On filme
Un peu comme si la littérature ne savait se défaire du cinéma, voilà que j’apprends quelques nouvelles stupéfiantes dont je ne sais trop si elles doivent me pousser à m’arracher les cheveux. Deux jours après la victoire cannoise d’un film qu’on ne verra pas basé sur un livre qu’on ne lira pas, ainsi qu’un autre récompense pour un autre film basé sur le livre mafieux de Saviano – qu’on a quelque part ici et donc qu’on lira un jour – on apprend donc via le blog Archivo Bolaño que – gasp – on s’apprête à mettre sur pellicule « Les détectives sauvages ». On ne connait pas encore vraiment le casting, les seules infos qui transparaissent concernent le nom du producteur, qui a travaillé sur tous les films du grand Carlos Reygadas (Japón !!!) et réalisé par un certain Carlos Sama. Comment vont-ils donc traiter la deuxième partie du roman ? Et voilà que grâce à Gustavo Faverón Patriau on voit que, après le succès du No country for old men des Coen et, surtout on imagine, son Oprahisation, Hollywood tombe sur Cormac McCarthy qui, pour la première fois de sa vie, doit se mettre à vraiment engranger les dollars : on aura donc probablement droit à Outer Dark mais aussi à The Road. Ce dernier film sera des mains de John Hillcoat avec, dans le rôle du père, Viggo Mortensen et puis… Charlize Theron. Euh, elle sera la mère supposons-nous mais le peu d’apparition qu’elle fait dans le récit comparée à la célébrité de Theron fait craindre que son rôle soit grossi. Enfin, Ridley Scott travail sur Blood Meridian. Et ça, ça fait vraiment peur.
Brèves
- Après avoir été Oprahifié, le roman "The Road" de Cormac McCarthy est maintenant Pulitzeré. Après le NBA de Richard Powers pour "The Echo Maker", voilà donc récompensés les deux meilleurs romans US de 2006 - si l'on veut bien considérer que le dernier Pynchon est hors catégorie.
- Comme chaque trimestre, la Litblog CoOp annonce son ReadThis! C'est donc "Skinny dipping in the lake of the dead: stories" de Alan DeNiro qui remporte la timbale. Je l'ai ici dans un pile, on en reparlera peut-être plus tard. Les deux autres nominés étaient le très médiocre suspense littéraire "The Cottagers" de Marshall Klimasewiski et le "Sacco & Vanzetti must die!" de Mark Binelli dont vous savez déjà tout. Les trois titres seront discutés en profondeur par LBC, réglez donc vos browsers sur la bonne fréquence!
Cormac chez Oprah, Johnson au Vietnam
C'est tout pour l'info extraterrestre. Le service normal reprend: je me demandais où avait disparu Denis Johnson depuis la parution en 1998 de son dernier vrai roman, l'immense "Already dead". C'est simple: dans l'écriture d'un roman sur le Vietnam. "Tree of smoke" fait près de 700 pages et sortira en septembre.
Once upon a time there was a war . . . and a young American who thought of himself as the Quiet American and the Ugly American, and who wished to be neither, who wanted instead to be the Wise American, or the Good American, but who eventually came to witness himself as the Real American and finally as simply the Fucking American. That’s me.
Apocalypse Now
« The horror. The horror ! » Plusieurs années après le cataclysme, dans un paysage de désolation, l’homme et son fils se mettent en route vers le sud. La mère n’est plus. Le monde n’est plus. L’humanité n’est presque plus. La ruine et la mort entourent les deux voyageurs, les prédateurs rôdent.
Ils continuent ce parcours vers un inconnu que le fils doit voir meilleur. Un avenir auprès des « good guys ». Des civilisés. De ceux qui ni ne volent ni ne tuent. Ils portent la flamme, le feu, la morale, la promesse d’une bonne vie. Il est difficile d’y croire. Le père fait semblant de se le cacher, et pourtant, l’indicible est perceptible.
Toutes leurs possessions sont amassées dans un chariot, dont le rétroviseur est l’accessoire principal, l’outil indispensable afin de ne pas se faire surprendre par derrière, de garder un œil sur un passé que l’on n’ose imaginer tant il doit être pire que cet épouvantable présent. Ils doivent sans cesse se cacher, se dissimuler, éviter les autres hommes pour se protéger de ces bandes qui chassent pour se nourrir de chair humaine, la seule qu’il est encore relativement facile de se procurer.
