En vérité, je vous le dis

Ce matin, je devais vous parler de littérature nazie mais ce matin j’ai décidé de vous parler d’autre chose. J’ai un message, oui, un message. Parler de livres vous fait passer pour un binoclard sérieux, et c’est vrai. Mais, en vérité je vous le dis, il m’arrive régulièrement de m’exciter bien plus sur une organisation tactique que sur une structure narrative ; sur un tacle sec et précis que sur une métaphore filée un tant soit peu nouvelle ; sur une frappe qui heurte l’équerre que sur une histoire à deux doigts de toucher une Vérité. Bref, vous l’aurez compris, j’ai vu du football. C’est vrai. (note : prononcer cette phrase avec l’accent du vieux de Charleroi –vidéo ci-dessous.)


J’ai appris la géographie en regardant sur une carte où se trouvait chaque équipe de première division de chacun des principaux pays. J’en choisis une à soutenir et à suivre dans chaque championnat. De l’évident au moins évident. Anderlecht West Ham Ajax Celtic Cologne Porto Parme Marseille et Barcelone, n’en citons que quelques unes. Tout ça est loin, et je ne suis guère plus que jupiler barclay et bbva. Certaines allégeances ont changé : ma belle famille du Real me pousse dans les bras de l’Atletico ; ma belle famille andalouse mais du Real me pousse dans les bras du Betis. En 1992, sans belle famille et pas encore pubère (n’y voyons, je vous en prie, aucun lien), c’était Barcelone. J’aime les joueurs discrets, ceux qui se font remarquer quand ils ne sont pas là. Sans doute pour ça, mes préférés ont souvent été des défenseurs (même si la pureté des frappes de Luc Nilis – vidéo ci-dessous – m’a fait opter, un temps, pour ceux qui étaient dans la lumière. C’est vrai – voir note du premier paragraphe).


En 1992 donc, plutôt que Koeman (défenseur pas du tout discret), Stoitchkov ou Laudrup, c’était Bakero et Guardiola. Ce dernier n’avait que 21 ans, et bien sûr, vous savez tous où il en est aujourd’hui. Je ne pouvais évidemment savoir, à cette époque, que Guardiola resurgirait dans ma vie quelques années plus tard par l’intermède d’Enrique Vila-Matas. Dans le texte « L’art de connaitre des footballeurs » de « Desde la ciudad nerviosa », il explique avoir toujours voulu connaître des joueurs, mais que cette activité lui paraissait extrêmement difficile pour un écrivain jusqu’au jour où surgirent les footeux intellectuels. Certains que son heure était arrivée, il fut invité à dîner avec Miguel Pardeza, alors ailier du Real Saragosse. Mais tandis que Vila-Matas passait son temps à lui donner des conseils pour mieux dribbler, Pardeza voulait causer roman espagnol. Bref : Vila-Matas s’adapta peu à peu aux nécessités de l’art de la conversation avec des footballeurs intellectuels et augmenta le nombre de rencontres. Succédèrent à Pardeza Ernesto Valverde et Andoni Zubizarreta. C’était, à l’époque, nous dit-il, trois as du football intellectuel. Pour former le poker, il ne lui manquait que Pep Guardiola. Et ce fut fait un soir, grâce à David Trueba : Guardiola avait lu Vila-Matas et voulait le rencontrer. Notre écrivain se sentait aussi privilégié que s’il avait rencontré Borges lui-même, et, finalement expert, il ne parla pas de football : la paire discuta Joyce toute la nuit. Vila-Matas dixit.

Tout ça pour dire que l’entraîneur couronné hier soir est un footballeur de grande, grande classe, un homme intelligent et beau (selon madame Fausto et la moitié de l’Espagne, me dit-on), il est très bien doté tactiquement et a même quelques pouvoirs magique qui ont permis à Messi de sauter plus haut que des mecs lui rendant vingt centimètres. Bref, tout, absolument tout indique que Guardiola est ce que nous avons de plus ressemblant à Dieu.

Mais moi, je me rappelle d’un petit gars (1.78 pour sa position, ce n’est pas des masses) que je vis pour la première fois vers 1999. Il jouait alors au poste d’arrière droit et avait une coupe de cheveux à la David Coverdale époque 1987 (vidéo ci-dessous). C’est vrai (voir note du premier paragraphe).


Depuis, rentré dans le jeu, défenseur central, capitaine et toujours ces putains de cheveux. Hier, pour cause de blessures et de suspensions, il a été contraint à retourner, dix ans après, sur le côté droit. On n’a pas vu son adversaire direct de tout le match. Mais lui, on l’a vu arpenter l’entièreté de son flanc, on l’a vu parfois jouer en tant que milieu offensif devant Xavi et Iniesta et on l’a aussi vut juste derrière Messi , en deuxième attaquant, pour le second but. Ubiquité, omniscience. Oubliez Guardiola, oubliez Messi. Tout ça, c’est sans doute grâce aux cheveux. Et voici le message, devant vos yeux ébahis. En vérité, je vous le dis : Dieu s’appelle Puyol.


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Bolaño: quatre mains, deux de trop


Il y a quelques années, Javier Moreno dessina un diagramme de l'oeuvre de Bolaño. « Consejos de un discípulo de Morrison a une fanático de Joyce » ne s'y trouve pas. Ce n'est qu'un des éléments qui montre qu'on fait souvent peu de cas de ce livre, considéré comme une curiosité plus que comme un véritable roman du corpus bolañien. C'est aussi, avec « Novelita lumpen », les essais de « Entre paréntesis » et la poésie, l'un des seuls travaux du Chilien a ne pas être disponible en français. Pourtant, ce bref roman mérite qu'on s'y attarde. Je ne vais pas prétendre qu'il s'agit d'un grand livre, mais on y trouve des choses qui ne sont pas dénuées d'intérêt.


Le problème quand, comme c'est mon cas ici, on cherche surtout à dégager d'une relecture globale de l'oeuvre d'un auteur des éléments pertinents pour la rédaction d'un article est qu'il est particulièrement difficile voire même vain de tenter de dégager qui a écrit quoi. « Consejos de un discípulo de Morrison a une fanático de Joyce » est en effet un romain écrit à quatre mains, celles de Roberto Bolaño et de Antoni García Porta, probablement l'un de ses plus vieux amis catalans. Porta, dans sa préface, essaie de se souvenir comment le livre fut écrit et prétend avoir une très mauvaise mémoire. Bolaño n'est pas une source fiable: lorsqu'il parlait de « Consejos ... », sa version changeait chaque fois. Porta dégage donc trois méthodes possibles: une première où les deux auteurs auraient travaillé ensemble sur quelques ébauches, établi des prémisses et choisi une fin, puis se seraient partagés les chapitres à écrire; une seconde où ils se seraient simplement lancés dans un exercice de cadavre exquis avec l'espoir d'obtenir quelque chose de bon; enfin, une troisième où l'un des deux écrivains (ici Porta) aurait écrit une première version que l'autre (Bolaño) aurait relue, complétée, corrigée. Porta écrit que « Consejos... » est sans doute le résultat d'un mélange des trois méthodes, mais à lire le reste de son introduction, on se rend compte que, même s'il ne le dit pas clairement, l'option la plus probable est la troisième. En parcourant sa correspondance, Porta découvre qu'il a écrit une première version en 79 et que celle-ci a été relue par Bolaño en 1981. Le Chilien propose alors à son ami quelques changements. Dans une autre lettre, d'octobre 1982, Bolaño explique carrément que le roman est terminé (il dit être au chapitre XXI d'un total de XXIV, information qui semble nouvelle pour Porta) et suggère à Porta de lire ensemble le résultat afin de s'occuper des « derniers détails ». Le lecteur de la préface ne peut s'empêcher de penser que Porta insinue que le résultat final tient plus à Bolaño qu'à lui, mais tout ça n'est que spéculation de notre part. Que faire alors, d'autant plus que notre absence totale de connaissance du reste de l'oeuvre de Porta nous empêche de réellement tenter de comparer? Même lorsque certains passages nous paraissent estampillés Chili, les attribuer aux deux auteurs. Tenir compte des éléments pertinents pour notre projet mais diminuer leur importance par manque de certitude quant à leur paternité.

L'intrigue de « Consejos... » tient en peu de mots: le Catalan Ángel et la sans-papier sud-américaine Ana sont en fuite après avoir volé et tué l'ancienne patronne de la jeune femme. Ils ne s'arrêteront pas là et sous la direction d'une Ana à moitié folle, le sang coulera bien plus. Exil, illégalité, sexe, mort, folie: faut-il en dire plus? Le terrain sera plutôt familier à tout lecteur de Bolaño.

Les jours où Ana et Ángel sévissent connaissent d'autres faits sanglants, le plus souvent commis par des jeunes marginaux, comme si Barcelone était en proie à une épidémie criminelle à visée insurrectionnelle. De fait, les deux personnages du roman ayant tant d'amis à gauche ou très à gauche, et coupables d'assassiner en premier lieu leurs anciens patrons ne peuvent, pour le public, qu'agir pour des motifs politiques ou révolutionnaire. Il n'en est pourtant rien: la politique est illusion, le moteur de cette ballade n'est autre que la folie d'Ana. Ángel suit par amour, et à l'heure de justifier son action, il ne peut faire mieux que lui trouver une revendication, quelle surprise chez Bolaño, artistique ou littéraire.

-- Ecoute, Panocha, s'il m'arrive quelque chose, dit que j'ai fait tout ça pour protester contre notre situation.
-- Quelle situation?
(....)
--- La situation des jeunes artistes du monde entier, coincés entre la pauvreté et le silence. Tu peux mentionner parmi mes prédécesseurs les jeunes poètes suicidés. (...) Mais ne nomme aucun catalan, ici on ne se suicide que par amour.

La violence politique n'est pas (ou plus) prise au sérieux, comme en témoigne cet autre passage, où elle est ravalée à simple fonction de saison: à l'été la folie et l'amour, à l'automne la politique, à l'hiver le repos.

