Omega List

Tabula Rasa a toujours essayé d'être autre chose qu'un blog fournissant des liens intéressants avec un petit commentaire à la fin, mais, par manque de temps, j'ai bien peur que ce genre de message sera au menu pour la deuxième fois de la semaine. Redémarrage prévu la semaine prochaine? Laissez-moi donc vous diriger vers le blog du Book Depository où l'on peut découvrir le Top Ten du Belge Paul Verhaegen, l'auteur de "Omega Minor", roman pour lequel il a gagné le Independent Foreign Fiction Prize. La liste contient un certain nombres de livres attendus -- pour qui connait l'intrigue de son roman ou ses liens avec Richard Powers -- ainsi qu'une belle surprise avec "Fromage", le très amusant livre de l'Anversois Elsschot. Je note aussi la présence du titre le plus absurde de l'histoire de la littérature pour enfants: "Cooking with Pooh". Miam donc, allez humer ces dix livres et leurs commentaires.
Et puisqu'on parle de lecture, filez au Fric-Frac Club où j'ai posé quelques questions à Rodrigo Fresán, lecteur.

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On filme

Un peu comme si la littérature ne savait se défaire du cinéma, voilà que j’apprends quelques nouvelles stupéfiantes dont je ne sais trop si elles doivent me pousser à m’arracher les cheveux. Deux jours après la victoire cannoise d’un film qu’on ne verra pas basé sur un livre qu’on ne lira pas, ainsi qu’un autre récompense pour un autre film basé sur le livre mafieux de Saviano – qu’on a quelque part ici et donc qu’on lira un jour – on apprend donc via le blog Archivo Bolaño que – gasp – on s’apprête à mettre sur pellicule « Les détectives sauvages ». On ne connait pas encore vraiment le casting, les seules infos qui transparaissent concernent le nom du producteur, qui a travaillé sur tous les films du grand Carlos Reygadas (Japón !!!) et réalisé par un certain Carlos Sama. Comment vont-ils donc traiter la deuxième partie du roman ? Et voilà que grâce à Gustavo Faverón Patriau on voit que, après le succès du No country for old men des Coen et, surtout on imagine, son Oprahisation, Hollywood tombe sur Cormac McCarthy qui, pour la première fois de sa vie, doit se mettre à vraiment engranger les dollars : on aura donc probablement droit à Outer Dark mais aussi à The Road. Ce dernier film sera des mains de John Hillcoat avec, dans le rôle du père, Viggo Mortensen et puis… Charlize Theron. Euh, elle sera la mère supposons-nous mais le peu d’apparition qu’elle fait dans le récit comparée à la célébrité de Theron fait craindre que son rôle soit grossi. Enfin, Ridley Scott travail sur Blood Meridian. Et ça, ça fait vraiment peur.

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Le gant et la batte

Est-ce qu’il y a un seul fan de foot qui ne rêve pas d’être le sélectionneur ? Quand j’avais une dizaine d’années, j’avais mis en place un jeu qui me paraissait alors assez sophistiqué. Je passais mes après-midi de week-end autour de la table d’une sorte de subbuteo aimanté sur lequel je jouais des championnats entiers. Même si la plupart des équipes étaient composées de leurs vrais joueurs, une poignée d’entre elles avaient été complètement assemblées par moi. Chacun de ces footballeurs disposait de sa fiche personnalisée où l’on trouvait l’âge, la taille, le poids, les positions ainsi que ses statistiques des saisons précédentes. Pour tous – réels comme inventés – je gardais l’ensemble des données du championnat et des coupes en cours – buts, passes décisives, cartes jaunes et rouges, compositions matches par matches. J’avais quelques techniques précises pour déterminer les circonstances des blessures, leurs types et durées. Je pouvais passer des heures là-dessus à jouer toutes les rencontres, une par une, dans leur intégralité – quinze minutes par mi-temps. J’avoue avoir continué bien dans l’adolescence et avoir poussé le vice, une fois rattrapé par la technologie, jusqu’à éditer Championship Manager – à l’époque où Sports Interactive s’occupait encore de la série – pour correspondre à ma ligue sous-terraine. Ce n’était alors plus le hasard du contact de mes doigts avec les figurines des joueurs qui provoquait les évènements mais bien l’intelligence artificielle et le moteur du jeu qui se dépatouillait avec les caractéristiques dont je les nourrissais.

J. Henry Waugh, dans « The Universal Baseball Association, Inc. » de Robert Coover, ne se sert ni d’un jeu de table ni d’un ordinateur. Tout est fait par les dés, selon une liste de combinaisons d’une complexité insensée. Comptable fiable mais médiocre, il oublie la grisaille de sa vie en se jetant corps et âmes dans sa ligue de baseball inventée. Il a même systématisé le renouvellement des cadres et le décès de ses stars, fauchées en pleine gloire ou dans le grand âge, des années après la retraite. Mais on ne saurait contrôler les dés, et aussi improbable que cela puisse paraître, certaines combinaisons fatales sortent. Ainsi, foudroyé par une balle trop rapide, John Casey, la jeune étoile du championnat, meurt sur le losange alors que Waugh voyait en lui les caractéristiques du futur plus grand de tous les temps. Désespéré, il ne peut ressusciter Casey mais s’efforcera – sans succès - de retrouver un certain équilibre pour sa création. Malgré tous ses efforts, elle lui échappe petit à petit. A mesure que Waugh s’enfonce dans la dépression et se rapproche à grands pas du licenciement, ses créatures s’autonomisent et prennent leurs destinée en main. Dans des dernières pages de feu, plusieurs dizaines d’années de l’histoire de l’association post-casey plus tard, la question centrale devient celle de la signification de cette mort. Et de la transformer en rituel, de lui donner les atours d’un mythe fondateur et, sur cette base, de se créer une identité.

Il y a au moins trois niveaux de lectures dans ce roman redoutablement intelligent et amusant. Le premier est simple, direct, sans aller plus loin que l’histoire telle qu’elle parait contée. On rigolera, se réjouira de la prose et de l’inventivité de Coover, et voilà. Il y a une lecture plus profonde, celle qui observera la thématique religieuse. Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître s’esquisser dans les initiales de J. Henry Waugh la présence de JHWH. La métaphore pourrait être facile – ah, ah le créateur du jeu est le Dieu de ses créatures de papiers – mais les choses deviennent d’autant plus intéressantes lorsqu’on se rend compte que la plus belle de ses créations (Casey) a pour initiales JC. Pétillon souligne également que Coover a structuré son livre en huit chapitres : sept pour la genèse, et le denier pour l’apocalypse. On lirait ainsi dans cette association universelle du baseball un pan de l’histoire chrétienne. A ce titre, si l’on prend en considération la figure de Waugh, on a un Dieu bien sûr créateur mais qui ne maîtrise pas totalement son univers. Dans le jeu, le hasard, dans le monde, la liberté humaine fait que les plans le mieux dessinés ne se réalisent pas toujours. On remarquera que la tentative de reprise en main échoue et que Waugh finit abandonné par ses enfants. Dieu jusqu’à l’annonce de sa mort, tel est l’un des aspects du programme de Coover. Enfin, le troisième niveau est celui de l’élaboration de récits collectifs, la naissance de mythes et de légendes, de la littérature en fait.

C’est évidemment en mélangeant ces niveaux de lecture que « The Universal Baseball Association, Inc. » prend son ampleur véritable. Comme dans « The Origin of the Brunists », Coover donne à voir le conflit entre cultes concurrents qui façonnent un mythe devant donner à l’univers son sens. C’est de ce conflit, plus que de la victoire des vainqueurs, que naît l’histoire, cette fiction qui s’écrit alors même qu’elle est en marche. Et tout ça finit, comme chez les brunistes, comme dans « The public burning », par un sorte de célébration, de ritualisation rejouant ce qui a déjà eu lieu ailleurs avant, se transformant, c’est fatal, en espèce de jeu du cirque. J’avoue que l’idée de lire un roman sur le baseball me tentait très moyennement. J’ai douté et je me suis fait avoir. C’est un peu comme nier l’existence de Dieu en se couchant et se faire réveiller par lui le lendemain matin. C’est une expérience qui rend humble et c’est à elle que Coover m’a soumis.

Robert Coover, The Universal Baseball Association, Inc., Plume, $15.00

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Vu à Liège

Mon patron est réaliste: il me demande l'impossible.
C'est normal: c'est un soixante-huitard.


(Il y en avait d'autres du même style). J'ai ri.

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30000 et des poussières

FOR the last seven years, I’ve lived in an old stone presbytery in France, south of the Loire Valley, in a village of fewer than 10 houses. I chose the place because next to the 15th-century house itself was a barn, partly torn down centuries ago, large enough to accommodate my library of some 30,000 books, assembled over six itinerant decades. I knew that once the books found their place, I would find mine.

Alberto Manguel à propos de sa bibliothèque
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Démonologie

La France doit la découverte de Gilbert Sorrentino à l’obstination de son traducteur, Bernard Hoeppfner. Contrairement à d’autres auteurs américains de sa génération et de son talent qui avaient déjà eu la chance - - mais bien souvent sans rencontrer le succès - - d’être traduits en français, Sorrentino a dû attendre soixante-quatre ans et treize romans pour arriver dans nos librairies en 1991, aux Belles-lettres[1]. Il faudra cinq ans de plus pour un retour en grâce temporaire avec « Red le démon » chez Bourgois. A part une autre traduction en 1999 chez l’excellente mais discrète maison Cent pages, ce n’est que dix ans plus tard que Sorrentino revient au premier plan, chez Actes Sud cette fois-ci, avec l’aide de DeLillo. On croyait la machine lancée. Las !, deux mois après la parution de « Petit casino », son auteur disparaissait. Mais Hoepffner ne rend pas les armes et, entre deux éditeurs, continue à prévoir la publication d’un des corpus les plus importants de la littérature expérimentale US du siècle passé.

