Cartographie de Fresán

C’est sous forme de compte-à-rebours qu’on publie les livres de Rodrigo Fresán en français. Il y a quatre ans, « Les jardins de Kensigton », le dernier. Il ya deux ans, « Mantra », l’avant-dernier, à ce jour plus gros succès de par chez nous. Enfin, dans quelques jours paraitra « La vitesse des choses », l’antépénultième. On aurait presque envie de prendre des paris sur celui de 2010, à suivre ce décompte cinématographique qui, à y réfléchir, va finalement très bien aux travaux du bonhomme, eux qui ont tendance à prendre, justement, le lecteur à rebours. Foin de spéculation, l’heure, tout de même, est à « La velocidad de las cosas ».

Il s’agit, au choix, de 13 nouvelles ou de 13 chapitres d’un roman à monter ou de 13 dissertations sur le roman, l’auteur et le lecteur. Certains des titres concernent la théorisation de l’écrivain, du conte, la vocation littéraire. Et parlent de ça sans vraiment en parler. Le tout peut être lu séparément mais gagne à être lu comme un tout : bien que le narrateur semble changeant, il est chaque fois un des avatars d’une même personne qui croise les mêmes individus dans des villes qui, bien souvent, dans quelques pays qu’elles se trouvent, partagent un nom : si le livre ne tourne pas autour d’une ville réelle, il se déroule ou a trait, pour la plupart des histoires, à Canciones tristes, cité imaginaire probablement située en Patagonie mais qui peut se déplacer n’importe où (Sad Songs, Iowa) et qui revient, de façon plus ou moins importante, de livres en livres. La ville nomade de Fresán lui sert à faire voyager sa géographie plutôt que ses personnages : lorsque que Canciones Tristes se superpose à Iowa City, le récit que l’on lit n’est en effet autre chose qu’une traduction littéraire et fictionelle de ce qu’il retire d’inspiration d’une expérience personnelle : on n’y retrouve pas nécessairement la « véritable » ville, mais on y retrouve immanquablement celle par lui inventée.

Dans « La velocidad de las cosas », on étudie les rites funèbres du monde, on s’embarque sur des bateaux vers nulle part, on prépare un monde sans histoire, on suit un très littéraire fanatique des fêtes et on s’intéresse à un écrivain sauvé des camps par un nazi qu’il détestera. Javier Moreno qualifie l’ensemble de roman sur les morts, les intersections, les fragmentations et les monstres. A part la discutable appellation de roman, c’est absolument juste. L’expérience narrative est en effet fragmentée parce que les récits sont parsemés de morceaux relatifs aux précédents et à ceux à venir, et que c’est intersections sont des moments capitaux de ce que nous raconte Fresán à travers, c’est encore vrai, ses textes peuplés de morts – dont la littérature rend le souvenir et refait le portrait – et de monstres, à comprendre peut-être dans deux sens : le monstrum qui est le présage de l’avenir littéraire et le freak, dans sa signification espagnole, c’est-à-dire le fan absolu, obsessif et acharné, un super nerd d’un domaine quelconque (musique, catch, cinéma, Audrey Hepburn : ce que vous voulez). Ces deux sens sont importants : il n’y a aucun doute que Fresán vit l’expérience pop et la littérature d’une façon que les civils qualifieraient de « freaky » et qu’il compte, dans ce livre, définir les pistes du futur de son art.

Fresán, pour qui « La velocidad de las cosas » marque un tournant dans son œuvre, considère qu’il s’agit d’une autobiographie non-autorisée et purement fictive, peuplée d’épiphanies personnelles dont la structure serait proche de A day in the life, mythique vous savez quoi de vous savez qui, puisque les textes comme, selon lui, cette chanson partent d’un point très précis et clair pour ensuite devenir plus bizarres, exploser, digresser (« de A à B en passant par X, dit-il) et finir là où on ne les attendaient vraiment pas. C’est, en fait, presque une sorte de manifeste, ou plutôt la cartographie d’un monde imaginaire, du monde Fresán. Là où « Mantra » était sa version de Mexico DF, « La velocidad de las cosas » est l’atlas de son univers : ce n’est plus la présentation sous forme de fiction d’une réalité, c’est la réalisation à travers la fiction d’un ensemble d’influences, d’un parcours personnel, d’une vision, au final, de son travail et de ce que représente, pour lui, le fait d’écrire. C’est d’ailleurs aussi pour ça que ce livre compte maintenant pas moins de quatre versions aux différences parfois substantielles. Au fil des années et des rééditions, des corrections ont été faites et des nouvelles ajoutées (9 au départ, 13 dans l’édition de 2006, 14 dans la française…) : le livre, après tout, est le reflet d’une expérience qui ne meurt pas et donc qui change, qui mute et dont il faut continuer à rendre compte dans sa nouvelle dimension. Force est de constater que tout ça rend la lecture assez fascinante : Fresán a une capacité assez impressionnante à faire partager à ses lecteurs un enthousiasme sans limite, même si le sujet de cet enthousiasme n’en vaut parfois pas toujours vraiment la peine à mes yeux.

« Mantra » était un épisode crucial de la guerre entre auteur et personnage, bien plus que le livre du chaos que même son auteur parait y voir. C’était le manuel raisonné d’une ville dont il fallait rendre sens du désordre. « La velocidad de las cosas » serait plutôt un dialogue ou un défi, c’est à voir, qui met en scène auteur et lecteur. Et finalement, sous ses atours bien rangés, il pourrait bien être plus chaotique que son successeur / prédécesseur (selon le pays de publication) de par l’obligation dans laquelle, en quelque sorte, il nous met de décrypter le sens ou en tout cas de faire la lumière sur ce qui nous y est vraiment dit.

« La velocidad de las cosas » est un livre imparfait, notamment par l’aspect parfois un peu creux de la prétention théorique. Mais cette imperfection est balayée par le plaisir ressenti à la lecture : est-il de bon ton de faire le mauvais coucheur devant une œuvre au final aussi ambitieuse, variée et passionnante ? J’ai le sentiment que quelques lecteurs préféreront « Mantra » à ce livre. Sans doute parce que « Mantra » impressionnait de manière plus immédiate – et, avec le recul, peut-être de façon plus superficielle. Ici, la séduction opère petit à petit -- comme elle le devrait en fait -- en découvrant les éléments, les entrelacs, la grandeur réelle de l’ensemble. Dans « La velocidad de las cosas », ce n’est pas la ville qui désoriente l’auteur et le lecteur : c’est l’esprit de l’auteur qui désoriente le lecteur au cours d’une visite dans un livre plus grand de l’intérieur que de l’extérieur. Il y a là-dedans quelque chose qui ne finit jamais, un manuel à relire de nombreuses fois en sachant qu’il y aura, devant ses défauts, beaucoup de frustration mais aussi et surtout de multiples révélations que l’on pariera chaque fois nouvelles.

Rodrigo Fresán, La velocidad de las cosas, Mondadori, 9.95€
La version française sort le 13 septembre sous le titre « La vitesse des choses » chez Passage du Nord-Ouest. Elle comprend un texte inédit qui n’a pas été lu dans le cadre de l’écriture de ce papier.

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Génération mutante

Si on connaît particulièrement bien les écrivains espagnols de plus de cinquante ans – les Muñoz Molina, Perez-Reverte, Marías ou autres Vila-Matas notamment --, les générations suivantes ont moins de chance au niveau des traductions. Serait-ce parce que la qualité est moindre ? La seule façon de répondre à cette question est d’aller voir dans la langue, puisque les éditeurs de chez nous semblent bien frileux. Un bon point de départ est le recueil « Mutantes – Narrativa española de última generación » publié par la maison d’édition Berenice, basée à Cordoue : parmi la quinzaine d’écrivains – dont plusieurs fort connus en Espagne -, seuls Flavia Company et Isaac Rosa ont été traduits. A en juger par ce livre, la qualité est plus que présente…

Signalons tout d’abord l’une ou l’autre étrangeté. Le deuxième des articles d’introduction est une assez bonne présentation d’un panorama de la nouvelle espagnole et de son aspect traditionnellement réaliste et stylistiquement conservateur mais en train d’évoluer grâce aux auteurs ici réunis. Une partie non négligeable des textes de « Mutantes » est pourtant composée d’extraits de romans ou d’œuvres plus longues qu’une nouvelle. Ensuite, le sous-titre du livre lui-même est trompeur : última generación alors qu’aucun auteur n’a moins de trente ans et qu’un certain nombre dépasse les quarante. Il est vrai que la plupart n’a commencé à publier que dans les dix dernières années.

Peut-être plus sérieusement, on a reproché à ce livre de réunir des écrivains qui n’avaient pas grand-chose à voir ensemble. C’est le cas de toutes les anthologies, mais c’est sans doute plus ennuyant quand le but est, comme ici à première vue, de revendiquer une vision ou une attitude commune. Je dois dire que je trouve cette critique superficiellement juste. Les différences littéraires sont réelles – et heureusement ! qui a envie de lire vingt récits écrits de la même façon ? – mais ce qui réunit la plupart de ces auteurs est un souci commun de faire de leur travail une chambre d’échos du monde dans lequel ils vivent, c’est-à-dire un monde dans lequel la narration classique est devenue incongrue et l’option postmoderne déjà dépassée. C’est, pour les meilleurs textes, une littérature nouvelle qui veut vraiment être nouvelle. Réussir n’est sans doute pas la priorité : l’anathème c’est de ne pas tenter.