Il ne reste plus que nous, pensai-je, et ça mettrait un terme à la vague de violence estivale à Barcelone. En automne, la violence serait politique et il y aurait plus de morts. En hiver, les choses tendraient à se calmer, le froid fait que les gens restent à la maison ou au bar. Ce n'est pas bon d'aller à la prison en hiver. Au moins, les premiers jours ne doivent pas être bons.

Avant de se lancer dans cette triste épopée, Ángel tentait d'écrire. La littérature, hormis Ana, est sans doute sa seule passion, et elle est tellement prégnante qu'il s'arrangera pour épargner une victime potentielle qui s'avère poète. Le chapitre XII détaille son projet tout bonnement délirant de roman, « Cant de Dèdalus annunicant fi » où un Stephen Dédalus à l'âge de maturité abandonne, par fatigue, la littérature et se lance dans une rebellion armée qui l'enverra en exil. A son retour chez lui à Barcelone, il se fait abattre. Il semblerait bien qu'Ángel, pour n'avoir pas su écrire son livre, se console en participant au délire d'Ana qui partage certains traits avec son synopsis. L'identification est telle qu'à plusieurs reprises il s'affuble lui-même du nom de son personnage. Mais la partie lecture de ce chapitre évoque Bolaño: le parcours de lecteur de Dédalus renvoit à l'affection beat du Chilien dans sa jeunesse. La conclusion frappe aussi:

Dans une lettre à un ami, il cite aussi en tant qu'auteur de grande influence Néstor Sánchez: le perdu, le disparu dont on ne sait pas si ce fut pour des raisons politique ou de sa propre volonté.

N'est-ce pas finalement ce que beaucoup pensent de Bolaño, après sa mort? Ses exils furent-ils politiques ou personnels? Après tout, on a entendu beaucoup chose, aussi bien de sa part que via les multiples articles affabulateurs parus ces derniers mois, aux Etats-Unis principalement.

Intéressant aussi, ce passage où Ángel s'interroge sur son écriture:

Sérieusement, qu'était la littérature pour moi (...). La Forme à travers laquelle la vie devrait être si ce n'est claire, lisible, stable. Mais la forme a acquis progressivement le visage du crime. La vie quotidienne, les travails qui me fournissaient la nourriture et mes inutiles travaux parallèles, quelques femmes, les livres, les rues, tout me poussait au crime, un lieu inconnu que j'identifiais parfois avec l'aventure, ce territoire où les rôles n'existent pas ou bien sont multiples et interchangeables et où le talent n'obéit à aucun discours, ne veut rien dire, n'a aucune importance. Une bouche muette.

Mais laissons-là (pour le moment) les considérations hasardeuses sur les liens entre « Consejos... » et l'oeuvre future de Bolaño. Sans doute pas inintéressantes, elles sont trop risquées même si la relecture, par essence, prête l'esprit à vagabonder et à spéculer, peut-être aussi à voir des traces et des indices là où il n'y a coincidence que dans l'esprit du lecteur.

Trois remarques tout de même. Du plus important au plus anecdotique:

1) Qu'est-ce d'être de gauche dans l'Amérique du Sud des années '70? Mourir:
Le type est mort maintenant; je crois qu'il militait dans un parti de gauche et qu'il n'a pas voulu s'exiler.
2) Parmi les noms de poètes que Ángel voit sur les étagères d'une de ses victimes, Nuria Rosquelles. On se souviendra que Nuria était la patineuse de « La piste de glace » et Rosquelles le fonctionnaire municipal qui l'aimait d'un amour non-réciproqué. Les deux livres datent plus ou moins de la même époque.

3) J'ai le souvenir que dans beaucoup de ses livres, les personnages de Bolaño font l'amour « la nuit entière ». Mythe de la vitalité de la jeunesse? Je ne sais pas. Toujours est-il que ce cliché des étreintes qui ne se finissent pas, on le retrouve chez d'autres auteurs sud-américains. Pourtant, dans « Consejos... » Ángel passe son temps à avoir des problèmes d'érection. On pousse donc un cri (gémissement?) de soulagement lorsque, à la page 163, il retrouve tout sa puissance dans les bras de Kati, poète vénézuellienne.
De façon inévitable, nous passâmes la nuit ensemble dans sa chambre. Elle criait comme une louve, j'ai le dos tout griffé. Au début, il ne se dressait pas mais à la fin je passai la nuit entière à l'introduire et à le sortir.

Une dernière remarque avant d'arrêter pour aujourd'hui: la meilleure partie du livre est, selon moi, l'appendice, fragments désordonnés du journal d'Ángel, entre souvenir barcelonais et exil parisien où, dans la misère, il craint à tout moment une arrestation, prétend écrire et cherche la femme. C'est aussi la partie qui fascine le plus Porta, parce que, selon lui, “le discours cesse d'être strictement policier et nous rencontrons le Bolaño qui nous émerveillera ensuite dans tant de nouvelles et de romans, le poète aussi, bien sûr”. Le volume contient aussi “Diario de bar”, seul récit survivant des deux qu'ils écrivirent à quatre mains.

Toute traduction de ma blanche main.

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Vision

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Bolaño: sur une piste ténue

A peine lancé dans une relecture de Bolaño, voilà que je retombe dans la simple lecture: avec « Una novelita lumpen » et la plupart de sa poésie, « La piste de glace » est un de ses rares textes que je ne connaissais pas encore. Jusqu'à cette semaine. On en parle rarement, de cette « Piste de glace ». Pourtant, c'est vraiment un très beau roman. Excellent, peut-être pas. Mais très beau. Et, finalement, qu'importe l'excellence pourvu qu'on ait la beauté?

En lisant ce livre dans la foulée de ma relecture d' « Anvers » et de « Monsieur Pain », une question s'est imposée: à quel point ce roman, apparemment écrit à la même époque, a été retravaillé pour sa publication en 1993? On ne va pas prétendre qu'on ne dirait pas le même auteur, puisque l'on sait déjà qu'on retrouve dans les deux titres pas mal des thèmes, des particularités et des modes opératoires de Bolaño, mais la différence frappe, tout particulièrement avec « Monsieur Pain », meilleur point de comparaison -- « Anvers » étant par trop fragmentaire, plus proche d'une prétention poétique.

Tout d'abord, Bolaño semble, cette fois-ci, savoir où il va, que ce soit en ce qui concerne le prétexte de l'histoire, le destin de ses personnages ou le type de narration qu'il choisit. L'assemblage est beaucoup moins dû au hasard. Au niveau de l'écriture également, tout paraît plus assuré, même si les voix des trois narrateurs ne se distinguent que par ce qu'ils disent ou par leur ton, plutôt que par leur style. Techniquement, si on voulait tenter d'établir un vague lien, la structure à narrateurs multiples pourraient faire penser à la deuxième partie des « Détectives sauvages » bien qu'ici un été soit observé au lieu des pérégrinations d'un duo, ce qui change bien sûr pas mal de choses. Thématiquement, c'est sans doute un lien plus fort et plus concret qui nous unit à la même partie des mêmes détectives (comme si c'en était un brouillon ou plutôt une version préalable), puisque Bolaño y manipule une époque et des éléments biographiques qu'il remettra en scène dans la vie de Arturo Belano de façon plus romantique. Parce qu'ici, pas de romantisme ni de célébration d'une jeunesse folle: le portrait est plutôt terre-à-terre et les trois acteurs principaux sont trop différents pour que Bolaño s'adonne au même type de jeu automystificoglorifiant qu'il pratiquera dans « Les détectives sauvages ». D'une manière plus large, on retrouve bien sûr ici une certaine fascination pour la mort, la violence et surtout la folie, ainsi que les figures de l'exil qui peuplent son oeuvre, que ce soit celui qui nous emmène à des milliers de kilomètres de ce qui toute une vie fut un domicile, à une grande-distance de la vocation que l'on croyait être celle de notre vie, à des lieux et des lieux de ce que l'on pensait être notre personnalité ou encore à trois bouteilles ou trois nuits sous un pont de trop, ce qui cause ainsi le basculement dans une quasi-démence.

Je suis bien sûr très heureux de voir ici les germes de ce qui suivra, mais tout ça importe finalement très peu une fois qu'on est face à l'image centrale du livre: une jeune femme superbe en train de s'entraîner sur une piste de glace installée dans un palais moderniste en ruine sur les ordres d'un fonctionnaire municipale au bord du précipice; il la regarde, l'encourage; ils sont observés en secret par une autre jeune femme, sans doute à moitié folle, munie d'un couteau effilée; un poète mexicain en séjour illégal la dévore des yeux espionnant les deux autres occupés l'une à se perdre dans son sport, l'autre dans la contemplation de celle qu'il aime. Tout est là, dans ce triangle tout sauf équilatéral. Ce n'est pas un roman policier, l'intrigue n'est pas politique, c'est un roman d'amour et d'illusions, sur l'infinie capacité de l'être humain à se berner soi-même. Et c'est magnifique.

Je terminerai rapidement cette brève note de lecture avec une considération sur ce que je rappelle être le but « officiel » (c'est-à-dire surtout l'excuse) de ce processus de relecture: le projet d'écriture d'un papier sur la gauche chez Bolaño. Comme je le disais dans ma première note « relecture », je sais que les passages pertinents seront difficiles à trouver. J'espère en fait trouver une espèce de portrait en creux. Dans « La piste de glace », pas grand chose sauf à prendre en compte l'affiliation politique de Enric Rosquelles, le fonctionnaire municipal qui détourne des ressources publiques pour construire la patinoire. Il est socialiste, ou plutôt encarté au parti socialiste ouvrier espagnol. Bien qu'il est pratiquement certain qu'une bonne partie du monde littéraire aurait fait de cet homme le membre d'un parti de droite (j'entendais d'ailleurs encore dire ce matin à la TVE que la gauche était plus rapide à se distancer de la corruption, ce qui fera rire tout lecteur belge), on ne peut pas prétendre qu'il s'agit là d'un exemple de l'opinion de l'auteur sur la gauche, corrompue. Bien que beaucoup de trotskistes se sont reconvertis en militants sociaux-démocrates, Bolaño ne semble être de ceux-là: il pencherait plutôt du côté d'une désillusion envers le politique, et le choix du parti concerné n'indique rien, n'a aucune implication sur le roman. On dira tout au plus qu'il fait montre d'un certain mépris envers les pratiques inévitables dans toutes particraties – de quelque bord que ce soit. On ira donc voir ailleurs, d'autant plus que le but n'est pas de savoir si Bolaño était plutôt de gauche ou plutôt de droite (comme si on ne le savait pas) mais bien d'examiner comment il représente (quelle) gauche et les impacts que cette représentation aurait sur le sens (?) de son oeuvre.

