Ágape se paga
La maison d'édition Sexto Piso a décidé de publier l'ensemble de l'oeuvre de William Gaddis en espagnol. Grande idée, on espère qu'un éditeur français se souviendra qu'il faut rééditer "JR"...

Cartographie de Fresán
Il s’agit, au choix, de 13 nouvelles ou de 13 chapitres d’un roman à monter ou de 13 dissertations sur le roman, l’auteur et le lecteur. Certains des titres concernent la théorisation de l’écrivain, du conte, la vocation littéraire. Et parlent de ça sans vraiment en parler. Le tout peut être lu séparément mais gagne à être lu comme un tout : bien que le narrateur semble changeant, il est chaque fois un des avatars d’une même personne qui croise les mêmes individus dans des villes qui, bien souvent, dans quelques pays qu’elles se trouvent, partagent un nom : si le livre ne tourne pas autour d’une ville réelle, il se déroule ou a trait, pour la plupart des histoires, à Canciones tristes, cité imaginaire probablement située en Patagonie mais qui peut se déplacer n’importe où (Sad Songs, Iowa) et qui revient, de façon plus ou moins importante, de livres en livres. La ville nomade de Fresán lui sert à faire voyager sa géographie plutôt que ses personnages : lorsque que Canciones Tristes se superpose à Iowa City, le récit que l’on lit n’est en effet autre chose qu’une traduction littéraire et fictionelle de ce qu’il retire d’inspiration d’une expérience personnelle : on n’y retrouve pas nécessairement la « véritable » ville, mais on y retrouve immanquablement celle par lui inventée.
Dans « La velocidad de las cosas », on étudie les rites funèbres du monde, on s’embarque sur des bateaux vers nulle part, on prépare un monde sans histoire, on suit un très littéraire fanatique des fêtes et on s’intéresse à un écrivain sauvé des camps par un nazi qu’il détestera. Javier Moreno qualifie l’ensemble de roman sur les morts, les intersections, les fragmentations et les monstres. A part la discutable appellation de roman, c’est absolument juste. L’expérience narrative est en effet fragmentée parce que les récits sont parsemés de morceaux relatifs aux précédents et à ceux à venir, et que c’est intersections sont des moments capitaux de ce que nous raconte Fresán à travers, c’est encore vrai, ses textes peuplés de morts – dont la littérature rend le souvenir et refait le portrait – et de monstres, à comprendre peut-être dans deux sens : le monstrum qui est le présage de l’avenir littéraire et le freak, dans sa signification espagnole, c’est-à-dire le fan absolu, obsessif et acharné, un super nerd d’un domaine quelconque (musique, catch, cinéma, Audrey Hepburn : ce que vous voulez). Ces deux sens sont importants : il n’y a aucun doute que Fresán vit l’expérience pop et la littérature d’une façon que les civils qualifieraient de « freaky » et qu’il compte, dans ce livre, définir les pistes du futur de son art.
Fresán, pour qui « La velocidad de las cosas » marque un tournant dans son œuvre, considère qu’il s’agit d’une autobiographie non-autorisée et purement fictive, peuplée d’épiphanies personnelles dont la structure serait proche de A day in the life, mythique vous savez quoi de vous savez qui, puisque les textes comme, selon lui, cette chanson partent d’un point très précis et clair pour ensuite devenir plus bizarres, exploser, digresser (« de A à B en passant par X, dit-il) et finir là où on ne les attendaient vraiment pas. C’est, en fait, presque une sorte de manifeste, ou plutôt la cartographie d’un monde imaginaire, du monde Fresán. Là où « Mantra » était sa version de Mexico DF, « La velocidad de las cosas » est l’atlas de son univers : ce n’est plus la présentation sous forme de fiction d’une réalité, c’est la réalisation à travers la fiction d’un ensemble d’influences, d’un parcours personnel, d’une vision, au final, de son travail et de ce que représente, pour lui, le fait d’écrire. C’est d’ailleurs aussi pour ça que ce livre compte maintenant pas moins de quatre versions aux différences parfois substantielles. Au fil des années et des rééditions, des corrections ont été faites et des nouvelles ajoutées (9 au départ, 13 dans l’édition de 2006, 14 dans la française…) : le livre, après tout, est le reflet d’une expérience qui ne meurt pas et donc qui change, qui mute et dont il faut continuer à rendre compte dans sa nouvelle dimension. Force est de constater que tout ça rend la lecture assez fascinante : Fresán a une capacité assez impressionnante à faire partager à ses lecteurs un enthousiasme sans limite, même si le sujet de cet enthousiasme n’en vaut parfois pas toujours vraiment la peine à mes yeux.