Dans cette optique, l’un des récits les plus réussis est sans aucun doute celui de Jorge Carrión, l'un des meneurs de l'excellente revue Quimera. Fils d’andalous ayant émigrés en Catalogne, il n’est ni catalan ni d’ailleurs et, face au nationalisme local, la question de son identité se pose. Il y répond ( ?) de manière admirable dans une nouvelle faite de fragments de textes retrouvés sur le web, qu’il s’agisse de discours nationalistes, d’odes à la catalanité par des écrivains du cru ou de ses propres réflexions sur sa famille, naguère publiées sur son blog. Grâce à une construction remarquable, Carríon évite l’écueil gadget de pareille mise en scène, et surtout, surtout créé des pages rares dotées de la force traditionnellement associée aux narrations classiques. Dans le même style, toujours assez réussi mais moins impressionnant ou essentiel, « Mutantes » reprend aussi un texte de Javier Fernández – l’éditeur de Berenice – écrit comme une suite d’articles sur les trois phases de mise en place d’un projet de chip cérébral donnant accès à un programme de réalité virtuelle. Tout le vocabulaire technocratique, ludique et transhumain fait partie d’un arsenal emmenant l’homme sur la voie de l’associalisation étatiquement et commercialement programmée. (Il ne faut pas manquer le programme « TV » de fin). De manière plus anecdotique mais fort amusante, Jordi Costa, critique ciné du País, nous propose une sorte de biographie intellectuelle dans un texte composé d’extraits de textes plus anciens. Tant qu’on en est à former des groupes, prenons celui de l’étrangeté, dans lequel rentrent sans problème Manuel Vilas et son bizarre récit tenderloinien, Carmen Velasco et son histoire du dernier macho en gynocratie ou l’Espagne alternative de Javier Pastor.

Enfin, ou presque, il me faut mentionner quatre pièces moins étranges ou moins mutantes – d’apparence, en tout cas – mais très réussies. Tout d’abord, celui de Juan Francisco Ferré – déjà l’auteur d’un des deux textes d’introduction --, qui commence par un paragraphe de la main d’un mannequin racontant son séjour londonien. La suite consiste en la reprise de chacune des phrases avec clarification par son auteur de ce qu’il y a vraiment derrière. Entre élaboration et corrections, petite leçon d’auto-tromperie à travers l’écriture. David Roas, quant à lui, spécialiste de la littérature fantastique, met en scène un écrivain poussé au désespoir par son incapacité croissante à se reconnaître dans ce qu’il écrit. Mario Cuenca Sandoval fait son apparition ici à travers un extrait de son roman « Cero absoluto », qui a l’air très prometteur, où il est question de folie et d’amour. Intrigué, on rentre immédiatement dans un texte rempli d’apartés culturels ou de références à des textes sur la psychiatrie ainsi que des critiques cinématographiques. Vicente Luis Mora, blogger littéraire le plus célèbre d’Espagne, propose une nouvelle très calvinesque, superbement écrite, racontant la création du Sahara à travers la dissimulation et subséquente disparition d’une formidable ville de l’antiquité.

Ce type d’anthologie est rarement d’une qualité constante et il y a bien sûr des récits plus faibles que d’autres. Je n’en citerai pas les auteurs. Je n’évoquerai pas non plus Isaac Rosa, Eloy Fernández Porta, Javier Calvo ou Agustín Fernández Mallo, évoqués (bientôt dans le cas de Porta et de Mallo) par ailleurs. Dans l’ensemble, j’ai été assez impressionné par ces écrivains au travail particulier, d’un type qu’on ne voit pas en France – et ce sans vouloir donner un sens négatif ou positif à cette remarque. On sent que nombre d’entre eux ont une connaissance assez bonne de ce qui s’est fait de mieux aux Etats-Unis depuis quarante ans, mais il ne s’agit pas tant d’une influence que d’un héritage absorbé, comme l’est celui de la musique contemporaine, des médias, du ciné, de la culture pop. Pas de régurgitation incontrôlée mais bien ce qui semble être un processus de maturation théorique, critique et narratif. Personne ne sera surpris, une fois le livre lu, de constater la quantité de bloggers, traducteurs, critiques ou académiques qui se trouvent ici : la surprise viendra peut-être plutôt de la qualité du travail présenté.

Je me dois, pour terminer cette note, d’évoquer « Faux-filet », la nouvelle de Mercedes Cebrían. C’est loin d’être la meilleure du lot, mais je pense qu’elle en dit pas mal sur cette « génération » d’écrivains espagnols. Le Faux-filet est un restaurant madrilène qui prétend être français. Mélange de faux-luxe et de mauvaise bouffe, il est destiné à une clientèle pseudo-sophistiquée. A la grande surprise des patrons, le tout Madrid intello accourt en sachant que tout est toc : le dernier chic est de venir se faire tromper en sachant se faire tromper. La surprise est encore plus grande lorsqu’un couple de Français propose de franchiser la formule et de l’exporter à Paris. Autre succès énorme : on y voit Pivot. Le plaisir naît non seulement de se faire tromper en sachant se faire tromper mais en plus de se faire renvoyer l’image espagnole de ce qu’est être Français, en pensant savoir ce qu’est être Français. Cebrían de préciser que c’est un peu comme être femme et vouloir être drag queen pour voir ce que ça fait d’être un homme qui se déguise en femme. C’est de ce monde là que parlent les mutants.

Mutantes, Berenice, 20€

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La forme revenue

Au cours des années ’80 comme au cours des années ’70, John Barth n’a publié que deux livres de fiction. C’est à peu près la seule similarité des deux périodes, puisqu’aux chefs-d’œuvre de l’ère Nixon (« Chimera » et « Letters ») ne succédaient que le médiocre et décevant « Sabbatical » ainsi que le tout juste meilleur « Tidewater tales ». A l’heure de me plonger dans les années ’90 barthiennes, mon enthousiasme a vraiment décliné, d’autant plus que j’ai été prévenu de la médiocrité de « Once upon a time » et « Coming Soon !!! ». Mais j’ai décidé de tout lire Barth et je me suis donc plongé dans « The last voyage of Somebody the sailor », paru en 1991. Bonne surprise.

Sur son lit de mort, Simon Behler, écrivain, plaide à son infirmière pour un dernier sursis, le temps de lui raconter une des rares histoires qu’elle ne connaît pas : celle de la dernière histoire de Schéhérazade, dans laquelle Schéhérazade, elle-même sur son lit de mort, prie la grande faucheuse de bien vouloir lui laisser lui raconter une des rares histoires qu’elle ne connaît pas : celle du véritable dernier voyage de Sinbad le marin, où celui-ci, pendant sept jours, ouvre les portes de son palais de Baghdâd à un étrange mendiant qui dit s’appeler Sinbad aussi et avoir également quelques voyages à raconter, narrations que les deux Sinbad feront chaque soir pendant le banquet des investisseurs du septième voyage de Sinbad 1, au rythme d’un voyage par jour. Laissez-moi reprendre mon souffle.

Typiquement Barth : la reprise habile de la structure en récits enchâssés tout en réutilisant la raison d’être du processus narratif des mille et une nuits – raconter pour ne pas mourir. Typiquement Barth : Sinbad le vagabond alias Somebody le marin alias Simon Behler raconte sa jeunesse dans la baie de Chesapeake, sa passion pour la voile, son premier mariage malheureux, sa carrière d’écrivain et comment il s’est retrouvé plusieurs siècles en arrière au pays des contes avec comme seul atout une montre bracelet. Typiquement Barth : il reprend des histoires connues et les réécrit, changeant subtilement et parfois radicalement le sens ou le ton du texte original. Typiquement Barth : une sœur morte, le thème du double, les changements d’identité et la dissertation sur le sens de l’acte de raconter.

Peut-être peut-on voir dans cette liste de typiquement Barth la raison de la piètre qualité de ses œuvres post-« Letters ». Peut-être. Il est vrai que certains thèmes et motifs reviennent très souvent depuis « The floating opera ». Mais jusqu’ à « Letters », il y avait de grands changements aussi, dans la forme surtout mais également dans le fond. S’il était évident qu’on lisait chaque fois un roman du même écrivain, cette lecture était toujours accompagnée d’une grande surprise devant la nouveauté de ce qui était offert. Avec « Sabbatical », la surprise était toujours-là – une histoire politico-écologiste presque réaliste ?!? – mais elle passait mal parce que Barth semblait en petite forme littéraire. S’il reprenait des couleurs avec « Tidewater tales », l’histoire était finalement la même que celle de « Sabbatical » mais gonflée, barthifier, remplie d’irruptions de mythes et de récits canoniques. Déjà lu, toujours pas satisfaisant. Ici, pas vraiment de surprise : écrivain vieillissant au pied marin stop adore les mille et une nuits stop a une relation avec femme plus jeune stop, sauf que cette fois le livre est bon. Pas au niveau de « Chimera » ou « Giles goat-boy », mais bon... bien meilleur que les deux précédents.