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Bolaño: retour à l'ordre

J'ai beaucoup de temps libre pour le moment, ce qui me permet de terminer ou de continuer à travailler sur d'anciens projets (l'article sur le livre de Daniel Sada publié récemment sur le Fric-Frac Club avait été abandonné pendant deux mois, j'ai aussi relu pas mal de Mishima et il serait temps que je concrétise vraiment mon texte à ce sujet), d'en lancer de nouveaux mais aussi, bien sûr, de lire encore plus que de coutume. Etrangement, pourtant, ça ne se traduit pas nécessairement par une plus grande activité sur ce blog. Comme si, sachant ne pas être pressé, je préférais m'occuper de choses de plus grande ampleur, qui demandent, justement, une gestation plus longue. On verra ce qu'il en ressortira. Toujours est-il que je me suis replongé, il y a quelques jours, dans une relecture de l'oeuvre de Roberto Bolaño. Il n'est pas bien original de dire qu'en matière de littérature, ce qui importe bien souvent, ce qui apporte richesse à notre perception d'un roman, c'est la seconde lecture. Dans le cas de Bolaño, découvrir l'ensemble (ou presque) de son travail sur deux ans est évidemment un grand choc qui se ressent dans une sorte de bonheur stupéfait ne permettant pas toujours critique ou analyse véritable. Sur les premiers titres, quand bien même ce qu'on en dit est juste, ce qu'on y voit est pertinent, on tatonne à la recherche de quelque chose que seules nos lectures suivantes de l'auteur pourront nous donner. Ainsi, sans même se soucier de chronologie, lire « Les détectives sauvages » avant tout et puis passer à « Monsieur Pain » ne laissera pas les mêmes sensations que de le faire dans le sens inverse. Une relecture des « Détectives sauvages » alors que le reste a été lu au moins une fois sera donc non seulement différente (tout lecture étant de tout façon différente) mais surtout changera notre perspective sur l'oeuvre générale de l'auteur. Et c'est ça qui m'intéresse aujourd'hui.

On parle toujours de Bolaño et du fascisme, ce qui est normal et légitime. Ce qui m'intrigue depuis quelques temps et que je n'ai vu examiné nulle part (envoyez-moi des références s'il y en a), c'est la question de la représentation de la gauche. Le thème est moins courant, les passages pertinents sans doute plus difficiles à trouver mais, de mémoire, je me souviens du trotskiste de « La littérature nazie en Amérique », de plusieurs scènes dans « Nocturno de Chile » et d'une altercation avec un chauffeur de taxi dans « 2666 » qui dépeignent un sinistre portrait. Pour rechercher d'autres traces éventuelles autant que pour relire l'esprit clair (c'est-à-dire débarrassé de l'ébahissement initial), je me replonge donc dans tous les livres de Bolaño et ce de façon chronologique, histoire de voir s'il y aurait, dans ce domaine-là, une évolution. Bien que je sois à la recherche d'éléments précis, je ne pense pas me fermer à tout ce qu'il se passe d'autre, ce qui devrait permettre de parler en ces pages de ce qui n'apparaîtra pas dans l'article que j'espère tirer de ma relecture.

J'ai commencé par « Anvers » qui semble être le plus vieux texte disponible (1980). J'en avais gardé de très bons souvenirs et me suis rendu compte que c'était sans doute dû à une sorte d'ensorcellement. Il y a dans ces 126 pages une qui est absolument magistrale: la dernière. J'en avais déjà utilisé un extrait en citation il y a un bout de temps. Le reste n'est malheureusement pas à la hauteur. « Anvers » est une collection de fragments (débuts, milieux ou fins de..) plus que le thriller sans solution annoncé en quatrième de couverture. Ce ne serait pas un problème si les fragments en question avaient assez de puissance pour que l'on puisse passer outre (les intranquilles fragments de Pessoa reçoivent peu de plaintes) mais malheureusement « Anvers » penche un peu trop du côté du fragment dénué de sens: abondent le phrases qui ne veulent absolument rien dire et qui même d'un point de vue sonore, rythmique ou poétique sont mauvaises. En refermant « Anvers » pour la seconde fois, on est soulagé de ne pas avoir commencé par celui-ci à l'époque (et dire que ça avait été, pendant un temps, mon intention). Bien sûr, tout n'est pas à jeter, mais l'intérêt est presque... anthropologique. On y voit déjà les traces de thèmes, d'éléments voire même de tics d'écriture qui feront d'un exilié chilien de plus l'un des grands écrivains de notre temps. Dans ce texte, Bolaño se cherche et c'est le lecteur qui le cherche qui trouvera ici de quoi retenir son attention.

J'ai ensuite lu « Monsieur Pain », roman dont j'avais gardé un moins bon souvenir que pour « Anvers » bien que je ressente, toujours aujourd'hui, une certaine affection pour pas mal de ses éléments. « Monsieur Pain » est en fait, à l'autopsie, clairement meilleur que son prédécesseur bien que de manière évidente une pièce vraiment mineure de l'oeuvre bolanienne. Il s'agirait de la première tentative réussie de terminer un roman. Bref et très peu « centré », mais roman quand même. J'aime beaucoup le personnage de monsieur Pain, « héros » et narrateur de ce récit, qui ne fait rien ou presque (si ce n'est une séance auprès du patient Vallejo – autour duquel, pour ceux qui n'ont pas lu, tournerait un étrange complot fasciste visant à s'assurer qu'il meure pour des raisons non déterminées --, Pain l'occultiste de l'acupuncture passe son temps à préférer ne pas ou quelque chose du style). L'histoire racontée par Pain a des accents policiers et il n'y comprend visiblement rien, Bolaño non plus et le lecteur encore moins. Mais ce n'est pas grave, trouvé-je encore une fois: on s'amuse quand même et on apprécie déjà les biographies inventées de fin de volume, qui annoncent peut-être « La littérature nazie... », le duo de flics ou d'espions qu'on retrouvera dans « Nocturno de Chile », les détours absurdes et le pesant sentiment de fatalité et de découragement. Ceci dit, on comprend – et, dans une certaine mesure, partage – l'agacement de certains lecteurs à cette succession de scènes insensées qui semblent n'avoir d'autre fonction que de s'assurer que livre atteigne le nombre de signes réglementaire pour être accepté au concours que Bolaño finira par gagner. Et on se dit finalement que les dites scènes sont des fragments bien plus satisfaisants qu'une bonne partie de ceux d'« Anvers ».

Avant de vous laisser pour aujourd'hui, une petite note sur la chronologie. Les amateurs de Bolaño sauront qu'elle n'est pas facile à établir, puisque pas mal de textes ont été publiés bien après leur écriture. « Anvers », par exemple a été écrit en 1980 (et peut-être révisé ensuite) pour ne paraître qu'en 2002. « Monsieur Pain », publié en 1999, date, selon la note préliminaire, de 1981 ou 1982. Dans sa note en ouverture de « La piste de glace », Robert Amutio, le traducteur de Bolaño, explique que le roman a été écrit « au début des années 1980 », tout comme « Consejo de un discipulo de Morrison a un fanatico de Joyce », roman à quatre mains écrits avec Antoni Garcia Porta qui, quant à lui, déclare dans sa préface que le projet fut lancé en 1979, repris avec Bolaño en 1981 et terminé en 1983. Et ce sont là le seules informations disponibles: à première vue, je n'ai rien pu trouver dans les autres textes de l'auteur ni dans le volume critique qui lui a été consacré chez Candaya. Doit-on donc considérer qu'à l'exception des titres cités, le reste a paru plus ou moins dans l'ordre chronologique (ce n'est probablement pas le cas des nouvelles et des poésies, mais ne nous compliquons pas la tâche...)? Dans ce cas, que fait Bolaño entre 1983 et 1996 (date de parution de « La littérature nazie en Amérique »)? Ecrire des poésies et des nouvelles, participer à des concours, mais encore? Sans réponse fiable, on est obligé de faire avec ce qu'on a. Ce n'est bien sûr pas grave, mais la question m'intéresse. Et si un lecteur fidèle ou de passage a plus d'informations sur ces points-là, je serais très heureux d'en prendre connaissance...

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Altamont au bout de la route

Il y a quelques jours, j’évoquais « Liberation » de Brian Francis Slattery, qui avait un certain parfum contre-culturel made in 60’s. J’y voyais une contradiction entre la liberté chantée par les actions des personnages et la sécurité (au moins sociale) souhaitée par le discours politique qui sous-tendait de nombreuses parties du récit. Il fut un temps où un écrivain comme Slattery aurait sans doute beaucoup moins hésité à revendiquer une liberté totale, déconnectée aussi bien du capital que de l’Etat, et se déployant dans un sorte de brouillard (pourpre, si vous voulez) hédoniste intemporel. Beaucoup de gens arguent que cette utopie a pris fin entre le 25 juillet et le 6 décembre 1969 dans un bain de sang. C’est cette époque que Zachary Lazar a tenté de revisiter dans « Sway », son deuxième roman, publié l’an passé. La presse, unanime, louangea. 

« Sway » mélange trois narrations : les débuts de Rolling Stones jusqu’à la mort de Brian Jones, la vie de Kenneth Anger et les évènements liés à Charles Manson. Tout ça sent le souffre de façon un peu cheap, il faut bien le dire, et d’ailleurs, Lattès qui a publié, je le découvre aujourd’hui, la traduction en janvier dernier joue sur cette corde en nous promettant un choc Manson – Rolling Stones qui, évidemment, n’arrive jamais. Bien sûr, le lecteur français est déçu s’il y va pour ça (voyez cette note, où, en plus, cette grande fan de « Mick » s’excuse de la musique de la vidéo qu’elle met en lien alors qu’elle est précisément le fait de Jagger. Soit…). Heureusement, Lazar n’écrit pas dans cette optique sensationnaliste. Que fait-il donc ? Il observe la fin d’une illusion.

