Bolaño: dénazification

On parle souvent d'un humour désespéré de Bolaño. Il n'y a pas, chez lui, de livre aussi ouvertement drôle que « La littérature nazie en Amérique ». Rien que le titre: dans toutes ces notices biographiques d'écrivains imaginaires, pas un seul véritable nazi. Des sympathisants, des racistes, des homophobes, des malades mentaux, un authentique monstre, ça oui. Mais pas de nazis. Les vies d'auteurs ensuite, et surtout la présentation des intrigues ou des bases de leurs travaux, ainsi que, pour certains d'entre eux, leurs bonnes idées politiques. On sourit presque à chaque page de ce qui, a priori, devrait former une galerie des horreurs. Je dois bien dire que c'est ce que j'avais principalement retenu de ma première lecture. Mais si on en restait là, il s'agirait finalement d'un livre anecdotique. C'est pourtant quelque chose d'assez grand, pas seulement pour son importance au niveau de la reconnaissance critique de Bolaño – c'est son premier titre bien reçu, si je ne m'abuse – mais surtout par ses qualités, et tout ce qui s'y passe en plus des bonnes blagues, du rire et de l'exercice de style qu’est l’élaboration d’un dictionnaire d’auteurs imaginaires.

Pour arriver à ce qui fait de la grandeur du livre, il faut d’abord, à mon sens, tenter de comprendre pour quelles raisons il a opté pour le nazisme. Dans un entretien donné à Lateral en 1998, Bolaño explique que le monde de l'extrême-droite est un monde démesuré. C'est la liberté dans la folie que lui accorde ce choix qui semble l'intéresser. Bolaño continue en précisant que même s'il prend l'extrême-droite, ce qu'il fait, bien souvent, c'est s'en servir pour parler de la gauche. Il ajoute « je prends l'image la plus facile à caricaturer pour parler d'autre chose » (ce qui est très certainement, n'en déplaise à certains lecteurs, ce qu'il fit dans « Nocturne du Chili », mais ce sera pour une autre fois), ce qui revient à dire, choc, horreur, damnation, que quand il nous parle d'écrivains nazis, il ne nous parle pas de nazis, il ne parle pas de fascistes. Ou pas seulement[i].

Et de fait, « La littérature nazie en Amérique » parle surtout de... l'Amérique. L'Amérique littéraire, d'abord: les travers ridicules du monde des lettres réel – que Bolaño a insulté et conspué sa vie durant –se devinent derrière toutes les trahisons, les coups bas, les manigances décrites dans le livre, et ce, indépendamment du bord dont seraient issu les auteurs « réels ». L'Amérique politique, ensuite. Abondent les références aux réalités de ce continent, sur un mode toujours ironique. Et là encore, ça tape tous azimuts, sans distinction. Se présentant comme une encyclopédie d'auteurs « nazis », « La littérature nazie en Amérique » parle d'un continent, en dégage en portrait en creux, en prend les éléments, les manies, les attitudes typiques et les replace dans un contexte outré, presque de cirque absurde, ce qui a un double effet : moqueur et accablant.

Pourquoi toutes ces précisions? Parce que cette dimension est pratiquement toujours ignorée. Beaucoup de critiques voient dans ce livre le premier d'une trilogie (avec « Etoile distante » et « Nocturne du Chili ») sur le fascisme. Alors oui, le fascisme est très présent chez Bolaño, tout comme le mal, tout comme l'horreur, mais c'est bien plus que cela. Bolaño n'a jamais épargné personne et il ne le fait certainement pas ici. Ce qu'il se passe, à mon sens, c'est que devant un tel livre, où il n'y a pas de jugements politiques évidents (alors que les jugements esthétiques sont bien plus présents), les lecteurs, pour essayer d'en faire sens, retombent, la plupart du temps, sur une lecture idéologique, ou même plutôt un réflexe pavlovien. C'est l'extrême-droite donc il doit y avoir une condamnation. Et voilà que Nigel Beale présente presque comme un fait établi qu'il s'agit là du type de littérature et du type encyclopédique qu'on lirait en Amérique s'ils avaient vaincus, les vainqueurs imposant leur canon. Sauf que rien dans le texte ne suggère cela, sauf que dans pas mal de pays de la région l'extrême-droite et l'extrême-gauche ont longtemps été au pouvoir sans pour autant que des écrivains ce style fleurissent un peu partout. C'est la même réflexion sur la neutralité du texte qui amena l'ami Untel à se demander si le narrateur ne serait pas lui-même un nazi, vu sa « complaisance ». A la première page de « Etoile distante », Bolaño nous explique que Belano lui reprochait de ne pas avoir, dans son précédent livre (c'est-à-dire l'histoire de nazis non-nazis qui nous occupe), assez développé la dernière notice. Je pense qu'il n'y a donc aucun doute sur l'auteur, et que cette complaisance n'est autre que la distance ironique qui fait tout le sel comique du livre (et on notera aussi que dans le même livre, dont on parlera plus tard, un des amis du narrateur, sympathisant d’extrême-gauche dans sa jeunesse, écrit un livre au thème et aux effets semblables à cette « Littérature... » : son ton est « objectif et mesuré »).

