis à Messi de sauter plus haut que des mecs lui rendant vingt centimètres. Bref, tout, absolument tout indique que Guardiola est ce que nous avons de plus ressemblant à Dieu.
Mais moi, je me rappelle d’un petit gars (1.78 pour sa position, ce n’est pas des masses) que je vis pour la première fois vers 1999. Il jouait alors au poste d’arrière droit et avait une coupe de cheveux à la David Coverdale époque 1987 (vidéo ci-dessous). C’est vrai (voir note du premier paragraphe).
Depuis, rentré dans le jeu, défenseur central, capitaine et toujours ces putains de cheveux. Hier, pour cause de blessures et de suspensions, il a été contraint à retourner, dix ans après, sur le côté droit. On n’a pas vu son adversaire direct de tout le match. Mais lui, on l’a vu arpenter l’entièreté de son flanc, on l’a vu parfois jouer en tant que milieu offensif devant Xavi et Iniesta et on l’a aussi vut juste derrière Messi , en deuxième attaquant, pour le second but. Ubiquité, omniscience. Oubliez Guardiola, oubliez Messi. Tout ça, c’est sans doute grâce aux cheveux. Et voici le message, devant vos yeux ébahis. En vérité, je vous le dis : Dieu s’appelle Puyol.
Il y a quelques années, Javier Moreno dessina un diagramme de l'oeuvre de
Bolaño.
« Consejos de un discípulo de Morrison a une fanático de Joyce » ne s'y trouve pas. Ce n'est qu'un des éléments qui montre qu'on fait souvent peu de cas de ce livre, considéré comme une curiosité plus que comme un véritable roman du corpus bolañien. C'est aussi, avec
« Novelita lumpen », les essais de
« Entre paréntesis » et la poésie, l'un des seuls travaux du Chilien a ne pas être disponible en français. Pourtant, ce bref roman mérite qu'on s'y attarde. Je ne vais pas prétendre qu'il s'agit d'un grand livre, mais on y trouve des choses qui ne sont pas dénuées d'intérêt.

Le problème quand, comme c'est mon cas ici, on cherche surtout à dégager d'une relecture globale de l'oeuvre d'un auteur des éléments pertinents pour la rédaction d'un article est qu'il est particulièrement difficile voire même vain de tenter de dégager qui a écrit quoi. « Consejos de un discípulo de Morrison a une fanático de Joyce » est en effet un romain écrit à quatre mains, celles de Roberto Bolaño et de Antoni García Porta, probablement l'un de ses plus vieux amis catalans. Porta, dans sa préface, essaie de se souvenir comment le livre fut écrit et prétend avoir une très mauvaise mémoire. Bolaño n'est pas une source fiable: lorsqu'il parlait de « Consejos ... », sa version changeait chaque fois. Porta dégage donc trois méthodes possibles: une première où les deux auteurs auraient travaillé ensemble sur quelques ébauches, établi des prémisses et choisi une fin, puis se seraient partagés les chapitres à écrire; une seconde où ils se seraient simplement lancés dans un exercice de cadavre exquis avec l'espoir d'obtenir quelque chose de bon; enfin, une troisième où l'un des deux écrivains (ici Porta) aurait écrit une première version que l'autre (Bolaño) aurait relue, complétée, corrigée. Porta écrit que « Consejos... » est sans doute le résultat d'un mélange des trois méthodes, mais à lire le reste de son introduction, on se rend compte que, même s'il ne le dit pas clairement, l'option la plus probable est la troisième. En parcourant sa correspondance, Porta découvre qu'il a écrit une première version en 79 et que celle-ci a été relue par Bolaño en 1981. Le Chilien propose alors à son ami quelques changements. Dans une autre lettre, d'octobre 1982, Bolaño explique carrément que le roman est terminé (il dit être au chapitre XXI d'un total de XXIV, information qui semble nouvelle pour Porta) et suggère à Porta de lire ensemble le résultat afin de s'occuper des « derniers détails ». Le lecteur de la préface ne peut s'empêcher de penser que Porta insinue que le résultat final tient plus à Bolaño qu'à lui, mais tout ça n'est que spéculation de notre part. Que faire alors, d'autant plus que notre absence totale de connaissance du reste de l'oeuvre de Porta nous empêche de réellement tenter de comparer? Même lorsque certains passages nous paraissent estampillés Chili, les attribuer aux deux auteurs. Tenir compte des éléments pertinents pour notre projet mais diminuer leur importance par manque de certitude quant à leur paternité.
L'intrigue de « Consejos... » tient en peu de mots: le Catalan Ángel et la sans-papier sud-américaine Ana sont en fuite après avoir volé et tué l'ancienne patronne de la jeune femme. Ils ne s'arrêteront pas là et sous la direction d'une Ana à moitié folle, le sang coulera bien plus. Exil, illégalité, sexe, mort, folie: faut-il en dire plus? Le terrain sera plutôt familier à tout lecteur de Bolaño.
Les jours où Ana et Ángel sévissent connaissent d'autres faits sanglants, le plus souvent commis par des jeunes marginaux, comme si Barcelone était en proie à une épidémie criminelle à visée insurrectionnelle. De fait, les deux personnages du roman ayant tant d'amis à gauche ou très à gauche, et coupables d'assassiner en premier lieu leurs anciens patrons ne peuvent, pour le public, qu'agir pour des motifs politiques ou révolutionnaire. Il n'en est pourtant rien: la politique est illusion, le moteur de cette ballade n'est autre que la folie d'Ana. Ángel suit par amour, et à l'heure de justifier son action, il ne peut faire mieux que lui trouver une revendication, quelle surprise chez Bolaño, artistique ou littéraire.
-- Ecoute, Panocha, s'il m'arrive quelque chose, dit que j'ai fait tout ça pour protester contre notre situation.
-- Quelle situation?
(....)
--- La situation des jeunes artistes du monde entier, coincés entre la pauvreté et le silence. Tu peux mentionner parmi mes prédécesseurs les jeunes poètes suicidés. (...) Mais ne nomme aucun catalan, ici on ne se suicide que par amour.
La violence politique n'est pas (ou plus) prise au sérieux, comme en témoigne cet autre passage, où elle est ravalée à simple fonction de saison: à l'été la folie et l'amour, à l'automne la politique, à l'hiver le repos.
Il ne reste plus que nous, pensai-je, et ça mettrait un terme à la vague de violence estivale à Barcelone. En automne, la violence serait politique et il y aurait plus de morts. En hiver, les choses tendraient à se calmer, le froid fait que les gens restent à la maison ou au bar. Ce n'est pas bon d'aller à la prison en hiver. Au moins, les premiers jours ne doivent pas être bons.
Avant de se lancer dans cette triste épopée, Ángel tentait d'écrire. La littérature, hormis Ana, est sans doute sa seule passion, et elle est tellement prégnante qu'il s'arrangera pour épargner une victime potentielle qui s'avère poète. Le chapitre XII détaille son projet tout bonnement délirant de roman, « Cant de Dèdalus annunicant fi » où un Stephen Dédalus à l'âge de maturité abandonne, par fatigue, la littérature et se lance dans une rebellion armée qui l'enverra en exil. A son retour chez lui à Barcelone, il se fait abattre. Il semblerait bien qu'Ángel, pour n'avoir pas su écrire son livre, se console en participant au délire d'Ana qui partage certains traits avec son synopsis. L'identification est telle qu'à plusieurs reprises il s'affuble lui-même du nom de son personnage. Mais la partie lecture de ce chapitre évoque Bolaño: le parcours de lecteur de Dédalus renvoit à l'affection beat du Chilien dans sa jeunesse. La conclusion frappe aussi:
Dans une lettre à un ami, il cite aussi en tant qu'auteur de grande influence Néstor Sánchez: le perdu, le disparu dont on ne sait pas si ce fut pour des raisons politique ou de sa propre volonté.