Le 25 juillet, Bobby Beausoleil et Charles Manson assassinent Gary Hinman. Le 08 août, Manson ordonne à quatre membres de sa « famille » aux racines hippies de massacrer tous les occupants de la maison Tate – Polanski. Le lendemain, il se rend lui-même, accompagné de six disciples, chez Leno et Rosemary La Bianca qu’il fait tuer. Le 06 décembre, les Rolling Stones donnent un concert gratuit à Altamont. Un homme s’approche de la scène et, jaloux de Jagger parce qu’il plait à sa copine, sort un flingue. Il est poignardé à mort par les Hell’s Angels qui assurent la sécurité de l’évènement. Il devait s’agir d’un second Woodstock. Dans sa recréation fictionnalisée de ces évènements, Zachary Lazar argue que, plutôt que le coup d’arrêt souvent dépeint, il s’agit finalement là de la culmination ou de l’accomplissement des 60’s. La conclusion logique. Voilà qui change de la vulgate flower power, mais qui n’est pas vraiment neuf : lire « Slouching towards Betlehem » ou « The white album » de Joan Didion (qui a d’ailleurs écrit un article sur Linda Kasabian, la disciple qui dénonça Manson), c’est déjà s’engager sur ce chemin. Le travail de John Gray (pas celui qui réalisa un film sur Manson, mais bien le philosophe politique) qui montre que toute utopie est condamnée à aboutir à un bain de sang justifierait aussi le point de vue de Lazar. 

Mais « Sway » est un roman et si on peut déjà être content que ce qu’il dit des sixties diffère de la version habituelle, on ne peut pas lui reprocher que ça ait déjà été dit. D’un point de vue personnel, ce qui m’a plu dans ce livre, c’est qu’il se concentre sur les personnages secondaires. Bobby Beausoleil. Membre de la première incarnation du groupe qui allait devenir Love, Beausoleil a passé les quarante dernières années en prison pour le meurtre de Gary Hinman. Derrière les barreaux, il composa la musique du film Lucifer Rising, de Kenneth Anger dans lequel, bien avant son incarcération, il devait jouer. Anger, le cinéaste de l’avant-garde camp par excellence, tournicota autour des Stones vers 1968 et 1969 aussi bien pour Invocation of my demon brother (apparition de Jagger et de Richards, musique de Jagger) que Lucifer Rising (avec Marianne Faithfull dans le rôle de Lilith). Ils partageaient alors tous une fascination pour l’occulte et la figure de Satan. Enfin, « Sway », à mon sens au moins, parle plus d’Anita Pallenberg que de Brian Jones. Beausoleil plutôt que Manson, Anger plutôt que Godard, Anita plutôt que Jagger. Le choix se justifie parce que finalement lorsque sa fiction se fait histoire alternative, on évolue avec une plus grande liberté en évoquant l’ombre plutôt que la lumière. Au lieu de causer icônes éternelles, aller voir les figures plus discrètes (bien que Pallenberg…) permet sans doute aussi de toucher ce qu’il y avait de commun à l’époque, que l’on soit grande star ou enfant perdu du summer of love. Au-delà de ça, je dois bien constater que mon excitation à découvrir Beausoleil dans les premières pages de « Sway » n’a aucune origine littéraire : c’est un réflex de fan. Je suis arrivé à sa musique parce que je me suis intéressé à Kenneth Anger à l’époque où j’ai découvert Coil. Et le fait est qu’au cours de ma lecture, je ne me suis pas détaché un seul moment de cette attitude de fan lecteur, parce qu’il n’y avait pas grand-chose pour m’en détacher, ni dans l’écriture, ni dans la structure, ni même dans l’histoire. Si je m’étais arrêté à mi-chemin pour me demander pourquoi je lisais, j’aurais dû dire « parce qu’il y a Anger et Beausoleil ». 

« Sway » n’est pas une célébration des années soixante, et c’est très bien ainsi. Cela mis à part, il n’y a malheureusement aucune raison de célébrer le roman de Zachary Lazar. On n’y apprend pas grand-chose sur l’époque décrite, rien sur la littérature, rien sur le roman. Quelques jolies images et tournures, c’est tout. Si ce n’est pas un livre à oublier, c’est juste un livre oubliable. 

Zachary Lazar, Sway, Vintage, £7.99 

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Bogus Blimp


Il y a quelques années, un collectif étrange hantait la Norvège et les oreilles de (malheureusement) trop peu de monde. Bogus Blimp, en cessation d'activité depuis 2004, nous a laissé trois albums sur cinq ans qui développent un son et une esthétique bien à eux, s'inspirant de la tradition du cabaret et du film muet, des Residents et de Neubauten qu'ils ont su combiner avec leur propre univers plutôt étrange. La musique est marquante, les voix impressionnent et les vidéos (réalisées par le chanteur) fascinent. Même si c'est 5 ou 10 ans après, il n'est pas trop tard pour découvrir les rois du cabaret-core.


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Cannibalisme liégeois

Je crois que l'affiche est assez claire. J'espère voir mes quelques lecteurs liégeois au rendez-vous ce vendredi à 18h00 pour la rencontre avec Claro à l'excellente librairie Livre aux trésors, rue Sébastien Laruelle.

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Post-crash America

Nous sommes assez nombreux à avoir découvert il y a deux ans « Spaceman Blues » de Brian Francis Slattery, mélange assez rafraichissant de fiction pulp et d’aventures pynchoniennes. Certains ont beaucoup, beaucoup aimé, d’autres ont trouvé ça amusant, sans plus, mais personne ne s’est emmerdé. J’avoue tomber dans la seconde catégorie, ce qui explique qu’à l’heure de découvrir « Liberation », son deuxième roman, je pensais plutôt qu’il me permettrait de faire un break entre deux livres plus « lourds ». J’avais à la fois tort et raison : bien qu’il soit dans la droite ligne de son prédécesseur, ce texte-ci me semble receler des aspects bien plus profonds.

Le titre complet est tout un programme : « Liberation, being the adventures of the Slick Six after the collapse of the United States of America ». Six roublards (les slick six) ont une longue histoire de crime: détournement d’argent, trafics en tous genre, meurtres malheureusement. Depuis des années séparés (conflits internes aussi bien qu’emprisonnements), la chute des Etats-Unis va les réunir pour une dernière mission, pensée par Marco, le plus dur et le plus fort de la bande. Parqué, après procès, sur un bateau pénitentier, il ne revient au pays après de longues pérégrinations que lorsqu’il devient évident que l’Etat qui l’avait enfermé n’existe plus : balayé par une crise économique phénoménale, l’ancienne grande puissance mondiale s’est écroulée lorsque le poids de la dette et les réclamations des créanciers se sont avérés trop fort et ont rendu le dollar absolument sans valeur. Conséquences ? Chaos et violence. Des poches autonomes se créent ici et là, mais, partout ailleurs, la loi du plus fort. A New York, le pouvoir est entre les mains du Aardvark, mafieux qui tirait déjà pas mal de ficelles au temps d’avant et qui se retrouve aujourd’hui avec encore plus de richesses et de force. Partout dans le pays, l’esclavage est de retour, qu’il soit volontaire (les affamés se vendent eux-mêmes) ou plus traditionnels (ancienne mode, où le transaméricain remplace le transatlantique). Marco sait que s’il a passé des années en prison, ce n’est pas à la justice qu’il le doit, mais bien au Aardvark. Et c’est lui qu’il veut abattre, afin de retrouver sa fierté et de libérer le pays, tout en réunissant la seule famille qu’il se connait : les slick six. 

« Liberation » est un mélange curieux. Comme « Spaceman blues », c’est une fiction aux aspects pulps (bien plus que n’importe quel Pynchon) et aux prétentions littéraires qui se nourrit à de multiples sources. Les Slick six renvoient, comme les fameux Chums de « Against the day » à la littérature d’aventure pour garçons, à une différence près : il s’agit ici d’une version éminemment contemporaine, nourrie de la culture manga et super-héros. Il y a bien sûr un clair aspect si ce n’est science-fiction, au moins anticipation, ainsi qu’une révision du western et des éléments de l’épopée psychédélique, sortis des voyages de Ken Kesey et de ses Merry Pranksters. Cette dernière référence n’est bien entendu pas un hasard : un vent contre-culturel un tantinet désuet (bien que mis à jour) souffle à travers le livre.

Comme de bien entendu, un tel mélange garantit un résultat divertissant et chaotique. Mais il y a bien plus : les intuitions et intentions politiques de Slattery se font plus précises ici que dans « Spaceman blues ». On ne dira pas que le discours y est entièrement convaincant. En première analyse vraiment à gauche du spectre, « Liberation » est en fait une sage réflexion sociale-démocrate, éloge du juste-milieu. Ce n’est pas a priori un mal – vous ne m’entendrez pas dire qu’un roman ne peut pas être politiquement au centre ou à gauche ou à droite, ce ne sera jamais le critère – mais disons que le contraste est grand avec la célébration du chaos, de la créativité et de la liberté que l’on trouve de façon assez fréquente dans le texte. L’idéal est trop propre quand on voit le type de personnages mis en avant. Et par rapport à la radicalité de ces êtres de papier, on s’étonne des réflexions plutôt banales sur l’impossibilité qu’une société aurait à fonctionner sans Etat, que celui-ci sera de toute façon remplacé, dans ses aspects les plus négatifs, par les mafias et qu’enlever la loi tout en gardant le capitalisme ne peut mener qu’à l’esclavagisme. Tout ça est assez curieux de la part d’un auteur au background académique tel que le sien (droit international, développement économique, affaires publiques) et qui doit connaître les nombreuses objections émises par les anarchistes comme par les libéraux radicaux contre ces scénarios. (Et, sans vouloir être trop affirmatif, on a un peu l’impression que la vision cauchemardesque développée par Slattery est une sorte de réponse convenue aux libertariens tels Nozick – pour qui la démocratie est déjà un esclavage -- ou Block.) 