Après deux échecs artistiques, quand ça remarche on se pose légitimement la question du pourquoi. Difficile de répondre. On pourrait dire « parce qu’il redevient l’écrivain des années ’60 et ‘70 ». Ce serait faux: « The last voyage of Somebody the sailor » est bien plus proche des écrits des années ’80 que de ces vénérables ancêtres. Au-delà du magistral usage de la langue, jamais vraiment disparu, il faut peut-être trouver les raisons de cette réussite dans la remise à l’arrière-plan du politico-didactisme plutôt sombre des deux précédents volumes et du retour de Barth le facétieux, Barth qui s’amuse, Barth qui invente. On s’amuse parce que visiblement l’auteur s’amuse plus en 1991 qu’en 1982 et en 1987. Par ailleurs, la partie simple et réaliste du récit (l’enfance de Behler, ainsi que sa vie d’adulte non orientalisé) ne donne pas dans le cliché et la facilité (« Sabbatical ») alors que la partie fantaisiste, remplie de retournement de situations, véritablement complexe et baroque, recyclant tout une tradition burtonienne plus que musulmane ne s’enfonce pas dans une difficulté faite pour être difficile (« Tidewater tales ») : elle reste lisible, jouissive et, on a presque envie de dire, naturelle.

A la sortie du livre, le New York Times publia une critique plutôt méchante écrite par Jonathan Raban. Parmi d’autres reproches, il fait à Barth celui de donner en plein dans ce qu’Edward Saïd qualifiait d’orientalisme, en reprenant les clichés « impérialistes, racistes et sexistes » qui peupleraient la traduction de Richard Burton des mille et une nuits. Tout ça est plutôt étrange. Barth utilise, en effet, une série de formules toute faites ou de stéréotypes associés aux contes de Schéhérazade : il reprend une œuvre de littérature, pas un traité sur le monde arabe. De plus, Raban est étrangement aveugle à la façon dont les aventures de Sinbad sont recyclées : si l’on veut penser dans les même termes très PC que lui, comment ne pas se rendre compte que Barth tente une fois de plus de faire place à des traditions narratives de la périphérie par opposition à celles, tenues par nous pour traditionnelles, du centre. De plus, et comme John Hawkes le souligna dans une réponse au New York Times, c’est un texte qui place la femme au cœur de ses préoccupations, et selon moi, non pas comme objet mais comme figure héroïque et maître de son destin, malgré l’adversité. A quel type de lecture s’est donc adonné Raban ?

« The last voyage of Somebody the sailor » n’est peut-être pas un livre qui fascine et stupéfie, mais c’est un livre qui plaît, qui amuse, qui donne foi à l’amateur de story-telling et joie à celui qui aime les mots et les phrases. Sans arriver à se glisser parmi les meilleurs Barth, ce roman est un petit bijou sans doute un poil trop long (ou pas assez poli pour supporter la durée, c’est selon).

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Je m’en voudrais de ne pas mentionner le discours littéraire de Barth ici, qui s’attache à démontrer encore une fois la futilité de la catégorie réaliste :

"The high ground of traditional realism, brothers, is where I stand! Give me familiar substantial stuff: rocs and rhinoceri, ifrits and genies and flying carpets, such as we all drank in with our mother's milk and shall drink - inshallah! - till our final sallow. Let no outlander imagine that such crazed fabrications as machines that mark the hour or roll themselves down the road will ever take the place of our homely Islamic realism. (...) Speak to us from our everyday experience: shipwreck and sole-survivorhood, the retrieval of diamonds by means of mutton-sides and giant eagles, the artful deployment of turbans for aerial transport, buzzard dispersal, shore-to-ship signalling, and suicide."

John Barth, The voyage of Somebody the sailor, Mariner Books, 14.99$
(S’il vous arrive de commander sur amazon US, ils liquident leurs copies du bouquin à 4.99$....)

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Programme de haute saison et histoire de cons

Après des vacances variées et bien sûr trop courtes, revoilà Fausto, qui espère bien reprendre à un rythme plus soutenu que celui de mise ces quelques derniers mois. On vient tout juste de rentrer dans la période du grand ridicule éditorial dont, cette année, j’ai l’impression qu’il est plus difficile de sauver quelque chose qu’en 2007, en ce qui concerne les titres dont j’ai entendu parler. Voici tout de même ma petite sélection de livres que j’ai bien envie de lire, n’hésitez pas à m’en souffler d’autres…

En littérature française, je ne vois pour le moment que « Lacrimosa », le nouveau Jauffret et « Zone » de Mathias Énard (sorti la semaine dernière), qui m’a été recommandé par plusieurs personnes déjà.

Pour ce qui des traductions d’œuvres étrangères en français, le poids lourd de cette rentrée est indiscutablement « Contre-jour » de Thomas Pynchon. Notons que Inculte et le Lot49 proposeront « Face à Pynchon », un livre tout entier consacré au Pynch’ alors qu’en septembre, c’est la toute nouvelle revue Cyclocosmia qui lui offrira un beau dossier – auquel j’ai eu le bonheur de participer. Pour la seconde année de suite, Vollmann débarque chez Actes Sud avec, cette fois-ci, un essai, « Pourquoui êtes-vous pauvre ? ». J’en avais déjà parlé l’an passé. Toujours rayon US, on attend « La confrérie des mutilés » de Brian Evenson ainsi que – et peut-être surtout – les première traductions vraiment littéraires des aventures twainesques de Huck Finn et Tom Sawyer. Merci qui ? Tristram et Bernard Hoepffner. Côté hispanique, c’est le retour, deux ans après « Mantra », de Rodrigo Fresán avec « La vitesse des choses », dont je vous parlerai, si tout va bien, dans quelques jours. On peut aussi regarder vers la Chine et Ma Jian pour son « Beijing Coma ». Du côté des petits éditeurs et au-delà de Tristram, le catalogue des Allusifs est toujours un must, c’est pourquoi on jettera un œil attentif à « La nudité des femmes » de Wlodzimierz Odojewski et « Honte et dignité » de Dag Solstad. On croisera aussi les doigts pour que « Là où vous ne serez pas » de Horacio Castellanos Moya soit bien meilleur que le catastrophique « Bal des vipères » de l’an passé. Enfin, la grande surprise pourrait peut-être bien venir de chez Quidam avec « Rome, regards », de Rolf Dieter Brinkmann, souvent considéré comme « beat » allemand et plus connu (ermm) pour sa poésie que sa prose : les extraits lus avaient l’air très alléchants.

Dans le monde anglo-saxon, on est épargné par le syndrome rentrée, mais dans les semaines qui viennent, il convient tout de même de noter quelques livres. Chris Adrian, le brillant auteur de « Children hospital », publie un recueil de nouvelles, « A better angel ». Côté roman, c’est le grand (et inattendu) retour de Evan « The lost scrapbook » Dara avec « The easy chain ». Après son remarqué (et peut-être top ouvertement pynchonien) « Spaceman Blues », Brian Francis Slattery propose « Liberation : being the adventures of the slick six after the collapse of the United States of America », alors que Aleksandar Hemon publie « The Lazarus project ». Et devinez qui débarque, à 78 ans, avec neuf histories interconnectées? Oui, oui, c’est John Barth. Le livre s’appelle « The development ». Tant qu’on en est à parler des vétérans, Dalkey Archive a la très bonne idée de rééditer « Log of the S.S. the Mrs. Unguentine » de Stanley Crawford. On termine au Royaume-Uni avec Martin Amis et « The pregnant widow » qu’on ose espérer au moins aussi bon que « House of meetings ».

Ce qui suit n’a rien à voir avec ce qui précède mais je n’avais aucune envie de consacrer un post entier à cette conséquence du machin ridicule qui agite pourtant ce qui reste d’intellectuels en France : sur le site du Nouvel Obs’, on propose, et ce chaque jour, un dessin en soutien à Siné et « pour la liberté des caricaturistes et pour la liberté de la presse ». Ah ah. C’était à prévoir, mais je ne l’avais pas prévu… Con que je suis. Liberté des caricaturistes… Liberté de la presse… Le dit Siné annonçait à la mi-juillet qu’il allait porter plainte contre le même Nouvel Obs. Liberté de quoi, déjà ? Val-Siné et le ramdam subséquent, c’est une superbe histoire de beauf. On ne va pas perdre son temps à rappeler cette histoire débile mêlant un crétin pas drôle, un journal mort et pitoyable depuis un bail et un patron de presse très oui-oui et très insignifiant. Que les ignorants le restent : l’histoire n’en vaut franchement pas la peine.

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Fermeture pour voyage





On se revoit mi-août pour une rentrée qui s'annonce chargée.

