Pauvre Bill

La semaine passée, j’apprenais avec plaisir et surprise que le dernier Vollmann paru en français se vend extrêmement bien. Ma surprise a une double raison. Premièrement, « Pourquoi êtes-vous pauvres ? » est un essai alors que son auteur est surtout connu pour ses romans. Même si ces livres lui rapportent plus que ses fictions – certains chapitres ont été achetés ou commandés par des journaux--, ils se vendent généralement moins. Ensuite, la façon dont Vollmann aborde la pauvreté est extrêmement loin des canons français, ce qui me faisait penser, peut-être à tort, que le contenu risquait de coincer. Si les indications de ventes dont j’ai eu écho sont exactes, il y a donc erreur de ma part. Pourtant, Claro signalait ce week-end sur son blog une critique parue dans Marianne, ce grand organe, qui, pour ce que j’en vois, semble correspondre exactement à l’article que mes craintes m’avaient fait entrevoir. Je ne vais pas commenter ce papier dont je n’ai qu’une connaissance de seconde main, mais je vais tout de même me permettre de citer un passage de la réponse de Claro qui illustrera bien, je pense, la suite de mon message.

On y apprend que Vollmann fait preuve d'une "condescendance rétrograde", d' "indifférence", de "haine contenue" envers les pauvres. Il y est question de son "pragmatisme de pacotille", de son "post-tiers-mondisme", de ses "généralité douteuses", d'un "enchaînement d'aberrations", bref, de "terrible gâchis". (…) Que répondre à l'accusation de "relents de chronique coloniale"?
Voilà de quoi nous rendre ce livre plus que sympathique.

Rien de cela ne me surprend. Chez nous, la pauvreté n’est envisagée que collectivement. La réponse a y donner passe par l’Etat, le gouvernement est sommé d’intervenir et les manifestations, les associations, les démunis eux-mêmes agissent toujours de façon à ce que la pression soit mise sur le politique. Par ailleurs, en ce qui concerne l’étranger, le pauvre africain par exemple, il est essentiellement vu en tant que victime de l’ouest, du capitalisme ou du colonialisme. Et c’est le cas de tous les bords idéologique : que la faute soit au trop plein de marché ou, au contraire, au barrières tarifaires qui faussent le marché, on est toujours dans une démarche qui s’occupe d’un ensemble. Doit-on donc s’attendre à ce qu’on accueille les bras ouverts le bon Vollmann qui débarque avec son approche individuelle et sa méfiance des solutions structurelles ? Doit-on s’étonner qu’il choque lorsqu’il met tant de lui-même, de ses doutes, ses ambivalences, ses propres peurs sur la page ? A mon sens, c’était au contraire tristement prévisible.

Pour défendre Vollmann, Claro évoque
« l'indépendance de ton de Vollmann, sa puissance d'empathie, son humanité et ses connaissances (qui) sont sans cesse démontrées dans tous ses livres. (…) Vollmann nuance, il ne condamne jamais, il doute, il met en perspective. Il ironise, aussi, car la pitié n'est pas son arme. On ne trouvera jamais chez lui ce fiel que déverse avec une haine nullement contenue l'auteur de l'article. ».
Il a tout fait raison : ce sont ces choses-là qui font le force de « Pourquoi êtes-vous pauvres ? » et que, visiblement, Marianne refuse de voir. En fait, je crois que le critique qui aborde le livre en tant qu’amateur de fiction ne manquera pas ces aspects et verra qu’ils sont cruciaux. Je ne veux pas dire là que le livre est une fiction, mais bien que c’est en observant son côté indéniablement littéraire qu’on pourra en saisir sa dimension exacte. Y venir en pensant y lire une réflexion pratique sur la pauvreté, avec ses verdicts, ses jugements, ses solutions, c’est tout simplement vouloir lire le livre que Vollmann n’a ni voulu ni prétendu écrire. Et je pense que le / la scribouillard(e) de l’auguste publication française le lisait en pensant y trouver l’introuvable et que, ne le trouvant pas, la frustration montant, il / elle se retourna contre cet auteur qui étale ses pratiques et ses doutes: ce n'est pas ce que le bien-pensant veut lire!. Le plaidoyer hypocrite plait plus que l’honnêteté. Pour ma part, je considère l’approche volmannien comme un bol d’air frais : voilà un sujet sur lequel tout le monde prétend détenir vérité et solutions alors que lui n’affiche que ses questions. Elles seraient bien capables de nous faire plus progresser que les certitudes des faux prophètes.

Ecoutons Vollmann sur son projet, au cas où le bon lecteur aurait quand même besoin de clarification :
Je parle de gens qui n’arrivent pas faire passer leurs souffrances. J’aurais pu utiliser mon imagination, rendre vivante leur souffrance, mais avec un thème comme celui-ci, il faut garder à l’esprit ce qui est vrai. Même si je décidais de vivre dans la pauvreté pendant un an, je ne connaîtrais jamais assez le sujet. Je préfère ne pas me faire d’illusions, ne pas essayer. (…) Ce que j’ai vu, c’est que si on demande aux gens pourquoi ils sont pauvres, les réponses varient de régions en régions et que la pauvreté est en partie une expérience, pas un statistique du type de celles présentées par les Nations Unies. D’une certaine façon, je trouve que ça donne aux pauvres une certaine maîtrise sur leurs vies.
C’est sur ces bases-là qu’il faut juger, pas dans celles faussées des attentes erronées d’un pisse-copie.

« Pourquoi êtes-vous pauvres ? » ne vise pas à dégager une image de la pauvreté, il en dégage des myriades. Ce qui intéresse Vollmann, c’est les expériences individuelles des gens qu’il rencontre. On peut en tirer des conclusions plus générales, mais s’il y a une chose qui frappe c’est la diversité des réponses et des situations : il montre l’autre dans ce qu’on croyait être un magma indifférencié. Le résultat est éminemment humanisant : celui ou celle qu’on approche comme pauvre devient un homme ou une femme à part entière, pas un statistique dans les rouages d’un rapport gouvernemental.

Pour un avis plus détaillé sur « Pourquoi êtes-vous pauvres ? », lire mon papier de l’an passé. Le livre a aussi été évoqué avec Vollmann lui-même dans l’entretien qu’il m’a accordé, d’où vient la citation reprise plus haut.

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Rollercoaster ride - un petit au revoir


Dans la nuit de vendredi à samedi, je suis rentré chez moi un peu éméché vers deux heures trente et ai découvert dans ma boîte mail une note qui m’annonçait la sortie possible d’un nouveau roman de Thomas Pynchon en août 2009. Plein d’espoir quoique incrédule, je me suis couché tranquille et ai dormi du sommeil du juste. On ne l’a appris que ce matin, mais cette même nuit, quatre heures plus tard selon la police de Claremont, le corps sans vie de David Foster Wallace était découvert par sa femme. Les nouvelles ne sont bien sûr pas liées si ce n’est que l’une m’a donné de la joie et que l’autre m’a donné énormément de tristesse. Le premier texte de DFW que j’ai lu fut « Mister Squishy », la nouvelle qui ouvre le recueil « Oblivion : stories ». Pas vraiment love at first sight mais la compréhension immédiate d’être face à un écrivain, un vrai, de ceux qui bousculent ce que l’on sait de la littérature. Au fil des textes, la séduction opéra. On pourrait parler de ses autres nouvelles, de ses romans, de ses articles d’une intelligence fulgurante et d’un humour qui vous fait secouer la cage thoracique pendant des minutes. On le fera ou d’autres le feront. Aujourd’hui, je pense à l’une ou l’autre discussion anecdotique que j’ai eue à son sujet. Avec Xavier, mon collègue et ami, lorsqu’il se dépatouillait dans « Infinite Jest », ses tous petits caractères impossibles à saisir sur la banquette rebondissante du bus qui l’emmenait au boulot. On a causé de ça, on a causé du bouquin qu’il lisait, j’ai l’impression, quelques part entre frustration et admiration, parce c’était souvent ces deux choses là qu’on ressentait avec DFW. Je me souviens aussi de la conversation parisienne, un soir il y a deux semaines, dans un petit appart’ du XVIIIème avec l’ami Olivier et sa mie, on évoquait un peu le personnage, notre découverte de son travail, son esbroufe peut-être, sa stature surement, son immense talent à tous les coups. Sur le coup, il s’agissait juste de parler de gens qu’on aime, de gens qu’on admire, de gens comme on aimerait en lire plus et peut-être se disait-on « café du commerce », tu vois, ce n’est pas de la critique littéraire, ce sont des moments agréables et rien de profond n’est dit dans nos bavardages. C’est vrai. Mais aujourd’hui ça prend une autre couleur et c’est précisément le genre de moment qui nous font nous rendre compte de l’importance que tout ça peut avoir pour nous. Comme Pynchon, bien que sans en atteindre la magnitude, DFW était suivi par une communauté de maniaques online, de fans absolus qui tentaient de dénouer le fil de son univers littéraire. Il y a peu, cette communauté bruissait d’une douce rumeur : l’auteur fétiche venait de demander un congé académique de six mois et il semblait certain qu’il s’agissait pour lui d’enfin plancher sur un nouveau roman, successeur d’ « Infinite Jest », baleine blanche des années ’90. Ce rêve s’est écroulé ce matin. David Foster Wallace est mort bien trop jeune, soyons pourtant certains que les discussions sur ses travaux continueront, qu’il sera lu encore et encore. Maigre consolation : les livres ne meurent pas. Bon vent, écrivain au bandana. Nos pensées vont à sa famille.

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DFW RIP



12 février 1962 - 12 septembre 2008.

http://www.latimes.com/news/printedition/california/la-me-wallace14-2008sep14,0,4713013.story

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Retour sur le Mississippi

(Le papier qui suit est la version courte de celui posté sur le Fric-Frac Club, qui s'intéresse plus spécifiquement à quelques aspects de la nouvelle traduction des deux livres de Twain. Allez-y.)

