L'impossible possible
Cette petite antienne m'a été chantée dans différentes versions ces dernières semaines. Heureusement, on en avait rien dit à ces gens qui, partant d'une simple note sur un mauvais livre, ont mis en ligne 125 réactions, où il est question non seulement de l'auteur critiqué et de ses tactiques mais aussi d'histoire de la forme et de perspectives culturelles sur celle-ci. Pas plus avertis ceux qui se mirent à intervenir à la suite de cette autre note, sur un roman culte américain. On y parle de récpetion transatlantique, d'édition ibère et de fiction du futur.
Il doit s'agir d'une illusion. On me dit que ce n'est pas possible. C'est sans doute ça. Toujours est-il que je vais finir par devoir écrire en espagnol, histoire de voir.
Je fais dans les emmerdes
Passa Porta
Au Palais des Beaux-Arts (ou Bozar, si vous êtes modernes), de 11h30 à 13h, Enrique Vila-Matas causera avec Patrick Deville. J’ai lu l’an passé le « Dietario voluble » de EVM qui vient de paraître en français chez Bourgois. Chouette lecture, même si je suis loin d’être aussi enthousiaste que Bustos. A peu près au même moment (12h30) au Falstaff, si vous êtes portés sur les prix, remise de l’Indications / Passa Porta, consacré à la littérature étrangère (parmi les nominés, Fois, Enard ou Tristan Garcia). Les hispanisants feraient pourtant bien de rester aux Beaux-Arts, puisque, de 13h à 14h, il y aura une rencontre poétique avec Antonio Gamoneda, le lauréat du Cervantès 2006, Ada Salas et Miguel Casado. Guère de temps pour manger : à 14h, vous aurez le choix entre une rencontre sur le thème de la traduction et des échanges entre centres littéraires européens au Métropole, tandis que Yves Pagès joue à dévoiler les coulisses de l’édition dans une conférence fiction à l’Arenberg. Ce qui est certain, c’est qu’on n’ira absolument pas au Pathé Palace à 14h30. C’est en flamand et on n’y comprend goutte mais surtout, c’est Guy Verhofstadt. Plus amusant – mais pas nécessairement intéressant – le clash Michel Le Bris – Camille de Toledo au sujet de la littérature-monde de 15h à 15h45 à l’espace Wallonie. Voilà qui laissera un quart d’heure pour se rendre à la Bellone pour la rencontre / concert Dominique A / Mathias Énard. Pour ceux que ça tente, Olivier Rolin sera à 17h30 aux Beaux-Arts. Il sera suivi, pour la clôture, par Carlos Fuentes. A vous croiser à l’un ou l’autre de ces rendez-vous.
Pour terminer cette note, je ne peux m’empêcher de citer in-extenso le top 10 soumis par Pierre Senges à Télérama (ah ah) qui lui demandait ses livres préférés. Voilà qui n’a rien à voir, Senges n’étant pas invité à Passa Porta, mais ne perdons pas l’occasion de rire un coup.
Szent Orpheus breviáriuma, vol 1
Tout a commencé avec Ray Loriga
Jorge Loriga n’est pas un nom qui frappe, Ray Loriga (prononcer Raï) est déjà plus particulier, d’autant plus lorsqu’on sait qu’il se dit que c’est un hommage de l’auteur à Raymond Chandler. C’est aussi une apparence: cheveux longs presque gras, barbe mal rasée, ray ban, tatouages et cuirs. Et une (ex-)femme chanteuse. Tout ça explique sans doute et malheureusement la réception tiède que les cénacles littéraires espagnols lui réservèrent pendant des années. Le succès public fut immédiat : il arriva dès le premier roman, « Lo peor de todo », en 1992 alors qu’il avait 25 ans. Icône pop en un bouquin, choisi comme représentant espagnol de la Génération X, le voilà étiqueté pas sérieux, literatura basura. Il n’y eut que Enrique Vila-Matas, dans les écrivains établis, pour dire sans honte qu’il aimait ses textes. Jusqu’il y a peu de temps, on lui demandait encore s’il était vraiment sérieux dans son appréciation ou si c’était une blague. Et quand Loriga s’est mis à penser cinéma, écrivant le scénar de Carne Tremula pour Almodóvar ou d’El septimo dia pour Carlos Saura, réalisant lui-même deux films, les traditionalistes se trouvèrent renforcés dans leur conviction que ce type qui parlait bien trop de rock et dont les livres jouaient trop sur des chapitres courts, que ce type, donc, n’était pas un écrivain. Il suffit pourtant de lire « L’homme qui inventa Manhattan » pour se rendre compte de l’erreur.
Malheureusement, le monde littéraire espagnol a longtemps été très conservateur. Loriga disait d’ailleurs en 1993 qu’en Espagne, il fallait écrire comme si la télévision n’existait pas. Bien que quelqu’un comme Javier Marías soit toujours très fier de ne pas utiliser d’ordinateur et de ne rien connaître à internet, de nombreux auteurs ont depuis prouvé qu’il était possible d’écrire des textes littéraires qui n’ignoraient pas ses nouvelles donnes et il est assez clair que c’est l’arrivée de Loriga dans ce paysage figé qui a déclenché un mouvement long, laborieux qui fait qu’aujourd’hui des auteurs comme Agustín Fernández Mallo ou Robert Juan-Cantavella sont plus acceptés qu’ils ne l’auraient été il y a vingt ans. Je nommais Marías, et ce n’est pas tout à fait dû au hasard. Il se trouve que dans la première partie de son essai « Afterpop », Eloy Fernández Porta « oppose » la réception critique d’un livre de cet auteur et d’un livre de Loriga. Alors que Marías est systématiquement comparé aux grands écrivains des temps passés, ses romans comportent des références de basse culture pop, tandis que Loriga, toujours écarté des écrivains sérieux, a des références de haute culture pop. L’un multiplie les éléments « basura » mais est encensé pour un travail dit d’élite, l’autre multiplie les éléments et les références d’une grande finesse culturelle (bien que pas encore avalisés par la majorité) et est presque qualifié de « basura ». Toujours selon Fernández Porta, cela est dû à une conception de la littérature qui exclut le pop et une conception du pop qui ne considère comme pop que ce qui vient des générations d’après la génération dominante. En poussant le raisonnement plus loin, il aura peut-être fallu le sacrifice de Loriga pour que ceux qui viennent après puissent voir, dans une certaine mesure seulement, les enjeux de leurs fictions reconnus légitimement littéraires.