Autre exemple (le pire de tous, et de loin) : dans un article pour le pourtant excellent Quarterly Conversation, John Herbert Cunningham se propose de tracer une ligne temporelle poétique et politique de Neruda à Bolaño. N’accordant à Bolaño que deux paragraphes et deux citations (une d’entre elles étant sa bio selon The Guardian…), on a un peu de mal à comprendre le lien, si ce n’est dans l’utilisation de l’image de révolutionnaires barbus. Il ne s’arrête pas une seule seconde sur la différence fondamentale entre les deux poèmes : celui de Neruda glorifie l’acte révolutionnaire, celui de Bolaño est plutôt un regard mélancolique sur le jeune homme qu’il a été. Et Cunningham de conclure que tous les poètes sud-américains sont soit communistes soit sympathisants communistes et en plus révolutionnaires. Dommage que les références de Bolaño soient plutôt Nicanor Parra (que certains qualifièrent de clown bourgeois) ou Enrique Linh que Neruda dont il détestait la posture d’intellectuel engagé et la poésie politique et qu’il n’eut cesse de moquer – que ce soit dans sa poésie, dans « Etoile distante » ou même dans « La littérature nazie… » à travers ce passage où des fascistes s’approprient sont travail :

Il suffisait de changer quelques noms, Mussolini au lieu de Staline, Staline au lieu de Trotski, réajuster légèrement les adjectifs, varier les substantifs et le modèle idéal de poème-pamphlet était fin prêt (…) Ils exécrèrent en revanche la poésie de Nicanor Parra et d'Enrique Lihn, la tenant pour creuse et décadente, cruelle et désespérée.

Enfin, dans une de ses premières notes, un autre ami, le sieur Bartleby, avec lequel j'adore ne pas être d'accord, nous expliquait que Bolaño parlait de la banalité du mal. Lecture légitime mais que je ne trouve pas plus légitime qu'une autre. Disons que par la faute de ce satané encyclopédiste, il est extrêmement difficile de voir en quoi ce serait ça l’enjeu à moins de faire un saut extra-textuel. Une autre de ses interprétations (dans un commentaire chez Untel) était que l’auteur nous disait que « l’idéologie tuait la possibilité de la création », ce qui n’est sans doute pas faux, mais ne revient pas à dire, comme il le sous-entend, qu’il ne pourrait y avoir de bon écrivain nazi (ou communiste ou socialiste ou catholique) mais plutôt pas de bonne œuvre nazie. Il disait aussi, et là est le point crucial de notre petite confrontation, que Bolaño, présentant sans cesse des « nazis » ayant des amis de « gauche » voulait « dénoncer » une « confusion conceptuelle et idéologique » qui permet aux literati de lier des amitiés faisant fi de ces différences. Il serait donc particulièrement choquant qu'une trotskiste se lie d'amitié avec une fasciste, car tout les oppose (et le livre regorge d’exemples de ce type, du poète cubain « nazi » qui se retrouve dans le dictionnaire officiel des auteurs de son pays à cette fasciste mariée à un architecte stalinien qui la bat lorsque Madrid est bombardée par les nationaux en passant par ce germano-chilien dont les amis de gauche n’entrevoient pas l’idéologie). Alors bien sûr, n'importe quel libertaire se souvenant de Cronstadt et de Makhno sait à quel point Trotski pouvait avoir un comportement aussi abject que n'importe quel fasciste, ce qui rend la remarque relativement caduque, mais ça n’a finalement que peu d’importance. Ce qui me gène (très fort) dans cette lecture, c’est que rien, dans le texte, ne la soutient. Il s’agit de la présentation comme une évidence de ce qui n’est finalement que l’enrobage d’un roman par les préjugés du lecteur (qui peut penser que cette amitié est en effet monstrueuse, mais ne saurait pas montrer que « Bolaño nous dit que… ») . Pour ma part, je vais suivre Bartleby sur un de ses dadas (il le commentait encore récemment ici), c’est-à-dire l’absence de réalité objective dans l’œuvre de Bolaño et je dirais la chose suivante : n’est-elle pas due à la perte de l’illusion révolutionnaire ? Toute une génération s’est brûlée les ailes, et il est du nombre. Ne peut-on penser que sa réticence à exprimer cette « réalité objective » est notamment causée par la vision de la chute d’une cause qu’il a cru juste (et la justice de cette cause est définitivement une illusion que, dans les années ’80 déjà, il n’avait plus) devant une réaction objectivement injuste ? Et donc, que cette relation entre une fasciste et une trotskiste n’est pas l’occasion de montrer une « confusion idéologique » ou, pour prendre une interprétation radicalement opposée, de montrer au contraire que cocos et facho, c’est kif-kif bourricot, mais plutôt de se situer dans un ailleurs inévitable pour tout qui s’est brûlé les doigts a vouloir toucher de trop près une vérité idéologique préemballée et, in fine, aussi fausse que tout le reste ? Et ne peut-on penser que quand le choc est aussi fort et intime qu’il l’aura été pour ceux qui, comme lui, ont en plus vu leurs camarades mourir ou « disparaître », on ne peut aborder cette combinaison entre déception (idéologique) et blessure à vif (les morts, les disparus) que par des chemins de traverse[ii] ?