Pour les gens de ma génération, Tom Sawyer, c’est d’abord un dessin animé japonais qui passait à la télé dans les années ’80. C’est ensuite un livre Hachette ou Folio jeunesse où un gamin surgit de la Drôme faisait semblant qu’il lui arrivait plein d’aventures sur les rives du Mississippi. Huckleberry Finn, pareil. Ce n’est que bien plus tard que certains d’entre nous – parce qu’on ne peut pas penser qu’il s’agit de tous – prirent conscience que c’était là une étrange trahison. Mais rien n’était venu démentir l’initiale impression auprès d’un large public jusqu’à ce que Benrard Hoepffner, traducteur résidant au moins une partie de l’année dans la Drôme, ne se décide à rendre Tom et Huck à leur véritable domicile. Retour à St. Petersburg / Hannibal et, enfin, dans les bibliothèques d’adultes dont le seul horizon est français.

Des deux titres, celui dont l’influence est la moins grande est sans conteste « Les aventures de Tom Sawyer ». Le temps d’une saison et demie, le lecteur apprend à connaître la petite ville de St. Petersburg sur les traces de Tom Sawyer, un gamin espiègle de dix ans, qui vit avec sa tante Sally ainsi que sa grande sœur Anna et son petit frère Sid. Tom est un bon enfant qui joue à être mauvais. Toujours en avance, que ce soit sur ses camarades ou sur les adultes, ce malicieux filou joue tours sur tours et passe son temps à inventer de nouveaux jeux qui impliquent en général des activités de brigands. Quand il ne commande pas ses troupes, il tente de conquérir le cœur de Becky. On peut penser que de ça est faite toute sa vie. Mais pendant les mois auxquels s’intéresse Mark Twain, Tom, en compagnie de Huckleberry Finn, enfant vagabond rejeté par les grandes personnes mais adulé par les enfants, va être confronté à quelques épisodes d’une violence rare dans ce type de littérature. Les irruptions régulières de Injun Joe (plutôt que Joe l’indien dans les versions françaises classiques) répandent le sang, et si tout finit bien – Tom est plus riche de quelques milliers de dollars --, cette expérience impressionnante marque le début de l’âge adulte pour notre héros.

Écrit par Twain pour un public enfantin avec l’espoir qu’il plaise aussi à leurs parents, le livre atteint sans aucun problème son ambition. Tom est un gamin que tous les enfants auraient voulu être et dont les aventures réjouissent ses petits lecteurs. Pour leur part, les parents voient en Tom le jeune gars qu’ils voudraient avoir été et l’écriture ainsi que la subtilité générale de l’œuvre est suffisante pour qu’ils ne pensent pas perdre leur temps à le lire. Distraction littéraire de qualité, en somme. Le verdict est correct, c’est celui qui est en général retenu. Pourtant il ne rend pas justice aux « Aventures de Tom Sawyer ». Certes moins brillantes que celles de Huck, il ne faudrait quand même pas ignorer quelques éléments qui en font un mélange plus riche qu’il n’y paraît. Twain l’annonce lui-même : Tom est la synthèse de trois garçons qu’il a connu. Selon certains spécialistes, l’un des trois serait en fait l’auteur lui-même. Il y a donc ici une large dimension biographique ainsi qu’une intention assez claire de faire revivre une époque perdue, un moment terminé, un type de vie oublié. De nombreux romans d’apprentissage – auquel genre ces aventures appartiennent certainement – se basent sur des éléments du parcours personnel de l’auteur, mais chez Twain on sent également une approche monographique d’un village du Missouri dans la première moitié du 19eme siècle qui passera sans doute par-dessus la tête des enfants mais qui aura un certain intérêt pour les plus grands – et aujourd’hui comme à l’époque plus particulièrement pour les citoyens américains nostalgique d’une sorte de pureté perdue plus élusive que réelle. Les fulgurantes scènes de violence qui émaillent le récit nous entraînent également assez loin de la littérature pour enfants classique, même si la personnalité de Injun Joe – le mal incarné – nous renvoie à des archétypes finalement assez communs. Littérairement parlant, au-delà de la qualité indéniable de l’écriture de Twain, il convient aussi de souligner que le livre est truffé de références et d’emprunts à peine voilés à des œuvres américaines alors récemment publiées (Fenimore Cooper, Poe,…), dans un jeu que John Seelye, considère comme semblable, vis-à-vis de la norme littéraire de 1876, à celui de Tom Sawyer lui-même par rapport aux conventions de St. Petersburg. Notons aussi la thèse de Leslie Fielder, qui voyait dans « Les aventures de Tom Sawyer » un de ces romans s’inscrivant dans un canon romantique américain, où les monastères et les châteaux européens sont remplacés par des grottes et des ravins.

Publié huit ans plus tard, « Les aventures de Huckleberry Finn » est fort différent de son prédécesseur. L’attention passe de Tom, enfant bien éduqué qui joue au mal éduqué à Huck, orphelin de mère, abandonné par son père, vagabond détesté par tous les gens de bien jusqu’à la conclusion heureuse des « Aventures de Tom Sawyer ». Le livre reprend très exactement là où le précédent s’était arrêté. Les bonnes actions de Huck lui ont permis de s’intégrer à la bonne société du village mais l’appel de la vie sauvage et libre est trop fort, d’autant plus que son père est revenu, appâté par une nouvelle odeur d’argent. Pour Huck, hors de question de devenir sédentaire, de se laver régulièrement et de manger avec des fourchettes mais pas plus question de se laisser maltraiter par le paternel. Mettant en scène son propre assassinat, il s’embarque pour un long périple sur le Mississipi, avec le nègre marron Jim , compagnon de voyage que le hasard lui donne.

Littérairement, c’est un livre bien plus ambitieux que son prédécesseur et la prose de Twain, très originale, en est déjà un indicateur fort -- « Huck Finn », c’est l’invention littéraire de l’oralité américaine. Là où « Tom Sawyer » se déroulait devant nous par l’entremise des souvenirs d’un narrateur omnipotent, « Huck Finn » nous est raconté par Huck lui-même. Un Huck plus vieux, mais toujours bien Huck. Ça a plusieurs conséquences. Bien que profondément honnête – à part lorsqu’il s’agit de piquer pastèques ou poulets --, Huck, en plus de sa langue peu châtiée et beaucoup plus orale que celle qui prévalait dans « Tom Sawyer », est un narrateur pas toujours fiable, fâché avec la syntaxe et l’orthographe, désordonné dans certains de ses comptes-rendus.

Et logiquement, pour un roman qui prend un pays pour sujet (même si le voyage se fait sur une poignée d’Etats : pour un gamin d’une dizaine d’années, c’est comme faire le tour du monde), les thèmes abordés vont bien plus loin que (mais comprennent) l’éducation, la recherche de soi et le passage à l’âge adulte. Twain, à travers Huck, décrit un Sud toujours esclavagiste, essentiellement rural, superstitieux mais profondément plus accueillant que le Nord, si vous avez la bonne couleur. Mais au-delà de cette ballade pittoresque remplie de personnages saisissants et de scènes absurdes et / ou amusantes, le cœur du livre est la relation entre Huck et Jim. On a souvent critiqué Twain pour avoir fait de Jim un niais gentil et affectueux (félicitations d’ailleurs à Bernard Hoepffner pour avoir rendu le « honey » que Jim adresse dans les moments d’émotions à Huck par un sublime et profondément touchant « mon tréso’ ») qui correspond aux clichés racistes des minstrel shows. C’est une drôle de lecture révisionniste qui voudrait que Twain ait écrit en 1883 comme il l’aurait fait en 1983, d’autant plus étrange que, les esclaves ne bénéficiant d’aucune éducation, sa simplicité, ses peurs et sa langue ne devraient pas étonner. Non, ce qu’il faut dire bien fort, c’est la beauté de cette relation, ce que le voisinage de Jim déclenche dans la tête de Huck. Au départ complètement pris de remords parce qu’il se rend compte qu’il est en train d’aider un esclave en cavale, les multiples aventures qu’ils vivent ensemble, la constante attention, amitié et le souci permanent de Jim envers lui, font changer Huck petit à petit, et s’il est toujours gêné par ce qu’on dira de lui (une première !) en apprenant le crime qu’il a aidé à accomplir, s’il compte à de nombreuses reprises le dénoncer, il décide de laisser le nègre marron s’en aller dès qu’il le pourra. Tous les doutes s’envoleront lorsque, vers l’épilogue, Huck se rend à l’évidence : sous la peau, Jim est blanc. Ce qu’il y a plus de cent ans avait sans doute besoin d’être souligné– noir, blanc : kif-kif – pourrait déjà sonner comme un cliché. Le message, si l’on en cherche un malgré la mise en garde de Twain en ouverture (« quiconque tente de trouver une morale à ce récit sera banni »), c’est peut-être qu’un acte que la majorité dans un lieu donné à une époque donnée juge immoral est en fait l’acte le plus correct et le plus moral qui soit.

Huck, déjà le personnage le plus fascinant des « Aventures de Tom Sawyer », pourrait être un picaro si ce n’était son côté absolument naïf, l’absence de rédemption et de morale. C’est peut-être le personnage quintessentiellement américain, ce qui ferait d’ailleurs de Twain la quintessence de l’écrivain américain d’autant plus que ses propres aventures sur le fleuve (voir « Life on the Mississippi ») ont inspiré ce volume. Huck est le premier de ces héros de papier qui font la route, celui qui la construit, l’ouvre pour que s’y engouffrent Kerouac et Augie March, pour qu’on finisse par suivre William T. Vollmann, sans aucun doute l’écrivain le plus huckfinnien qui soit, avec qui il partage sa fascination pour le terrain, le voyage, la liberté, sa naïveté aussi, sa générosité bien sûr et son obsession pour un calcul moral permanent qui prend compte de son expérience plus que de ce que les gens attendent de lui ou des contingences du temps.

Au bout du compte, que dire si ce n’est merci à Tristram et à Bernard Hoepffner ? Non seulement ils nous offrent ici la première version française de qualité de ces textes majeurs mais en plus, en ce faisant, ils parviendront peut-être à les sortir du ghetto enfance auquel ils semblent réservés de par chez nous. Voici donc une occasion pour beaucoup de vraiment découvrir pour la première fois deux grands romans, à la fois primordiaux pour qui s’intéresse un tant soit peu à la littérature américaine et terriblement divertissants. Et puis une fois fait, il sera toujours temps de l’offrir à vos enfants qui, certainement, méritent cette édition plutôt qu’une jeunesse. Ils sauront la lire.

Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, Tristram, 21€
Mark Twain, Les aventures de Huckleberry Finn, Tristram, 24€

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Dickens à Barcelone

Séduit par « Los ríos perdidos de Londres », j’ai profité des vacances pour lire son successeur, le roman « Mundo maravilloso », afin de confirmer ou de corriger mes premières impressions. En l’écrivant, Javier Calvo avait comme ambition de mettre sur le papier sa version barcelonaise et XXIeme siècle d’un feuilleton dickensien. Au final, on a un livre hybride, pas tout à fait réussi, pas tout à fait décevant.

En 1978, un antiquaire qui craint les fenêtres est arrêté à Camber Sands, probablement trahi par un de ses amis, alors qu’il s’apprêtait à finaliser une transaction illégale. En 2006, son fils, Lucas Giraut, tente de démêler le vrai du faux dans l’histoire paternelle malgré les bâtons que lui mettent dans les roues sa mère et la justice. Sa recherche le pousse sur les traces d’un mystérieux club appelé « Nous n’aimons pas le soleil », de maisons et de clubs aux noms empruntés au catalogue de Pink Floyd, de Bocanegra, ancien et très criminel associé de son père ainsi que d’un étrange collectionneur féru d’occultisme, au centre d’un plan qu’il élabore afin de venger son paternel et de voler de légendaires peintures irlandaises. Dans ce nœud de vipères, Giraut ne peut compter que sur Valentina, gamine de douze ans, obsédée par l’œuvre de Stephen King au point d’osciller entre raison et folie.

Calvo avait déjà voulu écrire une histoire victorienne avec « Los ríos perdidos ». Ce désir ne l’a pas quitté et, ici, l’opération est répétée sur près de 600 pages. Des romans de Dickens, le catalan a voulu rendre l’allure socialement kaléidoscopique, le mélange de genres, la satire, l’intrigue complexe, la longueur et le rythme. Le livre donne aussi l’impression d’avoir été écrit pour une parution en feuilletons, avec ses rebondissements et ses suspenses en fin de chapitres. Formellement, le contrat serait donc rempli mais il ne s’agissait pas pour Calvo de se contenter de réécrire le déjà écrit. Il y a, en effet, au moins trois dimensions supplémentaires.

Premièrement, et ça va presque sans dire, à part donc la mise en place du projet, il n’y a pas grand-chose de dickensien dans « Mundo maravilloso », que ce soit la langue ou le décor. De fait, il s’agit bien d’un roman contemporain qui parle surtout du temps où il a été écrit. En ce qui concerne le style, il n’y a pas grand-chose à dire : Calvo ne prend guère plus de risque qu’il ne fait dans le classique. C’est passe-partout et fera peut-être penser à la prose super référentielle de l’un ou l’autre Américain des années ’90. En Espagne, certains lecteurs ont critiqué Calvo parce qu’il répétait sans arrête les mêmes termes dans les descriptions. A juste titre, on signala que dans ce livre tout avait tendance à être « corporativo ». Une mallette, une veste, un costume… Mais est-ce vraiment une preuve de pauvreté de l’écriture ? Bien qu’il se défende de faire de ses livres des théories du monde, on peut penser qu’en utilisant autant un terme tel que « corporativo » il en dise plus qu’en citant des marques ou qu’en décrivant des vêtements dont on devine le fabriquant sans qu’il soit nécessaire de le mentionner : non seulement le terme est direct et ne vieillira sans doute pas mais en plus il ne distrait pas de l’histoire tout en la qualifiant plutôt bien. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus beau à lire, mais là n’est manifestement pas le souci de l’auteur. En ce qui concerne le décor, le Londres gris et profondément inégal du 19eme siècle est remplacé par un Barcelone entre réel et fantasme. Amateur impénitent de la culture gothique, Calvo donne à sa ville quelques ambiances qui ne s’y trouvent pas afin d’accompagner au mieux une galerie de personnages aux mœurs étranges à laquelle une fidèle description des ramblas ou de la cathédrale ne rendrait sans doute pas justice.

Ensuite, derrière l’aventure, celle qui divertit le lecteur, il y a un thème qui domine : celui de la paternité. Calvo lui-même l’a dit à plusieurs reprises : ce roman est né de son désir d’être père et de sa prise de conscience que pour être heureux, il en avait besoin. Dans « Mundo maravilloso », on retrouve à l’avant-plan Lucas et Valentina, des enfants sans parents, et monsieur Bocanegra, un père sans enfants. Au milieu de ce roman qui doit autant au pulp qu’à la fiction populaire victorienne se trouve donc curieusement une sorte de réflexion sur ce que signifie être parent / enfant ou ne pas avoir de parents / enfants.

Enfin, le travail de Calvo se base en partie sur une approche intéressante de la culture pop et de ce que le public attend des thrillers qui squattent les listes de best-sellers. Parler de parodie est peut-être top fort lorsqu’on considère le travail d’un homme qui insiste que, lorsqu’il évoque la série Buffy the vampire slayer il le fait non pas de manière ironique mais bien en tant que fan, pourtant on est sans doute pas loin de cette dimension si l’on considère, par exemple, les dialogues dont l’aspect cliché est à la limite du ridicule ainsi que la quantité de scène obligatoires dont le récit est parsemé. Et que dire de ce long – et magistral – chapitre où l’un des personnages, mannequin et ancienne actrice « de charme » se tape l’intégralité de la saison sept de Friends en une nuit alimentée de coke afin d’y trouver la solution à ses problèmes ? N’oublions pas non plus que dans une des nombreuses intrigues secondaires, « Mundo maravilloso » est le titre du nouveau Stephen King dont on peut lire, entre chaque parties du roman, de longs extraits. Pour terminer, il faudrait aussi considérer le final du livre qui commence dans un parc d’attraction, lieu 21eme siècle par essence, pour s’évanouir dans une longue poursuite où tous les personnages impliqués dans cette résolution semblent évoluer « comme dans un film ».

Le problème de tout ça, c’est que finalement si l’histoire suit son court de façon efficace en évitant les écueils ridicules grâce un sens de l’auto-parodie bien placé, il n’en reste pas moins que l’ensemble est bancal. Si on peut accepter que certaines choses qui nous plaisent moins sont nécessaires au projet de Calvo, il y a d’autres éléments plus gênants. Chez Dickens, les trames et les sous-trames et les sous-sous-trames faisaient sens dans l’ensemble de l’œuvre. Dans « Mundo maravilloso », on a malheureusement l’impression que Calvo laisse libre court à ses fétichismes gothiques ou occultistes sans que l’on saisisse très bien ce que cela vient faire là-dedans. De plus, de nombreuses sous-histoires n’apportent pas grand-chose, voir rien. Le refus de Calvo de donner à travers ses fictions des interprétations du monde est compréhensible mais lorsque certains de ses personnages semblent être pourtant faits pour ce faire et qu’ils ne le font pas… eh bien… ils ne font rien. De même, l’intrusion dans le roman de l’imaginaire nouveau roman de Stephen King, pour sympathique qu’elle soit, devient vite un exercice creux dont on pourrait sauter les pages sans perdre grand-chose.

Au bout du compte, « Mundo maravilloso » divertit mais c’est sans doute la seule chose qu’il fera pour vous à moins que, comme moi, vous n’ayez un certain plaisir à voir un auteur se dépêtrer entre ses ambitions assumées et ses ambitions niées et qui, pour s’en sortir, joue avec quelques schémas de représentations. A part ça ? Bwaf. Calvo dit que de ses livres celui qu’il préfère est « Los ríos perdidos de Londres ». On lui donne raison : il y a là-dedans des traces de ce qu’il allait vouloir faire avec « Mundo maravilloso », mais il maîtrisait alors réellement son projet. Ici, on croirait qu’il est dépassé par ce thriller en forme de conte de fées.

Javier Calvo, Mundo maravilloso, Mondadori, 9€95

NB: il y a deux ans, Calvo contribuait au journal en ligne espagnol ADN. Dans une de ses colonnes, il abordait avec ce qui me semble une intention de satire swiftienne le thème de l’immigration clandestine qui arrive aux Canaries en suggérant, pour résoudre le problème, et après avoir pensé à entourer les îles d’une féroce population de requins, de renoncer à la souveraineté sur ce territoire et d’accueillir sur la péninsule, plutôt que des immigrants, des canariens. Scandale énorme dès la parution. Retrait par le journal du texte incriminé. Menaces de mort. Arrête de la collaboration entre ADN et Calvo. Tout ça ne vous fait penser à rien ? Plutôt que de disserter longuement sur les réactions hallucinantes qu’une mauvaise blague peut obtenir si elle est publiée dans la presse, j’ai envie de retenir une chose : le silence de Calvo sur le sujet. Peut-être n’avait-il pas d’amis disposés à signer des pétitions et à lancer un journal rien que pour lui. Peut-être. Je préfère penser qu’il s’est dit que la liberté de la presse, c’est aussi pour un journal de choisir avec qui il veut collaborer et de décider que si l’entente n’est plus là, la séparation est parfois la meilleure solution.

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Coming soon - Tabula Rasa & FFC

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Un peu de lecture

Le numéro 13 de la Quarterly Conversation est en ligne et, comme de coutume, c'est rempli de bonnes choses, qu'il s'agisse de Scott Esposito comparant Kafka et Bioy Casares, Lauren Elkin explorant les écrits de Claude Cahun, Sacha Arnold abordant Cela ou d'entretiens avec Horacio Castellanos Moya et Jean-Philippe Toussaint.
Plus près de chez nous, je me dois d'attirer votre attention sur le texte que odot consacre à "Laura Warholic" de Theroux. J'avais été moi-même séduit par ce livre et je pense que le papier de notre ami complète idéalement mon approche "externe" (réactions sur ce qu'on en a dit) puisque lui va droit au coeur de ce précieux ouvrage. Lecture essentielle -- le papier comme le roman.

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Semaine du court

J’ai lu ces deux derniers mois six livres qui faisaient entre 500 et 650 pages. Avant de commencer le programme de rentrée, j’avais besoin d’aller faire un tour du côté de bouquins plus courts, moins exigeants en heures (mais pas nécessairement moins exigeants littérairement, évidemment), juste histoire de me donner l’impression d’une aération du cerveau, d’un petit nettoyage mental avant la plongée dans les dures semaines orientées par l’actualité. Court compte-rendu de courts romans lus durant ma courte semaine.