Mais baste de ces considérations, évoquons au moins brièvement le livre que Fernández Porta citait en exemple, « L’homme qui inventa Manhattan ». On ne peut tout de même pas abandonner le bon Eloy ici, puisque sa description du travail de Loriga, au moins sur ce livre, me semble on ne peut plus juste : il y voit une combinaison de lettrisme rock et de nouvelles au format Duras ou Handke dans sa période américaine. « L’homme qui inventa Manhattan », au-delà d’un excellent titre et de l’histoire de l’homme qui a effectivement inventé Manhattan est aussi le récit du rapport de Loriga lui-même avec une ville où il a passé quelques années. Dans de courts chapitres, récits ou nouvelles (c’est selon), des voix se croisent pour décrire plutôt qu’une ville une succession d’états d’esprit ou de situations qu’elle peut éveiller ou créer. Il s’agit pratiquement toujours d’immigrants ou d’étrangers, notamment parce que c’était la condition de Loriga lui-même, aussi parce que New York est par essence la ville de l’immigration mais surtout parce que, à de rares exceptions près, on ne parle sans doute bien d’un lieu (ou en tout cas avec une portée plus que locale) que si on n’en est pas. Il ne faut pas lire « L’homme qui inventa Manhattan » comme un guide de la ville ou pour y retrouver une sorte d’état des lieux précis d’un espace géographique, il faut le lire pour ses histoires – la palette de situations et d’émotions est assez grande – et pour Loriga lui-même qui, à travers ces courtes esquisses, est finalement l’inventeur d’un lieu qu’il a imaginé avant de connaître. C’est sans doute cette confrontation, bien maîtrisée dans le contexte de cette fiction, entre les attentes, le concret et les espérances futures qui fait de ce texte autre chose qu’une simple succession d’anecdotes de la vie quotidiennes de quelques passants de la grosse pomme.
Je pense que « L’homme qui inventa Manhattan » est le premier livre de Loriga dont le succès fut autant public que critique (il y a toujours eu quelques critiques pour le suivre, mais pour celui-ci, la réaction fut plus massive, sauf erreur de ma part). De façon plus intéressante, on dit aussi que c’est un livre charnière dans son écriture, puisque peu à peu il laisse tomber le rythme effréné d’une écriture presque rock pour des choses plus lentes, plus calmes, presque contemplatives. C’est extrêmement évident dans son dernier roman, le très court « Ya sólo habla de amor » où il tente d’entraîner le lecteur dans les pensées d’un écrivain-traducteur d’une quarantaine d’années qui ne se préoccupe plus que d’amour. Dans une paire de décors, le personnage s’interroge sur sa relation déficiente aux femmes et, perdu, n’arrive finalement qu’à se projeter dans le corps de son idéal imaginaire, un joueur de polo argentin. « Ya sólo habla de amor » souffre à mon sens de deux choses : l’introspection n’est pas aussi intéressante ou profonde qu’elle pourrait l’être et la fort jolie écriture est justement trop jolie. Son ami Almodóvar a décrit Loriga comme la rencontre de Duras et de Jim Thompson. On sait ce qu’il faut penser de ces verdicts à l’apparence de slogan, mais si on veut y donner du crédit, on dira en tout cas que pour ce livre-ci, il n’y a rien de Thompson. Et on s’ennuie plus que chez Duras. On dit – mais je ne l’ai pas assez lu – que l’œuvre de Ray Loriga est assez inégale. Le sdeux livres ici évoqués tendraient à le démontrer. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un auteur fondamental du panorama littéraire espagnol qui vaut bien le détour.
Ray Loriga, L’homme qui inventa Manhattan, Les allusifs, 15€
Ray Loriga, Ya sólo habla de amor, Alfaguara, 18€
Gonzo Ibérico & la madeleine plagiée
Journalistes italiens
Où que vous soyez en Europe, s’il y a un livre sérieux que vous rencontrez partout, il s’agit bien du « Gomorra » de Roberto Saviano. C’est sans doute autant lié au sort de l’auteur, Rushdie contemporain (menacé de mort par la Camorra qu’il a disséqué un peu trop précisément, il est en fuite perpétuelle sous protection policière), qu’aux qualités évidentes du livre. « Gomorra » est aussi puissant de par son contenu que de par son écriture. Livre fort, courageux, extrêmement intéressant et au final beau. Deux bémols m’empêchent quand même de me joindre totalement au concert de louanges. Le premier est lié à l’absence totale de sources – bien qu’il soit possible que ce soit l’édition française qui s’en soit débarrassé. Il ne s’agit évidemment pas d’attendre de Saviano qu’il révèle les noms des personnes lui ayant passé des informations, mais plutôt d’un étonnement réel quand à l’absence total de références ou de renvois vers des éléments tangibles. D’où viennent les chiffres, les données ? Quand ont été réalises tels ou tels entretiens ? Ce sont là des informations indispensables à l’heure de jeter un regard sérieux sur ce type de livre. Bien sûr, le fait même que l’auteur soit menacé de mort avalise a posteriori ses dires, mais je ne peux m’empêcher de regretter l’absence d’annexe avec ces informations. C’est malheureusement assez courant dans les livres-enquêtes journalistiques français (et donc peut-être aussi italiens) et nous mène à l’exact opposé de la pratique anglo-saxonne.