N'est-ce pas finalement ce que beaucoup pensent de Bolaño, après sa mort? Ses exils furent-ils politiques ou personnels? Après tout, on a entendu beaucoup chose, aussi bien de sa part que via les multiples articles affabulateurs parus ces derniers mois, aux Etats-Unis principalement.
Intéressant aussi, ce passage où Ángel s'interroge sur son écriture:
Sérieusement, qu'était la littérature pour moi (...). La Forme à travers laquelle la vie devrait être si ce n'est claire, lisible, stable. Mais la forme a acquis progressivement le visage du crime. La vie quotidienne, les travails qui me fournissaient la nourriture et mes inutiles travaux parallèles, quelques femmes, les livres, les rues, tout me poussait au crime, un lieu inconnu que j'identifiais parfois avec l'aventure, ce territoire où les rôles n'existent pas ou bien sont multiples et interchangeables et où le talent n'obéit à aucun discours, ne veut rien dire, n'a aucune importance. Une bouche muette.
Mais laissons-là (pour le moment) les considérations hasardeuses sur les liens entre « Consejos... » et l'oeuvre future de Bolaño. Sans doute pas inintéressantes, elles sont trop risquées même si la relecture, par essence, prête l'esprit à vagabonder et à spéculer, peut-être aussi à voir des traces et des indices là où il n'y a coincidence que dans l'esprit du lecteur.
Trois remarques tout de même. Du plus important au plus anecdotique:
1) Qu'est-ce d'être de gauche dans l'Amérique du Sud des années '70? Mourir:
Le type est mort maintenant; je crois qu'il militait dans un parti de gauche et qu'il n'a pas voulu s'exiler.
2) Parmi les noms de poètes que Ángel voit sur les étagères d'une de ses victimes, Nuria Rosquelles. On se souviendra que Nuria était la patineuse de
« La piste de glace » et Rosquelles le fonctionnaire municipal qui l'aimait d'un amour non-réciproqué. Les deux livres datent plus ou moins de la même époque.
3) J'ai le souvenir que dans beaucoup de ses livres, les personnages de Bolaño font l'amour « la nuit entière ». Mythe de la vitalité de la jeunesse? Je ne sais pas. Toujours est-il que ce cliché des étreintes qui ne se finissent pas, on le retrouve chez d'autres auteurs sud-américains. Pourtant, dans « Consejos... » Ángel passe son temps à avoir des problèmes d'érection. On pousse donc un cri (gémissement?) de soulagement lorsque, à la page 163, il retrouve tout sa puissance dans les bras de Kati, poète vénézuellienne.
De façon inévitable, nous passâmes la nuit ensemble dans sa chambre. Elle criait comme une louve, j'ai le dos tout griffé. Au début, il ne se dressait pas mais à la fin je passai la nuit entière à l'introduire et à le sortir.
Une dernière remarque avant d'arrêter pour aujourd'hui: la meilleure partie du livre est, selon moi, l'appendice, fragments désordonnés du journal d'Ángel, entre souvenir barcelonais et exil parisien où, dans la misère, il craint à tout moment une arrestation, prétend écrire et cherche la femme. C'est aussi la partie qui fascine le plus Porta, parce que, selon lui, “le discours cesse d'être strictement policier et nous rencontrons le Bolaño qui nous émerveillera ensuite dans tant de nouvelles et de romans, le poète aussi, bien sûr”. Le volume contient aussi “Diario de bar”, seul récit survivant des deux qu'ils écrivirent à quatre mains.
Toute traduction de ma blanche main.

A peine lancé dans une relecture de
Bolaño, voilà que je retombe dans la simple lecture: avec
« Una novelita lumpen » et la plupart de sa poésie,
« La piste de glace » est un de ses rares textes que je ne connaissais pas encore. Jusqu'à cette semaine. On en parle rarement, de cet
te « Piste de glace ». Pourtant, c'est vraiment un très beau roman. Excellent, peut-être pas. Mais très beau. Et, finalement, qu'importe l'excellence pourvu qu'on ait la beauté?
En lisant ce livre dans la foulée de
ma relecture d' « Anvers » et de « Monsieur Pain », une question s'est imposée: à quel point ce roman, apparemment écrit à la même époque, a été retravaillé pour sa publication en 1993? On ne va pas prétendre qu'on ne dirait pas le même auteur, puisque l'on sait déjà qu'on retrouve dans les deux titres pas mal des thèmes, des particularités et des modes opératoires de
Bolaño, mais la différence frappe, tout particulièrement avec
« Monsieur Pain », meilleur point de comparaison --
« Anvers » étant par trop fragmentaire, plus proche d'une prétention poétique.
Tout d'abord,
Bolaño semble, cette fois-ci, savoir où il va, que ce soit en ce qui concerne le prétexte de l'histoire, le destin de ses personnages ou le type de narration qu'il choisit. L'assemblage est beaucoup moins dû au hasard. Au niveau de l'écriture également, tout paraît plus assuré, même si les voix des trois narrateurs ne se distinguent que par ce qu'ils disent ou par leur ton, plutôt que par leur style. Techniquement, si on voulait tenter d'établir un vague lien, la structure à narrateurs multiples pourraient faire penser à la deuxième partie des
« Détectives sauvages » bien qu'ici un été soit observé au lieu des pérégrinations d'un duo, ce qui change bien sûr pas mal de choses. Thématiquement, c'est sans doute un lien plus fort et plus concret qui nous unit à la même partie des mêmes détectives (comme si c'en était un brouillon ou plutôt une version préalable), puisque
Bolaño y manipule une époque et des éléments biographiques qu'il remettra en scène dans la vie de Arturo Belano de façon plus romantique. Parce qu'ici, pas de romantisme ni de célébration d'une jeunesse folle: le portrait est plutôt terre-à-terre et les trois acteurs principaux sont trop différents pour que
Bolaño s'adonne au même type de jeu automystificoglorifiant qu'il pratiquera dans
« Les détectives sauvages ». D'une manière plus large, on retrouve bien sûr ici une certaine fascination pour la mort, la violence et surtout la folie, ainsi que les figures de l'exil qui peuplent son oeuvre, que ce soit celui qui nous emmène à des milliers de kilomètres de ce qui toute une vie fut un domicile, à une grande-distance de la vocation que l'on croyait être celle de notre vie, à des lieux et des lieux de ce que l'on pensait être notre personnalité ou encore à trois bouteilles ou trois nuits sous un pont de trop, ce qui cause ainsi le basculement dans une quasi-démence.
Je suis bien sûr très heureux de voir ici les germes de ce qui suivra, mais tout ça importe finalement très peu une fois qu'on est face à l'image centrale du livre: une jeune femme superbe en train de s'entraîner sur une piste de glace installée dans un palais moderniste en ruine sur les ordres d'un fonctionnaire municipale au bord du précipice; il la regarde, l'encourage; ils sont observés en secret par une autre jeune femme, sans doute à moitié folle, munie d'un couteau effilée; un poète mexicain en séjour illégal la dévore des yeux espionnant les deux autres occupés l'une à se perdre dans son sport, l'autre dans la contemplation de celle qu'il aime. Tout est là, dans ce triangle tout sauf équilatéral. Ce n'est pas un roman policier, l'intrigue n'est pas politique, c'est un roman d'amour et d'illusions, sur l'infinie capacité de l'être humain à se berner soi-même. Et c'est magnifique.