« Grandma smiles her malevolent smile displaying both her gold tooth and her brownish-black tooth. She wonders, again, if someone might go down to the cellar storage bin and get her something.
She wants something.
Perhaps a hot-water bottle.
An ice bag. A moth-eaten blanket. A chipped egg cup. Something personal, some treasure, something to bring back memories of her innocent childhood, her winsome first days as a new bride. God knows, they didn’t last long.
At the thought of the hot-water bottle, the ice bag, Red brightens internally, secretly, for such need may possibly signal pain somewhere in Grandma’s body. He takes care to show nothing in his flat, brutal face. Pain that might foreshadow, perhaps, death itself, although Red does not even think this word. »

Ainsi commence « Red the fiend », odyssée brutale et cruelle dans une maison dominée par la figure tyrannique de grand-mère. Grand-père, dominé, ne dit rien. Mère, sans travail, divorcée d’un mari alcoolique, ne peut rien dire puisqu’elle vit ici, elle et son bon à rien de fils, de la charité de ses parents. Red subit les colères d’une grand-mère frustrée par une vie médiocre ainsi que les coups de ses condisciples. C’est comme ça que va naître un monstre, un démon.

On a dit que Grandma était une des personnages les plus détestables et les plus maléfiques de la littérature américaine. C’est sans aucun doute vrai. Sorrentino rassemble en elle tous les clichés et les préjugés des plus intolérants des irlando-américains – dont la haine incroyable contre l’autre (Italien, Allemand, Juif…) est une des caractéristiques les plus violentes – auxquels il ajoute une attitude superstitieuse particulièrement étrange et personnelle. Cette véritable haine intérieure ressort à la fois sous la forme d’insultes et d’imprécations odieuses mais aussi d’ahurissants passages à l’acte physique. Mémé est une sadique à la recherche du moindre prétexte pour rosser Red ou pour l’empoisonner de plats douteux et d’aliments pourris. Red, devant ce torrent d’agression de toutes formes et cette carence d’émotions autres que la peur, le dégout et la douleur, développe petit à petit une attitude de confrontation avec grandma dans laquelle il trouve une certaine forme de jouissance et, à l’extérieur, se met lentement à dériver vers ce qui ne pourra qu’aboutir à une sorte de bête asociale, prête à tout pour combler ses désirs du moment.

On l’aura compris, c’est un livre dur, violent et sombre. Et ça n’arrête pas. Jusqu’à la fin, qui laisse d’ailleurs entrevoir un après d’une violence encore plus grande, le bombardement est continu. Paradoxalement, c’est sans doute dans cette noirceur sans espoir que Toby Olson aura trouvé un aspect comique : il est vrai que l’espèce de jubilation évidente ressentie par grandma lorsqu’elle planifie ses pires coups ou les aspects définitivement pervers des contre-plans progressivement mis-en-place par Red poussent le lecteur tellement loin de ce qu’il considère normal qu’il ne peut s’empêcher de ricaner, si ce n’est de franchement rire. C’est d’ailleurs cette exagération dans l’horreur qui signale clairement que « Red the fiend », contrairement aux apparences, n’est pas un livre réaliste – ce qui aurait surpris de la part de Sorrentino. Au-delà de leur méchanceté et de leur brutalité, il n’y a, ni chez grandma, ni chez Red, d’autre émotion. Ils ne sont que ça. Ils sont, en quelques sortes, des clichés sur patte poussés à leur extrémité. Et le talent de Sorrentino, génial explorateur du cliché, c’est de parvenir à faire sortir de ce « too much » vérité et compassion, de faire sentir instantanément au lecteur le côté humain du livre.

Ce livre pourrait être impossible à lire – la méchanceté pure réussit rarement aux lecteurs – s’il n’y avait, bien sûr, le miracle de l’écriture de Sorrentino. Comme toujours, il travaille énormément sur des schémas répétitifs – tels que des séquences insensées de questions / réponses ou les innombrables et extrêmement réussies listes – ainsi que sur les procédés littéraires, dont le livre prend par moment l’aspect d’encyclopédie illustrée et jouissive. On le sent dès le premier paragraphe : il y a un rythme fabuleux qui nous projette sur une vague de phrases précises mais presque lyriques dont aucune ne semble ne pas avoir ou ne pas être à sa place. Et la phrase sorrentinienne est une bizarrerie : contrairement à celle d’un Selby, dont la thématique de « Red the fiend » est proche, qui se laisse trop souvent aller à une rudesse simple qui ferait écho à la brutalité du contenu, Sorrentino arrive non seulement à tirer profit de cette brutalité mais aussi à intégrer les motifs de la vulgaire langue verbale des personnages ainsi que son rythme à une composition littéraire cristalline, superbe, belle malgré la laideur de l’environnement, mais qui pourtant ne parait jamais trop jolie pour ce qu’elle représente. Dans « Red the fiend », chaque passage est épiphanie stylistique, peut se lire à voir haute et, à l’enregistrement, se transformer en une musique pour laquelle il ne faudra pas parler de couleur mais bien d’odeur, d’une étrange odeur de sueur qui aurait le même effet que la plus belle des eaux de Cologne.

Si on peut comprendre que l’énorme « Salmigondis / Mulligan Stew » n’est pas de ces romans qui décrochent la timbale, qu’elle soit publique ou même critique – lors de sa publication française l’an passé, on notait une certain embarras dans les rédactions, ne sachant trop comment en parler --, on se pose quand même plus de questions quant à « Red le démon ». Lors de sa sortie américaine en 1995, d’aucun prétendirent qu’il s’agissait du plus lisible des romans de Sorrentino et, si ce n’était le fait que de considérer les autres romans comme illisibles n’est pas juste, on serait tenté d’être d’accord. Pourtant, il semblerait que le livre fut un échec commercial puisque Bourgois ne publia pas d’autres traductions et a abandonné les droits sur ce texte qui sera republié en 2009 par Cent pages. On espère que ce sera l’occasion pour ce superbe roman d’enfin rencontrer son public.

Gilbert Sorrentino, Red the Fiend, Dalkey Archive, $12.95


[1] trad. P.Mikriammos, la seule à ne pas être d’Hoepffner

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Confession d'un progressiste

Il paraît qu’on a fait à plusieurs reprises la critique à Alan Pauls de ne pas intégrer suffisamment le politique dans ses textes. C’est un point de vue étrange qui nous ramène aux années où tout était politique, même ce qui prétendait ne pas l'être. Soyons en certain : en ces temps-là et pour ces gens-là, la fiction ne brillait pas de mille feux. Il est possible qu’en Argentine ce genre de théorie absurde soit toujours de mise – après tout, ce serait l’un de derniers bastions lacaniens, il y a donc au moins congruence temporelle -, d’autant plus si l’on se réfère à l’intrigant travail de Damían Tabarovsky, stimulant mais in fine souvent perdu par une pseudo sophistication politique prenant le pas sur tout le reste. Et Pauls passa donc à confesse – pardon, à l’autocritique -, admettant la carence politique profonde de ses livres et se jurant de corriger ce grave défaut dans son prochain livre. Frisson d’horreur.

Entre « Historia del llanto ». Voilà que l’on comprend pourquoi la littérature de Pauls n’est pas remplie de considérations « engagées » : comme la majorité des écrivains, il a mieux à faire de sa plume que de la mêler à la fange de ceux qui croient au devoir et au pouvoir dialectique de la fiction dans la lutte visant à créer les conditions d’un monde meilleur donc rééduqué. L’homme écrit parce que. Finalement, n’est Gorky que le littérateur qui ne saurait faire autrement… C’est pourquoi au lieu du livre politique annoncé on a ici une promenade proustienne dans la vie intérieure – cette chose tant nécessaire à la création littéraire et tellement haïe par les radicaux de tous bords – d’un jeune argentin à la parfaite éducation progressiste. Comme si Pauls expliquait à la fois dans quel milieu et dans quelle idéologie il a grandit et pourquoi cette dernière ne transparaissait pas dans ses textes.

Je serais tenté de voir dans le travail de Pauls ici un lien avec celui de Vila-Matas dans « Explorateurs de l’abîme ». Certes, ce lien n’est ni thématique, ni structurel ni stylistique. Il pourrait donc être anecdotique mais il me semble intéressant : les deux textes se présentent plus ou moins ouvertement comme une repentance – de ne pas créer des personnages faits de chair et de sang pour le Barcelonais, de ne pas parler de politique pour l’Argentin -, une admission de culpabilité et une correction mais finissent en puissante réaffirmation de ce qui leur est reproché par les ânes. Tout comme Chostakovitch promettait d’être plus prolétaire avant de discrètement subvertir le travail exigé par le Parti, Vila-Matas et Pauls ne peuvent se forcer à l’autocorrection. Bien sûr, il n’y a contre eux aucune forme de contrainte réelle, aucune menace sur leurs vies et tout cela pourrait être vu comme gratuite facétie. C’est justement ce côté apparemment gratuit qui donne à ce pied de nez une bonne partie de son charme.