L’autre bémol est plus substantiel, à mon sens, et si j’avais lu le livre à une époque où j’avais le temps de revenir dessus, j’en aurais sans doute fait un papier plus complet : le discours politique de Saviano est maladroit, inconstant et peu convaincant. L’un des leitmotivs théorique du livre est celui de la camorra comme avant-garde de l’ultralibéralisme radical. Il devient vite évident que derrière cette idée il y a déjà un problème fondamental de connaissance en philosophie politique. Ce qui est considéré ici comme libéralisme correspond à la vision du vulgus pecum et n’a pas grand-chose de commun avec la théorie politique et économique du même nom qui, rappelons le tout de même, se base sur le droit, qu’il soit garanti par l’Etat, pour les plus modérés, ou naturel, pour certains des plus radicaux. Le libéralisme dénoncé est un fantasme absolu qui rappelle les cris délirants de certains pour qui des politiques tout simplement sociales-démocrates sont communistes. En fait, Saviano décrit les processus typiques du capitalisme corporatiste statodépendant justement dénoncés par les libéraux radicaux. De plus, un parfum de contradiction plane régulièrement sur le rôle de l’Etat dans ce montage où l’on a un peu l’impression qu’il est la solution avant d’être identifié comme le problème et vice-versa. Rappelons juste que l’existence des mafias dépend en large mesure d’un Etat qui interdit certaines pratiques. Sans la forteresse Europe, le trafic de clandestins serait-il aussi lucratif ? Sans la guerre contre la drogue, ses substances seraient-elles d’aussi mauvaises qualités et rapporteraient-elles autant ? Bien sûr, le sujet n’est pas aussi simple que ça, mais c’est une dimension essentielle qui doit être pris en compte dans l’analyse politique du phénomène. Cette relation de dépendance entre mafia et Etat éloigne justement la camorra de l’épouvantail radical libéral puisque ces radicaux là veulent le moins d’Etat possible et déclarent qu’il n’est qu’une mafia ayant réussi (par ailleurs, les libéraux les plus radicaux sont des anarchistes qui ne pensent ni que le système capitaliste à besoin de l’Etat pour survivre, ni qu’une société sans Etat serait une société sans propriété).
Mais je ne comptais pas parler autant de Saviano. Je voulais parler d’un autre auteur qui livra il y a quelques années une mémorable fiction sur un thème assez proche. Giosuè Calaciura fournit, à travers un monologue criminel spectaculairement écrit, un somptueux portrait de l’histoire de la mafia dans « Malacarne », un chocs de 2007. Dans un même style littéraire, il s’intéressa aussi, avec « Les passes noires », à l’esclavage sexuel auquel sont soumis de jeunes africaines amenées illégalement en Italie. Peut-être est-ce dû à la réutilisation d’une technique exactement identique à celle de « Malacarne », mais ce roman, pourtant remarquable, m’a moins touché. En ce début d’année, Les allusifs publient un nouveau texte de Calaciura qui est, lui, assez différent. De prime abord, « Conte du bidonville » est l’histoire d’une mère qui recherche sa fille perdue dans les quartiers pauvres d’une ville ougandaise. A la manière des deux précédents titres, l’histoire d’un individu est prétexte à un parcours bien plus global dans les maux de notre époque. Il s’agit ici bien évidemment d’une Afrique dévastée par la pauvreté, la faim et la maladie, où les gens survivent dans un théâtre misérable où priment exploitation, violence, prostitution et sida malgré l’insistance désespérée des individus pour vivre leurs amours, leurs rêves et leurs joies. Calaciura est un journaliste et on imagine que ses voyages et reportages contribuent à la force de ses romans. Remarquable écrivain, on craignait quand même l’enferment dans une formule stylistique. La bonne surprise des « Conte du bidonville » c’est qu’il n’en est rien. On n’est plus dans le monologue et on sort de la déferlante verbale. C’était brillant mais ça l’est tout autant. L’écriture respire plus, le ton est plus posé, presque moins urgent. Il y a même l’introduction de quelques éléments magico-réalistes qui s’intègrent plutôt bien à l’ensemble. Bref : Calaciura a plus d’un tour dans son sac et même si je n’ai pas ressenti le même choc qu’à ma découverte de « Malacarne », « Conte du bidonville » est une très belle pièce du corpus de plus en plus fascinant d’un écrivain dont le pouvoir d’empathie et surtout la capacité à présenter des situations complexes dans un nombre de page réduit impressionne, d’autant plus que les thèmes éminemment politique et la brièveté de l’espace d’exposition n’empiètent en rien sur une qualité littéraire remarquable.
Giosuè Calaciura, Conte du bidonville, Les allusifs, 14€
Roberto Saviano, Gomorra, Gallimard, 21€
Tainted Sun Ra
Coupez!