Je terminerai rapidement cette brève note de lecture avec une considération sur ce que je rappelle être le but « officiel » (c'est-à-dire surtout l'excuse) de ce processus de relecture: le projet d'écriture d'un papier sur la gauche chez Bolaño. Comme je le disais dans ma première note « relecture », je sais que les passages pertinents seront difficiles à trouver. J'espère en fait trouver une espèce de portrait en creux. Dans « La piste de glace », pas grand chose sauf à prendre en compte l'affiliation politique de Enric Rosquelles, le fonctionnaire municipal qui détourne des ressources publiques pour construire la patinoire. Il est socialiste, ou plutôt encarté au parti socialiste ouvrier espagnol. Bien qu'il est pratiquement certain qu'une bonne partie du monde littéraire aurait fait de cet homme le membre d'un parti de droite (j'entendais d'ailleurs encore dire ce matin à la TVE que la gauche était plus rapide à se distancer de la corruption, ce qui fera rire tout lecteur belge), on ne peut pas prétendre qu'il s'agit là d'un exemple de l'opinion de l'auteur sur la gauche, corrompue. Bien que beaucoup de trotskistes se sont reconvertis en militants sociaux-démocrates, Bolaño ne semble être de ceux-là: il pencherait plutôt du côté d'une désillusion envers le politique, et le choix du parti concerné n'indique rien, n'a aucune implication sur le roman. On dira tout au plus qu'il fait montre d'un certain mépris envers les pratiques inévitables dans toutes particraties – de quelque bord que ce soit. On ira donc voir ailleurs, d'autant plus que le but n'est pas de savoir si Bolaño était plutôt de gauche ou plutôt de droite (comme si on ne le savait pas) mais bien d'examiner comment il représente (quelle) gauche et les impacts que cette représentation aurait sur le sens (?) de son oeuvre.
J'ai beaucoup de temps libre pour le moment, ce qui me permet de terminer ou de continuer à travailler sur d'anciens projets (l'article sur le livre de
Daniel Sada publié récemment sur le Fric-Frac Club avait été abandonné pendant deux mois, j'ai aussi relu pas mal de
Mishima et il serait temps que je concrétise vraiment mon texte à ce sujet), d'en lancer de nouveaux mais aussi, bien sûr, de lire encore plus que de coutume. Etrangement, pourtant, ça ne se traduit pas nécessairement par une plus grande activité sur ce blog. Comme si, sachant ne pas être pressé, je préférais m'occuper de choses de plus grande ampleur, qui demandent, justement, une gestation plus longue. On verra ce qu'il en ressortira. Toujours est-il que je me suis replongé, il y a quelques jours, dans une relecture de l'oeuvre de
Roberto Bolaño. Il n'est pas bien original de dire qu'en matière de littérature, ce qui importe bien souvent, ce qui apporte richesse à notre perception d'un roman, c'est la seconde lecture. Dans le cas de
Bolaño, découvrir l'ensemble (ou presque) de son travail sur deux ans est évidemment un grand choc qui se ressent dans une sorte de bonheur stupéfait ne permettant pas toujours critique ou analyse véritable. Sur les premiers titres, quand bien même ce qu'on en dit est juste, ce qu'on y voit est pertinent, on tatonne à la recherche de quelque chose que seules nos lectures suivantes de l'auteur pourront nous donner. Ainsi, sans même se soucier de chronologie, lire
« Les détectives sauvages » avant tout et puis passer à
« Monsieur Pain » ne laissera pas les mêmes sensations que de le faire dans le sens inverse. Une relecture des
« Détectives sauvages » alors que le reste a été lu au moins une fois sera donc non seulement différente (tout lecture étant de tout façon différente) mais surtout changera notre perspective sur l'oeuvre générale de l'auteur. Et c'est ça qui m'intéresse aujourd'hui.
On parle toujours de
Bolaño et du fascisme, ce qui est normal et légitime. Ce qui m'intrigue depuis quelques temps et que je n'ai vu examiné nulle part (envoyez-moi des références s'il y en a), c'est la question de la représentation de la gauche. Le thème est moins courant, les passages pertinents sans doute plus difficiles à trouver mais, de mémoire, je me souviens du trotskiste de
« La littérature nazie en Amérique », de plusieurs scènes dans
« Nocturno de Chile » et d'une altercation avec un chauffeur de taxi dans
« 2666 » qui dépeignent un sinistre portrait. Pour rechercher d'autres traces éventuelles autant que pour relire l'esprit clair (c'est-à-dire débarrassé de l'ébahissement initial), je me replonge donc dans tous les livres de
Bolaño et ce de façon chronologique, histoire de voir s'il y aurait, dans ce domaine-là, une évolution. Bien que je sois à la recherche d'éléments précis, je ne pense pas me fermer à tout ce qu'il se passe d'autre, ce qui devrait permettre de parler en ces pages de ce qui n'apparaîtra pas dans l'article que j'espère tirer de ma relecture.
J'ai commencé par
« Anvers » qui semble être le plus vieux texte disponible (1980). J'en avais gardé de très bons souvenirs et me suis rendu compte que c'était sans doute dû à une sorte d'ensorcellement. Il y a dans ces 126 pages une qui est absolument magistrale: la dernière. J'en avais déjà
utilisé un extrait en citation il y a un bout de temps. Le reste n'est malheureusement pas à la hauteur.
« Anvers » est une collection de fragments (débuts, milieux ou fins de..) plus que le thriller sans solution annoncé en quatrième de couverture. Ce ne serait pas un problème si les fragments en question avaient assez de puissance pour que l'on puisse passer outre (
les intranquilles fragments de
Pessoa reçoivent peu de plaintes) mais malheureusement
« Anvers » penche un peu trop du côté du fragment dénué de sens: abondent le phrases qui ne veulent absolument rien dire et qui même d'un point de vue sonore, rythmique ou poétique sont mauvaises. En refermant
« Anvers » pour la seconde fois, on est soulagé de ne pas avoir commencé par celui-ci à l'époque (et dire que ça avait été, pendant un temps, mon intention). Bien sûr, tout n'est pas à jeter, mais l'intérêt est presque... anthropologique. On y voit déjà les traces de thèmes, d'éléments voire même de tics d'écriture qui feront d'un exilié chilien de plus l'un des grands écrivains de notre temps. Dans ce texte,
Bolaño se cherche et c'est le lecteur qui le cherche qui trouvera ici de quoi retenir son attention.
J'ai ensuite lu « Monsieur Pain », roman dont j'avais gardé un moins bon souvenir que pour « Anvers » bien que je ressente, toujours aujourd'hui, une certaine affection pour pas mal de ses éléments. « Monsieur Pain » est en fait, à l'autopsie, clairement meilleur que son prédécesseur bien que de manière évidente une pièce vraiment mineure de l'oeuvre bolanienne. Il s'agirait de la première tentative réussie de terminer un roman. Bref et très peu « centré », mais roman quand même. J'aime beaucoup le personnage de monsieur Pain, « héros » et narrateur de ce récit, qui ne fait rien ou presque (si ce n'est une séance auprès du patient Vallejo – autour duquel, pour ceux qui n'ont pas lu, tournerait un étrange complot fasciste visant à s'assurer qu'il meure pour des raisons non déterminées --, Pain l'occultiste de l'acupuncture passe son temps à préférer ne pas ou quelque chose du style). L'histoire racontée par Pain a des accents policiers et il n'y comprend visiblement rien, Bolaño non plus et le lecteur encore moins. Mais ce n'est pas grave, trouvé-je encore une fois: on s'amuse quand même et on apprécie déjà les biographies inventées de fin de volume, qui annoncent peut-être « La littérature nazie... », le duo de flics ou d'espions qu'on retrouvera dans « Nocturno de Chile », les détours absurdes et le pesant sentiment de fatalité et de découragement. Ceci dit, on comprend – et, dans une certaine mesure, partage – l'agacement de certains lecteurs à cette succession de scènes insensées qui semblent n'avoir d'autre fonction que de s'assurer que livre atteigne le nombre de signes réglementaire pour être accepté au concours que Bolaño finira par gagner. Et on se dit finalement que les dites scènes sont des fragments bien plus satisfaisants qu'une bonne partie de ceux d'« Anvers ».