Cette « Histoire des larmes » est celle d’un garçon ultra-sensible qui a la faculté d’attirer les confessions intimes de tout qui passe un peu de temps avec lui. Sa sensibilité est illustrée extérieurement par sa capacité à verbaliser ses émotions et par les pleurs qu’il verse souvent mais uniquement en présence de son père qui l’admire pour ça, lui le gauchiste formé par la conviction que l’introspection est une faiblesse inutile et coûteuse. A l’adolescence, il se plonge dans la littérature marxiste, lit un journal péroniste et suit avec admiration les guérilleros impliqués dans la lutte armée. Pourtant, à sa grande stupéfaction, lorsqu’il voit à la télévision un jour de septembre 1973 l’armée de Pinochet bombarder le palais de la Moneda, il ne verse pas une seule larme sur le sort de la voie chilienne au socialisme et de son président, le docteur Allende. Et il doit bien se rendre compte que la rupture avec sa petite amie – virée par lui parce que de famille chilienne de droite – lui est plus douloureuse que la mort de son idole. Non seulement c’est la fin d’une époque pour le continent, c’est aussi la fin d’une illusion pour le jeune homme anonyme : il n’aura pas su être contemporain.

Il y a deux scènes clés. Tout d’abord celle d’ouverture, sur une anecdote venue de l’enfance du protagoniste : obsédé par Superman, il est certain de pouvoir voler et se lance à travers une fenêtre. Il en ressort miraculeusement indemne. Selon la lecture de Alejandro Henchoz, cette histoire recèlerait en elle le récit entier, celui de la pensée progressiste comme épique infantile prête à faire disparaître le corps au profit d’une époque exigeant un engagement absolu pour la cause. Je ne suis pas certain que ce soit juste : soulignons plutôt que Pauls a dit avoir voulu jouer avec l’idée de gamins se délectant des aventures de révolutionnaires comme ils se délectent aujourd’hui de jeux vidéos. Ou de superhéros : au cœur du progressisme, il y a bien l’idée de l’invincible supériorité des convictions défendues, celles qui mènent l’humain sur le route du mieux et du bien. Le prog’ serait le superhéros prêt à risquer sa vie pour la victoire : d’ailleurs le gamin de « Historia del llanto » sort indemne de sa rencontre avec la fenêtre. Miraculeusement. Et tout est sans doute là : miraculeusement… Parce qu’on a vraiment de la chance d’échapper vivant à la tentative de rendre vrai une fiction sans base concrète. Dans les années qui suivirent cette collision tête / fenêtre, de nombreux jeunes gens s’en rendront compte à leur dépens. Aveuglés par la putassière fiction marxiste-leniniste-trotskardomaoïste ils tombèrent en nombre sous les coups des généraux et / ou massacreront gaiement autant d’ennemis de classe que faire ce pouvait. Ce n’est d’ailleurs par un hasard si, au terme des années 1970, cette horrible décennie de révolutions et contre-révolutions pseudo-prolos déployées du Chili au Cambodge en passant par l’Allemagne et l’Italie il y eut rupture nette entre la gauche progressiste / liberal – au sens anglais – et la gauche radicale que bon nombre de membres désertèrent pour devenir les cadres des partis sociaux-démocrates : l’enchantement avait été brutalement rompu. C’est ici qu’intervient la seconde scène clé du livre. Adolescent, le narrateur est emmené par son père au concert intime d’un héros du protest song argentin revenu d’exil. Les chansons remplies de pathos et de beaux sentiments populaires débordent d’une sensibilité qui dégoûte notre hyper-sensible antihéros. Soit parce qu’il se rend compte que la sensibilité ne devrait plus être de mise à une époque aussi brutale, soit parce qu’il se rend compte que la sensibilité naïve affichée contribue à l’aveuglement qui plonge ses contemporains vraiment contemporains dans un radicalisme mortifère. Il comprend surtout que ce chanteur est de ceux qui – déjà rien que par la force d’un long séjour imposé à l’étranger – sont déconnectés du monde parce qu’il n’ont rien vu, ne savent rien, que leur témoignage est hors de propos. Juste comme lui. C’est là qu’il abandonne.

« Historia del llanto » serait-il donc l’histoire de la transformation d’un radical en pantoufle en socialiste du ventre mou ? Voilà qui expliquerait l’absence de politique chez Pauls : fondamentalement, le social-démocrate n’a aucun discours politique à tenir autre que les louanges du compromis et l’éloge de la juste mesure. On fait encore moins bonne littérature avec ça qu’avec lutte des classes ou des races. Puisqu’on ne fait pas de littérature avec de beaux sentiments, n’est-il finalement pas heureux que Pauls ne soit pas un écrivain politique ? Est-ce un hasard si une large majorité des gens soucieux de littérature vivent dans le confort que certains appelleraient bourgeois du consensus idéologique – on pense ici au Senges qui n’a rien contre les impôts, au Gaddis pour lequel le capitalisme est le moins mauvais des systèmes, au Jauffret qui vote Bayrou ? Autant de gens tenant des propos – certainement pas un discours – n’ayant rien de révolutionnaires mais dont les œuvres ne peuvent paraître que radicales face à la production dominante. N’est-ce que pur hasard ?

Ces interprétations valent ce qu’elles valent – c'est-à-dire qu’elles pourraient ne rien valoir. Ce qui est indéniable et essentiel, c’est que cette incapacité à la contemporanéité dont se lamente le personnage du livre se retrouve dans l’écriture même. Loin d’un réalisme mortifère et particratique, les phrases de Pauls sont alambiquées, longues, se divisent en multiples clauses qui nous mènent de digressions en digressions. Il s’agit de flux et de reflux, de longues étendues de mots qui se parcourent et s’apprécient à grande vitesse si l’on se laisse entraîner par le rythme impliqué dans la composition mais qui restent tout aussi délectables et étonnamment riches lorsqu’on se décide à prendre son temps. Lire « Historia del llanto », c’est se soumettre à une expérience vibrante dont la force ne tient heureusement pas à l’électrifiant discours d’un Trotsky de province mais bien au talent d’un écrivain dont le sens de la composition, l’art de l’ellipse et la maîtrise linguistique sont de premier plan. Autrement dit, c’est une illustration de plus pour qui en aurait besoin de la supériorité de l’artiste sur l’agitateur de pulsions primaires que restera toujours le politicien. Et c’est Pauls qui démontre ainsi la radicale beauté de son regard sur la réalité.

Alan Pauls, Historia del llanto, Anagrama, 14€

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Pour tout le reste, il y a...

Bien que je me sois éloigné une dizaine de jours, le silence tabula rasien n’était pas prévu. Je comptais profiter de quelques heures creuses pour finaliser l’un ou l’autre papier mais mon séjour madrilène fut finalement trop passionnant pour que je me laisse aller aux plaisirs du blogging. On relance la machine, avec, d’ici à jeudi, une note sur « Historia del llanto » de Alan Pauls. Entre temps, vous me pardonnerez de partager avec vous quelques emplettes espagnoles qui, je l’espère, motiveront quelques réflexions intéressantes ici dans les mois qui viennent.

A la librairie Antonio Machado (c/ Fernando VI), Jorge VolpiMentiras Contagiosas. Un livre de textes entre essai et fiction sur la littérature et plus précisément le roman. J’ai déjà pu voir qu’il considérait que Bolaño a écrit trois grands livres mais que le reste est médiocre – particulièrement les nouvelles. Il pense aussi que Aira fait de la sous littérature. Je suis assez impatient de voir plus en détails son argumentation là-dessus et sur bien d’autres choses. Volpi est sans doute le plus littérairement classique et conservateur de la fameuse crack génération mexicaine.

A la librairie Fuentetaja (c/ San Bernardo), je me suis laissé aller. Auteurs divers – Mutantes, Narrativa española de última generacíon. Anthologie de la jeune génération d’écrivains espagnols. Parce que de ceux-là on ne connaît rien chez nous. Agustín Fernández MalloNocilla dream et Nocilla experience. En pleine explosion médiatique, le deuxième de ces titres est acceuilli plus comme un artéfact de pop music que comme un livre. On en a dit beaucoup de bien en Espagne. César AiraLas aventuras de barbaverde. Aira est un classique (Nobel 2020 selon Fuentes) frappadingue, je ne pouvais pas laisser passer son nouveau (et gros – pour lui) roman. Toujours dans les classiques : le dernier recueil de Juan VilloroLos culpables.

A la Central (Ronda de Atocha), Javier CalvoLos ríos perdidos de Londres. Je ne savais pas si et par où me lancer dans son travail. Le titre de ce livre – emprunté à une des plus belles chansons de Coil-, sa dédicace à ce groupe et à son chanteur décédé peu avant la publication ainsi que la présence de nombreuses références à leur immense œuvre dans le dernier texte m’aura convaincu de l’acheter. On verra.

Dans un gros bidule infâme (sur lequel j’ai dû me rabattre car les libraires indépendants faisaient le pont – jeudi et vendredi fériés, rideaux fermés samedi – et je ne le savais pas). Antonio OrejudoFabulosas narraciones por historia. Salué par des nombreux écrivains de qualité à sa publication il y a quelques années, récemment réédité chez Tusquets. Encore une façon de mieux connaître ceux qu’on connaît mal – c’est-à-dire les générations post Vila-Matas, Marías, Muñoz Molina, etc… Et, enfin, les deux premiers titres de la fameuse trilogie de Juan GoytisoloSeñas de identidad et Don Julián. Mon castillan ne sera peut être pas à la hauteur.