Une critique intense
le réseau et ses communautés, dont l’acte de naissance part toujours du constat que ce qui devrait être écrit et disponible ne l’est pas, s’inscrivent toujours inévitablement dans ces lacunes béantes. Il faudrait même inventer un autre mot que « critique », pour désigner une activité volante, fluide, décomplexée, volontairement dilettante. Ce nouveau discours s’affranchirait du jugement, dépassant le « bon / pas bon » en rejetant le médiocre et en ne s’atelant qu’à l’analyse des forces, et en finirait avec la hiérarchie en plaçant telle ou telle œuvre non au-dessus ou au-dessous d’une autre, mais à côté.
On aimerait proposer le mot intensité pour désigner toute action de l’œuvre (musicale, picturale, littéraire) sur notre cœur, nos nerfs, notre pensée. Le rôle du critique serait, non pas de juger l’œuvre, mais d’en dégager à la fois les problèmes et les intensités. Ces intensités, toujours ressenties personnellement, diffèrent non par leur ordre mais par leur différence.
(…)
La notion de différence d’intensité est très importante, car dès lors que la notion de chef-d’œuvre a été évacuée, on se voit alors accusé de mettre sur un même plan un manga japonais et The Recognitions de Gaddis, les films des frères Zucker et ceux de Kubrick, le dernier morceau d’un groupe de rock métalleux et une chanson des Beatles. (…) Des milliards d’intensités nous attendent, marquées par la nouveauté ou la variation : cette époque peut être une grande époque, à condition qu’on le désire et qu’on la relance par de nouvelles intensités, de nouvelles différences.
(…)
Le véritable dialogue consisterait plutôt à débattre de manière interne aux textes,
c’est-à-dire se servir de ce que font les autres pour rebondir dans sa propre
réflexion forcément fragmentaire, et ce surtout en s’aidant d’autres domaines en
apparence très éloignés, rejoignant ainsi l’idée d’une transversalité fertile. Ces rebonds ne s’expriment pas forcément par écrit, ils peuvent aussi prendre des formes silencieuses, d’élaboration lente et personnelle, qui peuvent resurgir des mois plus tard sans qu’on ne s’y attende plus. Le critique, à mesure qu’il se fixe des objectifs, désire en réalité s’orienter vers des surprises : et lorsque deux éléments disparates viennent brusquement s’imbriquer, il n’y a pas de plus grande joie que cette découverte.
Je lui ai laissé un commentaire, il en mérite plus.
Toujours lié à ce sujet, Juan Asensio, sur son dernier message, met en avant les contributions au débat d'idée avec l'étranger que sont les traductions de certains de ces textes. On dira sans doute de même pour, par exemple, papiers pour The Quaterly Conversation. Je crois pourtant que le débat passe surtout par un dialogue direct et public avec des blogs, des sites, des revues dans d'autres langues. Il faut, il me semble, créer des ponts, et pour ce faire, il ne suffit pas de disséminer ses propres critiques.
Quarterly Conversation 15: Zone en anglais
On ne décroche pas la lune
Le blog littéraire est toujours à naître
Il y a un an aujourd’hui nous lancions, avec mes petits camarades, le Fric-Frac Club. Je ne tiens pas à en faire un bilan aujourd’hui, mais je me dis que c’est tout de même le jour parfait pour aborder ma déception et mes doutes quant à la blogosphère littéraire francophone. C’est peut-être d’actualité : dans une note publiée il y a une semaine, Claro disait à François Bon qu’il ne fallait pas attendre qu’un blog demande : le blog littéraire est-il mort ? Pour ma part, j’ai bien peur que le blog littéraire francophone ne soit en fait jamais né.
(Petite précision : une bonne partie des éléments que je vais citer s’appliquent aussi à Tabula Rasa ou au FFC, il ne s’agit pas de se mettre au dessus de la mêlée. En fait, la mélasse nous aussi pataugeons dedans.)
Qu’est-ce que la blogosphère littéraire francophone, ce blog inclus ? Une gigantesque bibliothèque en ligne d’opinions sur des livres parfois lus. S’il est parfaitement normal qu’un blog littéraire soit un espace de critique de romans, il ne devrait pas, comme c’est trop souvent le cas, être un espace de critique anhistorique, du livre étudié pris comme s’il existait seul, dans un sorte de vide, sans rien avant et sans rien après. C’est un peu toujours comme si le roman dont on parle existait dans un vacuum double : non seulement, il n’y a pas d’histoire littéraire derrière, mais en plus il n’y a pas d’histoire de lecture personnelle non plus. Parlons du livre X pour pouvoir passer au livre suivant. Et quand on parlera d’Y, avec un peu de chance, on mentionnera peut-être X ou tout autre livre lu avant. Pourtant, une critique sérieuse – et évidemment, la critique sérieuse est rare dans cette multitude de blogs, celui-ci toujours inclus – se doit de partir du livre jugé pour parler des livres. Pour dire d’où il vient, où il se place et vers où il va – historiquement et personnellement. Mais le blog littéraire devrait parler de plus qu’un livre, de plus que des livres. Le blog littéraire devrait parler de littérature et de son avenir. Il devrait être un espace de réflexion critique et théorique. Certes, partager des nouvelles (le moins possible tout de même, il y a d’autres endroits pour ça). Certes, recommander des lectures. Certes, tracer des généalogies, esquisser des familles. Certes. Mais surtout débattre du littéraire, de son futur comme de sa tradition. On lit souvent, ces temps-ci, que la vraie critique littéraire se trouve sur internet. Et pourquoi pas ? Mais à vrai dire, la seule différence actuellement, c’est que certains blogs parlent de certains livres dont on ne parle pas dans la presse traditionnelle ou, si on en parle, ils y accordent plus d’espace. Pour ce qui est du traitement, de la perspective, de l’analyse, le bon blogger littéraire est-il autre chose qu’un journaliste amateur, qu’un critique sans espace pro ? Malheureusement, non.