Avant de vous laisser pour aujourd'hui, une petite note sur la chronologie. Les amateurs de
Bolaño sauront qu'elle n'est pas facile à établir, puisque pas mal de textes ont été publiés bien après leur écriture.
« Anvers », par exemple a été écrit en 1980 (et peut-être révisé ensuite) pour ne paraître qu'en 2002.
« Monsieur Pain », publié en 1999, date, selon la note préliminaire, de 1981 ou 1982. Dans sa note en ouverture de
« La piste de glace », Robert Amutio, le traducteur de
Bolaño, explique que le roman a été écrit « au début des années 1980 », tout comme
« Consejo de un discipulo de Morrison a un fanatico de Joyce », roman à quatre mains écrits avec
Antoni Garcia Porta qui, quant à lui, déclare dans sa préface que le projet fut lancé en 1979, repris avec
Bolaño en 1981 et terminé en 1983. Et ce sont là le seules informations disponibles: à première vue, je n'ai rien pu trouver dans les autres textes de l'auteur ni dans
le volume critique qui lui a été consacré chez Candaya. Doit-on donc considérer qu'à l'exception des titres cités, le reste a paru plus ou moins dans l'ordre chronologique (ce n'est probablement pas le cas des nouvelles et des poésies, mais ne nous compliquons pas la tâche...)? Dans ce cas, que fait
Bolaño entre 1983 et 1996 (date de parution de
« La littérature nazie en Amérique »)? Ecrire des poésies et des nouvelles, participer à des concours, mais encore? Sans réponse fiable, on est obligé de faire avec ce qu'on a. Ce n'est bien sûr pas grave, mais la question m'intéresse. Et si un lecteur fidèle ou de passage a plus d'informations sur ces points-là, je serais très heureux d'en prendre connaissance...
Il y a quelques jours, j’évoquais
« Liberation » de
Brian Francis Slattery, qui avait un certain parfum contre-culturel made in 60’s. J’y voyais une contradiction entre la liberté chantée par les actions des personnages et la sécurité (au moins sociale) souhaitée par le discours politique qui sous-tendait de nombreuses parties du récit. Il fut un temps où un écrivain comme
Slattery aurait sans doute beaucoup moins hésité à revendiquer une liberté totale, déconnectée aussi bien du capital que de l’Etat, et se déployant dans un sorte de brouillard (pourpre, si vous voulez) hédoniste intemporel. Beaucoup de gens arguent que cette utopie a pris fin entre le 25 juillet et le 6 décembre 1969 dans un bain de sang. C’est cette époque que
Zachary Lazar a tenté de revisiter dans
« Sway », son deuxième roman, publié l’an passé. La presse, unanime, louangea.
« Sway » mélange trois narrations : les débuts de Rolling Stones jusqu’à la mort de Brian Jones, la vie de Kenneth Anger et les évènements liés à Charles Manson. Tout ça sent le souffre de façon un peu cheap, il faut bien le dire, et d’ailleurs, Lattès qui a publié, je le découvre aujourd’hui, la traduction en janvier dernier joue sur cette corde en nous promettant un choc Manson – Rolling Stones qui, évidemment, n’arrive jamais. Bien sûr, le lecteur français est déçu s’il y va pour ça (voyez
cette note, où, en plus, cette grande fan de « Mick » s’excuse de la musique de la vidéo qu’elle met en lien alors qu’elle est précisément le fait de Jagger. Soit…). Heureusement,
Lazar n’écrit pas dans cette optique sensationnaliste. Que fait-il donc ? Il observe la fin d’une illusion.
Le 25 juillet, Bobby Beausoleil et Charles Manson assassinent Gary Hinman. Le 08 août, Manson ordonne à quatre membres de sa « famille » aux racines hippies de massacrer tous les occupants de la maison Tate – Polanski. Le lendemain, il se rend lui-même, accompagné de six disciples, chez Leno et Rosemary La Bianca qu’il fait tuer. Le 06 décembre, les Rolling Stones donnent un concert gratuit à Altamont. Un homme s’approche de la scène et, jaloux de Jagger parce qu’il plait à sa copine, sort un flingue. Il est poignardé à mort par les Hell’s Angels qui assurent la sécurité de l’évènement. Il devait s’agir d’un second Woodstock. Dans sa recréation fictionnalisée de ces évènements,
Zachary Lazar argue que, plutôt que le coup d’arrêt souvent dépeint, il s’agit finalement là de la culmination ou de l’accomplissement des 60’s. La conclusion logique. Voilà qui change de la vulgate flower power, mais qui n’est pas vraiment neuf : lire
« Slouching towards Betlehem » ou
« The white album » de
Joan Didion (qui a d’ailleurs écrit un article sur Linda Kasabian, la disciple qui dénonça Manson), c’est déjà s’engager sur ce chemin. Le travail de John Gray (pas celui qui réalisa un film sur Manson, mais bien le philosophe politique) qui montre que toute utopie est condamnée à aboutir à un bain de sang justifierait aussi le point de vue de
Lazar.
Mais « Sway » est un roman et si on peut déjà être content que ce qu’il dit des sixties diffère de la version habituelle, on ne peut pas lui reprocher que ça ait déjà été dit. D’un point de vue personnel, ce qui m’a plu dans ce livre, c’est qu’il se concentre sur les personnages secondaires. Bobby Beausoleil. Membre de la première incarnation du groupe qui allait devenir Love, Beausoleil a passé les quarante dernières années en prison pour le meurtre de Gary Hinman. Derrière les barreaux, il composa la musique du film Lucifer Rising, de Kenneth Anger dans lequel, bien avant son incarcération, il devait jouer. Anger, le cinéaste de l’avant-garde camp par excellence, tournicota autour des Stones vers 1968 et 1969 aussi bien pour Invocation of my demon brother (apparition de Jagger et de Richards, musique de Jagger) que Lucifer Rising (avec Marianne Faithfull dans le rôle de Lilith). Ils partageaient alors tous une fascination pour l’occulte et la figure de Satan. Enfin, « Sway », à mon sens au moins, parle plus d’Anita Pallenberg que de Brian Jones. Beausoleil plutôt que Manson, Anger plutôt que Godard, Anita plutôt que Jagger. Le choix se justifie parce que finalement lorsque sa fiction se fait histoire alternative, on évolue avec une plus grande liberté en évoquant l’ombre plutôt que la lumière. Au lieu de causer icônes éternelles, aller voir les figures plus discrètes (bien que Pallenberg…) permet sans doute aussi de toucher ce qu’il y avait de commun à l’époque, que l’on soit grande star ou enfant perdu du summer of love. Au-delà de ça, je dois bien constater que mon excitation à découvrir Beausoleil dans les premières pages de « Sway » n’a aucune origine littéraire : c’est un réflex de fan. Je suis arrivé à sa musique parce que je me suis intéressé à Kenneth Anger à l’époque où j’ai découvert Coil. Et le fait est qu’au cours de ma lecture, je ne me suis pas détaché un seul moment de cette attitude de fan lecteur, parce qu’il n’y avait pas grand-chose pour m’en détacher, ni dans l’écriture, ni dans la structure, ni même dans l’histoire. Si je m’étais arrêté à mi-chemin pour me demander pourquoi je lisais, j’aurais dû dire « parce qu’il y a Anger et Beausoleil ».