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Affaires européennes

Ce matin, je me suis levé vers 7h30 et ai commencé la journée par une promenade d’une heure qui m’a mené aux abords directs sinon au centre névralgique de l’Union européenne. Etant donné le moment de la journée, les trottoirs étaient remplis d’une longue procession d’hommes et de femmes en chemin vers le parlement, la commission, les DG, les rédactions et les innombrables lobbies, groupes d’étude, de recherche et autres think-tanks qui ont annexé le quartier entier. Dans ces gens-là, sans doute, nombres d’individus qui auraient pu se retrouver dans les pages de « Constellation », premier roman d’Alain Lacroix.

Le récit fragmenté suit principalement le Français Emmanuel et l’Allemand Stein et leur (tentative de reprise de) travail sur un mystérieux projet dont on n’arrivera jamais à bien cerner les contours. Tout au plus peut-on inférer qu’il s’agit d’une construction basée sur le groupement de régions relativement autonomisées et motivées dans l’optique de créer une Europe politique forte. Ils se heurtent bien évidemment à un contre-projet dirigé par Subor, éminence grise aux réseaux multiples, et soutenu aussi bien par des compagnies privées, l’Etat britannique et, discrètement, indirectement, français, qui semblent viser au moins le statu quo politique. Au-delà de ce fil principal, il y en a toute une série d'autres, dont le moindre n¹est pas le thème du transfrontalier et de l¹extraterritorial qui travaille tous les personnages, mais plus particulèrement Emmanuel, concentrés qu'ils sont dans cette espèce de fiction supranationale qu'est l'UE et qu'ils n'arrivent à rendre un tant soit peu plus concrète que par l'entremise du sexe intracommunautaire mais extranational. Et puis il y a aussi cette figure évasive et insaisissable de cette traductrice du babel moderne qui pourrait bien être Europa, dont tous voudraient obtenir les faveurs, sinon l’enlever.

Les passages fictionnels sont présentés en alternance avec des réflexions s’approchant de l’essai qui développent ou explicitent les thèmes abordés dans l’action. Voilà qui fait de « Constellation » un livre étrange et curieux mais qui fournit aussi les points les plus à même de créer le débat. Lacroix fait des observations parfois judicieuses, parfois surprenantes et assez souvent d’autres que j’estime fausses. Par exemple, il observe assez justement qu’Europa est d’abord terre de refus : antifasciste, antitotalitaire, ... L’ère du plus-jamais-ça pour tout horizon idéologique. La logique serait anti-historique, une sorte de « super-Scandinavie diplomatique ». Dans ce cadre, impossibilité de construire : « l’Europe du pathos historique a cessé de prétendre aux gestes créateurs ». Lacroix suit ceci en se demandant si le centre temporel de l’Europe ne serait pas la Réforme, qui serait à son tour le socle de la modernité. Si on reprend l’intrigue de la fiction, on aurait peut-être alors d’un côté le projet / réforme et de l’autre le contre-projet / contre-réforme. D’ailleurs, n’insiste-t-on pas à de nombreuses reprises sur le protestantisme de Carla dont le Cercle de Strasbourg va redonner une nouvelle impulsion à ce fameux projet ? Le lecteur de se poser une série de questions : si le blocage est partiellement dû à une sorte de super-scandinavisme, comment la réforme nous en sortira-t-il puisque cette région est précisément un des bastions luthériens ? N’a-t-on pas dit que « sans Luther, il n’y aurait pas eu de Louis XIV » ? Qu’il a fournit le fondement théorique nécessaire à l’absolutisme monarchique ? Est-ce donc en confiant les clés de la construction européenne à ses héritiers qu’on se sortira du blocage diagnostiqué ? Et si on en sort, y gagne-t-on au change ? Finalement, le parlement européen n’est-il pas actuellement le cœur d’un néo-puritanisme sauce vieux continent, de celui que Philippe Muray n’avait cesse de brocarder ?

Dans l’ensemble du livre, Subor est dépeint comme une force quasi diabolique, celle du blocage, de l’Europe économique avant toute chose, contre lequel le politique doit absolument reprendre la main. N’est-ce pas là la plus grosse fiction de « Constellation » ? Ne faudrait-il pas changer cette approche et se rendre compte que cette vision sert surtout à accroitre le pouvoir de l’Etat, que cette mascarade qui voudrait voir les gens de biens derrière le politique, oublier l’économique, faire rendre gorge au marché sert surtout la nouvelle aristocratie strasbourgo-bruxelloise. L’Union européenne, dans sa dimension politique, comme tout Etat, se construira d’abord et avant tout contre l’individu – où est donc notre intérêt ?

Cette tension / réaction entre l’essai et la fiction fonctionne à la fois au détriment et à l’avantage de « Constellation ». Par exemple, les personnages tiennent de l’archétype, ils semblent avoir une fonction bien précise qui pourrait servir à illustrer les thèses développées dans les passages « essai ». Leurs émotions sont exacerbées, mais plus que celles d’un monde qui vit et qui serait représenté par Emmanuel, Stein, Subor et les autres, c’est surtout au débat intérieur de l’auteur qu’il nous semble assister. D’autre part, le livre n’est pas tellement mal écrit qu’il n’est tout simplement pas écrit : certaines tournures reviennent comme un refrain qui n’a rien de lancinant et l’ensemble parait tout de même assez maladroit stylistiquement. On aurait presque l’impression de lire le texte d’un philosophe ou d’un politologue que celui d’un écrivain. Justement, la faiblesse de l’écriture est sauvée par le fait que « Constellation » n’est pas entièrement fiction : quand on sort de ces parties-là, la qualité de la plume importe moins que le contenu. Les aventures d’Emmanuel et de Stein à la poursuite d’Europa sont sauvées par celles de Lacroix dans la construction d’une autre UE, mais qui va sauver cette construction pour celui qui n’y adhère pas ?

Aux Etats-Unis, les écrivains ont souvent pu se servir de mythe de la « last frontier » pour créer des romans formidables. Est-ce que « Constellation » peut être considéré comme une tentative européenne de raviver ces fictions de la frontière à la sauce UE ? Le défi pourrait être excitant, mais si les Américains avaient l’esprit des pionniers, nous avons aujourd’hui celui des technocrates. Nettement moins inspirant. Il se peut que ce livre-ci lance une piste riche. Pour le moment l’herbe a du mal à repousser sur la prairie, mais cet objet étrange ne saurait être rejeté trop vite.

Alain Lacroix, Constellation, Quidam, 20€

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Goulag papou

Ces semaines-ci sortent pas mal de livres couverts il y a parfois bien longtemps ici-même et je m'en voudrais de ne pas vous diriger sur ce que j'en avais dit alors. Je préfèrerais ne vous offrir que du contenu nouveau, mais la triste vérité est qu'il me manque la concentration et peut-être surtout la forme physique pour le faire de façon satisfaisante. J'espère poster un papier sur "Constellation" de Alain Lacroix d'ici à jeudi ainsi que d'évoquer Sorrentino et Coover dans les semaines qui viennent. On parlera peut-être d'Alan Pauls aussi et il faut vraiment que je vous parle du "Afterpop" de Eloy Fernández Porta mais pour ça il me faudra être mentalement frais. In the meantime...

Martin Amis - La maison des rencontres (Gallimard)

Au-delà du goulag, il s’agit d’un portrait de la Russie, pays trop grand, Etat trop artificiel pour être maintenu autrement que par la violence. C’était vrai au dix-neuvième siècle, ça l’était bien sûr sous l’URSS, et c’est toujours le cas de nos jours. Le narrateur revient dans son pays au moment de la prise en otage de centaines d’enfants par des tchétchènes en Ossétie du nord. Ca finira évidemment en bain de sang, et le récit de cette boucherie revient constamment en toile de fond. Le portrait dessiné par Amis est sombre, sans espoir.

« House of meetings » pourrait, de prime abord, paraître trop glauque. C’est une erreur. Il est certain qu’il s’agit d’un livre dur, mais il ne se complait pas dans la cruauté. De plus, l’histoire est illuminée par une prose absolument fabuleuse. On sait qu’Amis est un grand écrivain, mais, cette fois-ci, il abandonne l’alternance du « high brow » et du « low brow » pour se concentrer sur l’élégance des phrases, sur la beauté de la langue. On ressent l’influence nabokovienne.



Lloyd Jones
- Mister Pip (Michel Lafon)

Dans une petite île perdue du Pacifique, une rébellion fait la guerre à une armée importée, laissant la population locale bloquée sur place dans la crainte d’attaques et d’exactions. Le seul blanc à être resté – il est marié à une locale- est un personnage étrange et mystérieux pour les enfants de l’île auxquels il décide de donner classe en lisant « Great Expectations ». On ne fera pas le détail des péripéties du roman, disons juste qu’entre l’amour des mots et celui de Dickens, il y a des moments de très grande brutalité venant rappeler que si la littérature peut parfois beaucoup, ce n’est pas en elle qu’on parviendra à survivre à de telles conditions. Il y a quelques beaux moments dans le livre de Lloyd Jones – le prof blanc contant sa vie aux rebelles, mélangeant passages authentiques, extraits de « Great Expectations » et anecdotes du village dans une sorte de salmigondis littéraire assez intelligent, par exemple- mais disons qu’à la fin de la lecture, on a toujours faim.