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Laura Warholic

Pas beaucoup d’activité par ici pour le moment, mais je suis certain que vous ne le regrettez pas: ça semble être le cas partout et pour tous depuis le début des vacances scolaires (les internautes sont-ils essentiellement étudiants ou profs ?). Avant un arrêt complet de deux semaines début août j’espère quand même poster deux ou trois notes. En attendant, j’évoque le « Laura Warholic » de Alexander Theroux sur le Fric-Frac Club. N’hésitez pas…
Eyestones, érudit vieille mode, vétéran du ‘Nam et journaliste improvisé écrit chaque mois une colonne très controversée sur le sexe pour le journal d’un certain Warholic, gros porc et fier de l’être. Il se prend de pitié plus qu’il s’éprend de l’ex-femme de son patron, laide, infidèle, conne, menteuse, sale. Il veut l’améliorer mais à travers ses propres défauts, c’est impossible. C’est tout ce qu’il y a là-dedans narrativement. Qui connaît Theroux sait de toute façon qu’on va chez lui surtout pour qu’il nous saoule à la dive bouteille des mots. « Faire des phrases c’est comme créer des bijoux » a dit Theroux. Et il est difficile de ne pas admirer ses joyaux.

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15 juillet 2003


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Bozar Rock

Mercredi passé, jour pluvieux qui se prêtait bien à ce genre d’activité, je suis allé aux palais des beaux-arts pour zieuter l’expo It’s not only rock’n’roll, baby mis en place par Jérôme Sans, l’ancien directeur du palais de Tokyo à Paris, actuellement en charge du Centre for contemporary Art de Pékin. Il s’agit de mettre en évidence les liens entre le monde de l’art et les musiciens rock, dont beaucoup sont en effet issus d’écoles artistiques.

Comme je m’y attendais, le tout est assez inégal, allant du discret au pas mal en passant par l’infâme. Dans ce dernier domaine, la palme revient d’ailleurs aux trois croûtes du local de l’étape, Bent van Looy des pitoyables Das Poop. Yoko Ono aura réussi la gageure de passer inaperçue : c’est elle qui décore le hall d’entrée et je ne me suis rendu compte qu’en sortant qu’il s’agissait d’une parti de l’expo et trois heures après la fin de la visite qu’il ne s’agissait pas de bacs à fleur en bois mais bien de cercueils surplombés d’arbustes. J’avais gardé des souvenirs plus frappants de Fluxus. Trois salles auront finalement peu surpris : celles dévolues à Bianca Cassady (Cocorosie) et à Devendra Banhart, parce que tout ce qu’on y voit y correspond à ce qu’on trouve dans leurs vidéos, pochettes, livrets, mises en scène ; celle consacrée à Pete Doherty parce que ses canevas blancs sont maculés de sang et décorés de seringues. Bref. Ce sont finalement les musiciens sexagénaires ou presque qui s’en sortent le mieux. Je pense aux arbres de David Byrne (déjà vus chez McSweeney), l’installation de Brian Eno, la vidéo de Laurie Anderson, les néons de Alan Vega, les photos de Patti Smith et des Residents.


En vérité, ce qui fait de cette visite une expérience très plaisante est une petite salle, sorte de cul-de-sac au bout du monde bozarien, où une longue toile blanche pend sur un mur devant lequel on a disposé quelques poufs où l’on peut se coucher. Disposition parfaite pour profiter d’une sélection excellente et frappant de vidéos musicales. Il ne s’agit pas des meilleures vidéos de l’histoire d’un point de vue technique, ce n’est pas une compilation squattée par Landis, Gondry, Jonze, etc, non, et c’est ça qui est bien : c’est visiblement le choix d’un connaisseur du cinéma expérimental et bricolo qui a élaboré ici une liste qui va comme un gant au thème de l’expo puisqu’elle rassemble des moments qui lient le monde de la mise en image d’une chanson à celui de l’art contemporain. Il est franchement possible de se perdre là pendant un bon bout de temps, à mater et disséquer des machins parfois vraiment étranges (les souris de Pet Shop Boys, le… euh… pouf ( ?) ensorcelé des Belges de Sun OK Papi K.O., la sauce tomate de Renaldo & the Loaf…). On ne peut de toute façon que s’incliner devant quelqu’un qui choisit d’inclure deux Derek Jarman (pour The Smiths et Throbbing Gristle). Et je pense bien que celui qu’on doit remercier n’est pas le commissaire Sans mais bien Xavier Garcia, qui, sauf erreur de ma part, en plus de s’occuper du ciné au palais des beaux-arts, est aussi derrière deux aventures musicales plus qu’intéressantes : l'improv' de Buffle, l'expérimentation platinesque (non, ce n'est pas du foot) de Saule et de Géographique – il y en a peut-être bien d’autres en plus mais je ne suis plus trop à jour. Merci à lui…

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Mal être en mer

Dans « Nocturne de Chili », le père Lacroix profite d’une forte poussée de fièvre pour faire le bilan de sa vie. Dans « Correction », le narrateur s’intoxique à la lecture des papiers de Roithamer. En 1963, B.S. Johnson procède différemment mais ça se ressemble. Il s’embarque sur un bateau de pêche en partance vers la mer de Barents afin de rassembler ses souvenirs. Il ne s’agit pas de travailler, de sortir le poisson, de vider les filets, de les nettoyer. Il ne s’agit pas non plus de s’éloigner du quotidien pour penser plus tranquillement à son passée. Non, il s’agit de se rendre malade. L’air de la mer ne réussit pas à Johnson. L’odeur du poisson qu’on éviscère, sans doute pas plus. Que dire de la tambouille ? Et la bière du commandant, sur son estomac ? Gageons qu’il le savait avant d’embarquer. Le mal favorise un délire presque fiévreux, cette presque fièvre s’approchant de la folie. Elle lui permet de se raconter dans un délire de 202 pages, interrompu que de temps à autres par quelques anecdotes de sa vie de touriste, à bord parmi les travailleurs. Chaque Johnson semble avoir sa forme propre, ce qui explique à la fois son importance et son peu de succès public. Ici, une sorte de logorrhée, histoire de cracher sa bile. Pas de grands récits, d’auto-mythologie. Johnson ne s’aime pas ou ne sait pas vivre avec lui-même et ça se lit. L’enfance évacuée pendant le blitz, les années de souffrance scolaire. Dépression. Et quand il s’agit de vivre, adulte ? Baises minables, bibines soutenues, absence d’intimité, sans prétention de grandeur sociale. Dans son délire, c’est ainsi que Johnson est. Et probablement l’était-il vraiment. Le seul moment de lumière, de véritable lumière – parce que le rire froid comme la mort entraîné par l’auto-dérision de Johnson compte sans doute comme répit mais certainement pas comme lumière – le seul et véritable moment de lumière vient dans ces quelques lignes où Johnson swingue avec le jazz. Mais même à ce moment-là on a du mal à vraiment penser qu’il y a là un espoir de rémission : on sait que si le swinging London swingue, ce n’est pas en swinguant jazz, même petit blanc. L’heure est déjà à autre chose et on sait qu’en 1973, Johnson tire sa révérence. Mais là, il est toujours bien là, dans ces pages là. On n’a pas droit à 27 cartes à battre, à un système comptable ou à un texte plus troué qu’un fromage suisse. Pour se raconter, il n’a besoin que de sa mémoire qui balbutie, se désordonne. Il s’interpelle, se reproche ses désordres, ses sauts d’une époque à l’autre, ses erreurs, ses confusions. « Chalut », puisqu’il faudra bien donner un nom à ce machin à un moment donné, sonne comme un enregistrement des confessions d’un mauvais orateur, malade ou saoul, qui, par la grâce du transfert à l’écrit prouve une nouvelle fois que ces hésitations sont celles d’un écrivant de première bourre. Tout cela serait presque d’un bernhardien substituant la haine du pays pour la haine de soi. Ou un truc du genre. Bonheur de l’impudeur. Enfin bref. Tout ça pour dire qu’à chaque Johnson, c’est un nouveau Johnson vraiment nouveau et vraiment Johnson et que 35 ans après son suicide chaque découverte est une belle découverte. Que dire d’autre ? Que demander de plus ?

B.S. Johnson, Chalut, Quidam, 18€

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Une place au soleil holywoodien

Si vous cherchez sur le web francophone quelque chose sur Steve Erickson, vous tomberez sur des liens amazon, priceminister, lelibraire et vous y apprendrez qu’il est né en 1940 – il est né en 1950. Avec un peu de persévérance, vous atterrirez sur des blogs inconnus aux noms bizarres (Player pianoblog, Creamy & Delicious) pas toujours mis à jour avec fréquence (hein, Pugnax). Vous en conclurez donc qu’Erickson est culte. C’est vrai, et c’est malheureux. J’ai lu il y a peu « Laura Warholic » de Theroux et « Omega Minor » de Verhaeghen et comptais en parler rapidement. Et voilà que je lis le dernier Erickson, « Zeroville ». Et voilà que la seule chose qui me reste à faire c’est d’abord d’évoquer ce livre. Mis à part « 2666 », ai-je lu un meilleur roman en 2008 ? Je ne pense pas.