Qu’on le veuille ou non, Bolaño ne joue pas à dire le mal c’est banal, le fascisme c’est caca et Pinochet est méchant, parce que tout ça, on le sait. Comme tout grand écrivain, il va au-delà du cliché. Dans « Bolaño salvaje », Paula Aguilar, universitaire spécialisée dans les liens entre politique et littérature, plus particulièrement dans le cône sud d’Amérique du sud, dit de l’esthétique du Chilien qu’elle « rejette les significations totalisatrices, qu’elle rend impossible une lecture qui mettrait au premier plan l’idéologique ». C’est dans un article consacré à « Nocturne du Chili », mais voilà qui me parait essentiel pour « La littérature nazie… » également. Si on suit Aguilar, on ne peut donc que reprocher à la plupart des critiques une lecture idéologique plutôt que littéraire. Ou, pour être plus précis, de n’avoir pas vu que l’écriture de Bolaño ne saurait sous-tendre une interprétation essentiellement politique. Se positionner « ailleurs » a bien sûr des conséquences idéologiques, mais les coordonnées nébuleuses de cette position devraient faire oublier au critique telle prétention.

Le problème Bolaño, s’il y en a un, se situe, pour le lecteur, qu’il soit professionnel ou non, dans l’accumulation de pistes, de grilles de lecture, de possibilités, de nuages de référence, dans l’omniprésence de clés qui pourront ou ne pourront pas ouvrir d’autres portes interprétatives, qui rendent, pris ensembles, tout décryptage extrêmement difficile, à un point tel que, d’une certaine façon, il est plus compliqué de comprendre ce que fait Bolaño qu’il est difficile de comprendre ce que fait Pynchon (on se dit d’ailleurs parfois que la réception US de Bolaño prouve la pertinence du choix de Pynchon de ne pas participer au cirque médiatique et de laisser, comme seule communication, ses livres). Sans rigoler. C’est ce qui explique, dans bien des lectures, et sans doute nulle part autant que dans « La littérature nazie en Amérique », que l’on se reporte toujours à une analyse qui repose à 50% sur ce que l’on croit savoir de l’auteur et à 50% sur ce que l’on pense des évènements ou des théories manipulées. Ce qui revient à enlever 80% de valeur à une œuvre qui est avant tout ouverte et en aucun cas réductible à des slogans sur l’horreur, la littérature, le mal et la banalité.

Et avec tout ça, on n’a même pas encore évoqué la façon dont Bolaño construit un véritable roman à partir de notices biographiques (voilà qui mériterait une étude approfondie), le rôle de l’avant-garde (encore une fois, dans ce livre, il y a plein d’artistes de gauche ne pouvant croire que leur confrère soit « nazi » : ils ont manifestement oublié le futurisme), la mythologie de l’écrivain obscur (comment ne pas voir le lien entre ces auteurs et les poètes maudits qu’on retrouve à travers tout Bolaño ?) ou ce qui différencie l’infâme Ramirez Hoffmann du reste de ses camarades anthologiés (ce récit, qui conclut le livre, n’est pas un coda : c’est au contraire une contrepoint total – véritable narration classique et premier vrai monstre). Voilà des thèmes qui attendront d’autres lecteurs et d’autres articles.