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La chambre aux échos

Donc aujourd'hui, la bonne idée est de se rendre chez son libraire et lui demander "La chambre aux échos" de Richard Powers, qui vient de paraître au Lot 49. Powers est un des grands auteurs américains actuels et son remarquable livre avait remporté le National Book Award 2006. Nous en avions parlé à l'époque.
« The echo maker » est sans doute aussi le roman sur le 11 septembre le plus convaincant de tous ceux publiés à ce jour. C’est surprenant, a priori. Un livre situé dans le Nebraska et non à New York un matin d’été indien de 2001 ? Le fait est que Powers est un écrivain qui embrasse la complexité des choses et qui la rend avec une subtilité rare. Pour parler d’un évènement qui a tellement secoué la société américaine, point besoin de mettre en scène la petite amie d’un disparu. A lire cette œuvre, c’est tout le pays qui est atteint du syndrome de Capgras. Après le traumatisme, une fois le choc passé, alors que commence la digestion, l’assimilation du cataclysme, on aurait un peuple incapable d’identifier clairement ce qu’il chérissait avant. Les libertés civiles sont mises à mal. L’esprit de la constitution est violé. Et ceux qui agissent ainsi prétendent que l’on défend en fait les valeurs qui ont fait et qui font encore leur grand pays.


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De la boîte verte à la boîte blonde

Inconnu en francophonie, pas beaucoup moins en anglophonie – il n’a même pas de page wikipedia à l’heure où tout le monde en a une --, il pourrait simplement être un de ses innombrables soldats de l’ombre, compagnons de route des grands postmodernes et avant-poppers US des trente dernières années, de ceux dont on n’oubliera tout mais qui auront donné à l’époque où c’était nécessaire l’impression d’une vague créative qui portait les plus brillants éléments. Mais Toby Olson n’est pas tout ça et mérite sans aucun doute qu’on s’attarde un peu plus sur lui qu’on l’a fait jusqu’ici.

Né en 1937 – comme le Pynch’ – ce grand ami de Robert Coover s’est d’abord consacré à la poésie avant de publier son premier roman en 1976 sous le titre « The life of Jesus » -- biographie d’un homme prénommé Jésus comme tant d’autres dans le monde hispanophone et dont le récit de vie est en quelque sorte sous l’emprise de celui d’un Jésus bien plus célèbre. Sept ans plus tard paraît « Seaview », sans doute son titre le plus connu, celui pour lequel il reçu le prestigieux Pen / Faulkner Award ainsi que le Guggenheim fellowship et puis, en 1986, « The woman who escaped from shame » -- jusqu’à aujourd’hui, seuls ces deux derniers titres étaient traduits. Depuis, six autres romans dont cette « Boîte blonde » qui arrive chez nous à travers la traduction de Bernard Hoeppfner publiée par les Editions passage du Nord / Ouest qu’on se réjouit de voir étendre son catalogue aux fictions anglo-saxonnes, en espérant qu’ils y abattent un travail aussi essentiel que celui abattu jusqu’ici avec les auteurs de langue espagnole.

Derrière le titre pointe déjà une interrogation – qu’est-ce que cette fameuse boîte – et elle sera suivie par de multiples autres, dont la moindre n’est pas celle de l’implication de Marcel Duchamp – c’est d’ailleurs une reproduction de son œuvre Etant donnés qui accueille le lecteur avant même la page titre. Le roman s’ouvre sur un mystérieux ballet meurtrier à Courbet -- Courbet dont on pourra comparer La naissance du monde à Etant donnés--, petite bourgade du désert de Sonora en 1949 : deux morts, plusieurs versions d’une même soirée qui va diriger le récit et sans doute la vie des personnages d’Olson de bout en bout. Etrange casting que celui de « La boîte blonde » : Roberto Martinez et Piston-brûlant, performers ambulant de démonstrations pornographiques live à l’époque du double meurtre, plus tard reconvertis respectivement en cultivateur et en prêtre ; Sandy Redcap, chercheuse pour le compte de Dick DeLay, auteur de science-fiction médiocre et aussi sexuée que sa vie ne l’est pas ; Jane Compton, archéologue présente à Courbet en 49, etc… Les personnages tour à tour étudiés et suivis par le narrateur, mais le livre est aussi divisé en deux parties – la première étant celle de la présentation, de l’élaboration, de l’essaimage de pistes et de question set la seconde celle de la quête – et en trois périodes temporelles : 1949, année du meurtre du génial musicien de la troupe de Roberto et d’un mystérieux homme cossu une nuit à Courbet, nuit dont les témoins du début ne cessent de se repasser le déroulement en boucle pour tenter d’interpréter les signes et de faire sens de ce qui reste incompréhensible ; 1969, année où tous les personnages se retrouvent pour tenter de résoudre le mystère de cette nuit fatidique et de l’étrange carte au trésor que le musicien bourré agitait dans le saloon de la dernière chance quelques heures avant d’être égorgé ; 2069, année où se déroule l’action du pénible roman de SF en court d’écriture par DeLay et dans l’intrigue duquel on retrouve les évènements de Courbet voire, qui sait, la réponse, la clé de l’énigme – et dont le héros débarquera dans le Courbet de 1969.

Mais quelle est vraiment l’énigme ? La structure relativement complexe ne sert-elle pas à maintenir l’attention du lecteur sur les raisons du double-assassinat alors que l’intérêt du livre est définitivement ailleurs ? C’est de Duchamp qu’Olson parle et c’est certains thèmes de son œuvre qu’il développe derrière l’intrigue policière. Et d’ailleurs, la présence de MD et de Rrose Sélavy à Courbet en 1949 ainsi que les visites répétées – et descriptions subséquentes - à la salle qui abrite Etant donnés au musée de Philadelphie ne servent-ils pas eux-aussi de paravent mis entre les lecteurs et les résonances thématiques profondes pointées par Olson ? Tout comme les personnages cherchent les meurtriers et le trésor malgré la mémoire défaillante des protagonistes d’alors ou l’amateur d’art cherche ce qui se cache derrière l’œuvre de Duchamp, ne sommes-nous pas à la recherche du sens du roman malgré les embûches dressées par un auteur ?

Au fond, ce qui importe vraiment dans « La boîte blonde » n’est pas tant la quête ou le trésor ni même la clé de celui-ci, mais bien tout ce qui se passe autour, ces exhibitions, ce voyeurisme, cette tension sexuelle jamais assouvie sinon hors cadre, ces maladies, ces déchéances, ces morts et l’art qui reste. Tout ce qu’Olson voit dans Etant donnés. Excellent roman, aussi intrigant qu’un Duchamp .

Toby Olson, La boîte blonde, Editions passage du Nord / Ouest, 21€

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Anniversaire


photo: John Minihan

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PouPouPulitz...

Le Pulitzer 2008 goes to Junot Díaz et sa vie de Oscar Wao. Divertissant mais très loin des sommets qu'on lui prétend atteindre. Ne doutons pas qu'il sera prochainement traduit et salué as the best thing since slice bread.

Junot Díaz - The brief and wondrous life of Oscar Wao

On a en fait l’impression qu’une partie du livre a été rajoutée par après pour épaissir le tout : je crois que Díaz avait terminé l’histoire de son petit Wao et qu’à la relecture il a décidé de donner une plus grande ambition au roman en écrivant les chapitres sur les péripéties de sa sœur ainsi que la disgrâce de ses grands-parents et surtout les malheurs des premières années de sa mère, véritable cosette dominicaine. Pris séparément, ces additions fonctionnent de façon variable, plutôt bien que mal, mais le tout pris dans son ensemble donne une impression de patchwork pas toujours très cohérent, aux idées inabouties. En fait, Díaz connaît le problème exactement inverse de Daniel Alarcón qui savait raconter une histoire mais pas la peupler : lui, il parvient à créer les éléments mais pas à les mettre en place.

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Nouveautés

Quelques livres évoqués ici à la publication originale viennent de / vont paraître en français. Les liens vous renverront vers les papiers écrits alors.

Don DeLillo - "L'homme qui tombe" (Actes Sud)

Les romans de DeLillo sont tous multidimensionnels, et celui-ci n’échappe pas à la règle. Au-delà de l’étude familiale ou même de la réaction d’une ville au choc du 9/11, les thèmes plus profonds affleurent. D’une part, les questions individuelles relatives à l’identité et à la mort. On a toujours l’impression que les catastrophes divisent le monde entre eux et nous, on se rend compte ici qu’il y a une grande part de discours politique là-dedans : la réalité est plutôt dans le point d’interrogation, signe terrifiant que les choses ont été bouleversées et qu’il faut se redéfinir pour ne plus marquer le coup. Suit évidemment le problème de la mort et de la capacité plus ou moins grande de résilience de chacun à son égard. D’ailleurs, peut-être « Falling Man » doit-il être vu comme une sorte de suite à « The Body Artist » qui couvrait ce sujet de manière plus abstraite ?

Salvador Plascencia - "Le peuple de papier" (Editions Mic-Mac - le 7 mai)

...récit mythologique abordant à la fois la création de l’espèce humaine, l’immigration mexicaine, l’amour déçu, la difficulté d’écrire et une étrange guerre entre un homme qui mouille son lit et l’omnisciente Saturne. Le tour de force est de rendre cet ensemble cohérent et facile d’accès, sans jamais être simpliste ni paraître prétentieux.

