Postpoésie

Il y a deux semaines, Anagrama annonçait les résultats de son concours annuel d'essais. « Postpoesía, hacia un nuevo paradigma » de Agustín Fernández Mallo est arrivé finaliste et sera publié le mois prochain. Par le plus grand des hasard, je lisais alors la réédition chez La noche polar de « Creta lateral travelling », son premier livre. En plus du texte original, où il développe de façon plus abstraite et moins accessible la même tactique narrative fragmentaire et hétérodoxe qu'il met en oeuvre avec un certain succès dans sa trilogie nocilla, on retrouve en fin de volume deux textes théoriques liés à la thématique de son essai récompensé. Le premier date de 2003, et Fernández Mallo y ouvre le débat avec une introduction de ce qu'il appelle la poésie postpoétique, pour un renouvellement de la forme à une époque où, contrairement au roman, on ne prend même plus la peine d'annoncer sa mort. Le second texte, paru en 2006, serait un extrait du livre à être publié et clarifie l'idée au point d'être presque programmatique.

Fernández Mallo parle d'abord de la poésie espagnole, mais il n'y a aucune raison de croire qu'au moins partie de son discours n'est pas applicable à d'autres pays ou cultures. Selon lui, il y a toujours eu une collaboration entre plasticiens et poètes (Picasso-Alberti est un des exemples). Pourtant, ce n'est plus la cas aujourd'hui. Pourquoi? Tous les arts ont opéré leur propre déconstruction, sauf la poésie. Quoi que l'on puisse penser du postmodernisme et de ses excès éventuels, force est de constater que ce mouvement aura changé des choses et que le fait qu'en large mesure la poésie n'y soit pas vraiment passé la laisse déconnectée du monde actuel et surtout des arts les plus contemporains: les poètes d'aujourd'hui, enferrés dans le classicisme, ne savent pas dialoguer avec les artistes de pointe. Il serait donc temps de passer à une poésie postpoétique, c'est à dire une poésie qui serait celle des systèmes complexes, participant à un réseau de liens et de noeuds qui intègre en son sein le monde qui nous entoure plutôt que la culture traditionelle, trop souvent acceptée comme seule valable par les poètes (et les écrivains en général, dirais-je) établis. Pour ne tomber ni dans le dogmatisme moderniste ni dans certaines impasses postmodernes, Fernández Mallo propose de suivre une démarche pragmatique qui ne se priverait pas non plus d'utiliser ces voies-là lorsqu'elles semblent appropriées. La postpoésie serait « la juxtaposition amplifiée, ou synergie, de quelque théorie, mode de pensée ou image qui résolve un défi poétique déterminé, donnant lieu à de nouveaux artefacts et à une nouvelle façon de penser l'artisanat poétique. Est bon tout ce qui fonctionne poétiquement. » Pour ce faire, le poète, comme le scientifique, va créer des mutations en inventant des « métaphores vraisemblables à travers un langage nouveau ». Plutôt que de se nourrir de sa propre tradition, la poésie doit, pour survivre ou plutôt pour rester relevante et s'intégrer aux arts contemporains, se nourrir de ce qui lui est a priori extérieur dans un processus que Fernández Mallo compare à la photosynthèse (et qu'il oppose au cholestérol poétique, qui n'opère que dans sa propre tradition, obstruant ainsi artères). Dans ce cadre donc, il s'agirait pour la postpoésie de travailler dans les « périphéries, zones qui, (comme c'est le cas dans les villes et l'urbanistique) au sens strict, sont artificielles et manquent de tradition » et d'évoluer plus particulièrement dans la périphérie créée en faisant rentrer en collision « la ville poésie orthodoxe avec la ville société développée ». Ce type de pratique entraîne inévitablement la reconnaissance de textes a priori non poétiques comme poétiques ainsi que l'utilisation de matériaux généralement ignorés par les poètes. On ne sera donc pas étonné que Fernández Mallo considère comme éminement postpoétique le fameux « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformatrice de la gravitation quantique » de Alan Sokal ou encore le « Tractatus logicus ». En cela, il ne diffère peut-être pas tant d'un William H. Gass qui soutenait lire certains philosophes comme des fictions, mais la pratique est probablement plus iconoclaste en matière de poésie, puisqu'elle n'aurait pas encore assumé la transformation connue par le roman.