Pour ce qui est du format blog, on en fait ce que l’on veut, mais il a tout de même quelques caractéristiques spécifiques qui sont celles de ce qu’on appelle le web 2.0 et qui permettent interconnectivité et interactivité. Au-delà de tous les commentaires et analyses sur ce sujet qu’on retrouve un peu partout sous les claviers des gourous auto-proclamés d’internet, il me parait pertinent de souligner le plus simple : à travers un blog, plus que de livrer ses états d’âmes, on peut créer une sorte de communauté et lancer des discussions à travers les commentaires mais aussi de blogs à blogs. Peut-on dire qu’il y a une communauté de bloggers littéraires ? Malgré des efforts louables, la réponse est non si l’on considère que pour cette communauté se constitue, il ne suffit pas de s’identifier comme blogger littéraire et de parler de livres : la communauté a besoin de liens plus forts que la plateforme ou que le partage d’un thème vague. Seconde étape : les bloggers lancent-ils véritablement des discussions ou des débats substantiels ? Passons sur le fait que certains blogs n’autorisent même pas les commentaires (un blog sans commentaire est-il encore un blog ?) pour s’intéresser aux autres : dans le pire des cas (Assouline), les lecteurs se laissent aller à des foires d’empoigne, s’appliquent à déverser leur fiel et se lancent dans des conflits virtuels qu’aucun n’oserait mener en dehors de ce type d’espace, interdisant ainsi à une minorité de bonne volonté toute discussion sérieuse ; dans le meilleur des cas, il s’agit de marquer son accord / désaccord, de féliciter le blogger, de parfois ajouter une ou deux phrases, merci au revoir. Il ne s’agit absolument pas, du pire au meilleur, d’un débat. Et qu’en est-il du dialogue entre blogs ? Je répondrai par une question : en oubliant les messages qui signalent les pages appréciées par le blogger, quand fut la dernière fois que vous avez lu une note répondant à ou partant d’une note d’un autre blogger, et ce de façon substantielle, avec un autre but que la moquerie, l’insulte, l’ad hominem ?
Je pense malheureusement qu’en matière littéraire, le francophone n’est jamais passé au 2.0. Ou plutôt, il n’y a emprunté que le plus flashy (la possibilité d’insérer des vidéos, par exemple) mais se sert de l’interface comme d’une homepage pour nul, une interface gratuite, un site web dont la maintenance ne sera que minime. Le problème n’est pas le blog, le problème c’est que nous ne savons pas nous en servir.
De toute façon, quel que soit le format, la discussion est difficilement possible dans une blogosphère qui se contente de parler du livre de X. Dans la plupart des cas, les opinions varient mais dans un éventail limité et s’il y a une communication inter-blog, elle sera pauvre car peu intéressante. Par contre, si le blogger A dans son post sur le livre Y parle, pour prendre des thèmes courants à titre d’exemple faible, du politique dans la littérature ou, pourquoi pas, du narrateur non fiable (il faudra, c’est évident, développer un minimum, en dire quelque chose, pas seulement nommer la question), le blogger B peut s’en faire l’écho, le blogger C y répondre en abondant dans le sens de A en ajoutant son grain de sel, le blogger C peut réfuter point par point les vues de B, etc. Rien de ce que je dis ici n’est bien original. Tout le monde sait que ça peut se passer comme ça, tout le monde devrait savoir que ça doit se passer comme ça. Mais alors, et c’est la principale question que je me pose, pourquoi ça ne se passe jamais comme ça dans la blogosphère française ? Pourquoi ? Pourquoi le plus gros débat lu récemment était sur les qualités d’un livre précis, sans rien dire vraiment sur le roman, la littérature et les autres livres, tout en descendant dans l’ad hominem et les insultes pour faire bonne mesure ? Pourquoi, dans le meilleur des cas, il ne s’agit que d’expliquer le livre lu et de dire pourquoi on l’aime, pourquoi on ne l’aime pas ?
J’insiste depuis le début sur les blogs francophones. Est-ce que cela se passe mieux ailleurs ? Des insultes, des commentaires brefs d’appréciation générale ou des notes sur des livres pris isolément, il y en a partout, loin de moins l’intention de prétendre le contraire – même si le niveau absolument sidérant d’insulte et de malveillance que l’on trouve sur certains des plus gros blogs francophones, je ne l’ai rencontré nulle part ailleurs si ce n’est, peut-être, sur quelques blogs d’Amérique latine. Alors, en espagnol et en anglais ? Eh bien, c’est rare mais on retrouve des notes aux commentaires essentiellement civils et surtout authentiquement intéressants. On retrouve aussi des discussions se répandant d’un blog à l’autre, comme celle lancée par Richard Crary sur la pertinence du terme « novel », poursuivie par Dan Green, relayée par Mark Thwaite et Stephen Mitchelmore. Ce sont, à mon sens, des cas exemplaires. Ils concernent un nombre très restreint de bloggers et de notes dans chaque langue mais ils existent. Je ne me souviens pas de pareilles choses en français. La question est donc : pourquoi ? On a déjà cité l’utilisation très 1.0 des blogs. On a aussi parlé de l’aspect limité des papiers. Il y a un troisième paramètre – et il va main dans la main avec le second -- : le lecteur. Le lecteur francophone est-il seulement intéressé par autre chose que des recommandations de lecture ? Déçu sans doute par la critique traditionnelle, veut-il que le blogger fasse autre chose que la même chose en mieux ? Je ne pense pas. Je pense que dans son écrasante majorité, le lecteur de litblogs veut qu’on lui cause livre, pas littérature. Il veut un guide d’achat alternatif, pas un questionnement théorique. Et comme le blogger n’est qu’un lecteur de blog qui décide de se mettre à bloguer, le résultat ne peut qu’être celui que l’on a : dans le meilleur des cas, un panorama de critiques online se regardant le nombril.