« Sway » n’est pas une célébration des années soixante, et c’est très bien ainsi. Cela mis à part, il n’y a malheureusement aucune raison de célébrer le roman de Zachary Lazar. On n’y apprend pas grand-chose sur l’époque décrite, rien sur la littérature, rien sur le roman. Quelques jolies images et tournures, c’est tout. Si ce n’est pas un livre à oublier, c’est juste un livre oubliable.
Zachary Lazar, Sway, Vintage, £7.99

Il y a quelques années, un collectif étrange hantait la Norvège et les oreilles de (malheureusement) trop peu de monde. Bogus Blimp, en cessation d'activité depuis 2004, nous a laissé trois albums sur cinq ans qui développent un son et une esthétique bien à eux, s'inspirant de la tradition du cabaret et du film muet, des Residents et de Neubauten qu'ils ont su combiner avec leur propre univers plutôt étrange. La musique est marquante, les voix impressionnent et les vidéos (réalisées par le chanteur) fascinent. Même si c'est 5 ou 10 ans après, il n'est pas trop tard pour découvrir les rois du cabaret-core.

Je crois que l'affiche est assez claire. J'espère voir mes quelques lecteurs liégeois au rendez-vous ce vendredi à 18h00 pour la rencontre avec Claro à l'excellente librairie Livre aux trésors, rue Sébastien Laruelle.
Nous sommes assez nombreux à avoir découvert il y a deux ans
« Spaceman Blues » de
Brian Francis Slattery, mélange assez rafraichissant de fiction pulp et d’aventures pynchoniennes. Certains ont beaucoup, beaucoup aimé, d’autres ont trouvé ça amusant, sans plus, mais personne ne s’est emmerdé. J’avoue tomber dans la seconde catégorie, ce qui explique qu’à l’heure de découvrir
« Liberation », son deuxième roman, je pensais plutôt qu’il me permettrait de faire un break entre deux livres plus « lourds ». J’avais à la fois tort et raison : bien qu’il soit dans la droite ligne de son prédécesseur, ce texte-ci me semble receler des aspects bien plus profonds.
Le titre complet est tout un programme : « Liberation, being the adventures of the Slick Six after the collapse of the United States of America ». Six roublards (les slick six) ont une longue histoire de crime: détournement d’argent, trafics en tous genre, meurtres malheureusement. Depuis des années séparés (conflits internes aussi bien qu’emprisonnements), la chute des Etats-Unis va les réunir pour une dernière mission, pensée par Marco, le plus dur et le plus fort de la bande. Parqué, après procès, sur un bateau pénitentier, il ne revient au pays après de longues pérégrinations que lorsqu’il devient évident que l’Etat qui l’avait enfermé n’existe plus : balayé par une crise économique phénoménale, l’ancienne grande puissance mondiale s’est écroulée lorsque le poids de la dette et les réclamations des créanciers se sont avérés trop fort et ont rendu le dollar absolument sans valeur. Conséquences ? Chaos et violence. Des poches autonomes se créent ici et là, mais, partout ailleurs, la loi du plus fort. A New York, le pouvoir est entre les mains du Aardvark, mafieux qui tirait déjà pas mal de ficelles au temps d’avant et qui se retrouve aujourd’hui avec encore plus de richesses et de force. Partout dans le pays, l’esclavage est de retour, qu’il soit volontaire (les affamés se vendent eux-mêmes) ou plus traditionnels (ancienne mode, où le transaméricain remplace le transatlantique). Marco sait que s’il a passé des années en prison, ce n’est pas à la justice qu’il le doit, mais bien au Aardvark. Et c’est lui qu’il veut abattre, afin de retrouver sa fierté et de libérer le pays, tout en réunissant la seule famille qu’il se connait : les slick six.
« Liberation » est un mélange curieux. Comme «
Spaceman blues », c’est une fiction aux aspects pulps (bien plus que n’importe quel
Pynchon) et aux prétentions littéraires qui se nourrit à de multiples sources. Les Slick six renvoient, comme les fameux Chums de
« Against the day » à la littérature d’aventure pour garçons, à une différence près : il s’agit ici d’une version éminemment contemporaine, nourrie de la culture manga et super-héros. Il y a bien sûr un clair aspect si ce n’est science-fiction, au moins anticipation, ainsi qu’une révision du western et des éléments de l’épopée psychédélique, sortis des voyages de
Ken Kesey et de ses Merry Pranksters. Cette dernière référence n’est bien entendu pas un hasard : un vent contre-culturel un tantinet désuet (bien que mis à jour) souffle à travers le livre.
Comme de bien entendu, un tel mélange garantit un résultat divertissant et chaotique. Mais il y a bien plus : les intuitions et intentions politiques de
Slattery se font plus précises ici que dans
« Spaceman blues ». On ne dira pas que le discours y est entièrement convaincant. En première analyse vraiment à gauche du spectre,
« Liberation » est en fait une sage réflexion sociale-démocrate, éloge du juste-milieu. Ce n’est pas a priori un mal – vous ne m’entendrez pas dire qu’un roman ne peut pas être politiquement au centre ou à gauche ou à droite, ce ne sera jamais le critère – mais disons que le contraste est grand avec la célébration du chaos, de la créativité et de la liberté que l’on trouve de façon assez fréquente dans le texte. L’idéal est trop propre quand on voit le type de personnages mis en avant. Et par rapport à la radicalité de ces êtres de papier, on s’étonne des réflexions plutôt banales sur l’impossibilité qu’une société aurait à fonctionner sans Etat, que celui-ci sera de toute façon remplacé, dans ses aspects les plus négatifs, par les mafias et qu’enlever la loi tout en gardant le capitalisme ne peut mener qu’à l’esclavagisme. Tout ça est assez curieux de la part d’un auteur au background académique tel que le sien (droit international, développement économique, affaires publiques) et qui doit connaître les nombreuses objections émises par les anarchistes comme par les libéraux radicaux contre ces scénarios. (Et, sans vouloir être trop affirmatif, on a un peu l’impression que la vision cauchemardesque développée par
Slattery est une sorte de réponse convenue aux libertariens tels
Nozick – pour qui la démocratie est déjà un esclavage -- ou Block.)
Mais pardonnez-moi pour cette digression qui ne devrait finalement pas avoir d’impact à la lecture du roman pour ceux qui sauteront le pas. Vous vous en fouterez et vous aurez raison. Et surtout, l’important n’est pas cette espèce de dialectique entre contenu politique et structure du roman mais bien la façon qu’à Slattery de réécrire l’histoire des Etats-Unis à travers « Liberation ». Parce que c’est bien ça qui, à mon sens, donne au roman une dimension que « Spaceman blues » n’a pas, dans mon souvenir au moins. Le retour à l’esclavage est un bon en arrière de presque 150 ans, l’ouest encore « sauvage » et hanté par des bandes de « pillards » nous ramène quant à lui encore plus loin, avant même la théorie de la destinée manifeste. Ces deux éléments omniprésents dans le roman légitiment sans doute à eux seuls la décision de Slattery d’en faire un portrait déformé, un miroir déformant de l’histoire des Etats-Unis. Les évènements du passé sont rejoués, quand ce ne sont pas simplement les fantômes des victimes d’antan qui ressurgissent dans un étrange retour. Parmi de nombreux parallèles qu’il conviendrait d’étudier plus en profondeur, Manhattan est revendu, Jamestown redevient le point de départ de l’embryon d’une nouvelle aventure. Et c’est ce type de procédés et d’évènements, disséminés en toile de fond des dernières aventures jubilatoires des Slick Six qui fait passer « Liberation » du mindtrip divertissant au sick, slick & deep mindfuck.