Il semble clair qu'en écrivant ces textes, Fernández Mallo sait déjà ce qui lui sera reproché: nihilisme culturel, imposture postmoderne et extension absurde du domaine poétique au point de lui faire perdre tout sens, et de fait, si je ne me trompe, la publication initiale des deux textes repris dans ce volume avaient fait naître un certain débat. Le lecteur attentif saura pourtant voir que, tout comme chez Fernández Porta, il y a ici des critères, des exigences qui empêchent l'ensemble de tomber dans le tout se vaut. La poésie doit s'ouvrir à tous les domaines de la vie contemporaine mais tout ne saurait faire poésie. De plus, l'utilisation de métaphores scientifiques, tant reprochées aux postmodernes et aux déconstructionnistes, est ici le fait d'un écrivain qui est physicien de formation: non seulement ses comparaisons ou son utilisation de la science sonnent juste dans le cadre littéraire qu'il décrit mais il a en plus la « caution » académique pour le faire. Le livre qui va paraître le mois prochain chez Anagrama est potentiellement aussi intéressant que les deux essais de Fernández Porta ("Afterpop" et "Homo sampler") et créera sans doute beaucoup de débats. Quoi qu'il advienne, les problèmes dégagés par Fernández Mallo et les pistes qu'il indique sont pertinents. Si tout ça mène à des oeuvres de valeurs, il est sans doute trop tôt pour le dire mais les lecteurs de ce blog savent sans doute déjà qu'en Espagne, même si l'académie n'aime pas trop, il y a des choses qui bougent.


Agustín Fernández Mallo, Creta Lateral Travelling, La noche polar, 18€

 

7 commentaires:

  1. Pedro Babel said,

    Et maintenant, la "postpoésie" : n'importe quoi... tout comme la définition que tu en donnes : on croirait le même charabia que pour un prospectus de mauvaise galerie d'art contemporain...

    on 7:24 PM


  2. J'avais jamais remarqué que Gadrel et Babel ça rime.
    Bien. Prenant en compte les commentaires longs et argumentés que j'ai de nombreuses fois laissé chez toi, je te demande de revoir ta copie.

    on 9:29 AM


  3. Pedro Babel said,

    Ah ah : j'étais sûr que tu allais dire ça ;-)
    Plus sérieusement, bien sûr que ça mérite un commentaire plus long, mais comme ce sujet entre en parfaite collision avec un de mes prochains posts, c'est surtout là que je développerai.
    Mais quand même, quelques mots : je dirais que le problème de fond derrière ces histoires de "mort de la poésie", de "postmoderne", "postculture", "néoclassique", c'est que ceux qui développent ces concepts raisonnent à partir de modèles temporels apauvrissants. Ils pensent en termes de successions rapides, de catégorisations, de mort subite et de renaisance fulgurante, bref ils restent encore accrochés à la téléologie de la modernité et à l'attente du "moment hégélien" où une catégorie littéraire "pure" pourrait émerger et s'imposer comme parfaite, réduisant tout ce qui précède à un simple mouvement dialectique. Or tout cela est extrêmement simplificateur, écrase complètement toute la complexité des mouvements de fond (je pense, en histoire de l'art, au "Nachleben" d'Aby Warburg) qui font que les choses se superposent, entrent en sommeil et reparaissent, etc.
    Ce dont le forgeur de la "postpoésie" nous parle, c'est en fait de la mort de la poésie qu'il constate (comme ceux qui parlent de la "mort de la philosophie", "la mort de l'art"...) Mais la poésie a survécu depuis l'Antiquité, elle n'a cessé de se métamorphoser dans ses fondements sans qu'on ait à parler au Moyen-Age de "postpoésie" dès que les modalités techniques ou psychologiques changeaient quelque peu (cf. dans "Civlisation de la Renaissance en Italie" de Burckhardt, tous les longs passages sur la poésie latine, humaniste, toscane que je suis en train de me farcir - trés éclairant lorsqu'on le replace dans un long regard jusqu'à nous). Je ne me fais pas de soucis pour la poésie (ni pour la littérature) : elle survivra à sa manière. Dans le dernier post de Locus Solus, tu trouveras des éclairs sur ce qu'est la poésie bien plus illuminants que la définition de la "postpoésie" (qui, je le maintiens, s'apparente à du charabia).
    Alors, professeur, est-ce que j'ai la moyenne cette fois ? ;-)