Lundi :
Mario Bellatin « Leçons pour un lièvre mort »
A juste titre, Bellatin est souvent considéré comme l’auteur le plus étrange de la littérature hispano-américaine du moment. Mais l’étrangeté fait-elle le livre ? Celui-ci est en tout cas un excellent point de départ. Construit en 243 fragments mêlant une poignée d’histoires qu’on ne saurait suivre linéairement qu’en jouant à saute-mouton par-dessus les paragraphes, c’est un roman à monter comme on semble les adorer du Mexique à la terre de feu argentine. Au-delà de la curiosité et du plaisir, il faut malheureusement bien admettre que ce livre est de ceux dont le lecteur aura du mal à se souvenir une semaine après avoir refermé le volume. J’ai l’impression que c’est une constante chez Bellatin.

Mardi :
Bohumil Hrabal« Une trop bruyante solitude »
Employé chargé de détruire dans sa presse les livres et publications périodiques interdits par le régime tchécoslovaque des années communistes, Haňt'a, non content de transformer le papier broyé en œuvre d’art dont il choisit avec méthode l’aspect, lit une bonne partie de ce qu’il est sensé détruire, accumulant ainsi une collection impressionnante dans son petit appartement et un énorme retard dans son travail. Hrabal décrit dans une écriture assez superbe l’effet du totalitarisme sur une société entière – et surtout sur ses intellectuels – en confinant son personnage, à quelques scènes près, dans une cave. Magistral. L’éditeur compare « Une trop bruyante solitude » à « 1984 ». Pourtant, même si l’on sait bien que les livres ne gagneront pas, Haňt'a, contrairement à Winston, ne finit pas par embrasser l’idéologie officielle : Orwell délivrait un avertissement, Hrabal un message d’espoir teinté de gris.

Mercredi :
César Aira« La preuve »
Jorge Volpi dit de César Aira qu’il écrit de la sous-littérature. Dans l’optique purement traditionnelle de grands textes monde mariés au réalisme 19eme qui est celle du Mexicain, on peut comprendre l’opinion qu’il se fait de l’Argentin. De mon point de vue, Aira vaut bien mieux que ça et, l’air de rien, il se cache souvent dans ses bouquins quelques révélations dont on aurait tort de se priver. J’ai eu le regret de me rendre compte que, dans ce cas-ci, « La preuve » vérifie malheureusement le verdict volpien. Après un démarrage correct qui promettait une certaine finesse psychologique, le tout s’enfonce dans l’insignifiant et l’inutile mis en prose de la manière la plus banale qui soit.

Jeudi :
César Aira« J’étais une petite fille de sept ans »
Jorge Volpi dit de César Aira qu’il écrit de la sous-littérature. Dans l’optique purement traditionnelle de grands textes monde mariés au réalisme 19eme qui est celle du Mexicain, on peut comprendre l’opinion qu’il se fait de l’Argentin. De mon point de vue, Aira vaut bien mieux que ça et, l’air de rien, il se cache souvent dans ses bouquins quelques révélations dont on aurait tort de se priver. J’ai eu le plaisir de me rendre compte que « J’étais une petite fille de sept ans » dément le verdict volpien. Après un démarrage un peu pataud, cet étrange conte de fées se transforme en aventure charmante où Aira sort des sentiers battus de Flores, son quartier porteño. Un détour par le merveilleux plutôt agréable – et certainement surprenant.

Vendredi :
Paul Valéry« Monsieur Teste »
L’erreur de la semaine ? « Monsieur Teste » a beau faire 140 pages, c’est un livre auquel il faut consacrer du temps, à la fois pour profiter du style de Valéry (il s’agit sans surprise du livre le mieux écrit de ceux abordés dans ce papier) ainsi que véritablement saisir la profondeur du texte. Permettez-moi de ne plus parler ici de ce Bartleby français : il faudra le relire et y revenir.

Mario Bellatin, Leçons pour un lièvre mort, Passage du Nord-ouest, 12€
Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, Robert Laffont (Pavillons poche), 5€90
César Aira, La preuve, Christian Bourgois, 15€
César Aira, J’étais une petite fille de sept ans, Christian Bourgois, 15€
Paul Valéry, Monsieur Teste, L’imaginaire, 6€50

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Cartographie de Fresán

C’est sous forme de compte-à-rebours qu’on publie les livres de Rodrigo Fresán en français. Il y a quatre ans, « Les jardins de Kensigton », le dernier. Il ya deux ans, « Mantra », l’avant-dernier, à ce jour plus gros succès de par chez nous. Enfin, dans quelques jours paraitra « La vitesse des choses », l’antépénultième. On aurait presque envie de prendre des paris sur celui de 2010, à suivre ce décompte cinématographique qui, à y réfléchir, va finalement très bien aux travaux du bonhomme, eux qui ont tendance à prendre, justement, le lecteur à rebours. Foin de spéculation, l’heure, tout de même, est à « La velocidad de las cosas ».

Il s’agit, au choix, de 13 nouvelles ou de 13 chapitres d’un roman à monter ou de 13 dissertations sur le roman, l’auteur et le lecteur. Certains des titres concernent la théorisation de l’écrivain, du conte, la vocation littéraire. Et parlent de ça sans vraiment en parler. Le tout peut être lu séparément mais gagne à être lu comme un tout : bien que le narrateur semble changeant, il est chaque fois un des avatars d’une même personne qui croise les mêmes individus dans des villes qui, bien souvent, dans quelques pays qu’elles se trouvent, partagent un nom : si le livre ne tourne pas autour d’une ville réelle, il se déroule ou a trait, pour la plupart des histoires, à Canciones tristes, cité imaginaire probablement située en Patagonie mais qui peut se déplacer n’importe où (Sad Songs, Iowa) et qui revient, de façon plus ou moins importante, de livres en livres. La ville nomade de Fresán lui sert à faire voyager sa géographie plutôt que ses personnages : lorsque que Canciones Tristes se superpose à Iowa City, le récit que l’on lit n’est en effet autre chose qu’une traduction littéraire et fictionelle de ce qu’il retire d’inspiration d’une expérience personnelle : on n’y retrouve pas nécessairement la « véritable » ville, mais on y retrouve immanquablement celle par lui inventée.

Dans « La velocidad de las cosas », on étudie les rites funèbres du monde, on s’embarque sur des bateaux vers nulle part, on prépare un monde sans histoire, on suit un très littéraire fanatique des fêtes et on s’intéresse à un écrivain sauvé des camps par un nazi qu’il détestera. Javier Moreno qualifie l’ensemble de roman sur les morts, les intersections, les fragmentations et les monstres. A part la discutable appellation de roman, c’est absolument juste. L’expérience narrative est en effet fragmentée parce que les récits sont parsemés de morceaux relatifs aux précédents et à ceux à venir, et que c’est intersections sont des moments capitaux de ce que nous raconte Fresán à travers, c’est encore vrai, ses textes peuplés de morts – dont la littérature rend le souvenir et refait le portrait – et de monstres, à comprendre peut-être dans deux sens : le monstrum qui est le présage de l’avenir littéraire et le freak, dans sa signification espagnole, c’est-à-dire le fan absolu, obsessif et acharné, un super nerd d’un domaine quelconque (musique, catch, cinéma, Audrey Hepburn : ce que vous voulez). Ces deux sens sont importants : il n’y a aucun doute que Fresán vit l’expérience pop et la littérature d’une façon que les civils qualifieraient de « freaky » et qu’il compte, dans ce livre, définir les pistes du futur de son art.

Fresán, pour qui « La velocidad de las cosas » marque un tournant dans son œuvre, considère qu’il s’agit d’une autobiographie non-autorisée et purement fictive, peuplée d’épiphanies personnelles dont la structure serait proche de A day in the life, mythique vous savez quoi de vous savez qui, puisque les textes comme, selon lui, cette chanson partent d’un point très précis et clair pour ensuite devenir plus bizarres, exploser, digresser (« de A à B en passant par X, dit-il) et finir là où on ne les attendaient vraiment pas. C’est, en fait, presque une sorte de manifeste, ou plutôt la cartographie d’un monde imaginaire, du monde Fresán. Là où « Mantra » était sa version de Mexico DF, « La velocidad de las cosas » est l’atlas de son univers : ce n’est plus la présentation sous forme de fiction d’une réalité, c’est la réalisation à travers la fiction d’un ensemble d’influences, d’un parcours personnel, d’une vision, au final, de son travail et de ce que représente, pour lui, le fait d’écrire. C’est d’ailleurs aussi pour ça que ce livre compte maintenant pas moins de quatre versions aux différences parfois substantielles. Au fil des années et des rééditions, des corrections ont été faites et des nouvelles ajoutées (9 au départ, 13 dans l’édition de 2006, 14 dans la française…) : le livre, après tout, est le reflet d’une expérience qui ne meurt pas et donc qui change, qui mute et dont il faut continuer à rendre compte dans sa nouvelle dimension. Force est de constater que tout ça rend la lecture assez fascinante : Fresán a une capacité assez impressionnante à faire partager à ses lecteurs un enthousiasme sans limite, même si le sujet de cet enthousiasme n’en vaut parfois pas toujours vraiment la peine à mes yeux.

« Mantra » était un épisode crucial de la guerre entre auteur et personnage, bien plus que le livre du chaos que même son auteur parait y voir. C’était le manuel raisonné d’une ville dont il fallait rendre sens du désordre. « La velocidad de las cosas » serait plutôt un dialogue ou un défi, c’est à voir, qui met en scène auteur et lecteur. Et finalement, sous ses atours bien rangés, il pourrait bien être plus chaotique que son successeur / prédécesseur (selon le pays de publication) de par l’obligation dans laquelle, en quelque sorte, il nous met de décrypter le sens ou en tout cas de faire la lumière sur ce qui nous y est vraiment dit.