Une question en conclusion : comment faire un dossier sur Bolaño quand on pourrait en faire un sur « La littérature nazie… » seulement ?



[i] Notamment parce que Bolaño a bien conscience que la gauche latino-américaine a une quantité de sang assez spectaculaire sur les mains : il évoque d'ailleurs, toujours dans le même entretien, le cas d'un poète rebelle salvadorien assassiné par ses compagnons – dont un autre poète.

[ii] L’entretien avec Lateral se conclut sur la question de l’écriture d’une « Littérature bolchévique en Amérique ». Bolaño répond qu’il ne le ferait pas de « manière directe » parce que ça lui fait « très mal ».

 

5 commentaires:

  1. a.w. said,

    Ta dernière question vient directement se cogner contre celle que je me posais il y a peu : se demander si on ne devrait pas plutôt faire un dossier de quarante mille pages, voire de quatre cent mille renchérissait-on.

    La profusion, l'abondance, l'excès de "grilles de lectures" ou de "composition" (les vilains mots !) créent cette difficulté d'interprétations, de lecture critique chez Bolaño. Ce qui me plaît chez lui, c'est l'impossibilité ou l'insurmontable difficulté à systématiser face à lui. Ses livres, après La Littérature nazie sont saturés de codes, sont totalement surcodés. Il faut avoir l'oeil pour le lire, il faut surtout garder toujours cette humble vigilance : exclure d'être catégorique face à lui. Il viendra toujours contredire ou ironiser.

    on 3:06 PM


  2. a.w. said,

    (désolé pour les fautes...)

    on 3:58 PM


  3. Ezra said,

    Pour l'anecdote, l'année dernière on pouvait lire CELA sur wikipédia :


    "Lutz Bassmann fait partie de la communauté des écrivains post-exotiques, essentiellement mise en scène dans les romans d’Antoine Volodine. Il apparaît pour la première fois dans l’ouvrage collectif "Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze" (1998), dont il est un des signataires en même temps que le narrateur principal. Dans ce même ouvrage figure une liste d’une quinzaine d’œuvres qui lui sont attribuées, parmi lesquelles de nombreuses romances et quelques recueils d’entrevoûtes ou de narrats. On peut citer comme représentatifs de son écriture sarcastique "Allées et venues entre proue et poupe sur une mer d’huile" ; "Savoir croupir, savoir ne pas croupir" ; et "Le dépérissement de l’état pendant les fièvres". Connu dès sa jeunesse pour des activités subversives, dans son pays et à l'étranger (il affirme avoir séjourné un temps dans la même cellule que Roberto Bolano à Santiago, où il a découvert le mouvement « infraréaliste »[2]), on sait qu’il est incarcéré depuis 1990. Dans une notice que fournit son éditeur, les motifs de sa condamnation à la réclusion à perpétuité sont : « assassinats, appartenance à une organisation terroriste, incitation au meurtre politique, incitation à l’insurrection contre les riches, intelligence avec l’ennemi et refus de repentir ». Il reste silencieux en prison pendant des années et, après avoir participé à la rédaction du Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, il retourne à un certain mutisme éditorial."

    Cela dit, on sait très bien que c'est fictif (je précise pour les quelques naïfs qui tomberaient sur ces lignes).

    on 3:20 PM


  4. Dans le même genre, j'étais tombé sur un article qui disait que Rodolfo Wilcock était un pseudo de Bolaño, ou inversement -- j'ai la mémoire qui flanche. Mais l'infraréalisme est postérieur à l'étape chilienne, si on veut donner une peu plus de crédibilité à cette sympathique fiction.

    on 5:16 PM


  5. a.w. said,

    Ah oui, c'était un chouette article sur Bolaño, cette généalogie Bolaño Wilcock, Borges, Schwob... L'un des premiers sur Bolaño sur la toile francophone d'ailleurs.

    Merci pour la notice wiki Ezra, je regrettais de ne pas l'avoir noté lorsque j'avais vu que ça avait disparu.

    on 1:41 PM


Clicky Web Analytics