Mais pardonnez-moi pour cette digression qui ne devrait finalement pas avoir d’impact à la lecture du roman pour ceux qui sauteront le pas. Vous vous en fouterez et vous aurez raison. Et surtout, l’important n’est pas cette espèce de dialectique entre contenu politique et structure du roman mais bien la façon qu’à Slattery de réécrire l’histoire des Etats-Unis à travers « Liberation ». Parce que c’est bien ça qui, à mon sens, donne au roman une dimension que « Spaceman blues » n’a pas, dans mon souvenir au moins. Le retour à l’esclavage est un bon en arrière de presque 150 ans, l’ouest encore « sauvage » et hanté par des bandes de « pillards » nous ramène quant à lui encore plus loin, avant même la théorie de la destinée manifeste. Ces deux éléments omniprésents dans le roman légitiment sans doute à eux seuls la décision de Slattery d’en faire un portrait déformé, un miroir déformant de l’histoire des Etats-Unis. Les évènements du passé sont rejoués, quand ce ne sont pas simplement les fantômes des victimes d’antan qui ressurgissent dans un étrange retour. Parmi de nombreux parallèles qu’il conviendrait d’étudier plus en profondeur, Manhattan est revendu, Jamestown redevient le point de départ de l’embryon d’une nouvelle aventure. Et c’est ce type de procédés et d’évènements, disséminés en toile de fond des dernières aventures jubilatoires des Slick Six qui fait passer « Liberation » du mindtrip divertissant au sick, slick & deep mindfuck.

Brian Francis Slattery, Liberation, Tor, $14.95

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L'ombre en fuite

Au début du mois, j'avais remis en avant deux textes publiés il y a quelques temps parce que les traductions françaises de ses livres lus en VO venaient de paraître. Je n'avais pas voulu faire pareil avec "L'ombre en fuite" ("Plowing the dark") de Richard Powers: la note publiée en septembre denier ne lui était pas exclusivement consacrée. J'ai changé d'avis lorsqu'on a attiré mon attention, ces derniers jours, sur quelques posts de divers blogs qui, selon moi, ne rendent pas justice au livre. Powers est un des grands américains, un auteur difficile et "L'ombre en fuite" est probablement l'un de ses textes les plus durs. Le succès français de "La chambre aux échos" et de "Le temps où nous chantions" est mérité, réjouissant. J'ai tout de même l'impression qu'il a causé une erreur de perception qu'on est en train de payer aujourd'hui: l'image de Powers en France ne correspond pas à la réalité de son oeuvre. C'est sans doute pour ça que l'attachée de presse du Cherche-midi a ciblé pour sa campagne des blogs qui ne me semblent pas les plus appropriés pour promouvoir un tel roman.

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Rares sont les livres qui parviennent à évoquer au lecteur un ensemble d’autres livres qui formeraient une sélection plus qu’honorable. C’est le cas de « Plowing the dark », septième roman de Richard Powers, lecture difficile qui m’aura fait passer par toutes les couleurs possibles et imaginables, écrivant furieusement de petites notes, entrevoyant la nécessité de relire d’autres romans rencontrés à toutes époques afin, pour certains, de comprendre ce qui se passait, pour d’autres, de comparer le traitement de thèmes similaires. Art, faux et argent comme dans « The recognitions ». Violence, terrorisme et otages au Liban comme dans « Mao II ». Dickens et la littérature pour rester sain d’esprit et se sauver lors de moments difficiles comme dans « Mr. Pip ». L’impression de se retrouver enfermé dans une réalité parallèle sans porte de sortie comme dans « Zeroville ». Les liens vont du superficiel au profond, de l’anecdotique au troublant mais enrichissent et complexifient toujours l’expérience vécue au fil des pages : « Plowing the dark » ouvre un tas de portes dans l’esprit du lecteur. Celle qui pour moi aura été ouverte la plus grande mène aux évènements de Tienanmen. Juste avant de lire ce roman, j’avais fini « Beijing Coma », le Ma Jian paru le mois dernier. Et si l’un se sert des répressions en toile de fond comme illustration d’un des thèses alors que pour l’autre il s’agit du centre même de la narration, il n’en reste pas moins quelques liens que j’espère intéressants.

Dans « Beijing Coma », Ma Jian écrit du point de vue de Dai Wei, un jeune homme plongé dans le coma : il a reçu une balle dans la tête lorsque l’armée chinoise a dégagé la place Tienanmen après un mois d’occupation et de protestation au départ estudiantines. Alors que sa mère s’occupe de lui à la maison – puisqu’il était proche des leaders étudiants dont il organisait le service d’ordre, les hôpitaux ont reçu de la police l’ordre de ne plus lui octroyer de soins – il repasse dans sa tête sa vie entière jusqu’à l’instant fatidique. Fils de « droitiste » rééduqué durant la révolution culturelle et réhabilité du bout des lèvres par Deng, il grandit auprès de sa mère qui insiste pour qu’il ne se mêle pas à la politique autrement qu’en louangeant l’action du parti. Le retour au foyer de son père, homme brisé et fini, ne fait que le convaincre du pathétique de l’action politique. Il ne se rend alors pas compte que le crime de son père n’était autre que celui d’être, tout simplement : il n’avait jamais pris part à quelque manœuvre remettant en cause la direction de la république populaire. C’est justement lorsque, à l’adolescence, Dai Wei se trouve au prise avec le système étatique chinois qu’il commence à prendre conscience que l’on peut être puni pour le simple fait de vouloir exister en tant qu’être humain. A la suit d’un incident particulièrement humiliant, qui finit par le mettre à la merci d’une brute dans un commissariat de police, commence son propre périple sur les traces de son père – tout d’abord réelles lorsqu’il visite la région où il a été détenu, apprenant au passage l’incroyable cruauté de l’époque Mao ; plus métaphoriques ensuite lorsque ses découvertes changent sa façon de voir son avenir et le mettent vis-à-vis de sa mère dans la position paternelle de celui qui ruine sa vie.

« Plowing the dark » est un livre divisé entre deux narrations de prime abord distinctes : le travail sur la réalité virtuelle d’une équipe d’artistes et d’informaticiens convaincus d’ouvrir une nouvelle voie pour le monde et le récit des années en tant qu’otage d’un irano-américain au Liban entre 1988 et 1990. Quel rapport avec la Chine – et avec « Beijing Coma »? Dans une scène capitale du livre de Powers, les petits sorciers de la RV se retrouvent devant des écrans de télévision à regarder les premiers jours des protestations étudiantes chinoises. Enthousiasmés par ce qu’ils voient et sous le poids de leur conviction de l’importance de la mission qu’ils accomplissent devant leurs ordinateurs, ils en viennent à se demander si ce n’est pas leur travail sur la réalité virtuelle qui aurait un effet sur le monde extérieur et aurait ainsi déclenché le mouvement estudiantin, tel un papillon qui bat des ailes ici déclenche un ouragan là-bas. De fait, il y a chez eux la conviction que leur travail permettra de changer le monde réel. Le point commun le plus évident entre les deux romans est d’abord de présenter deux groupes – étudiants, chercheurs – luttant pour un changement de fond. Dans les deux cas, on nous raconte l’espoir, la volonté et d’illusion. Mais tout ça n’est que ressemblance superficielle : si les personnages de « Plowing the dark » pensent voir dans leur travail ainsi que dans la chute du mur de Berlin et les protestations chinoises la promesse de l’inéluctable fin de l’histoire, les étudiant chinois ne pensent pas en ces termes : s’ils font partie de l’Histoire, l’écrivant même peut-être, il n’y a aucun doute chez eux qu’il ne s’agit que d’un chapitre de celle-ci. Des deux côtés, les désirs étaient utopiques et la fin du rêve provoqua le dur, très dur retour à la réalité. Mais chez Ma Jian ce retour prend la forme de la mort, de la torture, des disparitions et de la nécessaire adaptation des jeunes à un pays qui a clairement fait comprendre que le changement ne serait jamais que celui décidé par les dirigeants, tandis que chez Powers la fin de l’utopie n’est que la fin d’un projet : protégés au point de se permettre de croire que l’histoire était sur le point de se terminer, les personnages connaissent un atterrissage nettement moins rude que ceux de Ma Jian, car ne consistant qu’à se réveiller à la réalité extérieur. On notera l’habileté de Powers : c’est le début de protestations de Tienanmen qui fera croire aux chercheurs qu’ils ont un pouvoir ; c’est la répression qui les entraînera vers la réalisation que leur travail n’a aucune application concrète.

Finalement, Powers parle d’un monde où l’on peut se permettre le luxe de l’abstraction et où les dépenses a priori inutiles prévalent (la richesse est telle que la possibilité de perte n’est pas un réel problème) alors que Ma Jian, lui, évoque une réalité concrète, dure et d’autant plus désespérante qu’on s’est permis de rêver. Cette différence est, je pense, reflétée formellement dans les deux romans. « Beijing Coma » est écrit simplement, directement, en restant très terre à terre. Le message s’adresse clairement au plus grand nombre, il s’agit de raconter ce qu’il est impossible de raconter (les évènements de juin 1989 sont tabou en Chine). En fait, le livre est plutôt mal écrit et son efficacité repose entièrement sur le poids émotionnel de ce qui y est raconté. Par contre, Richard Powers est un écrivain qui brille par sa maîtrise de la langue, la force et la pertinence de ses métaphores. Ses livres sont des expériences qui se jouent dans l’abstraction, le sens est à découvrir, à reconstruire. Powers peut se le permettre. Le passé de Ma Jian et l’histoire qu’il veut raconter ne lui permet pas : même s’il s’avérait capable de s’élever à la hauteur de Powers, on peut penser qu’il ne le ferait pas parce que ceux à qui il veut rendre justice sont toujours dans un combat concret – une forme plus sophistiquée ne fonctionnerait sans doute pas.