« La velocidad de las cosas » est un livre imparfait, notamment par l’aspect parfois un peu creux de la prétention théorique. Mais cette imperfection est balayée par le plaisir ressenti à la lecture : est-il de bon ton de faire le mauvais coucheur devant une œuvre au final aussi ambitieuse, variée et passionnante ? J’ai le sentiment que quelques lecteurs préféreront « Mantra » à ce livre. Sans doute parce que « Mantra » impressionnait de manière plus immédiate – et, avec le recul, peut-être de façon plus superficielle. Ici, la séduction opère petit à petit -- comme elle le devrait en fait -- en découvrant les éléments, les entrelacs, la grandeur réelle de l’ensemble. Dans « La velocidad de las cosas », ce n’est pas la ville qui désoriente l’auteur et le lecteur : c’est l’esprit de l’auteur qui désoriente le lecteur au cours d’une visite dans un livre plus grand de l’intérieur que de l’extérieur. Il y a là-dedans quelque chose qui ne finit jamais, un manuel à relire de nombreuses fois en sachant qu’il y aura, devant ses défauts, beaucoup de frustration mais aussi et surtout de multiples révélations que l’on pariera chaque fois nouvelles.

Rodrigo Fresán, La velocidad de las cosas, Mondadori, 9.95€
La version française sort le 13 septembre sous le titre « La vitesse des choses » chez Passage du Nord-Ouest. Elle comprend un texte inédit qui n’a pas été lu dans le cadre de l’écriture de ce papier.

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Génération mutante

Si on connaît particulièrement bien les écrivains espagnols de plus de cinquante ans – les Muñoz Molina, Perez-Reverte, Marías ou autres Vila-Matas notamment --, les générations suivantes ont moins de chance au niveau des traductions. Serait-ce parce que la qualité est moindre ? La seule façon de répondre à cette question est d’aller voir dans la langue, puisque les éditeurs de chez nous semblent bien frileux. Un bon point de départ est le recueil « Mutantes – Narrativa española de última generación » publié par la maison d’édition Berenice, basée à Cordoue : parmi la quinzaine d’écrivains – dont plusieurs fort connus en Espagne -, seuls Flavia Company et Isaac Rosa ont été traduits. A en juger par ce livre, la qualité est plus que présente…

Signalons tout d’abord l’une ou l’autre étrangeté. Le deuxième des articles d’introduction est une assez bonne présentation d’un panorama de la nouvelle espagnole et de son aspect traditionnellement réaliste et stylistiquement conservateur mais en train d’évoluer grâce aux auteurs ici réunis. Une partie non négligeable des textes de « Mutantes » est pourtant composée d’extraits de romans ou d’œuvres plus longues qu’une nouvelle. Ensuite, le sous-titre du livre lui-même est trompeur : última generación alors qu’aucun auteur n’a moins de trente ans et qu’un certain nombre dépasse les quarante. Il est vrai que la plupart n’a commencé à publier que dans les dix dernières années.

Peut-être plus sérieusement, on a reproché à ce livre de réunir des écrivains qui n’avaient pas grand-chose à voir ensemble. C’est le cas de toutes les anthologies, mais c’est sans doute plus ennuyant quand le but est, comme ici à première vue, de revendiquer une vision ou une attitude commune. Je dois dire que je trouve cette critique superficiellement juste. Les différences littéraires sont réelles – et heureusement ! qui a envie de lire vingt récits écrits de la même façon ? – mais ce qui réunit la plupart de ces auteurs est un souci commun de faire de leur travail une chambre d’échos du monde dans lequel ils vivent, c’est-à-dire un monde dans lequel la narration classique est devenue incongrue et l’option postmoderne déjà dépassée. C’est, pour les meilleurs textes, une littérature nouvelle qui veut vraiment être nouvelle. Réussir n’est sans doute pas la priorité : l’anathème c’est de ne pas tenter.

Dans cette optique, l’un des récits les plus réussis est sans aucun doute celui de Jorge Carrión, l'un des meneurs de l'excellente revue Quimera. Fils d’andalous ayant émigrés en Catalogne, il n’est ni catalan ni d’ailleurs et, face au nationalisme local, la question de son identité se pose. Il y répond ( ?) de manière admirable dans une nouvelle faite de fragments de textes retrouvés sur le web, qu’il s’agisse de discours nationalistes, d’odes à la catalanité par des écrivains du cru ou de ses propres réflexions sur sa famille, naguère publiées sur son blog. Grâce à une construction remarquable, Carríon évite l’écueil gadget de pareille mise en scène, et surtout, surtout créé des pages rares dotées de la force traditionnellement associée aux narrations classiques. Dans le même style, toujours assez réussi mais moins impressionnant ou essentiel, « Mutantes » reprend aussi un texte de Javier Fernández – l’éditeur de Berenice – écrit comme une suite d’articles sur les trois phases de mise en place d’un projet de chip cérébral donnant accès à un programme de réalité virtuelle. Tout le vocabulaire technocratique, ludique et transhumain fait partie d’un arsenal emmenant l’homme sur la voie de l’associalisation étatiquement et commercialement programmée. (Il ne faut pas manquer le programme « TV » de fin). De manière plus anecdotique mais fort amusante, Jordi Costa, critique ciné du País, nous propose une sorte de biographie intellectuelle dans un texte composé d’extraits de textes plus anciens. Tant qu’on en est à former des groupes, prenons celui de l’étrangeté, dans lequel rentrent sans problème Manuel Vilas et son bizarre récit tenderloinien, Carmen Velasco et son histoire du dernier macho en gynocratie ou l’Espagne alternative de Javier Pastor.

Enfin, ou presque, il me faut mentionner quatre pièces moins étranges ou moins mutantes – d’apparence, en tout cas – mais très réussies. Tout d’abord, celui de Juan Francisco Ferré – déjà l’auteur d’un des deux textes d’introduction --, qui commence par un paragraphe de la main d’un mannequin racontant son séjour londonien. La suite consiste en la reprise de chacune des phrases avec clarification par son auteur de ce qu’il y a vraiment derrière. Entre élaboration et corrections, petite leçon d’auto-tromperie à travers l’écriture. David Roas, quant à lui, spécialiste de la littérature fantastique, met en scène un écrivain poussé au désespoir par son incapacité croissante à se reconnaître dans ce qu’il écrit. Mario Cuenca Sandoval fait son apparition ici à travers un extrait de son roman « Cero absoluto », qui a l’air très prometteur, où il est question de folie et d’amour. Intrigué, on rentre immédiatement dans un texte rempli d’apartés culturels ou de références à des textes sur la psychiatrie ainsi que des critiques cinématographiques. Vicente Luis Mora, blogger littéraire le plus célèbre d’Espagne, propose une nouvelle très calvinesque, superbement écrite, racontant la création du Sahara à travers la dissimulation et subséquente disparition d’une formidable ville de l’antiquité.

Ce type d’anthologie est rarement d’une qualité constante et il y a bien sûr des récits plus faibles que d’autres. Je n’en citerai pas les auteurs. Je n’évoquerai pas non plus Isaac Rosa, Eloy Fernández Porta, Javier Calvo ou Agustín Fernández Mallo, évoqués (bientôt dans le cas de Porta et de Mallo) par ailleurs. Dans l’ensemble, j’ai été assez impressionné par ces écrivains au travail particulier, d’un type qu’on ne voit pas en France – et ce sans vouloir donner un sens négatif ou positif à cette remarque. On sent que nombre d’entre eux ont une connaissance assez bonne de ce qui s’est fait de mieux aux Etats-Unis depuis quarante ans, mais il ne s’agit pas tant d’une influence que d’un héritage absorbé, comme l’est celui de la musique contemporaine, des médias, du ciné, de la culture pop. Pas de régurgitation incontrôlée mais bien ce qui semble être un processus de maturation théorique, critique et narratif. Personne ne sera surpris, une fois le livre lu, de constater la quantité de bloggers, traducteurs, critiques ou académiques qui se trouvent ici : la surprise viendra peut-être plutôt de la qualité du travail présenté.

Je me dois, pour terminer cette note, d’évoquer « Faux-filet », la nouvelle de Mercedes Cebrían. C’est loin d’être la meilleure du lot, mais je pense qu’elle en dit pas mal sur cette « génération » d’écrivains espagnols. Le Faux-filet est un restaurant madrilène qui prétend être français. Mélange de faux-luxe et de mauvaise bouffe, il est destiné à une clientèle pseudo-sophistiquée. A la grande surprise des patrons, le tout Madrid intello accourt en sachant que tout est toc : le dernier chic est de venir se faire tromper en sachant se faire tromper. La surprise est encore plus grande lorsqu’un couple de Français propose de franchiser la formule et de l’exporter à Paris. Autre succès énorme : on y voit Pivot. Le plaisir naît non seulement de se faire tromper en sachant se faire tromper mais en plus de se faire renvoyer l’image espagnole de ce qu’est être Français, en pensant savoir ce qu’est être Français. Cebrían de préciser que c’est un peu comme être femme et vouloir être drag queen pour voir ce que ça fait d’être un homme qui se déguise en femme. C’est de ce monde là que parlent les mutants.

Mutantes, Berenice, 20€

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La forme revenue

Au cours des années ’80 comme au cours des années ’70, John Barth n’a publié que deux livres de fiction. C’est à peu près la seule similarité des deux périodes, puisqu’aux chefs-d’œuvre de l’ère Nixon (« Chimera » et « Letters ») ne succédaient que le médiocre et décevant « Sabbatical » ainsi que le tout juste meilleur « Tidewater tales ». A l’heure de me plonger dans les années ’90 barthiennes, mon enthousiasme a vraiment décliné, d’autant plus que j’ai été prévenu de la médiocrité de « Once upon a time » et « Coming Soon !!! ». Mais j’ai décidé de tout lire Barth et je me suis donc plongé dans « The last voyage of Somebody the sailor », paru en 1991. Bonne surprise.

Sur son lit de mort, Simon Behler, écrivain, plaide à son infirmière pour un dernier sursis, le temps de lui raconter une des rares histoires qu’elle ne connaît pas : celle de la dernière histoire de Schéhérazade, dans laquelle Schéhérazade, elle-même sur son lit de mort, prie la grande faucheuse de bien vouloir lui laisser lui raconter une des rares histoires qu’elle ne connaît pas : celle du véritable dernier voyage de Sinbad le marin, où celui-ci, pendant sept jours, ouvre les portes de son palais de Baghdâd à un étrange mendiant qui dit s’appeler Sinbad aussi et avoir également quelques voyages à raconter, narrations que les deux Sinbad feront chaque soir pendant le banquet des investisseurs du septième voyage de Sinbad 1, au rythme d’un voyage par jour. Laissez-moi reprendre mon souffle.