Première page. Un jour d’août ’69, alors que la famille Manson s’occupe du cas Tate, un jeune homme, Ike, qui répondra bientôt au nom de Vikar, débarque à Los Angeles, crâne rasé, une image de Une place au soleil tatouée là où les cheveux devraient être : Montgomery Clift et Liz Taylor. Deuxième page. Dans un restaurant, un jeune gars croit qu’il s’agit de James Dean et Nathalie Wood dans La fureur de vivre. Son erreur lui vaut un plateau repas dans la gueule. Troisième page. Désespéré de se rendre compte que la ville du cinéma, Vikar se réfugie dans une salle où l’on passe La passion de Jeanne d’Arc de Dreyer. Sixième page. Il essaye de louer la chambre que Monty Clift occupa à l’hôtel Roosevelt mais doit se contenter de celle d’en face. Il se console en se souvenant que D.W. Griffiths est supposé hanter les couloirs de l’établissement.

« Zeroville » se déroule alors qu’il ne reste plus que quelques traces et souvenirs de l’âge d’or d’Hollywood et que l’industrie est en train de glisser vers la révolution indépendante, la mise à mort des grands studios. On sait comment ça finira : les trublions finiront par tomber dans les bras des comptables des vendeurs de pétrole. Vikar est un « cinéautiste » autodidacte. Il voit les films dans l’ordre où il tombe dessus, sans idée établie, ne saisissant pas toujours bien les frontières entre les genres – il rigole et appelle comédie des films tels que L’exorciste. Espèce de grand enfant un brin naïf et perdu, ayant une forte tendance à la violence, Vikar deviendra un peu par hasard monteur, ce qui le mènera à New York, Madrid, Cannes, Paris et Oslo. En dehors du cinéma, il ne s’intéresse qu’à Soledad, actrice ratée d’origine espagnole dont le père pourrait bien être Buñuel et sa fille, qu’elle délaisse un peu trop souvent, l’étrange Zazi. Et surtout, il est obsédé par un rêve qu’il fait toutes les nuits suivant le visionnage d’un film : une seule image figée, toujours la même, chaque jour un peu plus proche de son sujet. En elle, peut-être, se trouve la clé de son obsession pour le Film.

On avance dans ce livre en rigolant. Beaucoup. Il faut le préciser parce que ce n’est pas a priori évident avec Erickson. L’aspect sombre et dur de ses œuvres est toujours-là, en toile de fond, surgissant par éruptions soudaines, brèves mais désespérantes. Le reste du temps, le rire emplit l’espace grâce à un mélange de dialogue d’une absurdité rare (Vikar ne comprend jamais ce qu’on lui dit et ne parle qu’en sorte de slogans critiques lus et entendus ailleurs, qui ne lui viennent pas toujours au meilleur moment) et de piques à destination de l’usine des rêves. « Zeroville » est par ailleurs une sorte de compendium hollywoodien dans lequel il faut détecter et interpréter les références multiples – la plupart du temps, un film, un acteur, un réalisateur n’est pas nommé : il est décrit. Profondément érudit, le livre ne perdra pourtant pas en chemin ni ne frustrera le lecteur moins fin connaisseur de cet univers. Au contraire : pour Vikar, on comprend bien que les noms importent moins que les images. Ne pas saisir la référence revient à se retrouver dans la même situation.

Si, à la moitié du livre, on se dit qu’on est en train de passer un très, très bon moment, on se dit aussi que le moment est trop bon, trop amusant pour faire vraiment un excellent livre. Triste sire que je suis : je m’éclatais tellement que je me persuadais qu’il s’agirait d’une lecture entre deux autres plus consistantes. Quel con. Une fois le reset lancé par Erickson (les chapitres vont de 1 à 227 avant un reset lançant le décompte de 227 à 1), on se rend compte que derrière le roman définitif sur l’Hollywood des années ’70, il y a encore un, deux ou trois niveaux de lecture. Et c’est là qu’on retrouve l’Erickson qu’on connait depuis « Days between stations », avec la mise en avant du rêve de Vikar, ainsi que le développement d’un lien profond avec Zazi. Petit à petit, les théories affluent. La paranoïa s’installe. Comme Vikar le dira des films, « Zeroville » est un roman où chaque scène anticipe et réfléchit chaque scène. « Fuck continuity » en est le slogan. Je ne vais pas détailler ce que ça donne au niveau du récit, parce que je pense que le plaisir et la stimulation ressentis à la lecture viennent vraiment de la surprise. Permettez-moi juste d’évoquer isolément quelques aspects de ce roman.

  • L’idée que les grandes œuvres sont souvent celles qu’on rejette la première fois. « It’s like the first time I heard the second Pere Ubu album and throught it just blew completely, I thought anyone who liked it must be stupid and full of shit - and then for about a year it was practically the only album I listened to. It was the only album that made any sense at all. So why does that happen? The music hasn’t changed. The movie hasn’t changed. It’s still the same exact movie, but it’s like it sets something in motion, some understanding you didn’t know you could understand, it’s like a virus that had to get inside you and take hold and maybe you shrug it off - but when you don’t , it kills you in a way, not necessarily in a bad way because maybe it kills something that’s been holding you down or back, because when you hear a really really great record or see a really great movie, you feel alive in a way you didn’t before, everything looks different, like what they say when you’re in love or something - though I wouldn’t know - but everything is new and it gets into your dreams.”
  • “All the scenes of a movie are really happening at the same time. (…) Scenes reflect what has not yet happened, scenes anticipate what has already happened.”: B. S. Johnson aurait pu dire la même chose de “The unfortunates”, son roman non-relié dont le lecteur pouvait lire les 27 chapitres dans l’ordre qu’il désirait.
  • Vikar déteste la musique jusqu’à ce qu’il découvre le Punk, qu’il appellera « The Sound ». « It was never the Music at all, i twas always the Sound ; and though there’s no way for him to understand this, perhaps the Sound moves him now because, a little more than twenty years after its birth, the Sound has become about itself, the Sound is about its own truth and corruption in the same way that, a little more than twenty years after the Movies found their sound, there was a wave of movies about the Movies (…). When the Sound has circled to swallos its tail, it becomes a world of its own, god or no god, or in which Vikar is god – or in any event a god that kills fathers rather than sons.”
  • Est-ce qu’une église dépourvue de porte est une église où on ne peut entrer ou d’où on ne peut sortir ?


J’ai lu quelque part une critique qui soulignait le plaisir de lecture (à raison) avant de dire que le livre est sans doute moins riche qu’il ne parait une fois qu’on se met à y repenser. A mon sens, c’est tout à fait faux. Je crois qu’au contraire il faudra le relire pour vraiment saisir son exacte profondeur, probablement située quelque part entre Soledad, Zazi, les rêves, Jeanne d’Arc et Oslo. Je m’attends toujours à quelque chose de bon de la part d’Erickson, je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi fort émotionnellement, d’aussi drôle et d’aussi profond. En ajoutant à ses qualités déjà connues un humour ravageur sans rien perdre en richesse, Steve Erickson donne ici une nouvelle dimension à son œuvre dans un roman qui parvient à mélanger le ludique et le profond, le fast read et le contenu. On ne va pas du rire aux larmes, mais bien du rire au silence fasciné. Fausse leçon magistrale sur Hollywood, vraie mine a révélation sur l'obsession artistique. Honnêtement, je suis stupéfait.

Steve Erickson, Zeroville, Europa editions, $14.95

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Envol

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Intégrale du fragment

Fernando Pessoa est un écrivain qui n’existait pas avant de mourir en 1935. La vie lui a été insufflée dans les années ’40 avec la publication portugaise de quelques recueils mais ce n’est sans doute que quarante années plus tard que le Lazare portugais est revenu pour de bon. Sans nécessairement l’avoir lu, tout le monde connait « Le livre de l’intranquillité ». Assemblé à partir de fragments de textes retrouvés dans la fameuse malle que Pessoa laissa derrière lui, le livre fut publié pour la première fois en 1982, les textes organisés de façon thématique. La canonisation pouvait commencer.