Brian Francis Slattery, Liberation, Tor, $14.95
Au début du mois, j'avais remis en avant deux textes publiés il y a quelques temps parce que les traductions françaises de ses livres lus en VO venaient de paraître. Je n'avais pas voulu faire pareil avec
"L'ombre en fuite" (
"Plowing the dark") de
Richard Powers: la note publiée en septembre denier ne lui était pas exclusivement consacrée. J'ai changé d'avis lorsqu'on a attiré mon attention, ces derniers jours, sur quelques posts de divers blogs qui, selon moi, ne rendent pas justice au livre. Powers est un des grands américains, un auteur difficile et
"L'ombre en fuite" est probablement l'un de ses textes les plus durs. Le succès français de
"La chambre aux échos" et de
"Le temps où nous chantions" est mérité, réjouissant. J'ai tout de même l'impression qu'il a causé une erreur de perception qu'on est en train de payer aujourd'hui: l'image de
Powers en France ne correspond pas à la réalité de son oeuvre. C'est sans doute pour ça que l'attachée de presse du
Cherche-midi a ciblé pour sa campagne des blogs qui ne me semblent pas les plus appropriés pour promouvoir un tel roman.
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Rares sont les livres qui parviennent à évoquer au lecteur un ensemble d’autres livres qui formeraient une sélection plus qu’honorable. C’est le cas de
« Plowing the dark », septième roman de
Richard Powers, lecture difficile qui m’aura fait passer par toutes les couleurs possibles et imaginables, écrivant furieusement de petites notes, entrevoyant la nécessité de relire d’autres romans rencontrés à toutes époques afin, pour certains, de comprendre ce qui se passait, pour d’autres, de comparer le traitement de thèmes similaires. Art, faux et argent comme dans
« The recognitions ». Violence, terrorisme et otages au Liban comme dans
« Mao II ». Dickens et la littérature pour rester sain d’esprit et se sauver lors de moments difficiles comme dans
« Mr. Pip ». L’impression de se retrouver enfermé dans une réalité parallèle sans porte de sortie comme dans
« Zeroville ». Les liens vont du superficiel au profond, de l’anecdotique au troublant mais enrichissent et complexifient toujours l’expérience vécue au fil des pages :
« Plowing the dark » ouvre un tas de portes dans l’esprit du lecteur. Celle qui pour moi aura été ouverte la plus grande mène aux évènements de Tienanmen. Juste avant de lire ce roman, j’avais fini
« Beijing Coma », le
Ma Jian paru le mois dernier. Et si l’un se sert des répressions en toile de fond comme illustration d’un des thèses alors que pour l’autre il s’agit du centre même de la narration, il n’en reste pas moins quelques liens que j’espère intéressants.
Dans
« Beijing Coma »,
Ma Jian écrit du point de vue de Dai Wei, un jeune homme plongé dans le coma : il a reçu une balle dans la tête lorsque l’armée chinoise a dégagé la place Tienanmen après un mois d’occupation et de protestation au départ estudiantines. Alors que sa mère s’occupe de lui à la maison – puisqu’il était proche des leaders étudiants dont il organisait le service d’ordre, les hôpitaux ont reçu de la police l’ordre de ne plus lui octroyer de soins – il repasse dans sa tête sa vie entière jusqu’à l’instant fatidique. Fils de « droitiste » rééduqué durant la révolution culturelle et réhabilité du bout des lèvres par Deng, il grandit auprès de sa mère qui insiste pour qu’il ne se mêle pas à la politique autrement qu’en louangeant l’action du parti. Le retour au foyer de son père, homme brisé et fini, ne fait que le convaincre du pathétique de l’action politique. Il ne se rend alors pas compte que le crime de son père n’était autre que celui d’être, tout simplement : il n’avait jamais pris part à quelque manœuvre remettant en cause la direction de la république populaire. C’est justement lorsque, à l’adolescence, Dai Wei se trouve au prise avec le système étatique chinois qu’il commence à prendre conscience que l’on peut être puni pour le simple fait de vouloir exister en tant qu’être humain. A la suit d’un incident particulièrement humiliant, qui finit par le mettre à la merci d’une brute dans un commissariat de police, commence son propre périple sur les traces de son père – tout d’abord réelles lorsqu’il visite la région où il a été détenu, apprenant au passage l’incroyable cruauté de l’époque Mao ; plus métaphoriques ensuite lorsque ses découvertes changent sa façon de voir son avenir et le mettent vis-à-vis de sa mère dans la position paternelle de celui qui ruine sa vie.
« Plowing the dark » est un livre divisé entre deux narrations de prime abord distinctes : le travail sur la réalité virtuelle d’une équipe d’artistes et d’informaticiens convaincus d’ouvrir une nouvelle voie pour le monde et le récit des années en tant qu’otage d’un irano-américain au Liban entre 1988 et 1990. Quel rapport avec la Chine – et avec
« Beijing Coma »? Dans une scène capitale du livre de
Powers, les petits sorciers de la RV se retrouvent devant des écrans de télévision à regarder les premiers jours des protestations étudiantes chinoises. Enthousiasmés par ce qu’ils voient et sous le poids de leur conviction de l’importance de la mission qu’ils accomplissent devant leurs ordinateurs, ils en viennent à se demander si ce n’est pas leur travail sur la réalité virtuelle qui aurait un effet sur le monde extérieur et aurait ainsi déclenché le mouvement estudiantin, tel un papillon qui bat des ailes ici déclenche un ouragan là-bas. De fait, il y a chez eux la conviction que leur travail permettra de changer le monde réel. Le point commun le plus évident entre les deux romans est d’abord de présenter deux groupes – étudiants, chercheurs – luttant pour un changement de fond. Dans les deux cas, on nous raconte l’espoir, la volonté et d’illusion. Mais tout ça n’est que ressemblance superficielle : si les personnages de
« Plowing the dark » pensent voir dans leur travail ainsi que dans la chute du mur de Berlin et les protestations chinoises la promesse de l’inéluctable fin de l’histoire, les étudiant chinois ne pensent pas en ces termes : s’ils font partie de l’Histoire, l’écrivant même peut-être, il n’y a aucun doute chez eux qu’il ne s’agit que d’un chapitre de celle-ci. Des deux côtés, les désirs étaient utopiques et la fin du rêve provoqua le dur, très dur retour à la réalité. Mais chez
Ma Jian ce retour prend la forme de la mort, de la torture, des disparitions et de la nécessaire adaptation des jeunes à un pays qui a clairement fait comprendre que le changement ne serait jamais que celui décidé par les dirigeants, tandis que chez
Powers la fin de l’utopie n’est que la fin d’un projet : protégés au point de se permettre de croire que l’histoire était sur le point de se terminer, les personnages connaissent un atterrissage nettement moins rude que ceux de
Ma Jian, car ne consistant qu’à se réveiller à la réalité extérieur. On notera l’habileté de
Powers : c’est le début de protestations de Tienanmen qui fera croire aux chercheurs qu’ils ont un pouvoir ; c’est la répression qui les entraînera vers la réalisation que leur travail n’a aucune application concrète.
Finalement,
Powers parle d’un monde où l’on peut se permettre le luxe de l’abstraction et où les dépenses a priori inutiles prévalent (la richesse est telle que la possibilité de perte n’est pas un réel problème) alors que
Ma Jian, lui, évoque une réalité concrète, dure et d’autant plus désespérante qu’on s’est permis de rêver. Cette différence est, je pense, reflétée formellement dans les deux romans.
« Beijing Coma » est écrit simplement, directement, en restant très terre à terre. Le message s’adresse clairement au plus grand nombre, il s’agit de raconter ce qu’il est impossible de raconter (les évènements de juin 1989 sont tabou en Chine). En fait, le livre est plutôt mal écrit et son efficacité repose entièrement sur le poids émotionnel de ce qui y est raconté. Par contre,
Richard Powers est un écrivain qui brille par sa maîtrise de la langue, la force et la pertinence de ses métaphores. Ses livres sont des expériences qui se jouent dans l’abstraction, le sens est à découvrir, à reconstruire.