Typiquement Barth : la reprise habile de la structure en récits enchâssés tout en réutilisant la raison d’être du processus narratif des mille et une nuits – raconter pour ne pas mourir. Typiquement Barth : Sinbad le vagabond alias Somebody le marin alias Simon Behler raconte sa jeunesse dans la baie de Chesapeake, sa passion pour la voile, son premier mariage malheureux, sa carrière d’écrivain et comment il s’est retrouvé plusieurs siècles en arrière au pays des contes avec comme seul atout une montre bracelet. Typiquement Barth : il reprend des histoires connues et les réécrit, changeant subtilement et parfois radicalement le sens ou le ton du texte original. Typiquement Barth : une sœur morte, le thème du double, les changements d’identité et la dissertation sur le sens de l’acte de raconter.

Peut-être peut-on voir dans cette liste de typiquement Barth la raison de la piètre qualité de ses œuvres post-« Letters ». Peut-être. Il est vrai que certains thèmes et motifs reviennent très souvent depuis « The floating opera ». Mais jusqu’ à « Letters », il y avait de grands changements aussi, dans la forme surtout mais également dans le fond. S’il était évident qu’on lisait chaque fois un roman du même écrivain, cette lecture était toujours accompagnée d’une grande surprise devant la nouveauté de ce qui était offert. Avec « Sabbatical », la surprise était toujours-là – une histoire politico-écologiste presque réaliste ?!? – mais elle passait mal parce que Barth semblait en petite forme littéraire. S’il reprenait des couleurs avec « Tidewater tales », l’histoire était finalement la même que celle de « Sabbatical » mais gonflée, barthifier, remplie d’irruptions de mythes et de récits canoniques. Déjà lu, toujours pas satisfaisant. Ici, pas vraiment de surprise : écrivain vieillissant au pied marin stop adore les mille et une nuits stop a une relation avec femme plus jeune stop, sauf que cette fois le livre est bon. Pas au niveau de « Chimera » ou « Giles goat-boy », mais bon... bien meilleur que les deux précédents.

Après deux échecs artistiques, quand ça remarche on se pose légitimement la question du pourquoi. Difficile de répondre. On pourrait dire « parce qu’il redevient l’écrivain des années ’60 et ‘70 ». Ce serait faux: « The last voyage of Somebody the sailor » est bien plus proche des écrits des années ’80 que de ces vénérables ancêtres. Au-delà du magistral usage de la langue, jamais vraiment disparu, il faut peut-être trouver les raisons de cette réussite dans la remise à l’arrière-plan du politico-didactisme plutôt sombre des deux précédents volumes et du retour de Barth le facétieux, Barth qui s’amuse, Barth qui invente. On s’amuse parce que visiblement l’auteur s’amuse plus en 1991 qu’en 1982 et en 1987. Par ailleurs, la partie simple et réaliste du récit (l’enfance de Behler, ainsi que sa vie d’adulte non orientalisé) ne donne pas dans le cliché et la facilité (« Sabbatical ») alors que la partie fantaisiste, remplie de retournement de situations, véritablement complexe et baroque, recyclant tout une tradition burtonienne plus que musulmane ne s’enfonce pas dans une difficulté faite pour être difficile (« Tidewater tales ») : elle reste lisible, jouissive et, on a presque envie de dire, naturelle.

A la sortie du livre, le New York Times publia une critique plutôt méchante écrite par Jonathan Raban. Parmi d’autres reproches, il fait à Barth celui de donner en plein dans ce qu’Edward Saïd qualifiait d’orientalisme, en reprenant les clichés « impérialistes, racistes et sexistes » qui peupleraient la traduction de Richard Burton des mille et une nuits. Tout ça est plutôt étrange. Barth utilise, en effet, une série de formules toute faites ou de stéréotypes associés aux contes de Schéhérazade : il reprend une œuvre de littérature, pas un traité sur le monde arabe. De plus, Raban est étrangement aveugle à la façon dont les aventures de Sinbad sont recyclées : si l’on veut penser dans les même termes très PC que lui, comment ne pas se rendre compte que Barth tente une fois de plus de faire place à des traditions narratives de la périphérie par opposition à celles, tenues par nous pour traditionnelles, du centre. De plus, et comme John Hawkes le souligna dans une réponse au New York Times, c’est un texte qui place la femme au cœur de ses préoccupations, et selon moi, non pas comme objet mais comme figure héroïque et maître de son destin, malgré l’adversité. A quel type de lecture s’est donc adonné Raban ?

« The last voyage of Somebody the sailor » n’est peut-être pas un livre qui fascine et stupéfie, mais c’est un livre qui plaît, qui amuse, qui donne foi à l’amateur de story-telling et joie à celui qui aime les mots et les phrases. Sans arriver à se glisser parmi les meilleurs Barth, ce roman est un petit bijou sans doute un poil trop long (ou pas assez poli pour supporter la durée, c’est selon).

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Je m’en voudrais de ne pas mentionner le discours littéraire de Barth ici, qui s’attache à démontrer encore une fois la futilité de la catégorie réaliste :

"The high ground of traditional realism, brothers, is where I stand! Give me familiar substantial stuff: rocs and rhinoceri, ifrits and genies and flying carpets, such as we all drank in with our mother's milk and shall drink - inshallah! - till our final sallow. Let no outlander imagine that such crazed fabrications as machines that mark the hour or roll themselves down the road will ever take the place of our homely Islamic realism. (...) Speak to us from our everyday experience: shipwreck and sole-survivorhood, the retrieval of diamonds by means of mutton-sides and giant eagles, the artful deployment of turbans for aerial transport, buzzard dispersal, shore-to-ship signalling, and suicide."

John Barth, The voyage of Somebody the sailor, Mariner Books, 14.99$
(S’il vous arrive de commander sur amazon US, ils liquident leurs copies du bouquin à 4.99$....)

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Programme de haute saison et histoire de cons

Après des vacances variées et bien sûr trop courtes, revoilà Fausto, qui espère bien reprendre à un rythme plus soutenu que celui de mise ces quelques derniers mois. On vient tout juste de rentrer dans la période du grand ridicule éditorial dont, cette année, j’ai l’impression qu’il est plus difficile de sauver quelque chose qu’en 2007, en ce qui concerne les titres dont j’ai entendu parler. Voici tout de même ma petite sélection de livres que j’ai bien envie de lire, n’hésitez pas à m’en souffler d’autres…

En littérature française, je ne vois pour le moment que « Lacrimosa », le nouveau Jauffret et « Zone » de Mathias Énard (sorti la semaine dernière), qui m’a été recommandé par plusieurs personnes déjà.

Pour ce qui des traductions d’œuvres étrangères en français, le poids lourd de cette rentrée est indiscutablement « Contre-jour » de Thomas Pynchon. Notons que Inculte et le Lot49 proposeront « Face à Pynchon », un livre tout entier consacré au Pynch’ alors qu’en septembre, c’est la toute nouvelle revue Cyclocosmia qui lui offrira un beau dossier – auquel j’ai eu le bonheur de participer. Pour la seconde année de suite, Vollmann débarque chez Actes Sud avec, cette fois-ci, un essai, « Pourquoui êtes-vous pauvre ? ». J’en avais déjà parlé l’an passé. Toujours rayon US, on attend « La confrérie des mutilés » de Brian Evenson ainsi que – et peut-être surtout – les première traductions vraiment littéraires des aventures twainesques de Huck Finn et Tom Sawyer. Merci qui ? Tristram et Bernard Hoepffner. Côté hispanique, c’est le retour, deux ans après « Mantra », de Rodrigo Fresán avec « La vitesse des choses », dont je vous parlerai, si tout va bien, dans quelques jours. On peut aussi regarder vers la Chine et Ma Jian pour son « Beijing Coma ». Du côté des petits éditeurs et au-delà de Tristram, le catalogue des Allusifs est toujours un must, c’est pourquoi on jettera un œil attentif à « La nudité des femmes » de Wlodzimierz Odojewski et « Honte et dignité » de Dag Solstad. On croisera aussi les doigts pour que « Là où vous ne serez pas » de Horacio Castellanos Moya soit bien meilleur que le catastrophique « Bal des vipères » de l’an passé. Enfin, la grande surprise pourrait peut-être bien venir de chez Quidam avec « Rome, regards », de Rolf Dieter Brinkmann, souvent considéré comme « beat » allemand et plus connu (ermm) pour sa poésie que sa prose : les extraits lus avaient l’air très alléchants.

Dans le monde anglo-saxon, on est épargné par le syndrome rentrée, mais dans les semaines qui viennent, il convient tout de même de noter quelques livres. Chris Adrian, le brillant auteur de « Children hospital », publie un recueil de nouvelles, « A better angel ». Côté roman, c’est le grand (et inattendu) retour de Evan « The lost scrapbook » Dara avec « The easy chain ». Après son remarqué (et peut-être top ouvertement pynchonien) « Spaceman Blues », Brian Francis Slattery propose « Liberation : being the adventures of the slick six after the collapse of the United States of America », alors que Aleksandar Hemon publie « The Lazarus project ». Et devinez qui débarque, à 78 ans, avec neuf histories interconnectées? Oui, oui, c’est John Barth. Le livre s’appelle « The development ». Tant qu’on en est à parler des vétérans, Dalkey Archive a la très bonne idée de rééditer « Log of the S.S. the Mrs. Unguentine » de Stanley Crawford. On termine au Royaume-Uni avec Martin Amis et « The pregnant widow » qu’on ose espérer au moins aussi bon que « House of meetings ».