Avant de conclure, il faut quand même préciser que les deux romans ne se limitent pas à ce que j’ai essayé de développer ici. « Plowing the dark » approche aussi les thèmes que j’ai mentionnés au tout début et il y aurait en plus beaucoup à dire de l’articulation entre le récit de la réalité virtuelle et celui de l’otage au Liban. C’est là qu’on trouve les pages les plus émouvantes dans un livre certes pas aussi froid et cérébral qu’on veut bien le dire mais où l’émotion ne vient qu’après la digestion de la réflexion philosophique et scientifique de l’auteur. En ce qui concerne « Beijing Coma », le récit ne s’arrête pas au quatre juin 1989. Les souvenirs de Dai Wei sont interrompus par l’intrusion régulière dans ses pensées de bribes du monde extérieur. Il en tire un portrait de la Chine d’après, celle qu’il ne connaît pas de première main – un peu comme Ma Jian, exilé depuis 1987 – mais qu’on pourrait résumer en un « plus les choses changent, moins elles changent » : la relative ouverture économique fait vivre un certain nombre de personnes mieux qu’avant mais n’a pas permis de changer réellement un Etat brutal et meurtrier. A ce titre, les derniers chapitres sont lumineux.

« Plowing the dark » est un livre brillant écrit par un des grands écrivains américains actuels. Sa lecture est une expérience exceptionnelle qui, pourtant, ne satisfait pas autant que celle de « The echo maker ». Peut-être parce qu’il décrit ici un monde fukuyamesque, inconnu de nous, vieux de près de vingt ans et déjà absurde alors que son dernier roman – peut-être le meilleur livre post 09/11 à ce jour – nous est plus proche – humainement parlant, mais surtout dans l’expérience décrite. « Beijing Coma » touche finalement plus, remporte l’adhésion alors que c’est un livre littérairement inférieur. Les évènements et les états d’esprit décrits sont tout aussi éloignés temporellement mais nous semblent bien plus réel : la réalité virtuelle est morte, pas la République populaire de Chine.

Richard Powers, Plowing the dark, FSG, $15.00
vf: L'ombre en fuite, Cherche-midi coll. Lot49, 22€
Ma Jian, Beijing Coma, Flammarion, 23€

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Misérable dimanche

(15 nov 1930 - 19 apr 2009)

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Les yuppies selon Seth

C'est avec une certaine surprise que j'ai lu il y a quelques jours la note de Christope Greuet consacrée à « Golden Gate » de Vikram Seth: selon le journaliste du Midi libre, il s'agirait en effet d'un « portrait au vitriol de l’Amérique des eighties, où le dollar est roi et les yuppies des maîtres du monde en perdition affective ». Je sais que Claro, pour sa traduction, est passé des tétramètres iambiques originaux à l'alexandrin, mais pour que le livre de Seth corresponde à la formulation de Greuet il faudrait en plus qu'il ait été complètement réécrit dans son intrigue même.

« Golden gate » se déroule à San Francisco au début des années '80. On y suit les histoires d'amour d'une poignée de jeunes professionnels d'une vingtaine d'années. Le cadre politique et social est bien évidemment en large partie déterminant dans leurs relations, que ce soit celle entre le catholique homosexuel et l'homme marié abandonné par sa femme, coincés qu'ils sont entre le désir de vivre leur amour et l'opposition de la foi ainsi que, sans doute, de la famille ou celle entre un homme un peu trop susceptible au positionnement non-politique (ce qui, en ce temps là voulait dire plutôt à droite) et une avocate de plus en plus portée vers de luttes politiques dites progressistes, divisés qu'ils sont par la perception de plus en plus éloignée qu'ils ont de ce qui devrait faire la bonne vie. Et Christophe Greuet a bien raison: il s'agit d'un portrait et il s'agit de gens en perdition affective. Mais est-il au vitriol? Le dollar y est-il roi et les yuppies décrits comme les maîtres du monde? J'aimerais en voir les preuves dans le récit, et je pense qu'on ne saurait les apporter.

Seth, d'une certaine façon, rit de ses personnages. Certes. Quoi qu'il en soit, impossible de ne pas se rendre compte que ce rire est celui, tendre, que l'on a parfois en pensant à nos amis ou à nos familles. Il n'y a guère de vitriol ici, et l'Amérique de Reagan n'est qu'une toile de fond, un contexte qui permet d'épaissir les psychologies et pas le motif central de « Golden gate ». Seth décrit ici son propre milieu, ce qu'il a connu, les lieux où il allait prendre un verre, manger un bout. Il y a sans doute à travers ces pages les ombres nombreuses de ses propres connaissances et le regard qu'il jette sur ce qui est son monde à lui, étudiant en économie à Stanford, n'a pas la méchanceté d'une attaque mordante: il a au contraire la bienveillance de celui qui connait intimement les travers décrits. Je me demande vraiment comment on peut soutenir le contraire. Peut-être est-ce dû à un préjugé de lecteur basé sur des connaissances partielles d'une époque souvent décriée? Je ne veux bien sûr pas prétendre que c'est le cas de Christophe Greuet, cependant l'utilisation qu'il fait du terme yuppie semble aller dans ce sens. Seth utilise le mot assez tôt dans le livre, mais sans connotation péjorative. Et pour cause: lorsqu'il écrit son livre, l'aspect franchement désagréable qu'on lui attache n'était pas encore de mise, puisqu'il n'est venu qu'après la crise boursière de 1987. A l'époque, les yuppies ne sont pas les requins de la finance dépeints dans le film « Wall street » ou dans les romans « Le bûcher des vanités » et « American psycho ». Non, les yuppies sont juste des gens à l'éducation universitaire, originaires des classes moyennes et qui peuvent espérer s'élever socialement. Ils gagnent bien leurs vies, ont des dépenses souvent frivoles et sont plutôt frileux fiscalement tout en étant culturellement et socialement progressistes. On est loin des délires cokés d'un Patrick Bateman qui, pour le coup, est bien le personnage principal d'un portrait au vitriol de l’Amérique des eighties, où le dollar est roi et les yuppies des maîtres du monde en perdition affective. Mais « Golden gate »? Oh non, vraiment non. Comment le prétendre?

Quoi qu'il en soit, vingt-trois ans après, une bonne partie des thèmes sociaux et politiques ont perdu de leur actualité. Les années Reagan sont loin derrière, la bombe est passée d'une menace considérée comme claire et directe à un épouvantail politique dans le vaudeville international néocon, les espoirs individuels, les politiques sexuelles, les illusions et les utopies ont changé. Tout ça a donc vieilli. La force de « Golden gate » réside ailleurs. Premièrement, dans les relations humaines. Ce sont de très beaux portraits d'individus et de couples, des descriptions psychologiques et sentimentales assez fortes dans lesquelles il n'est pas difficile de reconnaître quelque chose de connu. Il y a visiblement chez Seth une forte capacité d'empathie, aisément transmise au lecteur. Deuxièmement, l'écriture ou plutôt la forme choisie, celle de sonnets en tétramètres iambiques. Evidemment, il y a de quoi s'émerveiller. on dit que Seth délaissa l'académie pour l'écriture romanesque en découvrant la traduction anglaise du « Eugène Oneguine » de Pouchkine par Charles Johnston et c'est celle-ci qu'il émule ici. On penserait que ce choix rend la lecture difficile. Ce n'est pas du tout le cas, bien au contraire: il y a dans « Golden gate » une certaine légèreté et une musique entraînante qui promènele lecteur loin de la contrainte que ça a pu être pour l'écrivain. C'est une véritable joie. De plus les rimes et le jeux liés à la structure viennent souvent allégés l'impression laissée par des scènes dures ou de crise. Là réside peut-être une autre raison du choix ou, à tout le moins, une des explications de la réussite de la combination entre forme et récit choisie par Seth: la légèreté et l'humour qui ressort de ses sonnets apportent un contrepoint affectueusement moqueur aux tracas quotidiens des personnages. Et dans les moments de vrais drames, Seth sait abandonner ce petit rire pour des sonnets bien plus sérieux, à la hauteur de la tristesse ressentie.

« Golden gate » est une réussite, tendre comédie de moeurs rendue brillament dans une forme rare. Pourtant, cette réussite n'est sans doute que mineure: pour touchantes ou amusantes que soient les péripéties, la vie conjugale de quelques jeunes des classes moyennes supérieures n'est pas d'un intérêt transcendant, quand bien même l'on prétendrait étudier sociologiquement certains cercles du San Francisco des années '80.

Vikram Seth, The Golden Gate, Penguin India, 300 roupies
J'ai lu ce roman dans sa version anglaise et ne peut donc commenter la traduction de Claro chez Grasset. Comme je le disais au début de cette note, il a choisi de passer en français à la forme par excellence de notre langue: l'alexandrin. Le choix est sans doute bon, puisque la phrase anglaise passée en français augmente en général de 10% en longueur. Au vu du contenu du roman, c'est sans doute principalement pour le défi formel qu'il s'est lancé dans l'aventure. Toujours est-il que les trop rares journalistes s'attardant sur la traduction n'ont pas l'air de s'en plaindre.

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Postpoésie

Il y a deux semaines, Anagrama annonçait les résultats de son concours annuel d'essais. « Postpoesía, hacia un nuevo paradigma » de Agustín Fernández Mallo est arrivé finaliste et sera publié le mois prochain. Par le plus grand des hasard, je lisais alors la réédition chez La noche polar de « Creta lateral travelling », son premier livre. En plus du texte original, où il développe de façon plus abstraite et moins accessible la même tactique narrative fragmentaire et hétérodoxe qu'il met en oeuvre avec un certain succès dans sa trilogie nocilla, on retrouve en fin de volume deux textes théoriques liés à la thématique de son essai récompensé. Le premier date de 2003, et Fernández Mallo y ouvre le débat avec une introduction de ce qu'il appelle la poésie postpoétique, pour un renouvellement de la forme à une époque où, contrairement au roman, on ne prend même plus la peine d'annoncer sa mort. Le second texte, paru en 2006, serait un extrait du livre à être publié et clarifie l'idée au point d'être presque programmatique.