Pour l’homme et l’enfant, chercher de quoi survivre est la préoccupation quotidienne, et la chose la plus difficile à faire. Il faut rentrer dans les villes, dans les maisons. Il faut risquer de tomber sur d’autres hommes, ou sur des cadavres. Chercher, toujours chercher. Trouver si peu. Les périodes d’abondances, les nuits dans des couvertures sèches, le ventre rempli, sont rares, entourés de longues semaines de faim et de froid.
Les morts ont plus de chance, et pourtant ils luttent pour vivre. Le paradoxe humain. La force malgré l’épouvantable. Mais l’inéluctable est toujours là. Dieu est présent. Dieu est absent. On ne sait pas bien.
« The Road » fait mal. Un roman noir de chez noir, une œuvre puissante, dure, révoltante. Une chose hallucinante qui laisse une marque profonde. Qui donne à notre regard cet air hagard de rescapé. Les derniers mots de Kurtz pourraient être ceux de tous les fantômes, les ombres d’humains qui traversent ces pages.
Cet homme de 73 ans est le seul qui puisse regarder Thomas Pynchon droit dans les yeux sans s’avouer vaincu. Avec « The Road », ce styliste hors pair fournit une œuvre concise, une essence, un concentré de son talent. Le meilleur livre de 2006 ? Le plus bouleversant. Cormac McCarthy.
Cormac McCarthy, The Road, Knopf, $24.00
Don Aguirre au far-west
Il y a vingt ans, Cormac McCarthy publiait «Méridien de sang». Même s’il est moins connu que «De si jolis chevaux» ou «Suttree», il s’agit sans doute de son meilleur roman, voire même de la meilleure fiction américaines des années ‘80. L’histoire est trompeusement simple : vers 1880, « le gamin », 14 ans, s’engage dans une troupe d’irréguliers qui va chasser l’indien pour le compte du gouverneur d’une province mexicaine.
Ce livre a choqué. Parce que la violence y est décrite sans faux semblants, avec précision, de la façon la plus clinique qui soit, mais surtout parce qu’il rompt avec le mythe du bon sauvage. Depuis la fin des années ’60, le native-american était devenu, notamment à travers les fictions de N. Scott Momaday, une logique figure de victime. Cormac fait voler ça en éclat en abolissant toutes distinctions entre les créatures du bon dieu pour les réunir dans cet incroyable déluge de violence. On pense tout particulièrement à une scène qui ressemble à celle où le Quichotte attaque un troupeau de mule, pour se faire rosser par les muletiers qu’il n’avait pas vu. Sauf qu’ici, il s’agit de vaches faméliques qui dissimulent des indiens sortis de l’enfer, vêtus des atours de leurs plus récentes victimes –des saltimbanques ; des hommes qui massacrent, violent, émasculent, scalpent. Et les blancs, eux aussi vont massacrer, violer, émasculer, scalper.
Il ne faut pas s’y tromper : il y a de la poésie dans ce livre. McCarthy est au sommet de son art, de son style que ceux qui l’on déjà lu savent complexes. Ses descriptions d’une nature belle, mais toujours sanglante et violente sont d’une splendeur rare. Connu pour les nombreuses digressions dont ce texan d’adoption truffe ses écrits, il y excelle une fois de plus, aidé en cela par sa grande création, son Achab : le juge. Personnage magnétique, qui sait tout, est partout, ne meurt jamais, il est une sorte de guide spirituel pour la bande que McCarthy a assemblé. Il est celui qui disserte sur la puissance et la loi ; sur le divin et l’humain ; sur la préhistoire, la botanique, la biologie. C’est une sorte de proto-fasciste mais aussi le Moïse qui sort son peuple du désert.
On dit souvent que les Etats-Unis sont un pays bâti sur la violence. À en croire les allusions que McCarthy glisse ici ou là, ce serait surtout sur l’oubli de cette violence. Quiconque lira «Méridien de sang» ne pourra, ne saura tomber dans ce travers, tant ce roman est marquant.
Cormac McCarthy, Méridien de sang, Points poche, 7€40