Powers peut se le permettre. Le passé de
Ma Jian et l’histoire qu’il veut raconter ne lui permet pas : même s’il s’avérait capable de s’élever à la hauteur de
Powers, on peut penser qu’il ne le ferait pas parce que ceux à qui il veut rendre justice sont toujours dans un combat concret – une forme plus sophistiquée ne fonctionnerait sans doute pas.
Avant de conclure, il faut quand même préciser que les deux romans ne se limitent pas à ce que j’ai essayé de développer ici.
« Plowing the dark » approche aussi les thèmes que j’ai mentionnés au tout début et il y aurait en plus beaucoup à dire de l’articulation entre le récit de la réalité virtuelle et celui de l’otage au Liban. C’est là qu’on trouve les pages les plus émouvantes dans un livre certes pas aussi froid et cérébral qu’on veut bien le dire mais où l’émotion ne vient qu’après la digestion de la réflexion philosophique et scientifique de l’auteur. En ce qui concerne
« Beijing Coma », le récit ne s’arrête pas au quatre juin 1989. Les souvenirs de Dai Wei sont interrompus par l’intrusion régulière dans ses pensées de bribes du monde extérieur. Il en tire un portrait de la Chine d’après, celle qu’il ne connaît pas de première main – un peu comme
Ma Jian, exilé depuis 1987 – mais qu’on pourrait résumer en un « plus les choses changent, moins elles changent » : la relative ouverture économique fait vivre un certain nombre de personnes mieux qu’avant mais n’a pas permis de changer réellement un Etat brutal et meurtrier. A ce titre, les derniers chapitres sont lumineux.
« Plowing the dark » est un livre brillant écrit par un des grands écrivains américains actuels. Sa lecture est une expérience exceptionnelle qui, pourtant, ne satisfait pas autant que celle de
« The echo maker ». Peut-être parce qu’il décrit ici un monde fukuyamesque, inconnu de nous, vieux de près de vingt ans et déjà absurde alors que son dernier roman – peut-être le meilleur livre post 09/11 à ce jour – nous est plus proche – humainement parlant, mais surtout dans l’expérience décrite.
« Beijing Coma » touche finalement plus, remporte l’adhésion alors que c’est un livre littérairement inférieur. Les évènements et les états d’esprit décrits sont tout aussi éloignés temporellement mais nous semblent bien plus réel : la réalité virtuelle est morte, pas la République populaire de Chine.
Richard Powers,
Plowing the dark, FSG, $15.00
vf: L'ombre en fuite, Cherche-midi coll. Lot49, 22€
Ma Jian, Beijing Coma, Flammarion, 23€
(15 nov 1930 - 19 apr 2009)
C'est avec une certaine surprise que j'ai lu il y a quelques jours
la note de Christope Greuet consacrée à « Golden Gate » de Vikram Seth: selon le journaliste du Midi libre, il s'agirait en effet d'un « portrait au vitriol de l’Amérique des eighties, où le dollar est roi et les yuppies des maîtres du monde en perdition affective ». Je sais que
Claro, pour sa traduction, est passé des tétramètres iambiques originaux à l'alexandrin, mais pour que le livre de
Seth corresponde à la formulation de Greuet il faudrait en plus qu'il ait été complètement réécrit dans son intrigue même.
« Golden gate » se déroule à San Francisco au début des années '80. On y suit les histoires d'amour d'une poignée de jeunes professionnels d'une vingtaine d'années. Le cadre politique et social est bien évidemment en large partie déterminant dans leurs relations, que ce soit celle entre le catholique homosexuel et l'homme marié abandonné par sa femme, coincés qu'ils sont entre le désir de vivre leur amour et l'opposition de la foi ainsi que, sans doute, de la famille ou celle entre un homme un peu trop susceptible au positionnement non-politique (ce qui, en ce temps là voulait dire plutôt à droite) et une avocate de plus en plus portée vers de luttes politiques dites progressistes, divisés qu'ils sont par la perception de plus en plus éloignée qu'ils ont de ce qui devrait faire la bonne vie. Et Christophe Greuet a bien raison: il s'agit d'un portrait et il s'agit de gens en perdition affective. Mais est-il au vitriol? Le dollar y est-il roi et les yuppies décrits comme les maîtres du monde? J'aimerais en voir les preuves dans le récit, et je pense qu'on ne saurait les apporter.
Seth, d'une certaine façon, rit de ses personnages. Certes. Quoi qu'il en soit, impossible de ne pas se rendre compte que ce rire est celui, tendre, que l'on a parfois en pensant à nos amis ou à nos familles. Il n'y a guère de vitriol ici, et l'Amérique de Reagan n'est qu'une toile de fond, un contexte qui permet d'épaissir les psychologies et pas le motif central de
« Golden gate ».
Seth décrit ici son propre milieu, ce qu'il a connu, les lieux où il allait prendre un verre, manger un bout. Il y a sans doute à travers ces pages les ombres nombreuses de ses propres connaissances et le regard qu'il jette sur ce qui est son monde à lui, étudiant en économie à Stanford, n'a pas la méchanceté d'une attaque mordante: il a au contraire la bienveillance de celui qui connait intimement les travers décrits. Je me demande vraiment comment on peut soutenir le contraire. Peut-être est-ce dû à un préjugé de lecteur basé sur des connaissances partielles d'une époque souvent décriée? Je ne veux bien sûr pas prétendre que c'est le cas de Christophe Greuet, cependant l'utilisation qu'il fait du terme yuppie semble aller dans ce sens.
Seth utilise le mot assez tôt dans le livre, mais sans connotation péjorative. Et pour cause: lorsqu'il écrit son livre, l'aspect franchement désagréable qu'on lui attache n'était pas encore de mise, puisqu'il n'est venu qu'après la crise boursière de 1987. A l'époque, les yuppies ne sont pas les requins de la finance dépeints dans le film
« Wall street » ou dans les romans
« Le bûcher des vanités » et
« American psycho ». Non, les yuppies sont juste des gens à l'éducation universitaire, originaires des classes moyennes et qui peuvent espérer s'élever socialement. Ils gagnent bien leurs vies, ont des dépenses souvent frivoles et sont plutôt frileux fiscalement tout en étant culturellement et socialement progressistes. On est loin des délires cokés d'un Patrick Bateman qui, pour le coup, est bien le personnage principal d'un portrait au vitriol de l’Amérique des eighties, où le dollar est roi et les yuppies des maîtres du monde en perdition affective. Mais
« Golden gate »? Oh non, vraiment non. Comment le prétendre?
Quoi qu'il en soit, vingt-trois ans après, une bonne partie des thèmes sociaux et politiques ont perdu de leur actualité. Les années Reagan sont loin derrière, la bombe est passée d'une menace considérée comme claire et directe à un épouvantail politique dans le vaudeville international néocon, les espoirs individuels, les politiques sexuelles, les illusions et les utopies ont changé. Tout ça a donc vieilli. La force de
« Golden gate » réside ailleurs. Premièrement, dans les relations humaines. Ce sont de très beaux portraits d'individus et de couples, des descriptions psychologiques et sentimentales assez fortes dans lesquelles il n'est pas difficile de reconnaître quelque chose de connu. Il y a visiblement chez
Seth une forte capacité d'empathie, aisément transmise au lecteur. Deuxièmement, l'écriture ou plutôt la forme choisie, celle de sonnets en tétramètres iambiques. Evidemment, il y a de quoi s'émerveiller. on dit que
Seth délaissa l'académie pour l'écriture romanesque en découvrant la traduction anglaise du
« Eugène Oneguine » de
Pouchkine par Charles Johnston et c'est celle-ci qu'il émule ici. On penserait que ce choix rend la lecture difficile. Ce n'est pas du tout le cas, bien au contraire: il y a dans
« Golden gate » une certaine légèreté et une musique entraînante qui promènele lecteur loin de la contrainte que ça a pu être pour l'écrivain. C'est une véritable joie. De plus les rimes et le jeux liés à la structure viennent souvent allégés l'impression laissée par des scènes dures ou de crise. Là réside peut-être une autre raison du choix ou, à tout le moins, une des explications de la réussite de la combination entre forme et récit choisie par
Seth: la légèreté et l'humour qui ressort de ses sonnets apportent un contrepoint affectueusement moqueur aux tracas quotidiens des personnages. Et dans les moments de vrais drames,
Seth sait abandonner ce petit rire pour des sonnets bien plus sérieux, à la hauteur de la tristesse ressentie.