Daniel Alarcon - "Lost City Radio" (Albin Michel)

En fait, Alarcón souffre de ce qu’on pourrait appeler le syndrome du worshop, qui menace –et atteint- pas mal d’étudiants sortis d’ateliers de creative writing – même d’aussi prestigieux que celui d’Iowa. On y est aidé à se désinhiber, à débloquer la mécanique et on apprend les trucs pour donner de l’épaisseur et pour charpenter son récit. Ca donne des livres bien foutus et parfois intelligent mais il manque bien trop souvent ce qui ne s’étudie pas : l’histoire et le style. Alarcón sait raconter des histoires, il ne sait pas les imaginer. Il compose correctement, mais il n’a pas de personnalité, de patte, d’originalité stylistique. « Lost city radio » est une coquille vide qui ne rassasie ni l’amateur éclairé de narration classique, ni l’obsédé de l’individualité scripturale.

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Imposteur depuis 1973

Profitant de la sortie du fameux « Explorateurs de l’abîme », Christian Bourgois fait paraître dans son excellente mais laide collection poche Titres « Imposture », très bref roman (108 pages) d’Enrique Vila-Matas. C’est le premier texte qu’il a publié chez Anagrama, un an avant le succès de « Abrégé d’histoire de la littérature portative ». Le comptable d’un hôpital psychiatrique a l’idée de faire paraître dans le journal local une photo d’un patient amnésique. Le reste, la quatrième de couverture le résume assez bien : (le patient) « est bientôt simultanément reconnu par une Républicaine et identifié par une famille de phalangistes. Qui est vraiment ce patient ? Le célèbre intellectuel phalangiste Ramón Bruch ou Claudio Nart, un délinquant bien connu de la pègre barcelonaise ? Ce bref récit pose le problème de l’identité d’un homme reclus dans un hôpital psychiatrique à Barcelone. En arrière-plan, Vila-Matas fait revivre les conflits de la Guerre civile espagnole (1936-1939) et dépeint avec ironie la société des années 50 sous la dictature franquiste ». C’est vrai. C’est amusant, c’est intelligent. C’est inspiré d’un fait divers italien. Mais c’est autre chose qui a attiré mon attention.

Ils demeurèrent, l’espace d’un instant, tous les deux immobiles, leurs silhouettes se découpant sur un crépuscule désormais éternel : l’un avec son plateau baissé, l’air heureux et obéissant de tout être disposé à rester jusqu’à son dernier souffle un nain soumis ; l’autre, pensif, comme s’il venait tout juste de découvrir, enfin, que son penchant pour l’écriture l’avait en réalité enchaîné pour la vie au plus noble, mais également au plus implacable des maîtres.

Le pensif, c’est celui qui pourrait être un imposteur. L’imposture, ne serait-ce pas la fiction qui serait donc ce maître noble et implacable ? Ecrire pour mentir et tromper maladivement, sans espoir de jamais plus parler vrai. « Imposture » ne serait-il pas tout simplement une belle préface à l’œuvre entière de Vila-Matas, et plus particulièrement à cet « Explorateurs de l’abîme » où il joue si ingénieusement à se mettre en scène, à se donner à voir sous les prétendues lumières crues de la réalité pour mieux tromper son lecteur qui, comme la femme de Bruch, se rend sans doute compte de l’opération mais veut croire, pour des raisons qui lui sont propre, à la réalité de ce qu’il lit ?

Enrique Vila-Matas, Imposture, Christian Bourgois, €5

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2666: esquisse

On nous avait dit qu'il arrivait, on nous avait dit que ce serait quelque chose, qu'à son débarquement il faudrait se garer, faire un pas de côté pour ne pas être rejeté dans son ombre. On nous avait dit qu'on ne ferait pas le poids, que devant un chef-d'oeuvre il n'y avait d'autre choix qu'opérer une retraite discrète, se décider à retenter une petite sortie quelques mois plus tard, quand ils seront disposés à passer à autre chose. On nous avait dit tous ça et on ne l'avait pas cru, parce que des grands livres on nous en annonce au moins un par semaine, des livres de l'année un par mois, des livres de la décennie un par an et de livres du siècle... vous me suivez. Il y a finalement toujours moyen de s'en sortir sans humiliation quand on est un honnête petit bouquin, l'histoire d'une saison parfois, de quelques semaines plus souvent. Les concurrents passent, restent ou trépassent, c'est la vie. Mais quand le grand livre promis arrive enfin, on est perdu, on ne sait plus quoi faire, on oublie les notions de base, les cours de survie. Bref, on se fait avoir. Et on s'est fait avoir. Depuis quelques semaines, on les voit ses lecteurs qui d'un air torve nous mirent de loin, incapable de se décider à continuer à lire parce qu'ils viennent d'être anéantis par la force de "2666", roman de début de siècle qui risque tout autant d'être roman de fin de siècle.

Lorsqu'il meurt en 2003 à l'âge horriblement jeune de cinquante ans, Roberto Bolaño n'a pas encore mis les touches finales à son dernier livre. C'est, à quelques corrections près, dans cet état inachevé qu'il paraîtra en Espagne un an plus tard. Les fictions du Chilien n'étant pas de celles auxquelles on trouve des fin fermées, "2666" ne souffre pas de ne pas avoir été clôturé. Au-delà de cette mort survenue bien trop tôt, il y a des choses qu'on dira à peu près partout au sujet de Bolaño et de son grand livre posthume. Projet d'une vie, sommet de son travail sur la relation entre horreur et art, cette montagne de plus de mille pages divisées en cinq parties a failli être publiée en autant de minces volumes, selon les dernières volontés d'un auteur soucieux de l'avenir financier de sa femme et de ses enfants. Famille, exécuteur littéraire et éditeur prirent heureusement la décision de donner la lumière à "2666" dans l'état le plus proche possible de ce que Bolaño aurait fait s'il avait vécu. Même si chacune des parties prises individuellement aurait pu constituer un livre remarquable, c'est à travers leur présence continue en un seul volume qu'elles prennent sans aucun doute toute leur ampleur.

Tout commence - pour le lecteur en tout cas - dans la vieille Europe, auprès d'un quatuor de spécialistes plus ou moins accidentels d'un obscur écrivain allemand nommé Benno von Archimboldi. Ils apprennent à se connaître de congrès en colloque, à mesure que l'œuvre d'Archimboldi se répand, se cultifie, le menant à être régulièrement cité parmi les candidats au Nobel. Le Français Pelletier et l'Espagnol Espinoza s'enamourachent de l'Anglaise Norton pendant que l'Italien Morini observe, perché sur sa chaise roulante. Cette sorte de ménage-à-trois qui prend essentiellement place à Londres mettra le binôme transpyrénéen face à ses contradictions politiques, frustrations humaines et haines primaire. Dans ces 189 premières pages, l'impression initialement ressentie est celle de la mélancolie, mais la place est finalement toute entière prise par une espèce de tension permanente, que ce soit celle vécue par Espinoza et Pelletier à cause de leur étrange relation avec Norton, de l'échec de leurs recherches pour localiser Archimboldi, du comportement parfois étrange de Morini. On sent toujours l'explosion proche et en fait, elle ne vient jamais, à part deux éclats de violence essentiels, préfigurant peut-être la suite mais dont la réalité est diminuée par l'absence d'articulation d'explication. La tension ne peut que déboucher sur la violence, on le sent, mais lorsqu'elle débarque discrètement, c'est la surprise et la stupéfaction parce qu'on ne comprend pas pourquoi elle arrive là. En fait, Bolaño joue immédiatement à semer partout des fausses pistes. "2666" est fait d'énormes digressions permanentes dans lesquelles on nous invite à voir la promesse de l'émergence d'un sens qui, la plupart du temps, n'est pas évident. Il parvient ainsi à ce que le lecteur lui-même soit mis sous tension : il joue à lui créer des attentes qui ne sont jamais vraiment comblées – ce qu’il pense qui va arriver n’arrive pas ou arrive sous forme d’anti-climax et ce qui se passe est autre. Paradoxalement peut-être, c'est la poursuite de l'élusif Archimboldi, désespérante au début, qui donne l'espoir d'une fenêtre ouverte pour évacuer cette pesanteur de plus en plus prégnante. On part donc au Mexique, dans l'espoir d'exotisme facile, de quoi retrouver le sourire. On sera détrompé de manière particulièrement cinglante: il faut se souvenir que le rire de Bolaño est toujours à retrouver dans les personnages au bord de la folie et les dialogues absurdes, certainement pas dans un monde sans véritable possibilité d'échappatoire.

Dans la deuxième partie, la tension fait place à la peur. Progressivement. Amalfitano est l'expert archimboldique qui a accueilli ses collègues européens à l'université de Santa Teresa, désert de Sonora, Mexique, où on suppose le géant allemand (œuvre grandiose, homme de près de deux mètres). D'origine chilienne, Amalfitano a fui après le coup militaire et s'est retrouvé du côté de Barcelone. Pour s'éloigner du souvenir de sa femme volage et folle, il a obtenu une place dans cette petite faculté sans réputation. Il vit avec sa fille de dix-huit ans pour laquelle il tremble de toute son âme: à Santa Teresa, on tue des femmes. Ici aussi, c'est la mélancolie qui accueille le lecteur et c'est la violence que l'on sent tapie dans l'ombre mais c'est la sueur froide qu'exsude Amalfitano à cause d'on ne sait quoi - sa fille? les femmes assassinées? son passé? tout? - que l'on ressent le plus fort.