    on 11:41 AM


  4. C'est nettement mieux. ;-)

    Mais une bonne partie part du présupposé que Fernandez Mallo, qui est d'ailleurs poète, considère la poésie comme "morte" alors que ce n'est pas de ça qu'il s'agit. On ne dit pas la poésie est morte, on se demande pourquoi la poésie est devenue de nos jours quelque chose que beaucoup considèrent comme irrelevant au point que personne ne se donne la peine d'en annoncer la mort. Et donc il donne des pistes de réponses, dont la principale est cette histoire d'une évolution qui ne s'est pas faite, au moins pour la poésie espagnole. En peinture, quel sort est réservé à un type qui pendrait en 2009 à la Monet? La question suivante est donc que faire? Sa réponse peut ne pas sembler satisfaisante, moi je dis qu'il faudra juger sur pièce. En tout cas, ça ne me semble pas plus choquant que ce qui a été fait avec le roman... Postpoésie, c'est un peu comme post-rock: ce ne sont pas des gens qui ont dit "le rock est mort", c'est des gens qui ont tenté (avec des résultats très variables) de montrer les possibiltés du rock à une époque qui ne voulait que de la musique électronique.
    Pour ce qui est du charabia, j'ai trouvé ça assez clair et en tout cas nettement moins charabia que Deleuze, que tu chéris pourtant tellement.

    on 12:57 PM


  5. sphex said,

    "Postpoésie" : ça rappelle la "poésie totale" dont Adriano Spatola parlait déja dans les années 7O, à savoir une poésie capable d'englober tous types de médiums (plastiques, auditifs, informatiques etc...). L'idée n'est donc pas récente, cf l'oeuvre de Spatola lui-même, celle des frères De Campos au Brésil (une anthologie des poèmes d'Eduardo de Campos est disponible chez Al Dante)et bien d'autres évoqués dans "Vers la poésie totale". Une question intéressante serait : a-t-on atteint quoi que ce soit de tant soit peu concluant depuis 30 ans ? Ou bien : La publicité n'a-t-elle pas déja accompli mieux que quiconque cet idéal ?

    on 11:24 PM


  6. marc said,

    Bonjour,
    Je trouve votre blog très enrichissant, cela change de tout ce que l’on peut lire habituellement. Bonne continuation et merci.

    on 4:51 PM


  7. bobob6 said,

    autrement il y a "A quoi bon encore les poètes?"de christian prigent 50 petite pages pas de postpoésie un poète absolument moderne.
    "je veux dire:ça n'a pas à disparaître,c'est disparu.je dirais même:c'est toujours déjà disparu.mais cette propension à disparaître de et dans l'usage social,cette façon d'incarner le disparu,de formaliser ce qui disparaît-ce qui fait trou dans l'homogénité verbalisée de la communauté-,c'est la poésie: la poésie,ça même peut-être que ça,au fond.
    page 50 et ça se passe en france 1995 et depuis des romans monumentals

    on 10:24 PM


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