« Golden gate » est une réussite, tendre comédie de moeurs rendue brillament dans une forme rare. Pourtant, cette réussite n'est sans doute que mineure: pour touchantes ou amusantes que soient les péripéties, la vie conjugale de quelques jeunes des classes moyennes supérieures n'est pas d'un intérêt transcendant, quand bien même l'on prétendrait étudier sociologiquement certains cercles du San Francisco des années '80.
Vikram Seth, The Golden Gate, Penguin India, 300 roupies
J'ai lu ce roman dans sa version anglaise et ne peut donc commenter la traduction de Claro chez Grasset. Comme je le disais au début de cette note, il a choisi de passer en français à la forme par excellence de notre langue: l'alexandrin. Le choix est sans doute bon, puisque la phrase anglaise passée en français augmente en général de 10% en longueur. Au vu du contenu du roman, c'est sans doute principalement pour le défi formel qu'il s'est lancé dans l'aventure. Toujours est-il que les trop rares journalistes s'attardant sur la traduction n'ont pas l'air de s'en plaindre.
Il y a deux semaines, Anagrama annonçait les résultats de son concours annuel d'essais.
« Postpoesía, hacia un nuevo paradigma » de
Agustín Fernández Mallo est arrivé finaliste et sera publié le mois prochain. Par le plus grand des hasard, je lisais alors la réédition chez
La noche polar de
« Creta lateral travelling », son premier livre. En plus du texte original, où il développe de façon plus abstraite et moins accessible la même tactique narrative fragmentaire et hétérodoxe qu'il met en oeuvre avec un certain succès dans sa trilogie nocilla, on retrouve en fin de volume deux textes théoriques liés à la thématique de son essai récompensé. Le premier date de 2003, et
Fernández Mallo y ouvre le débat avec une introduction de ce qu'il appelle la poésie postpoétique, pour un renouvellement de la forme à une époque où, contrairement au roman, on ne prend même plus la peine d'annoncer sa mort. Le second texte, paru en 2006, serait un extrait du livre à être publié et clarifie l'idée au point d'être presque programmatique.
Fernández Mallo parle d'abord de la poésie espagnole, mais il n'y a aucune raison de croire qu'au moins partie de son discours n'est pas applicable à d'autres pays ou cultures. Selon lui, il y a toujours eu une collaboration entre plasticiens et poètes (Picasso-Alberti est un des exemples). Pourtant, ce n'est plus la cas aujourd'hui. Pourquoi? Tous les arts ont opéré leur propre déconstruction, sauf la poésie. Quoi que l'on puisse penser du postmodernisme et de ses excès éventuels, force est de constater que ce mouvement aura changé des choses et que le fait qu'en large mesure la poésie n'y soit pas vraiment passé la laisse déconnectée du monde actuel et surtout des arts les plus contemporains: les poètes d'aujourd'hui, enferrés dans le classicisme, ne savent pas dialoguer avec les artistes de pointe. Il serait donc temps de passer à une poésie postpoétique, c'est à dire une poésie qui serait celle des systèmes complexes, participant à un réseau de liens et de noeuds qui intègre en son sein le monde qui nous entoure plutôt que la culture traditionelle, trop souvent acceptée comme seule valable par les poètes (et les écrivains en général, dirais-je) établis. Pour ne tomber ni dans le dogmatisme moderniste ni dans certaines impasses postmodernes,
Fernández Mallo propose de suivre une démarche pragmatique qui ne se priverait pas non plus d'utiliser ces voies-là lorsqu'elles semblent appropriées. La postpoésie serait « la juxtaposition amplifiée, ou synergie, de quelque théorie, mode de pensée ou image qui résolve un défi poétique déterminé, donnant lieu à de nouveaux artefacts et à une nouvelle façon de penser l'artisanat poétique. Est bon tout ce qui fonctionne poétiquement. » Pour ce faire, le poète, comme le scientifique, va créer des mutations en inventant des « métaphores vraisemblables à travers un langage nouveau ». Plutôt que de se nourrir de sa propre tradition, la poésie doit, pour survivre ou plutôt pour rester relevante et s'intégrer aux arts contemporains, se nourrir de ce qui lui est a priori extérieur dans un processus que
Fernández Mallo compare à la photosynthèse (et qu'il oppose au cholestérol poétique, qui n'opère que dans sa propre tradition, obstruant ainsi artères). Dans ce cadre donc, il s'agirait pour la postpoésie de travailler dans les « périphéries, zones qui, (comme c'est le cas dans les villes et l'urbanistique) au sens strict, sont artificielles et manquent de tradition » et d'évoluer plus particulièrement dans la périphérie créée en faisant rentrer en collision « la ville poésie orthodoxe avec la ville société développée ». Ce type de pratique entraîne inévitablement la reconnaissance de textes a priori non poétiques comme poétiques ainsi que l'utilisation de matériaux généralement ignorés par les poètes. On ne sera donc pas étonné que
Fernández Mallo considère comme éminement postpoétique le fameux
« Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformatrice de la gravitation quantique » de
Alan Sokal ou encore le
« Tractatus logicus ». En cela, il ne diffère peut-être pas tant d'un
William H. Gass qui soutenait lire certains philosophes comme des fictions, mais la pratique est probablement plus iconoclaste en matière de poésie, puisqu'elle n'aurait pas encore assumé la transformation connue par le roman.
Il semble clair qu'en écrivant ces textes,
Fernández Mallo sait déjà ce qui lui sera reproché: nihilisme culturel, imposture postmoderne et extension absurde du domaine poétique au point de lui faire perdre tout sens, et de fait, si je ne me trompe, la publication initiale des deux textes repris dans ce volume avaient fait naître un certain débat. Le lecteur attentif saura pourtant voir que, tout comme chez
Fernández Porta, il y a ici des critères, des exigences qui empêchent l'ensemble de tomber dans le tout se vaut. La poésie doit s'ouvrir à tous les domaines de la vie contemporaine mais tout ne saurait faire poésie. De plus, l'utilisation de métaphores scientifiques, tant reprochées aux postmodernes et aux déconstructionnistes, est ici le fait d'un écrivain qui est physicien de formation: non seulement ses comparaisons ou son utilisation de la science sonnent juste dans le cadre littéraire qu'il décrit mais il a en plus la « caution » académique pour le faire. Le livre qui va paraître le mois prochain chez
Anagrama est potentiellement aussi intéressant que les deux essais de
Fernández Porta (
"Afterpop" et
"Homo sampler") et créera sans doute beaucoup de débats. Quoi qu'il advienne, les problèmes dégagés par
Fernández Mallo et les pistes qu'il indique sont pertinents. Si tout ça mène à des oeuvres de valeurs, il est sans doute trop tôt pour le dire mais les lecteurs de ce blog savent sans doute déjà qu'en Espagne, même si l'académie n'aime pas trop, il y a des choses qui bougent.
Agustín Fernández Mallo,
Creta Lateral Travelling, La noche polar, 18€

(Pozoblanco, avril 2009)