Etant donné que la première version publiée contait de nombreuses erreurs de lectures et qu’on aurait retrouvé d’autres textes appartenant au projet, Richard Zenith établit en 1998 une nouvelle version. C’est cette édition de référence qui est communément disponible chez Christian Bourgois. Elle est considérée comme intégrale. Etrange à plus d’un titre. « Le livre de l’intranquillité » est un projet sur lequel Pessoa fit travailler Bernardo Soares jusqu’à sa mort. Il ne le termina jamais, ne rassembla pas les textes déjà écrits. Projet en cours d’élaboration, sans cesse changé, réimaginé. Comme pourrait-il donc être intégral ? Bien sûr, on comprend que cette intégralité est fragmentaire, qu’on entend par là que le livre rassemble tout ce qui est disponible. Il y a un autre aspect de cette dénomination qui me dérange : est-elle vraiment utilisable lorsqu’on sait qu’une large partie des textes rassemblés dans « Le livre de l’intranquillité » n’ont jamais été écrits par Pessoa / Soares pour en faire partie. Sur un peu moins de 500 fragments, à peu près 185 ne comportent pas, sur le manuscrit, la mention « Livre de l’intranquillité ». On suppose donc que c’est l’éditeur qui a choisi de les y inclure, puisqu’ils étaient de Soares et / ou partageaient esprit et ton de l’ouvrage. On fait confiance à Zenith mais on peut quand même se demander si cette option était la bonne. Aussi bien Zenith que Robert Bréchon et Eduardo Lourenço (qui présentent l’édition française) soulignent à raison que « Le livre de l’intranquillité » est un livre qui n’existe pas et qui ne saurait donc être fidèle au projet de son auteur. C’est tout à fait juste, mais ne peux, à mon sens, tout justifier. On pourrait au moins s’attendre à une explication plus circonstanciée du choix effectué. J’aurais pour ma part préféré un texte composé des seuls fragments spécifiquement destinés au « Livre de l’intranquillité », avec, pourquoi pas, les passages supplémentaire en fin de volume plutôt que mélangé au reste. Ce me semble a priori le plus sensé et le plus évident. Que Zenith ai choisi une autre option ne me pose sans doute de problème que parce que je ne sais pas pourquoi il a pris cette décision. Toujours est-il, et sans nier ni la qualité du travail de Zenith ni, Dieu m’en garde, celle des textes de Pessoa, que chaque fois que je vois le livre, je me demande si sur la couverture, plutôt que Fernando Pessoa« Le livre de l’intranquillité » - édition intégrale, il ne faudrait pas lire Robert Zenith« Réinvention du livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa » - édition gonflée. Que ça ne vous empêche pas de le lire, ceci dit.

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, Christian Bourgois, 27€

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Lire Bernhard et se taire

J’ai lu il y a déjà quelques semaines « Le naufragé » de Thomas Bernhard, livre magistral que domine la figure de Glenn Gould, mort quelques mois avant la parution. Une œuvre aussi forte devrait m’inspirer quelques commentaires. Il semble malheureusement que, comme je m’en suis rendu compte dès que j’ai commencé à lire Bernhard, il m’est impossible de ce faire. Je suis face à une sorte d’aphonie critique, comme si j’avais en face de moi un néant tellement impressionnant qu’il m’empêche de dire quoi que ce soit. Je pense l’avoir déjà dit : j’ai l’impression que Bernhard ne peut être abordé que par des critiques de premier plan. Dire quelque chose d’intelligent face à une œuvre de cette qualité, de cette particularité est une tâche extrêmement complexe. Plutôt que de l’ouvrir et par la banalité de ce qui sortirait de moi salir non seulement le texte mais surtout la trace profonde qu’il me laisse, et même si je pense comprendre, ne sachant m'expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire. A ce jour, seul Bernhard me fait cet effet. J’ai bien peur que je n’arriverai jamais faire mieux que ma tentative d’aborder « Gel ». Par contre, s’il y a une chose qui a radicalement changé depuis que j’ai découvert ses livres, c’est ma réception de son style. Lorsque j’ai lu « Corrections », frappé par l’étrangeté de la prose, j’ai un peu perdu mon sens de l’orientation. Fasciné, mais de l’extérieur. Plusieurs livres plus tard, j’ai été fort surpris lorsque je me suis mis à lire « Le naufragé » : la phrase bernhardienne est devenue une musique que j’ai intégrée. Dès la première page, je me suis laissé emporter, j’ai été absorbé comme rarement par cette écriture si étrange. Je n’ai certainement pas apprivoisé Bernahrd, mais je l’ai assimilé, sans m’en rendre compte, comme s’il s’agissait d’un membre de la famille ou d’un vieil ami que vous revoyez après une longue absence et que vous réalisez, étonné mais pas stupéfait, que tout se met en place immédiatement, que c’est comme s’il n était pas parti, qu’il n’y a qu’à se laisser aller, se laisser emporter par une conversation que même le temps éloignés l’un de l’autre n’a su interrompre.

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Collapsing Vila-Matas

Les lecteurs attentifs savent que j'aime beaucoup Einstürzende Neubauten. Même les lecteurs moins attentifs savent que j'aime beaucoup Enrique Vila-Matas. A ma grande surprise, j'apprends via ReadySteadyBook via Orbis Quintus via We make money not art que Blixa Bargeld, le chanteur de Neubauten, et Vila-Matas ont collaboré à la création d'une pièce sonore pour accompagner les photos de Alicia Framis. Étrange. Jusqu'au 19 juillet, l'installation est à Madrid, où je passe ce week-end. Je ferais bien un petit tour.

Un petit morceau de Neubauten pour célébrer la nouvelle, et je replonge dans mon coma footeux.





(Trois, en fait.)

(En parlant de foot et de Vila-Matas, il doit être heureux: son ami Guardiola -- voir "Desde la ciudad nerviosa" -- est le nouvel entraîneur du Barça.)

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Fur Move


Il y a des années, l’écrivain américain de qualité dont le travail était peut-être parfois un peu trop étrange pour le New Yorker pouvait toujours trouver abri dans les pages de Playboy. Il servait peut-être d’alibi intellectuel à la publication d’Hefner et d’excuse à bon compte pour le lecteur qui pouvait prétendre acheter le machin pour ses articles et ses nouvelles plutôt que pour la qualité des photos, mais, au moins, il était publié. Cet âge d’or a disparu il y a quelques temps déjà, sans doute lorsque acheter une revue remplie de nus « artistiques » est devenu plus acceptable socialement, voire source de fierté masculine.

On apprend aujourd’hui que Denis Johnson présentera son nouveau travail dans les pages de la revue au lapin les quatre prochains mois. "Nobody Move" se présente comme un polar hard-boiled inspiré autant par Chandler ou Hammett que par les feuilletons de Dickens, puisque c’est cette forme que prendra ce nouveau Johnson : quatre épisodes de 10000 mots, écrits au fur et à mesure, sous deadline. De juillet à octobre, vous aurez donc une bonne excuse pour acheter de la bonne littérature : aux inquisiteurs qui vous voient augmenter la pile de fiction qui s’amasse déjà partout chez vous, répondez que vous n’avez acheter ça que pour les photos.

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Disparitions

En 1996 sort la première de trois versions d’une des meilleures chansons de Coil, The lost rivers of London. Morceau représentatif de leurs enregistrements de la fin de la décennie, il met en musique la récitation par Jhon Balance d’un extrait de « Vignettes » de l’écrivain naturaliste anglais Hubert Montague Crackenthorpe qui décrit la « mystérieuse et somptueuse splendeur d’une sombre nuit londonienne ». Ce texte avait été publié en 1896 – cent ans avant la chanson --, quelques mois avant la noyade de l’auteur dans la Seine. Accident, meurtre, suicide, rien n’est bien sûr et Crackenthorpe a été oublié. Balance a rajouté au début et à la fin de son intervention vocale : I’m gonna drown myself in London’s lost rivers, I will walk down to the rain, I’m gonna drown myself in the lost rivers of London. Il y a, en effet, quatorze rivières “perdues” à Londres auxquelles l’historien local Nicholas Barton a consacré une monographie. Enterrées sous le béton, passant par des tunnels souterrains, elles ont été les victimes de l’expansion urbaine et industrielle de ce qui fut la plus grande métropole du monde. Sans surprise, de nombreuses personnes sont fascinées par ce qu’elles considèrent comme des fenêtres sur une autre époque. Mais il n’y a pas que les historiens du dimanche, il y a aussi les amateurs de l’occulte, amants de Blake ou disciples de Crowley pour lesquels plus que de fenêtres, il s’agit de portes menant vers autre chose, de magick. Et puis il y a aussi ces écrivains londoniens adeptes de la psychogéographie, de Peter Ackroyd à Iain Sinclair, pour qui le lieu influe sur l’état d’esprit des gens qui y passent et pour lesquels ces cours d’eaux enfouis offrent une myriade de possibilités. Tout ceci est extrêmement anglais, mais c’est d’un Espagnol dont il est question aujourd’hui. Javier Calvo, journaliste, traducteur de David Foster Wallace, avant tout écrivain, a écrit « Los ríos perdidos de Londres » après plusieurs mois passés à écouter Coil. Et visiblement, tout ce que nous venons d’évoquer ne lui est pas tout à fait étranger.

« Los ríos perdidos » est le titre du récit de clôture de « Los ríos perdidos de Londres ». Cette histoire de rivières perdues est une nouvelle victorienne qui s’ouvre par sa fin : la découverte par la police, un jour brumeux, d’un cadavre et des deux jeunes meurtrières dans un magasin d’épices abandonné de l’est londonien. Retour en arrière : ce meurtre serait lié aux activités d’une certaine société scientifique Arthur Travers. Travers et ses amis ne sont pas plus des scientifiques que ne l’était la société spirite de Conan Doyle : ce sont des magiciens qui explorent un monde disparu ou plutôt non vu. L’essence de la magie serait de « doblar las esquinas », doubler les coins, c’est-à-dire que l’inversion du monde. Ca donne quelques scènes assez phénoménales. Et la carte de Londres serait la carte du monde, mais par carte de Londres, il convient de comprendre la superposition de toutes les cartes de Londres jusqu’à ce jour, ce qui met évidemment au premier plan des soucis des magiciens la ville qui a été plus que celle qui est. Une descente dans les rivières perdues est donc essentielle. Je reste admiratif devant le travail de Calvo. Il réussit à la fois à créer un vrai morceau de littérature victorienne et à y intégrer une intrigue qui pourrait être de série B si elle ne s’avérait pas spectaculairement intelligente et originale. Il s’agit aussi d’une fiction hautement référentielle -- le connaisseur de Coil ou de Pamela Travers, par exemple, y trouvera de nombreuses choses familières -- qui ne souffre miraculeusement pas du trop plein de clins d’yeux malheureusement souvent associé à ce type de dispositif.