« Mantra » était un épisode crucial de la guerre entre auteur et personnage, bien plus que le livre du chaos que même son auteur parait y voir. C’était le manuel raisonné d’une ville dont il fallait rendre sens du désordre. « La velocidad de las cosas » serait plutôt un dialogue ou un défi, c’est à voir, qui met en scène auteur et lecteur. Et finalement, sous ses atours bien rangés, il pourrait bien être plus chaotique que son successeur / prédécesseur (selon le pays de publication) de par l’obligation dans laquelle, en quelque sorte, il nous met de décrypter le sens ou en tout cas de faire la lumière sur ce qui nous y est vraiment dit.
« La velocidad de las cosas » est un livre imparfait, notamment par l’aspect parfois un peu creux de la prétention théorique. Mais cette imperfection est balayée par le plaisir ressenti à la lecture : est-il de bon ton de faire le mauvais coucheur devant une œuvre au final aussi ambitieuse, variée et passionnante ? J’ai le sentiment que quelques lecteurs préféreront « Mantra » à ce livre. Sans doute parce que « Mantra » impressionnait de manière plus immédiate – et, avec le recul, peut-être de façon plus superficielle. Ici, la séduction opère petit à petit -- comme elle le devrait en fait -- en découvrant les éléments, les entrelacs, la grandeur réelle de l’ensemble. Dans « La velocidad de las cosas », ce n’est pas la ville qui désoriente l’auteur et le lecteur : c’est l’esprit de l’auteur qui désoriente le lecteur au cours d’une visite dans un livre plus grand de l’intérieur que de l’extérieur. Il y a là-dedans quelque chose qui ne finit jamais, un manuel à relire de nombreuses fois en sachant qu’il y aura, devant ses défauts, beaucoup de frustration mais aussi et surtout de multiples révélations que l’on pariera chaque fois nouvelles.
Rodrigo Fresán, La velocidad de las cosas, Mondadori, 9.95€
La version française sort le 13 septembre sous le titre « La vitesse des choses » chez Passage du Nord-Ouest. Elle comprend un texte inédit qui n’a pas été lu dans le cadre de l’écriture de ce papier.
Omega List
Don B. en Argentine
Je vous conseille par ailleurs de consulter régulièrement en ligne Radar et Radar Libros, respectivement suppléments dominicaux culturels et littéraires du quotidien, très bon sur ces terrains. On y trouve cette semaine un très alléchant papier sur Ricardo Colautti, un écrivain argentin peu connu, sorte de Kafka local dont l'existence aurait pu être une bonne blague de Borges. (Je croise les doigts pour trouver une copie d'importation à La Central cette semaine.) Il y a trois semaines, Radar demandait à quelques écrivains dont, encore une fois, Fresán et Alan Pauls de leur livrer les critiques de films de saison inventés par eux.
On se voit au plus tard lundi, avec un truc sur le seul livre de Dow Mossman.
Saludos de Madrid.
Fresán y Pynchon
25 années de littérature hispanique
Tourbillon dans le DF
2006 aura été une riche année pour le Mexico DF littéraire en France, puisque ont paru les deux grands romans de ces dernières années se passant dans cette ville : le déjà mythique « Les détectives sauvages » et le « Mantra » de Rodrigo Fresán. L’histoire des détectives m’était tombée sur le coin de la gueule comme une révélation apocalyptique et depuis j’ai tendance à essayer de la flairer un peu partout. J’en ai trouvé de forts effluves dans « Mantra », j’y reviendrai.
Rodrigo Fresán est un écrivain argentin d’une quarantaine d’années vivant à Barcelone et auteur de six livres. Trois de ceux-ci avaient déjà été traduits avant « Mantra » sans connaître de succès notable – au moins « Jardines de Kensington » fut-il défendu avec ferveur par Jonathan Lethem à sa parution américaine. Ami de Bolaño, Pauls, Vila-Matas et Piglia, il est un écrivain a priori plus accessible qu’eux, en large partie grâce au références de la culture pop qui émaillent son récit, lui permettant de plaire aussi aux amateurs de Nick Hornby ou Douglas Coupland. Heureusement, il y a plus de substance chez Fresán que chez ces deux anglo-saxons dont l’œuvre se vautre trop souvent dans l’insignifiant.
Avec ce roman, Fresán tente de livrer un portrait éclaté de du DF, tentaculaire capitale mexicaine, ville des catcheurs masqués, repère de la Mort, peuplée des descendants de Moctezuma et de Cortés, abrutie par la pollution et la drogue, captivée par les telenovelas. On se rend vite compte qu’il est pratiquement impossible d’enfermer un telle ville entre les pages cartonnées d’une couverture : tout ce qui s’avère faisable est donc de tourner autour, en prendre plein la gueule et rentrer chez soi, toujours groggy des coups pris et des cris de la foule et de l’odeur de sueur dans laquelle le lecteur se trouve entourer au cours de ces 500 pages.