1) Le problème n’est pas un problème de format, le problème est un problème d’utilisation de format.
2) L’intérêt principal du blog, au-delà de la facilité d’utilisation et de la possibilité d’y mêler différents types de médias, est de créer une communauté et de bénéficier d’une certaine interaction avec les lecteurs et les autres blogs.
3) Un blog sans commentaires n’est pas un blog.
4) Chez nous, le lecteur aime ou n’aime pas, le blogger lie ou ne lie pas. Approuver ou désapprouver, ce n’est pas dialoguer.
5) En francophonie, la différence entre le web 1.0 et le web 2.0 c’est la différence entre un cunt et un flashy cunt.
6) Notre incapacité à profiter des spécificités est partiellement de notre faute. Parce que, dans la plupart des cas, nos textes n’encouragent pas au débat : une critique de livre basique n’offre que des possibilités limitées de discussion. Parce que lorsque l’un d’entre nous écrit quelque chose qui pourrait faire débat, nous nous en faisons rarement l’écho (lier l’excellent article de… n’est pas suffisant).
7) Notre incapacité à profiter des spécificités est aussi liée aux lecteurs. Ils picorent, ils ne contribuent pas. Ils disent parfois bien, parfois mal, c’est tout. En partie parce que nous n’offrons pas de raisons de faire plus. En partie parce que ce que nous faisons de mieux ne l’intéresse pas tant que ça.
8) Le lectorat des litblogs français n’a, en général, aucun intérêt pour la littérature. Il lit des livres.
9) Le litblogger français ne s’intéresse pas à la littérature. Il parle (parfois) de livres.
Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de place pour le blog carnet de bord à l’ambition limitée, ou le blog fournissant sa petite critique hebdomadaire ou le blog fournissant les dernières nouvelles. Non, il s’agit de dire qu’il doit aussi y avoir autre chose et que cette autre chose, je ne la trouve pas. Il y a, à n’en pas douter, des gens capables de le faire, mais ils ne le font pas. J’aimerais, à l’avenir, transformer ma pratique blog pour me rapprocher de ce type d’ambition, mais tout ça nécessite plusieurs choses : non seulement les capacités à mener à bien ce programme critique, mais également qu’un certains nombres de bloggers s’y mettent aussi. Et sans un lecteur qui participe authentiquement, tout le travail d’une poignée de bloggers ne servira à rien.
Que l’on se comprenne bien : je ne prétends pas mieux valoir ou répondre à ses hautes aspirations. Tabula Rasa et le Fric-Frac Club sont tout aussi coupables. Tout ceci n’est une attaque contre personne. Il s’agit tout d’abord d’une réflexion un peu confuse née de mon insatisfaction personnelle par rapport à ma propre pratique et à mes textes ici et sur là. J’espère juste qu’elle interpellera quelques uns parmi vous.
Quelques souhaits:
1) Causer littérature avant de causer livre.
2) Lorsqu’on cause d’un livre, placer clairement ce livre parmi d’autres livres.
3) Tenter d’aller au fond des spécificités des textes abordés.
4) Débattre littérature.
5) Multiplier les papiers « transversaux ».
6) Créer une sorte de dialogue communautaire.
7) Rebondir sur ce qui se fait ailleurs.
5 ans plus tôt
De nombreuses mentions de l'auteur argentin sur Tabula Rasa, mais un seul papier lui a été entièrement consacré. Je le reproduis ci-dessous. Le service normal reprendra progressivement la semaine prochaine.+++++++++++++++++
(4)(1)(5)(2)(7)(6)
(1)
Dans le Saint-Germain-des-Prés du début des années ’60, toute l’Amérique latine vit, tout le monde pense, tout le monde écoute du jazz, tout le monde écrit, tout le monde soliloque. Horacio Oliveira, ni jeune, ni vieux, pense, jazze, soliloque beaucoup. Seul et avec ses amis du club. Et il voue un culte à l’écrivain-philosophe Morelli. Mais tout ça ce n’est rien à côté de l’amour qu’il n’admet pas ressentir pour la Sibylle, lui qui la maltraite, la pousse dans les bras d’un autre et affiche son indifférence au sort du petit Rocamadour, enfant qu’elle a eu dans une vie précédente.(5)
(2)Ce n’est qu’à son retour en Argentine que l’importance de l’absence, l’horreur du vide laissé, devient évidence. Horacio la recherche, cette Sybille. Il la recherche en Urugay. Il la recherche dans toutes les femmes. Il la recherche dans les tréfonds de son âme. Et il pense la retrouver, transmigrée, transformée en Talita, la femme de son meilleur ami, le Traveler qui ne voyage pas. Il a tout faux ou il a tout vrai ? On ne saurait trop vous le dire puisque qu’on est finalement enfermé dans une maison de fou où il est impossible de déterminer si l’insane est du côté des enfermés ou des enfermeurs.(7)
(3)C’est bien, ce roman.