Petit à petit, il devient évident que le Sonora, vaste étendue où s'était conclue la formidable aventure des "Détectives sauvages" est le centre de "2666", donc le centre du monde. Pôle magnétique, pôle d'attraction, trou noir de l'humanité? Mais pourquoi? Pourquoi une ville moyenne, laide, sans culture, vers laquelle on ne se presse que pour trouver un travail dans un usine délocalisée d'une grande compagnie étrangère, surtout yankee? Pourquoi un nobelisable allemand y passerait-il? Pourquoi y disparaitrait-il? Au-delà d'un simple match de boxe joué d'avance, que viens y faire Fate, jeune journaliste afro-américain, a priori seulement intéressé par l'histoire de la lutte politique d'émancipation de ses ancêtres, ses pères, ses frères et sans doute ses futurs enfants? Pourquoi va-t-il y frôler la mort? C'est l'une des principales questions de "2666", et on aimerait croire y trouver la réponse dans cette étouffante partie des crimes. Fascination de l'horreur. Rien n'est moins sûr.

Santa Teresa est Ciudad Juárez. Plusieurs centaines de femmes y sont mortes, assassinées, torturées, violées. On ne sait ni par qui ni pour quoi. Sergio González Rodríguez, de passage par ces pages, y a consacré un livre. Bolaño remplit la quatrième partie de "2666" du détail macabre de ce que l'on sait de l'agonie de dizaines de victimes. Mais contrairement à un documentaire factuel, on sent bien l'écrivain à l'œuvre: cette litanie de nom devient une horrible chanson dont il faut scander les paroles. Les mêmes mots reviennent toujours. On strangule, on mutile le sein, on rhabille le cadavre après la mort. Alors qu'on s'attendait à ce que Bolaño insiste sur l'horreur, sa façon de l'aborder ici la désincarne. C'est la répétition qui frappe, pas la mort. C'est le rythme, pas la souffrance. Horreur: banalité du quotidien. Un cadavre de plus, plus d'un cadavre. Tout ça fonctionne comme un monument aux morts de la première guerre: voir les noms en rangs serrés ne dit pas grand chose sur les tranchés. Mais cette partie n'est pas qu'une liste. Entre les victimes des meurtres en série, il y a celles qui "simplement" tombent sous les coups de la violence conjugale. Puisque le meurtrier est connu, l'histoire derrière la mise à mort aussi. Ce sont ces histoires qui humanisent, et on est finalement plus touchés par ces affaires de jalousies et de colères que par celles du massacre collectif. Et je crois que c'est précisément ce que Bolaño cherche à faire: montrer littérairement la banalité du mal, montrer qu'on est plus touché par la dispute du couple voisin qui finit mal que par l'élimination d'une foule d'anonymes et que, justement, c'est ça qui rend ces faits possibles et plutôt humains que monstrueux. Entre ces corps, les histoires de ceux qui tentent de dénouer l'écheveau - l'inspecteur Juan de Dios Martínez, dont le portrait est superbe, ou Lalo Cura, fils probable de Arturo Belano ou Ulises Lima, apparition fantastique reliant pègre et police, free lance de l'investigation -, de l'homme, américain d'origine européenne, en prison pour des crimes qui continuent à se commettre alors qu'il est derrière les barreaux, du trafic de drogue et du trafic d'influence dans cette ville frontière entre le Sud et le Nord. Cette partie des crimes n'est pas que partie des crimes, sauf si l'on considère qu'il s'agit d'un portrait illustré de la turpitude humaine. C'est peut-être bien ça, en fait. En tout cas, l'explosion de violence tant attendue n'aura pas lieu: description essentiellement post mortem, presque abstraite, ce qui reste est le malaise. La violence, c'est la toile de fond qui ne surgit pas. On est comme le condamné à mort qui, la tête sur le billot, attend encore et encore que la lame le coupe en deux. Elle va venir, elle va venir, elle va venir. Elle ne vient pas. C'était une blague macabre.

Et Archimboldi dans tout cela? On le retrouve lui et l'Europe dans une cinquième partie, faux bildungsroman, vrai miroir aux alouettes. C'est le roman de la naissance d'un écrivain, de sa sculpture dans le matériau d'une famille et d'un environnement frustre. Ce n'est pas vraiment sa vie: on a l'impression d'assister à la description d'un spectateur, ses pensées sont peu articulées, ce qu'on voit c'est la matériau qui contribuera à l'écriture de ses romans futurs. Ce n'est pas non plus la biographie de son écriture: de ce qu'elle est, de ce qu'elle renferme, on n'obtiendra que des bribes d'informations, des slogans critiques. C'est en fait surtout la partie des choses vues de l'après-grande guerre à notre temps, en passant par la seconde guerre, la reconstruction d'une Allemagne détruite et le radicalisme en germe au début des années '60. Digression gigantesque: chacune des personnes rencontrées a une histoire à raconter, une particularité remarquable. Archimboldi disparait progressivement de ce qui devait être son récit de vie, rejoignant dans sa facette privée son aspect écrivain injoignable. Plus: s'introduisent des évènements dont il n'a pas été témoin et qu'on ne lui a pas raconté. Il s'efface de tout, et c'est peut-être la raison de son voyage à Santa Teresa, dans le Sonora, où tout s'efface, s'oublie, s'évanouit. On ne peut s'empêcher de penser à Bolaño: alors que lui s'en est allé du Chili pour errer en Europe, Archimboldi fait le parcours inverse. Et le mystère qui reste bien présent une fois la dernière page atteinte évoque irrémédiablement le doute qui devait être présent dans la tête de Bolaño la dernière fois qu'il a travaillé à son texte, ne sachant pas s'il pourrait le continuer, s'il sortirait de l'hôpital. Les échos bolañesque dans cette ultime séquence du livre lui donne une beauté insupportable.

"2666" est une gigantesque tragédie. Beaucoup diront - c'est marqué sur la quatrième de couverture - que c'est le portrait d'une civilisation en déroute. Sans doute. J'aurais plutôt tendance à dire que c'est l'histoire d'un désenchantement avec le monde. Si Santa Teresa est le point commun de toutes les parties du livre, si on considère que c'est le symptôme du monde, que c’est ce qui rassemble des univers a priori disparates, peut-on dire qu'il s'agit d'évoquer une époque de massacres alors qu'il y en a toujours eu? Une époque d'injustice alors qu'il y en a toujours eu? Une époque d'indifférence alors qu'il y en a toujours eu? Non, le problème n'est ni l'époque, ni la civilisation. Ce qui attire à Santa Teresa tous ses personnages, tous ses fragments de récits, c'est qu'on y retrouve ce qu'on retrouve partout, toujours. Ce n'est pas l'image d'un crash civilisationnel, d'une décadence, c'est l'image de quelque chose de permanent, c'est l'humain. Bolaño ne fait pas ça en misanthrope ou en cynique. Bolaño, dans "2666", c'est le désenchantement. Et ça donne un livre majeur.

Roberto Bolaño, 2666, Christian Bourgois, 30€

(Il y a esquisse dans le titre parce que on brosse aussi le trait général, parce qu’il ne faudrait pas 12000 signes mais bien 60000 pour évoquer l’ampleur du projet et un livre entier pour lui rendre vraiment justice. On va continuer de parler de « 2666 », ça se fera sur le Fric Frac Club, dans les jours qui viennent, si tout va bien.)

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De Vollmann à l'imprudent Bashung


Je me suis levé à huit heures ce matin, et je suis allé faire une promenade d’une heure histoire de me réveiller, m’ouvrir l’appétit, faire de l’exercice et me préparer à écrire quelques mots sur le livre qui est sans doute déjà celui de l’année. La première demi-heure je l’ai passée à écouter le podcast du Bookworm de la semaine dernière : Michael Silverblatt recevait William T. Vollmann pour discuter de son dernier ouvrage de non-fiction « Riding toward everywhere », un livre où tel un faux-bo il s’embarque sur les trains de marchandise, revivant cette expérience mythique de l’Amérique. Je ne lirai pas le livre avant des semaines, mais cet entretien m’a donné sacrément envie de m’y mettre. Il faut entendre Silverblatt parler du style de Vollmann là-dedans, qu’il dit radicalement différent de celui auquel on est habitué et Vollmann lui-même expliquer en quoi son sujet lui permet de récupérer ce qui fait vraiment l’Amérique et voir ce qui a été perdu à une époque qui légitime expériences néocoloniales et tortures. J’ai aussi souri à la remarque anodine qu’il a faite quant au malheur pour le mode de vie hobo qu’était l’apparition des registres de sécurité sociale : raisonnement inimaginable chez nous. Bref, c’est à écouter – et je dirais même que s’abonner aux podcasts de Bookworm est une riche idée…

A part ça, comme pas mal de monde je crois, j’écoute le dernier Bashung. Je suis relativement déçu. Quelle idée d’avoir été chercher un mec de Louise Attaque pour produire et composer la majorité de l’album ! Mauvais jeux de mots, mélodies assez proches de l’expérience boy-scout au coin du feu, les plus mauvais moments font penser aux meilleurs de l’ex-groupe du mec. Résident de la république, single tant vanté, m’embarrasse franchement tant les boucles omniprésentes sont minables : déjà vieillottes il y a dix ans. Le seul vrai bon morceau de ce Roussel, c’est Le secret des banquises. Heureusement donc que quelques compositions de Gérard Manset redressent la barre – dont la superbe reprise de son Il voyage en solitaire. Et puis Marc Ribot est sous-utilisé. Pour le moment, je préfère – et de loin – le crépusculaire L’imprudence d’il y a six ans, que je vais m’écouter de ce pas.

Demain ou mardi, « 2666 ».