Ce qui suit n’a rien à voir avec ce qui précède mais je n’avais aucune envie de consacrer un post entier à cette conséquence du machin ridicule qui agite pourtant ce qui reste d’intellectuels en France : sur le site du Nouvel Obs’, on propose, et ce chaque jour, un dessin en soutien à Siné et « pour la liberté des caricaturistes et pour la liberté de la presse ». Ah ah. C’était à prévoir, mais je ne l’avais pas prévu… Con que je suis. Liberté des caricaturistes… Liberté de la presse… Le dit Siné annonçait à la mi-juillet qu’il allait porter plainte contre le même Nouvel Obs. Liberté de quoi, déjà ? Val-Siné et le ramdam subséquent, c’est une superbe histoire de beauf. On ne va pas perdre son temps à rappeler cette histoire débile mêlant un crétin pas drôle, un journal mort et pitoyable depuis un bail et un patron de presse très oui-oui et très insignifiant. Que les ignorants le restent : l’histoire n’en vaut franchement pas la peine.

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Fermeture pour voyage





On se revoit mi-août pour une rentrée qui s'annonce chargée.

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Laura Warholic

Pas beaucoup d’activité par ici pour le moment, mais je suis certain que vous ne le regrettez pas: ça semble être le cas partout et pour tous depuis le début des vacances scolaires (les internautes sont-ils essentiellement étudiants ou profs ?). Avant un arrêt complet de deux semaines début août j’espère quand même poster deux ou trois notes. En attendant, j’évoque le « Laura Warholic » de Alexander Theroux sur le Fric-Frac Club. N’hésitez pas…
Eyestones, érudit vieille mode, vétéran du ‘Nam et journaliste improvisé écrit chaque mois une colonne très controversée sur le sexe pour le journal d’un certain Warholic, gros porc et fier de l’être. Il se prend de pitié plus qu’il s’éprend de l’ex-femme de son patron, laide, infidèle, conne, menteuse, sale. Il veut l’améliorer mais à travers ses propres défauts, c’est impossible. C’est tout ce qu’il y a là-dedans narrativement. Qui connaît Theroux sait de toute façon qu’on va chez lui surtout pour qu’il nous saoule à la dive bouteille des mots. « Faire des phrases c’est comme créer des bijoux » a dit Theroux. Et il est difficile de ne pas admirer ses joyaux.

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15 juillet 2003


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Bozar Rock

Mercredi passé, jour pluvieux qui se prêtait bien à ce genre d’activité, je suis allé aux palais des beaux-arts pour zieuter l’expo It’s not only rock’n’roll, baby mis en place par Jérôme Sans, l’ancien directeur du palais de Tokyo à Paris, actuellement en charge du Centre for contemporary Art de Pékin. Il s’agit de mettre en évidence les liens entre le monde de l’art et les musiciens rock, dont beaucoup sont en effet issus d’écoles artistiques.

Comme je m’y attendais, le tout est assez inégal, allant du discret au pas mal en passant par l’infâme. Dans ce dernier domaine, la palme revient d’ailleurs aux trois croûtes du local de l’étape, Bent van Looy des pitoyables Das Poop. Yoko Ono aura réussi la gageure de passer inaperçue : c’est elle qui décore le hall d’entrée et je ne me suis rendu compte qu’en sortant qu’il s’agissait d’une parti de l’expo et trois heures après la fin de la visite qu’il ne s’agissait pas de bacs à fleur en bois mais bien de cercueils surplombés d’arbustes. J’avais gardé des souvenirs plus frappants de Fluxus. Trois salles auront finalement peu surpris : celles dévolues à Bianca Cassady (Cocorosie) et à Devendra Banhart, parce que tout ce qu’on y voit y correspond à ce qu’on trouve dans leurs vidéos, pochettes, livrets, mises en scène ; celle consacrée à Pete Doherty parce que ses canevas blancs sont maculés de sang et décorés de seringues. Bref. Ce sont finalement les musiciens sexagénaires ou presque qui s’en sortent le mieux. Je pense aux arbres de David Byrne (déjà vus chez McSweeney), l’installation de Brian Eno, la vidéo de Laurie Anderson, les néons de Alan Vega, les photos de Patti Smith et des Residents.


En vérité, ce qui fait de cette visite une expérience très plaisante est une petite salle, sorte de cul-de-sac au bout du monde bozarien, où une longue toile blanche pend sur un mur devant lequel on a disposé quelques poufs où l’on peut se coucher. Disposition parfaite pour profiter d’une sélection excellente et frappant de vidéos musicales. Il ne s’agit pas des meilleures vidéos de l’histoire d’un point de vue technique, ce n’est pas une compilation squattée par Landis, Gondry, Jonze, etc, non, et c’est ça qui est bien : c’est visiblement le choix d’un connaisseur du cinéma expérimental et bricolo qui a élaboré ici une liste qui va comme un gant au thème de l’expo puisqu’elle rassemble des moments qui lient le monde de la mise en image d’une chanson à celui de l’art contemporain. Il est franchement possible de se perdre là pendant un bon bout de temps, à mater et disséquer des machins parfois vraiment étranges (les souris de Pet Shop Boys, le… euh… pouf ( ?) ensorcelé des Belges de Sun OK Papi K.O., la sauce tomate de Renaldo & the Loaf…). On ne peut de toute façon que s’incliner devant quelqu’un qui choisit d’inclure deux Derek Jarman (pour The Smiths et Throbbing Gristle). Et je pense bien que celui qu’on doit remercier n’est pas le commissaire Sans mais bien Xavier Garcia, qui, sauf erreur de ma part, en plus de s’occuper du ciné au palais des beaux-arts, est aussi derrière deux aventures musicales plus qu’intéressantes : l'improv' de Buffle, l'expérimentation platinesque (non, ce n'est pas du foot) de Saule et de Géographique – il y en a peut-être bien d’autres en plus mais je ne suis plus trop à jour. Merci à lui…

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Mal être en mer

Dans « Nocturne de Chili », le père Lacroix profite d’une forte poussée de fièvre pour faire le bilan de sa vie. Dans « Correction », le narrateur s’intoxique à la lecture des papiers de Roithamer. En 1963, B.S. Johnson procède différemment mais ça se ressemble. Il s’embarque sur un bateau de pêche en partance vers la mer de Barents afin de rassembler ses souvenirs. Il ne s’agit pas de travailler, de sortir le poisson, de vider les filets, de les nettoyer. Il ne s’agit pas non plus de s’éloigner du quotidien pour penser plus tranquillement à son passée. Non, il s’agit de se rendre malade. L’air de la mer ne réussit pas à Johnson. L’odeur du poisson qu’on éviscère, sans doute pas plus. Que dire de la tambouille ? Et la bière du commandant, sur son estomac ? Gageons qu’il le savait avant d’embarquer. Le mal favorise un délire presque fiévreux, cette presque fièvre s’approchant de la folie. Elle lui permet de se raconter dans un délire de 202 pages, interrompu que de temps à autres par quelques anecdotes de sa vie de touriste, à bord parmi les travailleurs. Chaque Johnson semble avoir sa forme propre, ce qui explique à la fois son importance et son peu de succès public. Ici, une sorte de logorrhée, histoire de cracher sa bile. Pas de grands récits, d’auto-mythologie. Johnson ne s’aime pas ou ne sait pas vivre avec lui-même et ça se lit. L’enfance évacuée pendant le blitz, les années de souffrance scolaire. Dépression. Et quand il s’agit de vivre, adulte ? Baises minables, bibines soutenues, absence d’intimité, sans prétention de grandeur sociale. Dans son délire, c’est ainsi que Johnson est. Et probablement l’était-il vraiment. Le seul moment de lumière, de véritable lumière – parce que le rire froid comme la mort entraîné par l’auto-dérision de Johnson compte sans doute comme répit mais certainement pas comme lumière – le seul et véritable moment de lumière vient dans ces quelques lignes où Johnson swingue avec le jazz. Mais même à ce moment-là on a du mal à vraiment penser qu’il y a là un espoir de rémission : on sait que si le swinging London swingue, ce n’est pas en swinguant jazz, même petit blanc. L’heure est déjà à autre chose et on sait qu’en 1973, Johnson tire sa révérence. Mais là, il est toujours bien là, dans ces pages là. On n’a pas droit à 27 cartes à battre, à un système comptable ou à un texte plus troué qu’un fromage suisse. Pour se raconter, il n’a besoin que de sa mémoire qui balbutie, se désordonne. Il s’interpelle, se reproche ses désordres, ses sauts d’une époque à l’autre, ses erreurs, ses confusions. « Chalut », puisqu’il faudra bien donner un nom à ce machin à un moment donné, sonne comme un enregistrement des confessions d’un mauvais orateur, malade ou saoul, qui, par la grâce du transfert à l’écrit prouve une nouvelle fois que ces hésitations sont celles d’un écrivant de première bourre. Tout cela serait presque d’un bernhardien substituant la haine du pays pour la haine de soi. Ou un truc du genre. Bonheur de l’impudeur. Enfin bref. Tout ça pour dire qu’à chaque Johnson, c’est un nouveau Johnson vraiment nouveau et vraiment Johnson et que 35 ans après son suicide chaque découverte est une belle découverte. Que dire d’autre ? Que demander de plus ?

B.S. Johnson, Chalut, Quidam, 18€

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Une place au soleil holywoodien

Si vous cherchez sur le web francophone quelque chose sur Steve Erickson, vous tomberez sur des liens amazon, priceminister, lelibraire et vous y apprendrez qu’il est né en 1940 – il est né en 1950. Avec un peu de persévérance, vous atterrirez sur des blogs inconnus aux noms bizarres (Player pianoblog, Creamy & Delicious) pas toujours mis à jour avec fréquence (hein, Pugnax). Vous en conclurez donc qu’Erickson est culte. C’est vrai, et c’est malheureux. J’ai lu il y a peu « Laura Warholic » de Theroux et « Omega Minor » de Verhaeghen et comptais en parler rapidement. Et voilà que je lis le dernier Erickson, « Zeroville ». Et voilà que la seule chose qui me reste à faire c’est d’abord d’évoquer ce livre. Mis à part « 2666 », ai-je lu un meilleur roman en 2008 ? Je ne pense pas.