(4)« Appelle ça hypothèse de travail ou comme tu voudras. Ce que Morelli essaie de faire c’est de troubler les habitudes mentales du lecteur. Quelque chose de très modeste, comme tu peux voir, rien de comparable au passage des Alpes par Hannibal. Jusqu’à présent, du moins, il n’y a pas grand-chose de métaphysique chez Morelli, mais toi, évidemment, Horace Curiace, tu es capable de trouver de la métaphysique dans une boîte de tomates. Morelli est un artiste qui se fait une idée spéciale de l’art et cela consiste principalement à jeter à bas les formes usuelles, chose courante chez tout bon artiste. Par exemple, il a horreur du roman rouleau-chinois, du livre qui se lit du début à la fin, bien sagement. Tu as sans doute remarqué que la liaison entre les différentes parties le préoccupe de moins en moins, cette histoire du mot qui en entraîne un autre… Quand je lis Morelli, j’ai l’impression qu’il cherche une interaction moins mécanique, moins dépendante des éléments qu’il manie ; on sent que le déjà écrit conditionne à peine ce qu’il est en train d’écrire, d’autant que le vieux, après quelques centaines de pages, ne se rappelle plus très bien ce qu’il a dit au début. »(1)
(5)« Marelle » n’est pas tellement un roman interactif, puisque la lecture de quelque roman que ce soit crée toujours un rapport intime entre le verbe posé sur le papier, sa signification dans le monde commun et sa résonance dans notre propre esprit, rapport qui est déjà nécessairement interaction : sa nature change d’un lecteur à l’autre. Non, ce que Cortázar fait, c’est changer certains paramètres de cette relation, altérer la donne, transformer ce que l’on croyait éternel, coulant de source, en une suite d’habitudes brisées. Et là, on doit donc s’interroger quant au changement réel, concret par rapport à l’expérience de lecture habituelle. S’agit-il seulement du plaisir d’être bousculé, ou est-ce un tsunami interne, un bouleversement incontrôlé de son rapport au roman, une éponge passée sur le tableau, effaçant la définition académique inscrite à la craie ?(2)
(6)Mais qui, mais qui lit ce chapitre 55 ? L’adepte de la ligne droite ? L’adepte de l’école buissonnière cautionnée par le maître ? Le vrai franc-tireur ? Celui qui se croit malin ? Mais quelle, mais quelle est la dernière phrase de ce livre ? « Ah ! Ah ! dit Ovejero pour l’encourager » - encouragement du berger qui vient trop tard pour la brebis égarée- ou « Mort au chien, dit le 18. » - il est déjà mort ? Oui, « Marelle » nous dit au revoir sur une boucle infinie, mais est-ce un chiffre ou un mot qui viendra briser cette boucle, ou est-ce, peut-être, ce fameux 55 qui nous intime, par le biais d’une phrase tentaculaire, de ne pas sombrer. « Ils le sentirent tous les deux au même instant et glissèrent l’un vers l’autre comme pour tomber en eux-mêmes, sur la terre commune où les mots, les caresses et les boucles les enveloppaient comme la circonférence contient le cercle, ces métaphores apaisantes, cette vieille tristesse satisfaite de redevenir l’homme de toujours, de continuer, de se maintenir à flot contre vents et marées, contre l’appel et la chute ».
(7)On nous dit que « Marelle » est un labyrinthe. Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas une « Maison des feuilles ». Ce n’est pas un texte de Borges. Non, c’est un dédale. La différence ? Dédale invente le labyrinthe. Dédale invente la façon de ne pas s’y perdre. Suivre Dédale dans le dédale qu’il a construit, c’est avoir la certitude de voir un jour la lumière de la sortie. C’est ne pas être perdu. C’est déjà être hors du labyrinthe. Mais il y a un ultime problème. La porte de sortie est-elle vraiment la porte de sortie ? Minos aurait-il pu en changer la place ?(6)
20 ans
Sur Tabula Rasa: Thomas Bernhard.
Mes prix, un texte inédit, vient de paraître en allemand, la traduction est prévue sans qu'une date ne soit avancée.
Modernist Lad Lit
On le disait déjà la première fois qu’on a évoqué B.S. Johnson ici même et bien d’autres l’ont dit avant : rien de ce qu’il fait n’est foncièrement neuf. Il est, en quelque sorte, un moderniste de la dernière heure, un homme qui revient à des techniques développées par d’autres. De Tristram à Beckett, l’éventail est complet. Si on suit John Lanchester, il considérait que le roman était une forme épuisée, et pourtant il ne cessait d’en écrire. Sans réinventer la forme, il se réinventait lui. Comme si ce qui l’intéressait c’était, plutôt qu’être nouveau, être foncièrement honnête. Les métamorphoses du private Johnson forment, du coup, dans la perpétuelle guerre que l’écrivain livre à la fois au réel et à son écriture, parmi les plus belles pages.
Quidam, en ce début d’année, publie une traduction du second roman de notre working class anti-hero littéraire. « Albert Angelo », le fameux livre troué – fenêtre deux pages en avant comme il le dit lui-même ou oblitération de ce qu’il y avait avant le trou ? C’est l’histoire d’Albert Albert qui, alors qu’il approche la trentaine, ne peut vivre de sa formation d’architecte et est contraint de se rabattre sur des postes temporaires de professeur de gamins difficiles dans des écoles de sales quartiers. La vie pouvant toujours être pire, il ne cesse de retourner dans sa tête et ses tripes la fin de la relation avec l’amour de sa vie et ses seuls moments de bonheur consistent à faire un tour dans la caisse de son seul ami, pareillement trahi par l’amour, dans une recherche obsessive des beautés architecturales londonienne qui finit toujours soit au restaurant grec ou dans des délires de petits voyous. Chez B.S. Johnson, la vie n’est jamais drôle.