Un narrateur multiforme, en perpétuelle transfiguration, part à la recherche de son ami d’enfance Martín Mantra, réalisateur de cinéma à l’art révolutionnaire et ravageusement précociforme. L’ombre du jeune homme plane sur l’ensemble du récit, bien qu’on ne l’apercevra clairement qu’en de rares occasions. Son poursuivant est à la fois compagnon d’école primaire, journaliste français, catcheur, assassin, ou bien rien de tout ça, ou bien… en fait on s’y perd comme il se perd dans sa quête et comme le visiteur sans guide s’égare dans le DF. Dans les moments de désespoir, il se confie à Maria, son amie, soit jeune mexicaine, soit cousine de Mantra, soit carrément sa sœur perdue, Maria donc, qui ressemble furieusement à la Sybille de Cortázar, coincée qu’elle est à Saint-Germain-des-prés, obsédée par un enfant mort. Comme il se doit, tout ça se termine dans un monde de l’après où les hommes morts tentent de s’unir dans la vie éternelle au démiurge Mantra.
En fait, « Mantra » est le récit de la lutte à mort entre Rodrigo Fresán et Martín Mantra, ce personnage qui prend le pouvoir et reste insaisissable pour la plume de son créateur. Rébellion de cet être de papier – on pense à Salvador Plasencia- qui fout le boxon dans une œuvre qui aurait voulu rester ordonnée. Fresán, devant cette révolte, réagit en jetant à la gueule de ses personnages des références musicales, littéraires et cinématographiques, l’air de dire « fais le malin, mon gamin, prends toi pour le plus fort, tu ne perds rien pour attendre : le domaine du réel est mien, tu pourras te débattre tant que tu veux, tu n’y pénétreras pas, ici c’est toujours moi qui ait la main ». Pas certain : gageons que de nombreux lecteurs se promènent dans le monde interconnecté à la recherche de traces de la comète Mantra.
Certains critiques ont parlé de livre-monde labyrinthique. Je pense qu’il y a là une grosse méprise. Un livre éclaté et bourré de références n’est pas nécessairement un labyrinthe. Au fil des pages de « Mantra », si l’on se perd, c’est seulement dans la contemplation des fulgurances de Fresán, jamais dans le récit lui-même, puisque il n’y a pas vraiment de sens à dénouer, d’énigme à résoudre, de sortie à débusquer. En ce qui concerne les références, elles sont tellement évidentes –et leurs sources sont pratiquement toutes regroupées dans une liste de remerciement à la fin du livre- qu’on ne saurait pas parler de jeu de piste.
Comme je le disais plus haut, il y a du détective sauvage dans « Mantra ». J’y vois même une sorte d’hommage. Tout comme le livre de Bolaño, c’est un roman sur le DF écrit pas un étranger. Il est aussi divisé en trois parties, et ces parties ont plus d’un lien de parenté avec celles des « Détectives sauvages ». On a d’abord la première, naïve, celle de la genèse, du récit d’initiation classique. Il fait place à une longue deuxième partie, kaléidoscopique, démesurée. Là où Bolaño choisit de livrer la vie de ses deux protagonistes par l’intermédiaire de nombreux témoignages de leurs connaissances, Fresán opte pour un récit à une voix – mais polymorphe- prenant la forme d’un abécédaire psychédélique, brossant le portrait du DF tout en étant également une recherche du mantra perdu. Chez les deux auteurs, on retrouve cette multiplicité contradictoire d’approches du sujet, cette mythologisation du banal et cette mascarade de l’extraordinaire en ordinaire. Enfin, la troisième partie est celle de l’approximation de l’aboutissement de la quête, dans la mort et le crime, laissant la porte ouverte. Bolaño, obsédé par l’échec, avait un final tragico-absurde. Fresán, courant après son personnage, a un final holocauste, tragiquement apocalytiforme, comme aurait dit Mantra lui-même. Peut-être sans le savoir, l’Argentin réécrit le livre du Chilien, le transformant radicalement, tout en en restant très proche.
« Mantra » est un livre remarquable, à lire non pas comme le guide de Mexico qu’il devait être au départ, mais bien comme un épisode crucial de la guerre entre auteur et personnage, un manuel de survie dans le chaos. Il n’arrive pourtant pas à la cheville des « Détectives sauvages », dont il n’a pas l’aspect essentiel, l’indiscutable force, l’évidence du chef-d’œuvre. Honte à tous ceux qui ont mis le Fresán devant le Bolaño dans leurs listes de fin d’année !
Rodrigo Fresán, Mantra, Passage du Nord/Ouest, 24€
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Le Martín Mantra de la troisième partie évoque furieusement en moi le Giles Goat-Boy de John Barth.
Il y a, à la page 303, une liste de noms de catcheurs très littéraire. J’en citerai ceux-ci : Judge Holden, Doble Humbert, Wyatt Gwyon le Faussaire, Jazzy Gatsby, Benny Profane, Humboldt Herzog et Patagonia Chatwin. Un piledriver comme punition pour ceux qui ne savent pas d’où ils sortent.