Fernández Mallo parle d'abord de la poésie espagnole, mais il n'y a aucune raison de croire qu'au moins partie de son discours n'est pas applicable à d'autres pays ou cultures. Selon lui, il y a toujours eu une collaboration entre plasticiens et poètes (Picasso-Alberti est un des exemples). Pourtant, ce n'est plus la cas aujourd'hui. Pourquoi? Tous les arts ont opéré leur propre déconstruction, sauf la poésie. Quoi que l'on puisse penser du postmodernisme et de ses excès éventuels, force est de constater que ce mouvement aura changé des choses et que le fait qu'en large mesure la poésie n'y soit pas vraiment passé la laisse déconnectée du monde actuel et surtout des arts les plus contemporains: les poètes d'aujourd'hui, enferrés dans le classicisme, ne savent pas dialoguer avec les artistes de pointe. Il serait donc temps de passer à une poésie postpoétique, c'est à dire une poésie qui serait celle des systèmes complexes, participant à un réseau de liens et de noeuds qui intègre en son sein le monde qui nous entoure plutôt que la culture traditionelle, trop souvent acceptée comme seule valable par les poètes (et les écrivains en général, dirais-je) établis. Pour ne tomber ni dans le dogmatisme moderniste ni dans certaines impasses postmodernes, Fernández Mallo propose de suivre une démarche pragmatique qui ne se priverait pas non plus d'utiliser ces voies-là lorsqu'elles semblent appropriées. La postpoésie serait « la juxtaposition amplifiée, ou synergie, de quelque théorie, mode de pensée ou image qui résolve un défi poétique déterminé, donnant lieu à de nouveaux artefacts et à une nouvelle façon de penser l'artisanat poétique. Est bon tout ce qui fonctionne poétiquement. » Pour ce faire, le poète, comme le scientifique, va créer des mutations en inventant des « métaphores vraisemblables à travers un langage nouveau ». Plutôt que de se nourrir de sa propre tradition, la poésie doit, pour survivre ou plutôt pour rester relevante et s'intégrer aux arts contemporains, se nourrir de ce qui lui est a priori extérieur dans un processus que Fernández Mallo compare à la photosynthèse (et qu'il oppose au cholestérol poétique, qui n'opère que dans sa propre tradition, obstruant ainsi artères). Dans ce cadre donc, il s'agirait pour la postpoésie de travailler dans les « périphéries, zones qui, (comme c'est le cas dans les villes et l'urbanistique) au sens strict, sont artificielles et manquent de tradition » et d'évoluer plus particulièrement dans la périphérie créée en faisant rentrer en collision « la ville poésie orthodoxe avec la ville société développée ». Ce type de pratique entraîne inévitablement la reconnaissance de textes a priori non poétiques comme poétiques ainsi que l'utilisation de matériaux généralement ignorés par les poètes. On ne sera donc pas étonné que Fernández Mallo considère comme éminement postpoétique le fameux « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformatrice de la gravitation quantique » de Alan Sokal ou encore le « Tractatus logicus ». En cela, il ne diffère peut-être pas tant d'un William H. Gass qui soutenait lire certains philosophes comme des fictions, mais la pratique est probablement plus iconoclaste en matière de poésie, puisqu'elle n'aurait pas encore assumé la transformation connue par le roman.

Il semble clair qu'en écrivant ces textes, Fernández Mallo sait déjà ce qui lui sera reproché: nihilisme culturel, imposture postmoderne et extension absurde du domaine poétique au point de lui faire perdre tout sens, et de fait, si je ne me trompe, la publication initiale des deux textes repris dans ce volume avaient fait naître un certain débat. Le lecteur attentif saura pourtant voir que, tout comme chez Fernández Porta, il y a ici des critères, des exigences qui empêchent l'ensemble de tomber dans le tout se vaut. La poésie doit s'ouvrir à tous les domaines de la vie contemporaine mais tout ne saurait faire poésie. De plus, l'utilisation de métaphores scientifiques, tant reprochées aux postmodernes et aux déconstructionnistes, est ici le fait d'un écrivain qui est physicien de formation: non seulement ses comparaisons ou son utilisation de la science sonnent juste dans le cadre littéraire qu'il décrit mais il a en plus la « caution » académique pour le faire. Le livre qui va paraître le mois prochain chez Anagrama est potentiellement aussi intéressant que les deux essais de Fernández Porta ("Afterpop" et "Homo sampler") et créera sans doute beaucoup de débats. Quoi qu'il advienne, les problèmes dégagés par Fernández Mallo et les pistes qu'il indique sont pertinents. Si tout ça mène à des oeuvres de valeurs, il est sans doute trop tôt pour le dire mais les lecteurs de ce blog savent sans doute déjà qu'en Espagne, même si l'académie n'aime pas trop, il y a des choses qui bougent.


Agustín Fernández Mallo, Creta Lateral Travelling, La noche polar, 18€

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Prof

(Pozoblanco, avril 2009)

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Histoire des larmes

Il y a un an plus ou moins, j'évoquais ici le dernier livre d'Alan Pauls que j'avais trouvé vraiment excellent. Il sort aujourd'hui en français chez Bourgois. Voici donc ce que j'en ai dit. Croisons les doigts pour que la vf soit à la hauteur.

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Il paraît qu’on a fait à plusieurs reprises la critique à Alan Pauls de ne pas intégrer suffisamment le politique dans ses textes. C’est un point de vue étrange qui nous ramène aux années où tout était politique, même ce qui prétendait ne pas l'être. Soyons en certain : en ces temps-là et pour ces gens-là, la fiction ne brillait pas de mille feux. Il est possible qu’en Argentine ce genre de théorie absurde soit toujours de mise – après tout, ce serait l’un de derniers bastions lacaniens, il y a donc au moins congruence temporelle -, d’autant plus si l’on se réfère à l’intrigant travail de Damían Tabarovsky, stimulant mais in fine souvent perdu par une pseudo sophistication politique prenant le pas sur tout le reste. Et Pauls passa donc à confesse – pardon, à l’autocritique -, admettant la carence politique profonde de ses livres et se jurant de corriger ce grave défaut dans son prochain livre. Frisson d’horreur.

Entre « Historia del llanto ». Voilà que l’on comprend pourquoi la littérature de Pauls n’est pas remplie de considérations « engagées » : comme la majorité des écrivains, il a mieux à faire de sa plume que de la mêler à la fange de ceux qui croient au devoir et au pouvoir dialectique de la fiction dans la lutte visant à créer les conditions d’un monde meilleur donc rééduqué. L’homme écrit parce que. Finalement, n’est Gorky que le littérateur qui ne saurait faire autrement… C’est pourquoi au lieu du livre politique annoncé on a ici une promenade proustienne dans la vie intérieure – cette chose tant nécessaire à la création littéraire et tellement haïe par les radicaux de tous bords – d’un jeune argentin à la parfaite éducation progressiste. Comme si Pauls expliquait à la fois dans quel milieu et dans quelle idéologie il a grandit et pourquoi cette dernière ne transparaissait pas dans ses textes.

Je serais tenté de voir dans le travail de Pauls ici un lien avec celui de Vila-Matas dans « Explorateurs de l’abîme ». Certes, ce lien n’est ni thématique, ni structurel ni stylistique. Il pourrait donc être anecdotique mais il me semble intéressant : les deux textes se présentent plus ou moins ouvertement comme une repentance – de ne pas créer des personnages faits de chair et de sang pour le Barcelonais, de ne pas parler de politique pour l’Argentin -, une admission de culpabilité et une correction mais finissent en puissante réaffirmation de ce qui leur est reproché par les ânes. Tout comme Chostakovitch promettait d’être plus prolétaire avant de discrètement subvertir le travail exigé par le Parti, Vila-Matas et Pauls ne peuvent se forcer à l’autocorrection. Bien sûr, il n’y a contre eux aucune forme de contrainte réelle, aucune menace sur leurs vies et tout cela pourrait être vu comme gratuite facétie. C’est justement ce côté apparemment gratuit qui donne à ce pied de nez une bonne partie de son charme.

Cette « Histoire des larmes » est celle d’un garçon ultra-sensible qui a la faculté d’attirer les confessions intimes de tout qui passe un peu de temps avec lui. Sa sensibilité est illustrée extérieurement par sa capacité à verbaliser ses émotions et par les pleurs qu’il verse souvent mais uniquement en présence de son père qui l’admire pour ça, lui le gauchiste formé par la conviction que l’introspection est une faiblesse inutile et coûteuse. A l’adolescence, il se plonge dans la littérature marxiste, lit un journal péroniste et suit avec admiration les guérilleros impliqués dans la lutte armée. Pourtant, à sa grande stupéfaction, lorsqu’il voit à la télévision un jour de septembre 1973 l’armée de Pinochet bombarder le palais de la Moneda, il ne verse pas une seule larme sur le sort de la voie chilienne au socialisme et de son président, le docteur Allende. Et il doit bien se rendre compte que la rupture avec sa petite amie – virée par lui parce que de famille chilienne de droite – lui est plus douloureuse que la mort de son idole. Non seulement c’est la fin d’une époque pour le continent, c’est aussi la fin d’une illusion pour le jeune homme anonyme : il n’aura pas su être contemporain.