C’est aussi l’histoire d’Albert Albert narrée de façon multiple. Il parle pour lui-même, sur un mode prétentieux où il s’auto-trompe, en quelque sorte. On parle de lui, que on soit le narrateur ou ses élèves (et les extraits de rédac’ où ses pupilles lui refont le portrait sont d’une cruauté à se pisser dessus). On dialogue comme au théâtre, on fait des vers, on met en page dans un dynamique verticale à gauche les cours dispensés, à droite les pensées du dispensateur ou bien à gauche les activités peu académiques d’ados aux hormones explosives et à droite les écarts d’esprit du grand esprit Albert, on expose, on développe et on désintègre. Regard d’une cruauté assez sidérante, écrivain à l’humour désenchanté, texte étrangement hilarant. Chez B.S. Johnson, la vie est toujours désopilante.
Pas tout à fait neuf en 1964, qu’en dire en 2009 ? L’un des thèmes les plus évidents (et pourtant certainement pas le plus important) de « Albert Angelo » est celui du gâchis du système éducatif et de la difficulté d’enseigner dans les écoles au public, pour employer un euphémisme bien d’aujourd’hui, défavorisé. Amusant que ce livre sorte donc à quelques semaines d’une cérémonie des Oscars où le prix du meilleur film étranger pourrait revenir à l’adaptation d’un livre de François Bégaudeau se déroulant dans un lycée de « zone sensible ». Pas d’autre point commun entre les deux projets, si ce n’est un constat d’échec d’un système qui n’a jamais vraiment fonctionné quoiqu’il en soit. Gageons que Bégaudeau classerait tout de même Johnson parmi les réactionnaires que son livre, d’une certaine façon, visait à contrecarrer : Albert Albert n’aime pas ses élèves, Albert Albert ne pense rien d’eux, Albert Albert n’en sauvera pas un. B.S. Johnson, issu d’une famille ouvrière, labour convaincu, avait surtout compté sur lui-même pour son éducation.
« Le jeu de Chelsea se détériore sérieusement, passant tour à tour de la médiocrité la plus épouvantable à une adresse frisant la perfection. Les supporters de Chelsea sont des hommes (…) qui ont besoin de ressentir une gamme d’émotions violentes et contrastées en moins de quatre-vingt-dix minutes. (…) Peu importe l’entraîneur ou les joueurs, la tradition demeure, se perpétue. »
Qui suit le football anglais aura compris que l’extrait qui précède est dépassé. Croulant sous l’argent des deals TV ou de milliardaires en quête de jouets exclusifs, le paysage footballistique a radicalement changé. Dans la seconde moitié des années ’90, à l’époque où on recommençait timidement à lire Johnson en Grande-Bretagne, une série d’auteurs qui mettaient en avant la bière (on boit beaucoup de bière dans « Albert Angelo »), le sexe (on en parle beaucoup dans « Albert Angelo »), la violence hooligan (on se contente de faire le voyou, dans « Albert Angelo ») eurent une succès certain. La majorité de leurs récits se déroulaient dans les années ’80, soit précisément les dernières années de cette tradition évoquée par B.S. Johnson. Bien entendu, les lecteurs de ces livres ne lurent pas son livre, la coïncidence n’étant que temporelle : ni glorification, ni complaisance chez lui, juste un regard acéré, un souci formel et un rire un brin cruel. Si John King était le pro de la lad lit il y a dix ans, mettant en avant, comme marque positive, la stupidité d’une masse aux testostérones par trop en avant, Johnson, en parlant d’une foule satisfaite de son insatisfaction, donnait dans la lad lit désespérée.
Et donc, même quand on le remet au goût du jour, B.S. Johnson n’est jamais à jour. Never up to date, always out of date. Et pourquoi se soucier de nouveauté ? Les livres de ce moderniste prolo, et peut-être tout particulièrement « Albert Angelo », fonctionnent comme des antidotes au temps littéraire et moral. Mais tout ceci nous entraîne finalement assez loin de ce qui fait la force du livre et de ce qui nous met sur la piste de l’énigme Johnson. Sur 170 pages, on a l’impression d’être dans un roman vintage Johnson mais pas tout à fait aussi bon qu’on sait que Johnson peut l’être. On a aussi l’impression que Albert Albert est Johnson, en version architecte moderniste frustré plutôt qu’en écrivain moderniste frustré. Et tout ça est un peu… frustrant, bien que admirablement foutu et extrêmement amusant. Et voilà donc la page 171. Et voilà donc neuf pages de désintégration où l’écrivain confesse ses ambitions ratées, l’échec de son projet présent, l’ampleur de son projet futur. Confession plutôt déchirante, orchestrée avec un talent qui fait oublier quelques unes des (rares) faiblesses qui précédent et qui font, une fois de plus, admirer un écrivain qu’on découvre à chaque lecture. C’est ici donc qu’on trouve aussi une clé, c’est ici qu’il nous dit, dans ce grand déballage, non seulement, comme on nous rappelle toujours qu’il l’a dit, que raconter des histoires, c’est raconter des mensonges mais aussi, et peut-être surtout, comme on nous le rappelle moins, que l’écriture c’est la vérité. Et c’est là qu’on se rend compte que si Johnson reprend, au cours de son œuvre, tant de procédés déjà développés ailleurs, s’il refait ce qui a été fait, c’est pour, à travers ses exercices d’écriture, trouver la vérité. Et c’est finalement là qu’on se rend compte que le jeu de saute-mouton qu’il mène avec les formes aura voulu dire que cette vérité, il ne l’a jamais trouvée, que ce soit d’un point de vue littéraire ou dans sa vie privée. C’est ainsi décidé : dans ces neuf pages de 1964, il expose ce qui provoquera le funeste 13 novembre 1973.
B.S. Johnson, Albert Angelo, Quidam, 20€