Première page. Un jour d’août ’69, alors que la famille Manson s’occupe du cas Tate, un jeune homme, Ike, qui répondra bientôt au nom de Vikar, débarque à Los Angeles, crâne rasé, une image de Une place au soleil tatouée là où les cheveux devraient être : Montgomery Clift et Liz Taylor. Deuxième page. Dans un restaurant, un jeune gars croit qu’il s’agit de James Dean et Nathalie Wood dans La fureur de vivre. Son erreur lui vaut un plateau repas dans la gueule. Troisième page. Désespéré de se rendre compte que la ville du cinéma, Vikar se réfugie dans une salle où l’on passe La passion de Jeanne d’Arc de Dreyer. Sixième page. Il essaye de louer la chambre que Monty Clift occupa à l’hôtel Roosevelt mais doit se contenter de celle d’en face. Il se console en se souvenant que D.W. Griffiths est supposé hanter les couloirs de l’établissement.

« Zeroville » se déroule alors qu’il ne reste plus que quelques traces et souvenirs de l’âge d’or d’Hollywood et que l’industrie est en train de glisser vers la révolution indépendante, la mise à mort des grands studios. On sait comment ça finira : les trublions finiront par tomber dans les bras des comptables des vendeurs de pétrole. Vikar est un « cinéautiste » autodidacte. Il voit les films dans l’ordre où il tombe dessus, sans idée établie, ne saisissant pas toujours bien les frontières entre les genres – il rigole et appelle comédie des films tels que L’exorciste. Espèce de grand enfant un brin naïf et perdu, ayant une forte tendance à la violence, Vikar deviendra un peu par hasard monteur, ce qui le mènera à New York, Madrid, Cannes, Paris et Oslo. En dehors du cinéma, il ne s’intéresse qu’à Soledad, actrice ratée d’origine espagnole dont le père pourrait bien être Buñuel et sa fille, qu’elle délaisse un peu trop souvent, l’étrange Zazi. Et surtout, il est obsédé par un rêve qu’il fait toutes les nuits suivant le visionnage d’un film : une seule image figée, toujours la même, chaque jour un peu plus proche de son sujet. En elle, peut-être, se trouve la clé de son obsession pour le Film.

On avance dans ce livre en rigolant. Beaucoup. Il faut le préciser parce que ce n’est pas a priori évident avec Erickson. L’aspect sombre et dur de ses œuvres est toujours-là, en toile de fond, surgissant par éruptions soudaines, brèves mais désespérantes. Le reste du temps, le rire emplit l’espace grâce à un mélange de dialogue d’une absurdité rare (Vikar ne comprend jamais ce qu’on lui dit et ne parle qu’en sorte de slogans critiques lus et entendus ailleurs, qui ne lui viennent pas toujours au meilleur moment) et de piques à destination de l’usine des rêves. « Zeroville » est par ailleurs une sorte de compendium hollywoodien dans lequel il faut détecter et interpréter les références multiples – la plupart du temps, un film, un acteur, un réalisateur n’est pas nommé : il est décrit. Profondément érudit, le livre ne perdra pourtant pas en chemin ni ne frustrera le lecteur moins fin connaisseur de cet univers. Au contraire : pour Vikar, on comprend bien que les noms importent moins que les images. Ne pas saisir la référence revient à se retrouver dans la même situation.

Si, à la moitié du livre, on se dit qu’on est en train de passer un très, très bon moment, on se dit aussi que le moment est trop bon, trop amusant pour faire vraiment un excellent livre. Triste sire que je suis : je m’éclatais tellement que je me persuadais qu’il s’agirait d’une lecture entre deux autres plus consistantes. Quel con. Une fois le reset lancé par Erickson (les chapitres vont de 1 à 227 avant un reset lançant le décompte de 227 à 1), on se rend compte que derrière le roman définitif sur l’Hollywood des années ’70, il y a encore un, deux ou trois niveaux de lecture. Et c’est là qu’on retrouve l’Erickson qu’on connait depuis « Days between stations », avec la mise en avant du rêve de Vikar, ainsi que le développement d’un lien profond avec Zazi. Petit à petit, les théories affluent. La paranoïa s’installe. Comme Vikar le dira des films, « Zeroville » est un roman où chaque scène anticipe et réfléchit chaque scène. « Fuck continuity » en est le slogan. Je ne vais pas détailler ce que ça donne au niveau du récit, parce que je pense que le plaisir et la stimulation ressentis à la lecture viennent vraiment de la surprise. Permettez-moi juste d’évoquer isolément quelques aspects de ce roman.

  • L’idée que les grandes œuvres sont souvent celles qu’on rejette la première fois. « It’s like the first time I heard the second Pere Ubu album and throught it just blew completely, I thought anyone who liked it must be stupid and full of shit - and then for about a year it was practically the only album I listened to. It was the only album that made any sense at all. So why does that happen? The music hasn’t changed. The movie hasn’t changed. It’s still the same exact movie, but it’s like it sets something in motion, some understanding you didn’t know you could understand, it’s like a virus that had to get inside you and take hold and maybe you shrug it off - but when you don’t , it kills you in a way, not necessarily in a bad way because maybe it kills something that’s been holding you down or back, because when you hear a really really great record or see a really great movie, you feel alive in a way you didn’t before, everything looks different, like what they say when you’re in love or something - though I wouldn’t know - but everything is new and it gets into your dreams.”
  • “All the scenes of a movie are really happening at the same time. (…) Scenes reflect what has not yet happened, scenes anticipate what has already happened.”: B. S. Johnson aurait pu dire la même chose de “The unfortunates”, son roman non-relié dont le lecteur pouvait lire les 27 chapitres dans l’ordre qu’il désirait.
  • Vikar déteste la musique jusqu’à ce qu’il découvre le Punk, qu’il appellera « The Sound ». « It was never the Music at all, i twas always the Sound ; and though there’s no way for him to understand this, perhaps the Sound moves him now because, a little more than twenty years after its birth, the Sound has become about itself, the Sound is about its own truth and corruption in the same way that, a little more than twenty years after the Movies found their sound, there was a wave of movies about the Movies (…). When the Sound has circled to swallos its tail, it becomes a world of its own, god or no god, or in which Vikar is god – or in any event a god that kills fathers rather than sons.”
  • Est-ce qu’une église dépourvue de porte est une église où on ne peut entrer ou d’où on ne peut sortir ?


J’ai lu quelque part une critique qui soulignait le plaisir de lecture (à raison) avant de dire que le livre est sans doute moins riche qu’il ne parait une fois qu’on se met à y repenser. A mon sens, c’est tout à fait faux. Je crois qu’au contraire il faudra le relire pour vraiment saisir son exacte profondeur, probablement située quelque part entre Soledad, Zazi, les rêves, Jeanne d’Arc et Oslo. Je m’attends toujours à quelque chose de bon de la part d’Erickson, je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi fort émotionnellement, d’aussi drôle et d’aussi profond. En ajoutant à ses qualités déjà connues un humour ravageur sans rien perdre en richesse, Steve Erickson donne ici une nouvelle dimension à son œuvre dans un roman qui parvient à mélanger le ludique et le profond, le fast read et le contenu. On ne va pas du rire aux larmes, mais bien du rire au silence fasciné. Fausse leçon magistrale sur Hollywood, vraie mine a révélation sur l'obsession artistique. Honnêtement, je suis stupéfait.

Steve Erickson, Zeroville, Europa editions, $14.95

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Envol

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Intégrale du fragment

Fernando Pessoa est un écrivain qui n’existait pas avant de mourir en 1935. La vie lui a été insufflée dans les années ’40 avec la publication portugaise de quelques recueils mais ce n’est sans doute que quarante années plus tard que le Lazare portugais est revenu pour de bon. Sans nécessairement l’avoir lu, tout le monde connait « Le livre de l’intranquillité ». Assemblé à partir de fragments de textes retrouvés dans la fameuse malle que Pessoa laissa derrière lui, le livre fut publié pour la première fois en 1982, les textes organisés de façon thématique. La canonisation pouvait commencer.

Etant donné que la première version publiée contait de nombreuses erreurs de lectures et qu’on aurait retrouvé d’autres textes appartenant au projet, Richard Zenith établit en 1998 une nouvelle version. C’est cette édition de référence qui est communément disponible chez Christian Bourgois. Elle est considérée comme intégrale. Etrange à plus d’un titre. « Le livre de l’intranquillité » est un projet sur lequel Pessoa fit travailler Bernardo Soares jusqu’à sa mort. Il ne le termina jamais, ne rassembla pas les textes déjà écrits. Projet en cours d’élaboration, sans cesse changé, réimaginé. Comme pourrait-il donc être intégral ? Bien sûr, on comprend que cette intégralité est fragmentaire, qu’on entend par là que le livre rassemble tout ce qui est disponible. Il y a un autre aspect de cette dénomination qui me dérange : est-elle vraiment utilisable lorsqu’on sait qu’une large partie des textes rassemblés dans « Le livre de l’intranquillité » n’ont jamais été écrits par Pessoa / Soares pour en faire partie. Sur un peu moins de 500 fragments, à peu près 185 ne comportent pas, sur le manuscrit, la mention « Livre de l’intranquillité ». On suppose donc que c’est l’éditeur qui a choisi de les y inclure, puisqu’ils étaient de Soares et / ou partageaient esprit et ton de l’ouvrage. On fait confiance à Zenith mais on peut quand même se demander si cette option était la bonne. Aussi bien Zenith que Robert Bréchon et Eduardo Lourenço (qui présentent l’édition française) soulignent à raison que « Le livre de l’intranquillité » est un livre qui n’existe pas et qui ne saurait donc être fidèle au projet de son auteur. C’est tout à fait juste, mais ne peux, à mon sens, tout justifier. On pourrait au moins s’attendre à une explication plus circonstanciée du choix effectué. J’aurais pour ma part préféré un texte composé des seuls fragments spécifiquement destinés au « Livre de l’intranquillité », avec, pourquoi pas, les passages supplémentaire en fin de volume plutôt que mélangé au reste. Ce me semble a priori le plus sensé et le plus évident. Que Zenith ai choisi une autre option ne me pose sans doute de problème que parce que je ne sais pas pourquoi il a pris cette décision. Toujours est-il, et sans nier ni la qualité du travail de Zenith ni, Dieu m’en garde, celle des textes de Pessoa, que chaque fois que je vois le livre, je me demande si sur la couverture, plutôt que Fernando Pessoa« Le livre de l’intranquillité » - édition intégrale, il ne faudrait pas lire Robert Zenith« Réinvention du livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa » - édition gonflée. Que ça ne vous empêche pas de le lire, ceci dit.

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, Christian Bourgois, 27€

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