Il y a deux scènes clés. Tout d’abord celle d’ouverture, sur une anecdote venue de l’enfance du protagoniste : obsédé par Superman, il est certain de pouvoir voler et se lance à travers une fenêtre. Il en ressort miraculeusement indemne. Selon la lecture de Alejandro Henchoz, cette histoire recèlerait en elle le récit entier, celui de la pensée progressiste comme épique infantile prête à faire disparaître le corps au profit d’une époque exigeant un engagement absolu pour la cause. Je ne suis pas certain que ce soit juste : soulignons plutôt que Pauls a dit avoir voulu jouer avec l’idée de gamins se délectant des aventures de révolutionnaires comme ils se délectent aujourd’hui de jeux vidéos. Ou de superhéros : au cœur du progressisme, il y a bien l’idée de l’invincible supériorité des convictions défendues, celles qui mènent l’humain sur le route du mieux et du bien. Le prog’ serait le superhéros prêt à risquer sa vie pour la victoire : d’ailleurs le gamin de « Historia del llanto » sort indemne de sa rencontre avec la fenêtre. Miraculeusement. Et tout est sans doute là : miraculeusement… Parce qu’on a vraiment de la chance d’échapper vivant à la tentative de rendre vrai une fiction sans base concrète. Dans les années qui suivirent cette collision tête / fenêtre, de nombreux jeunes gens s’en rendront compte à leur dépens. Aveuglés par la putassière fiction marxiste-leniniste-trotskardomaoïste ils tombèrent en nombre sous les coups des généraux et / ou massacreront gaiement autant d’ennemis de classe que faire ce pouvait. Ce n’est d’ailleurs par un hasard si, au terme des années 1970, cette horrible décennie de révolutions et contre-révolutions pseudo-prolos déployées du Chili au Cambodge en passant par l’Allemagne et l’Italie il y eut rupture nette entre la gauche progressiste / liberal – au sens anglais – et la gauche radicale que bon nombre de membres désertèrent pour devenir les cadres des partis sociaux-démocrates : l’enchantement avait été brutalement rompu. C’est ici qu’intervient la seconde scène clé du livre. Adolescent, le narrateur est emmené par son père au concert intime d’un héros du protest song argentin revenu d’exil. Les chansons remplies de pathos et de beaux sentiments populaires débordent d’une sensibilité qui dégoûte notre hyper-sensible antihéros. Soit parce qu’il se rend compte que la sensibilité ne devrait plus être de mise à une époque aussi brutale, soit parce qu’il se rend compte que la sensibilité naïve affichée contribue à l’aveuglement qui plonge ses contemporains vraiment contemporains dans un radicalisme mortifère. Il comprend surtout que ce chanteur est de ceux qui – déjà rien que par la force d’un long séjour imposé à l’étranger – sont déconnectés du monde parce qu’il n’ont rien vu, ne savent rien, que leur témoignage est hors de propos. Juste comme lui. C’est là qu’il abandonne.

« Historia del llanto » serait-il donc l’histoire de la transformation d’un radical en pantoufle en socialiste du ventre mou ? Voilà qui expliquerait l’absence de politique chez Pauls : fondamentalement, le social-démocrate n’a aucun discours politique à tenir autre que les louanges du compromis et l’éloge de la juste mesure. On fait encore moins bonne littérature avec ça qu’avec lutte des classes ou des races. Puisqu’on ne fait pas de littérature avec de beaux sentiments, n’est-il finalement pas heureux que Pauls ne soit pas un écrivain politique ? Est-ce un hasard si une large majorité des gens soucieux de littérature vivent dans le confort que certains appelleraient bourgeois du consensus idéologique – on pense ici au Senges qui n’a rien contre les impôts, au Gaddis pour lequel le capitalisme est le moins mauvais des systèmes, au Jauffret qui vote Bayrou ? Autant de gens tenant des propos – certainement pas un discours – n’ayant rien de révolutionnaires mais dont les œuvres ne peuvent paraître que radicales face à la production dominante. N’est-ce que pur hasard ?

Ces interprétations valent ce qu’elles valent – c'est-à-dire qu’elles pourraient ne rien valoir. Ce qui est indéniable et essentiel, c’est que cette incapacité à la contemporanéité dont se lamente le personnage du livre se retrouve dans l’écriture même. Loin d’un réalisme mortifère et particratique, les phrases de Pauls sont alambiquées, longues, se divisent en multiples clauses qui nous mènent de digressions en digressions. Il s’agit de flux et de reflux, de longues étendues de mots qui se parcourent et s’apprécient à grande vitesse si l’on se laisse entraîner par le rythme impliqué dans la composition mais qui restent tout aussi délectables et étonnamment riches lorsqu’on se décide à prendre son temps. Lire « Historia del llanto », c’est se soumettre à une expérience vibrante dont la force ne tient heureusement pas à l’électrifiant discours d’un Trotsky de province mais bien au talent d’un écrivain dont le sens de la composition, l’art de l’ellipse et la maîtrise linguistique sont de premier plan. Autrement dit, c’est une illustration de plus pour qui en aurait besoin de la supériorité de l’artiste sur l’agitateur de pulsions primaires que restera toujours le politicien. Et c’est Pauls qui démontre ainsi la radicale beauté de son regard sur la réalité.

Alan Pauls, Historia del llanto, Anagrama, 14€

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Kafka aux fourneaux

Passant la semaine de Pâques sous d'autres cieux, entre processions et ibéricos de bellota, je n'ai ni vraiment le temps ni vraiment l'envie d'alimenter Tabula Rasa ou même de répondre aux derniers commentaires. On fera ça la semaine prochaine sans doute. Ceci dit, il y a deux livres dont j'ai dit le plus grand bien il y a déjà quelques temps qui viennent enfin d'être traduits. Je vais donc reposter ici ce que j'en disais alors. On commence avec "Kafka aux fourneaux" ("Varieties of disturbance en vo), recueil de Lydia Davis paru chez Phébus en février. Je ne pense pas avoir vu beaucoup de papiers à son sujet dans la presse francophone alors qu'il s'agit d'un excellent livre. Mes impressions d'il y a 18 mois ci-dessous. (Et si vous voulez une vision moins positive, c'est par ici.)

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Ecrivain-traducteur, voilà une vocation qui sera familière aux lecteurs réguliers de ce blog. Il en existe aussi aux Etats-Unis : elle traduit les grands noms français (Proust, Leiris, Jouve, Blanchot, Butor…) et écrit des nouvelles, souvent (six recueils), et des romans, parfois (un). Bien que Phébus ait publié deux de ses livres et la République lui ait décerné titre de chevalier des Arts et des Lettres, elle reste peu connue chez nous. Qui est-ce ?

Lydia Davis, félicitations dans le fond de la classe (oui, c’est vrai, c’était dans le titre, mais ça prouve que vous suivez quand même). On nous dit dans beaucoup de papiers disséminés ici ou là par des vents plus ou moins favorables que ses nouvelles sont à classer dans le rayon avant-garde de votre bibliothèque – concrètement ça veut dire à laisser dans les étagères des libraires indépendants, puisque, hein, bon, vous comprenez, enfin… Ce qualificatif ne me paraît pas vraiment convenir : ce qui se passe, c’est que Davis nous convie en permanence à réévaluer notre rapport à la nouvelle, à revoir, en somme, la copie de la petite définition de la forme courte qui, à tous, nous peuple la tête dans sa tournure la plus commune. « Varieties of disturbance », son dernier recueil, n’échappe pas à la règle davisienne, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de règles mais que étrangement, on y retrouve toujours nos petits. On est aussi perplexe et admiratif qu’un officier de police qui se rendrait compte que, tout compte fait, le trafic à un carrefour est parfois plus fluide sans signalisation qu’avec. C’est beau la liberté quand elle est mise au service du talent.

Prenons “We Miss You: A Study of Get-Well Letters From a Class of Fourth-Graders”, un des plus long textes du livre. Il s’agit apparemment de l’analyse, des années après, de lettres composées par de jeunes écoliers. Que nous disent-elles sur leurs relations amicales, leurs loisirs, la famille, les conditions de vie ? Et qu’en est-il de leurs capacités psychologiques et intellectuelles ? Ecrit dans un style technocratique, avec la rigueur froide du sociologue ou de l’anthropologue, Davis pourrait tester la patience du lecteur qui se demanderait, après cinq pages, « à quoi bon ? J’ai compris ! ». Eh bien non, il y a autre chose. Il y a d’autres choses. Il n’est d’abord pas surprenant que le lecteur un tant soit peu attentif voie émerger de cette dissection distanciée, sans émotion, une narration, un univers auquel il rapportera ses propres connaissances, injectant ainsi l’expérience de sentiments a priori absents. Mais ce n’est pas vraiment là l’essentiel. Je ne sais plus où j’ai lu que, malheureusement, on ne s’attachait pas aux écoliers auteurs de ces lettres – sous-entendu : il nous faut des personnages forts et on ne les a pas, c’est pas bien- et ce n’est pas faux, mais c’est passer à côté de ce qui importe vraiment. Qu’est-ce donc ? Eh bien, on vient de lire vingt-trois pages d’un rapport qui aurait dû être barbant, qui n’aurait pas dû être du domaine littéraire et pourtant, miracle des miracles, on identifie, on reconnaît une nouvelle dans ce qui paraissait ne pas en être. C’est ça, la grandeur de la pratique, de l’art de Lydia Davis : l’épiphanie, l’éblouissement là où ne s’y attendait pas, sans se forcer, sans nous forcer à la suivre, hein, juste comme ça parce que dans ses pages, il n’y a pas besoin d’explication : tout a force d’évidence.

Et ces nouvelles, qui font de deux lignes à quarante pages sont toutes comme ça.

Hop, un exemple, en voici une dont le titre (très important chez Davis) est « Index Entry » :

Christian, I’m not a

Elles ont l’air bizarre, mais au bout de 5 ou de 1500 mots, c’est le reste qui l’est, tant on s’y sent à l’aise, on a envie de relire et de s’amuser encore là-dedans, dans ce cocon d’étrangeté familière. Si je pouvais construire une bibliothèque en réseau, un machin qui fonctionnerait autrement qu’alphabétiquement, je mettrais les livres de Lydia Davis en relation avec ceux de David Markson et de George Saunders pour la bonne raison que ça me plait de voir les choses ainsi, d’imaginer une relation entre elle et ces deux autres écrivains aux univers différents mais qui partagent tous quelques choses d’importance capitale : un sens de la phrase unique, un humour qu’on aurait dit, il y a quelques années, décalé mais qui est surtout authentique et euphorisant, et puis des idées, ben, comment les qualifier, des idées, de vraies idées, et c’est rare. Try again. Fail again. Fail better ? Pour Lydia Davis, on aurait presque envie d’enlever le fail.

Lydia Davis, Varieties of disturbance, Farrar, Strauss & Giroux, $13.00

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