Les troisième et deuxième récits pourraient former une sorte de diptyque de la jeunesse : difficultés de l’enfance, difficultés de l’adolescence. « Rosemary » suit une jeune fille orpheline de père qui a du mal à faire face à la réalité de sa vie. Marginalisation, addiction : le parcours est connu mais la subtilité de Calvo permet d’éviter les clichés. Le portrait touche, sans pathos, et la narration ne s’apparente pas au réalisme blafard habituel de ce genre d’histoires. On notera aussi l’importance de The Cure dans ce récit. Un des points forts de Calvo est d’ailleurs d’être arrivé, en quelque sorte, à retranscrire littérairement la charge émotionnelle dégagée par une musique. C’est tout aussi clair ici que dans le texte sur Coil (pour Cure, principalement – mais pas exclusivement – Pornography et Disintegration ; pour Coil surtout pas les morceaux rythmés, noisy ou industriels – il faudra se reporter vers, par exemple, les pistes de A guide for beginners : a silver voice). Il ne faut pas sous-estimer cette réussite : énormément de gens ont essayé de faire de la littérature en partant d’ue chansons qu’ils aimaient et ne sont parvenus qu’à donner dans un pictorialisme un peu kitsch, prisonniers qu’ils étaient bien souvent de l’histoire développée dans les paroles ou de la conviction que le secret est de raconter ce qu’il se passe musicalement – le tambour, c’est le canon… Calvo ne tente pas de mettre en prose une musique, et c’est là la clé du succès. « Crystal Palace » nous ramène en enfance, plus précisément vers la petite dizaine d’années, âge absolument terrible où on n’est déjà plus un machin mignon pour les parents mais où on n’est pas encore suffisamment indépendant pour faire semblant de s’en foutre. Là aussi, problèmes familiaux. Álex est un jeune catalan qui se vit anglais. Accro à la série Dr Who, il boit du thé, porte de longs manteaux, parle un anglais exceptionnel pour son âge et ne désiree, évidemment, que de rentrer dans ce chez lui imaginaire qu’il n’a vu qu’en fantasme. Un de ses rêves est d’aller à Crystal Palace : il ne sait pas que le bâtiment a été détruit par les flammes en 1936 (encore ce Londres perdu). Alors qu’il s’aventure dans un pub barcelonais et qu’il fait part de son projet, la clientèle anglaise tente de le détromper : Crystal Palace est une équipe de foot. Ils ne savent pas qu’il y a eu un bâtiment. Finalement, Álex est plus Anglais que ces Anglais : sont pays est le vrai pays, celui des mythes, des légendes, de l’héritage historique du poids du passé. C’est le pays décrit par Peter Ackroyd dans son formidable « Albion » -- livre de chevet de Coil.

Enfin, le récit d’ouverture. « Una belleza russa » est une réécriture de la nouvelle « Une beauté russe » de Nabokov. Ce n’est pas un de ses textes majeurs, mais il n’en est pas moins plaisant. Olga est une jeune femme très courtisée qui se meut dans les cercles émigrés de Berlin. La mort de son père provoque sa chute, son mariage précipité et, au bout du compte, sa mort. Calvo part de ce texte, le replace au début des années ’90 et l’amplifie. Plaisant et construit de manière à la fois originale et forte, le récit est pourtant celui qui m’aura le moins impressionné. C’est peut-être dû au fait que la nouvelle de Nabokov, au-delà du portrait d’une femme, était probablement aussi une métaphore de la vieille Russie et que Calvo, même si sa beauté à lui est aussi une figure de la fin d’une époque – on est juste après la chute de l’URSS – ne semble pas tenir outre mesure à suivre cette piste. De fait, Calvo a dit dans une interview qu’il essayait de ne pas inclure dans ses textes de métaphores qui mènent à des interprétations sur le monde ou sur la vie. Cette attitude fonctionne dans les autres nouvelles mais peut-être qu’elle contribue ici à mon moindre enthousiasme.

Selon l’auteur, les textes de « Los ríos perdidos de Londres » sont des variations d’une même histoire, également développée dans ses autres livres : l’histoire de gens qui ne se sentent pas à leur place et essayent de se transformer en la personne qu’ils veulent être, se heurtant ainsi au monde extérieur. Le thème serait « l’érosion des limites du moi ». Et il y a de ça dans ces histoires, mais ne pas en être conscient à la lecture ou ne pas s’en rendre compte ne me semble pas être un obstacle. Ces nouvelles s’apprécient parce qu’elles sont intelligentes, efficaces et qu’elles parlent au lecteur – c’est-à-dire qu’il connaît le monde dont il est question même s’il ne connaît pas les sentiments, les états d’âmes développés. On dit souvent que Javier Calvo est un écrivain pop. Ses références le sont, mais le classer dans cette catégorie est preuve d’une lecture assez superficielle : finalement, comment un écrivain dont les fictions se déroulent principalement dans notre temps pourrait avoir d’autres références que des références pop ? Comment parler d’une jeune femme russe à New York sans références pop ? Comment parler d’un jeune espagnol des années ’80 sans références pop ? Quelle tentative de réalisme peut faire abstraction de la télévision, du cinéma, d’internet ? Et puisque ces textes ne sont pas des discours sur la culture populaire, que leur enjeu est autre, c’est commettre une erreur que de réagir sur ses bases.

J’ai progressé dans ce livre en me disant que c’était un bon divertissement. Petit à petit, je me suis dit qu’il y avait là derrière bien plus que ça. Derrière les qualités narratives – qui sont telles qu’on se demande vraiment comment aucun des livres de Calvo n’a été traduit alors que certains tacherons anglo-saxons moins doués ont visiblement nettement moins de problèmes à ce niveau --, on voit bien vite qu’il y autre chose derrière, un projet et que ce projet d’apparence simple est en fait diablement intéressant. Calvo vient tout juste d’ouvrir une page web nommée Ríos perdidos et peut-être y trouvera-t-on des pistes pour appréhender le travail de l’auteur. Dans la retranscription du texte d’une conférence donnée récemment à Malaga, Calvo rappelle que Arthur C. Clarke (celui des Mondes mystérieux, Calvo a écrit, quant à lui, un « Mundo maravilloso ») affirmait que tout technologie suffisamment avancée était impossible à distinguer de la magie. L’Espagnol soutient que la technologie a détruit la distinction entre physique et métaphysique. Dans le récit « Los ríos perdidos », ce moment est celui de l’apparition des premières machines volantes : écroulement des lois de l’univers. Illumination de l’incroyant. Son entrée, dit-il, dans la pensée magique. D’autres auteurs sont passés par là, on verra ce que ça donne chez lui. Notons enfin une résonance pynchonienne non pas dans la prose ni dans la narration mais bien dans cette histoire technologique. Pynchon semble considérer, au moins dans « V. » et dans son article sur les luddites, que la technologie ne détruit pas tant la distinction entre physique et métaphysique que la métaphysique elle-même. Il me semble que ces deux conceptions peuvent être réconciliées : si on efface la distinction, ce qui précède n’existe plus. Mais il est aussi possible de soutenir que Pynchon est un écrivain de la défiance envers la technique alors que Calvo serait celui de la fascination.

Javier Calvo, Los ríos perdidos de Londres, Mondadori, 14€


Hubert Montague Crackenthorpe, Vignettes (1896):

I have sat there and seen the winter days finish their short-spanned lives; and all the globes of light - crimson, emerald, and pallid yellow - start, one by one, out of the russet fog that creeps up the river. But I like the place best on these hot summer nights, when the sky hangs thick with stifled colour, and the stars shine small and shyly. Then the pulse of the city is hushed, and the scales of the water flicker golden and oily under the watching regiment of lamps.

The bridge clasps its gaunt arms tight from bank to bank, and the shuffle of a retreating figure sounds loud and alone in the quiet. There, if you wait long enough, you will hear the long wail of the siren, that seems to tell of the anguish of London till a train hurries to throttle its dying note, roaring and rushing, thundering and blazing through the night, tossing its white crests of smoke, charging across the bridge into the dark country beyond.

In the wan, lingering light of the winter afternoon, the parks stood all deserted, sluggishly drowsing, so it seemed, with their spacious distances muffled in greyness: colourless, fabulous, blurred. One by one, through the damp misty air, looked the tall, stark, lifeless elms. Overhead there lowered a turbid sky, heavy-charged with an unclean yellow, and amid their ugly patches of dank and rotting bracken, a little mare picked her way noiselessly. The rumour of life seemed hushed. There was only the vague listless rhythm of the creaking saddle.