(C'est la note numéro 300 de TR)

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Eureka

Je vous promets que je ne suis pas en train de transformer cet espace en vidéo-blog paresseux. Je n'ai pas eu vraiment le temps d'écrire ces deux dernières semaines et si j'espère pouvoir poster quelque chose de plus substantiel cette semaine encore, permettez-moi de vous suggérer de jouer cette vidéo et de bien écouter.

Pour une raison étrange, je me suis rappelé aujourd'hui de "Eli, Eli/lema sabachthani", fabuleux film de Aoyama Shinji où la noise, celle si bien définie au Palais de Tokyo par un certain Olivier Lamm l'an passé si j'en crois le texte de sa présentation, oui, la noise, sauve de l'extinction une humanité atteinte d'un virus mortel se propageant par voie télévisuelle. Évidemment, mes souvenirs ont tout de suite été déviés vers le film qui a fait connaître Aoyama, cette perle, ce magnifique, ce magistral "Eureka", plus de trois heures d'émerveillement, un moment qui m'a, disons, coupé l'envie d'encore aller au cinéma, sachant être irrémédiablement déçu. Je me souviens y être allé avec un ami par hasard un soir de septembre 2001, d'être resté là en ayant l'impression que le temps s'étendait infiniment, ou bien l'impression précisément contraire et quand ça c'est vraiment terminé, il m'a fallu quinze minutes pour retrouver la parole. Ce chef-d'œuvre partage son titre avec le grand morceau, l'insurpassable somment pop de Jim O'Rourke, et c'est bien sûr cette inoubliable chanson qui clôt cet inoubliable moment de ciné. Et je me souviens donc de la fois où j'ai entendu cette musique jouée par Otomo Yoshihide dans l'antre provisoire d'un Beurschouwburg en travaux. Il était accompagné de son tout nouveau New Jazz Quintet et dès les premiers accords, la chaire de poule, la paralysie, l'impossibilité de bouger. Sans doute le moment le plus puissant connu dans une salle de concert. Avec les années, cet "Eureka" est devenu un standard du répertoire d'Otomo, que ce soit en compagnie du New Jazz Quintet, Ensemble ou Orchestra. J'en ai trois versions, 46 minutes, que je n'arrête d'écouter en boucle, ne sachant décider quelle est la meilleure. Il y a quinze minutes je penchais pour celle de l'Ensemble et voilà que passe celle que le Quintet enregistra live en 2002 à Tokyo et mon petit cœur palpite et c'est tellement fort que voulez-vous... Un jour de déprime, un jour de tristesse, ces chose-là peuvent sauver la vie.

J'ai trouvé sur youtube une version Orchestra, dix minutes trop courte mais bénéficiant de la présence de Kahimi Karie, et bon, j'espère que ça vous donnera l'envie d'aller écouter les autres variations.

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Herbe bleue



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Dans l'ombre de la Galice

Qui dit Julián Ríos dit « Larva » : il est de ces écrivains que l’on tend à résumer à une œuvre, comme si il n’y avait rien avant (ce qui était à peu près vrai dans ce cas-ci) et rien que des dérivés, de livres fertilisés, issus du grand prédécesseur qui détermine la direction prise par le travail d’une vie ensuite. Ainsi, il est le Joyce espagnol, intronisé par son ulyssienne larve et tout le reste ne serait que coda d’un livre publié il y a plus de vingt ans. Plutôt ostracisé en Espagne pendant de nombreuses années, ça fait quelques temps qu’une poignée de jeunes auteurs souligne son influence. Parmi eux, Eloy Fernandez Porta qui, dans son très riche « Afterpop », montre que depuis une quinzaine d’années Ríos est passé à autre chose dont sa tentative de travail avec Roy Lichtenstein serait emblématique. Et voilà que Tristram publie en ce début d’année « Cortège des ombres », premier livre écrit à la fin des années ’60 mais jamais édité, qui vient à son tour brillamment prouver l’existence du Ríos d’avant, ce qui nous permettra peut-être de regarder différemment tout ce qui a suivi et tout ce qui suivra.

Ríos confiait en janvier à El País son admiration pour Picasso qui savait parfaitement que pour déformer une ligne, il faut savoir la tracer et pour détruire un nez, savoir le respecter. Pourrait-on donc dire que « Le cortège des ombres » sert à prouver qu’il sait raconter une histoire et que sa passion du jeu linguistique vient après sa maîtrise de la langue et de l’écriture ? En tout cas, c’est à 151 pages de littérature classique qu’on a droit ici, d’un classicisme qui bien sûr ne sent ni le rance ni la naphtaline, rendant dans une langue superbe et relativement peu bousculée l’histoire d’un petit village perdu en Galice aux portes du Portugal dans les années d’après guerre civile. Tamoga, ainsi se nomme-t-il, aurait pu être le Yoknapatawpha de Ríos, il n’en sera rien. Par contre, il pourrait peut-être prendre les traits du petit village dont tout espagnol est issu, amputé par le soulèvement militaire, blessé par la jalousie, divisé par les rancoeurs attisées par les rumeurs. C’est l’histoire d’un bled qui se meurt, où les seuls étrangers de passage viennent y vivre leurs derniers jours, un patelin que les jeunes désertent, où la figure central est le vieillard derrière le rideau voire sans doute le fantôme dans le placard – ou dans le coffre-fort. Tamoga, coincé entre les marécages, les forêts, la mer et la frontière, perpétuellement sous la pluie, est donc un village où l’étranger vient se noyer et le local s’étouffe dans l’étroitesse des lieux et des esprits. Tamoga, c’est d’où on part pour ne jamais y revenir physiquement, mais en y pensant toujours. Le paradoxe d’une campagne qu’on ne veut ni ne saurait oublier sans pour autant vouloir y rester.

Tout ça se lit donc comme le roman de Tamoga et de ses gens, mais est composé d’une série de nouvelles qui dissèquent les moments forts – c’est-à-dire les coups bas ou les coups au moral – de la vie là en bas, en dressant ainsi un portrait que Ríos appelle choral. Et de fait, le narrateur n’est finalement autre que le murmure des habitants, leurs théories, convictions et narrations. Les protagonistes, entre notables et minables del pueblo, se croisent parfois, s’évoquent de temps en temps d’un récit à l’autre et même lorsqu’ils n’y sont pas, ce qu’on lit éclaire différemment leurs vies. Au-delà de la médiocrité et de la mesquinerie, de la violence de certaines machinations qui dominent Tamoga et donnent à l’ensemble les teintes sombres et désespérées d’une ambiance pesante, désolée et triste, on sort finalement de là avec un étrange sourire, comme si la superbe de l’écriture et la fabuleuse puissance des récits compensaient. On pense particulièrement à cette sorte de diptyque de la vengeance, qui commence par une exécution au lendemain du soulèvement de Franco et se termine trente ans plus tard par la vengeance un jour de pluie torrentielle. Et les mesures prises par le pharmacien cocufié par son neveu. Ou les derniers instants qui résument tous les instants de la vie du notaire. Oui, Ríos a sans aucun doute raison de parler de roman, comme d’autres n’ont pas de tort de causer nouvelles : « Cortège des ombres » est de ses rares livres qui parviennent à combiner le meilleurs de ces deux formes.

Tamoga, c’est l’Ithaque de Ríos, même s’il ne s’échouera sans doute plus jamais sur ces plages. On ne dira pas que pour comprendre son œuvre, il faut visiter sa terre natale, son acte de naissance littéraire, mais qui fera le voyage en connaissance de cause y trouvera, surtout dans le fantastique chapitre intitulé Palonzo, les bases du souci linguistique, de son attaque, de sa distorsion. On pourrait aussi y voir les raisons l’ayant convaincu de la nécessité de partir voir le monde et de dire le monde dans ses livres. Pour libérer sa langue, devait-il se libérer de son pays ? Pour dire les mots, devait-il d’abord dire les gens? - en tout cas, il le fait ici avec une force exceptionelle. Finalement, ces ombres dont on assiste au cortège, au-delà de celles des personnages portés par cette ambiance de crépuscule humide permanent, ne seraient-elles pas simplement celles qui, tous les jours, se penchent par dessus l'épaule de l'auteur, à l'heure de se mettre à écrire?

Je lisais je ne sais plus où un critique qui disait que « Cortège des ombres » était à Ríos l’équivalent de la réponse faite par les amateurs de Picasso à ceux qui disaient qu’il ne savait pas dessiner. Il y a peut-être du vrai, même si on imagine plutôt ses détracteurs se lamenter de l’avoir vu perdre ses meilleures années à déconner alors qu’il était si bon dans le classique. J’espère donc que ça a été publié surtout parce que c’est bon, pas pour prendre une revanche sur la critique ennemie. Quand on lui demande pourquoi ce livre ne parait que maintenant, sans révision, alors que le livre est terminé depuis 1968, Ríos répond en parlant de projets. Lorsqu’il se rendit compte que ce livre-ci était terminé, il était déjà en train de se concentrer sur « Larva » et pensait être passé à autre chose. D’où le tiroir fermé à clef… Aujourd’hui, à 67 ans, il a un nouvel éditeur qui va republier l’ensemble de son œuvre. Ce nouveau chapitre l’a remis sur la piste de son cortège. On en est heureux, car c’est vraiment un des livres forts de cette année. Et déjà, ces mots valises abracadabrantesque.

Julián Ríos, Cortège des ombres, Tristram, 17€

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Le chagrin du monde mystérieux

© Siegfried Woldhek 2004


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