The daylight faded. A shroud of ghostly mist enveloped the earth, and up from the vaporous distance crept slowly the evening darkness. A sullen glow throbs overhead: golden will-o'-the-wisps are threading their shadowy ribbons above golden trees, and the dull, distant rumour of feverish London waits on the still night air. The lights of Hyde Park Corner blaze like some monster, gilded constellation, shaming the dingy stars. And across the east, there flares a sky-sign, a gaudy crimson arabesque. And all the air hangs draped in the mysterious sumptuous splendour of a murky London night.

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Soupçon

Javier Calvo, sur la position de l'écrivain-traducteur:


Tu es soupçonné: le traducteur qui écrit n'est pas pris très au sérieux, on considère que c'est comme s'il écrivait dans ses moments libres.

(source)

Calvo
est l'auteur de deux romans et de deux recueils de nouvelles -- rien n'a été traduit en français. Il a aussi traduit en espagnol David Foster Wallace, J.M. Coetzee, W.H. Auden et Patrick McGrath parmi bien d'autres.

On reparle de son recueil "Los ríos perdidos de Londres" la semaine prochaine.

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Promesses de l'Est

Succès surprise en 2006 au Royaume-Uni puis aux Etats-Unis en 2007, « Remainder » est un des romans les plus forts et originaux de ces dernières années. Sa traduction française est malheureusement passée complètement inaperçue. Est-ce à cause de son lamentable titre – « Et ce sont les chats qui tombèrent » --, du manque de promotion ou de l’incapacité critique à accepter ce qui est surtout un vrai roman d’idées ? Quoiqu’il en soit, je n’ai trouvé en ligne qu’une poignée de mentions. Les deux seules critiques – en plus de la mienne -- proviennent de blogs. C’est d’autant plus triste qu’on aura préféré, à la même époque, célébrer Julian Barnes. L’automne passé a vu la parution anglaise du deuxième roman de Tom McCarthy, « Men in Space ». On réalise maintenant qu’il ne s’agit pas d’un « one hit wonder ». S’en rendra-t-on compte par ici ?

« Men in Space » est un roman de déplacés, de gens qui ne sont pas chez eux, ne se sentent pas chez eux chez eux, sont en exil, errent dans un monde de l’après, sans repères, sans futur, sans buts autres qu’inatteignables, lointains. Il se déroule fin 1992 dans une Prague qui s’apprête à célébrer avec le nouvel an la séparation tchécoslovaque. Trois ans après la révolution de velours, la capitale bohème est une sorte de Mecque pour jeunes occidentaux à aspiration artistique : dans un pays gouverné par Havel et ses amis musiciens, peintre, etc., cette ville serait la version posthistorique du Paris des années ’20. On y rencontre Nick, Anglais tout juste sorti de l’université et dont l’ambition est d’écrire sur l’art, Anton, ancien arbitre de foot, Bulgare immigré à Prague où il travaille pour quelques mafieux de son pays dans l’espoir de se financer un futur aux Etats-Unis, Ivan, peintre ancien ami de Havel mis au placard lors de l’attribution des portefeuilles ministériels, ou Heidi, l’américaine qui voudrait tant que son expérience tchèque soit vraiment tchèque et non occidentalo-bohème et qui, en le désirant tant, ne peut que rater son objectif.

Tout ce petit monde vit de fêtes en fêtes qui finissent assez souvent en coucheries minables. Mais tout ça n’est finalement que le détail trivial d’une construction plus ambitieuse. En fait, tous ces personnages sont, comme le titre l’indique, des hommes dans l’espace, celui qui les entourent mais qu’ils ne s’approprient mais aussi celui de cet astronaute en orbite au-dessus de la terre, victime de la fin de l’URSS : aucun des pays nouvellement indépendants ne considère à sa charge de le faire revenir sur terre. Il tourne sans cesse, attendant qu’une décision soit prise ou que ses rations finissent.

Cette excellente métaphore sous-tend tous le livre et est un des deux éléments qui donnent une certaine unité à l’ensemble des fils narratifs. Tous les personnages et leurs histoires se croisent mais la connexion n’est évidente qu’en prenant en compte le lien avec ce robinson de l’espace, puisque, après tout, les rapports physiques qu’ils entretiennent ressemblent plus à l’utilisation comme intermédiaire pour tenter d’arriver à quelque chose qu’à de véritables liens.

Le second élément unificateur est lié au premier, ou plutôt contient une sorte de métaphore de la métaphore à travers une mystérieuse et ésotérique icône de grande valeur que la mafia bulgare fait copier par Ivan dans l’espoir de la faire sortir du pays avant que le faux ne soit identifié. Voilà qui donne au roman un peu plus de vitesse et sans doute plus de points d’accroche conventionnels pour le lecteur lambda. Mais McCarthy ne sacrifie pas à ce récit dans le récit le reste de son roman, il l’intègre parfaitement au sein des thèmes et sous-thèmes développés. L’idée d’un homme qui flotte dans l’espace, isolé de tous et pour lequel on cherche un sens, se retrouve dans le sujet de l’icône. Tout comme l’astronaute, il reflète la condition des personnages.

Encore plus que dans « Remainder », l’art est omniprésent. Dans ce premier roman publié, on se rendait compte de l’aspect artistique que lorsqu’on comprenait que les remises-en-scène du personnage s’apparentaient à des happenings. Ici, pratiquement tout le monde a des prétentions artistiques, le discours sur diverses œuvres est omniprésent, et la falsification d’une icône est au cœur d’une large partie du roman. D’ailleurs, dans ces pages-là, McCarthy décrit superbement un peintre transporté par sa « création ». Il y a dans ce personnage un peu du Wyatt Gwyon de « The Recognitions » en forme inversée. Là où Wyatt reproduisait les maîtres flamands par amour presque mystique pour leur perfection avant d’être dégouté par l’exploitation faite de ses talents, Ivan est d’abord motivé par l’appât du gain, indifférent à la portée exacte du travail qu’il va effectuer mais se retrouver peu à peu fasciné, ensorcelé par l’icône au point de ne plus savoir s’en défaire.

« Men in space » est aussi roman sur l’origine de la nouvelle Europe, sa naissance, en quelque sorte. Peut-être 1992 et la fin de la Tchécoslovaquie est une date idéale pour ce faire : la chute du mur, les remous subséquents, sont déjà derrière et le désir de liberté fait place à une sorte de désillusion. Cette année-là, le souvenir de l’espoir est toujours présent mais les personnages de McCarthy annoncent clairement un monde déçu des promesses non-remplies par la libération. « Ils voulaient la République, ils eurent Starbucks » a dit l’auteur dans une interview. Il n’y a rien de fondamentalement mal chez Starbucks mais on est bien loin de la transcendance promise. Voilà le thème central du livre : soif de transcendance qui n’est ni épanchée ni augmentée : l’eau est frelatée et elle étourdit. C’est pourquoi Nick, Ivan, Anton, Heidi et les autres semblent tourner en rond, les idées pas aussi claires qu’ils pensent les avoir, suspendus dans un monde sur lequel ils n’ont aucune maîtrise : alors que l’on claironnait la fin de l’histoire et la mort des idéologies, elles vivaient encore mais ils ne s’en rendaient pas compte. Désintégration. Fragmentation. Ruine.

Le livre a sans aucun doute de nombreux défauts, à commencer par le fait qu’il est à plusieurs reprises clair qu’il s’agit de fragments réassemblés a posteriori et ensuite doter d’une intrigue en guise de ciment – tout particulièrement dans les cent premières pages dont on a, au début, du mal à voir la cohérence. Mais je ne tiens pas à reprocher ça à « Men in space » : l’intérêt du roman est plus dans l’articulation de ses thèmes que dans l’efficacité narrative de chacune des parties. En fait, c’est un roman d’idées comme on en fait de moins en moins et qui a le gros avantage d’être rythmé, amusant et écrit de manière fort efficace. Peut-être moins immédiatement surprenant que « Remainder », il n’engage pourtant pas moins le lecteur dans une réflexion riche. Plus même : il est bien plus aisé de comprendre les mécanismes psychologiques des ombres qui traversent les pages qu’il n’était possible de le faire avec le mystérieux narrateur du roman précédent. Un signe ne trompe pas en tout cas : j’ai comme l’impression que le livre est en train de me supplier de le relire déjà.

Tom McCarthy, Men in space, Alma, £12.99

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L'homme qui inventa Borges

...est sans aucun doute le texte phare du tout nouveau numéro de la Quarterly Conversation de Scott Esposito. Marcelo Ballvé y évoque le méconnu Macedonio Fernández, dont le travail a eu une certaine importance pour Borges. Au-delà de ce papier et comme toujours, il y a du contenu de poids et d'intérêt. Je pense plus particulièrement au texte de Dan Green sur les avantages qu'aurait la republication des nouvelles de Donald Barthelme dans les volumes originaux plutôt que dans les trois collections actuelles. On y lira aussi des critiques de livres de Bolaño, Vonnegut, Lobo Antunes, parmi d'autres. Pour ma part, j'ai fourni à Scott -- qui aime bien les traducteurs -- un entretien avec Claro qui, je le souhaite, sera apprécié aussi par des francophones plus familliers avec son travail.

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Grandeur et...





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