Voyage espagnol en terre vilasienne

On peut oublier le Grand Roman Américain ou le roman monde, ces baleines blanches sans cesse poursuivies et jamais vraiment atteintes : de l’autre côté des Pyrénées, juste de l’autre côté, un écrivain de Barbastro, petite ville, gros village de 15000 habitants – l’Espagnol vient toujours d’un village ou presque--, province de Huesca, Aragon, invente le roman pays et ferme la porte derrière lui non pas par méchanceté mais parce qu’il a tout dit et que les éventuels suiveurs n’ont même pas les miettes à ramasser. Avec « España », Manuel Vilas fournit un des livres les plus marrants et les plus bluffant de l’année, sans doute aussi une des plus belles surprises, un des plus beaux moments de littérature espagnole de ce début de siècle. Rien de moins.

Espagne n’est pas « Espagne », mais « Espagne » rend bien l’Espagne, tout du moins dans une optique non pas décalée (je n’aime pas le mot) mais peut-être dévissée, glissant vers autre chose. L’index qui accueille le lecteur est déjà un indice (sans mauvais jeu de mot hispano-français) de ce qui va se passer : il donne les apparences d’un ouvrage sérieux (technologie, axe La Havane-Madrid, histoire de la littérature, tauromachie, science…) qui ferait un état des lieux fidèle des terres jean-charliennes mais il ajoute une autre dimension, nettement plus curieuse (motocyclistes, retour de l’eurocommunisme, spiritualisme ou le vampirisme lors de la transition). On (croit) comprend(re ?) se diriger vers une aventure historicomique vilasienne en terres jean-charliennes, espérant éviter (que San Ramón nous vienne en aide) un machin qui serait juste hystérocomique. On tourne la page et on est encore surpris : le guide touristique commence par une citation d’un monarque inconnu, un certain Juan Carlos II (splendide « me gusta la gente »). On se gratte la tête et on commence enfin le récit. Le voilà qui s’ouvre sur un essai dystopique (mais pas tellement) dans un monde où une nouvelle technique s’est imposée. Le Noevi est une sorte de magasin de conversations qui permet à chacun d’écouter ce qu’on dit de lui quand il n’est pas là. De découvrir ce qu’on pense de lui et ainsi d’amender son comportement. En gros, l’instrument de contrôle « doux » rêvé par toute sociale-démocratie. Et Vilas serait-il dans « España » le Noevi de l’Espagne, l’entraînant dans un palais des glaces de déformations en déformations, retrouvant ici ou là l’image qu’elle se fait d’elle-même mais devant la plupart du temps se confronter à une autre réalité ?

Ce qui est certain c’est que les premières 31 pages du roman de Vilas déséquilibrent le lecteur et que ce déséquilibrage le lance claudiquant dans les 202 pages qui suivent sans que ce soit inconfortable : c’est apparemment ainsi qu’il faut y avancer, dans cet univers où la surprise serait de ne pas être surpris. On rencontre des chapitres qui auraient pu être des nouvelles autonomes, comme El cadáver encendido où une femme morte se remémore, alors qu’elle est étendue sur la table de la morgue et observée par ses proches, l’histoire de ses 125 amants et de ses milliers d’infidélités. Comme Vacaciones, où un couple de touristes débarque à La Havane et se transforme, dans un étrange tourbillon, en un autre couple, et un autre couple, et un autre couple… Ou encore comme l’histoire de la déprime de Juan Manuel Belmonte, astrophysicien, qui, lors d’une conférence, déclare que seul les oisifs se consacrent à des connaissances de merde comme celles auxquelles il a dédié sa vie. On rencontre aussi des chapitres brefs, des transitions humoristiques non dénuées de révélations. On rencontre encore des textes qui traitent plus directement de l’Espagne qu’on connait (Marisol, Miguel Ángel Blanco, Nino Bravo, la moule zèbre) ou dont l’aspect fictionnel cache moins l’approche directe d’un aspect culturel du pays (la critique et le monde littéraire espagnol, maltraités avec délice par un Vilas disséqueur des plus fins). « España », tout comme un pays, est un ensemble hétérogène dont on se demande parfois, tout comme le pays, comment il tient ensemble. D’une certaine façon, peut-être ce livre est-il une sorte d’antidote à une Espagne réelle où on ne parle plus d’Espagne, obsédé que tant semblent l’être par les innombrables nationalismes régionaux.

Mais laissons aux Epagnols le privilège d’analyser ce que « España » dit politiquement d’España – de celle, d’ailleurs, d’avant le triomphe estival de la Roja dont on se dit qu’il aurait fait un beau chapitre de plus – et essayons de voir ce qui fait marcher cet agrégat de textes. J’ai lu sous la plume de Vicente Luis Mora qu’on ne pouvait considérer ce livre comme un roman, qu’il s’agissait d’un recueil de nouvelles. Manuel Vilas lui-même confiait avoir hésité longtemps entre les deux qualifications avant de se sentir plus confortable à l’idée de considérer « España » comme un roman. Bien que guide touristique intérieur soit peut-être une appellation plus juste, on lui donne raison. Il court à travers tous les textes un bruit parfois petit, faible, grand et fort qui dit Espagne ! Vilas ! Espagne ! Vilas ! « Espagne » ! Il y a comme une logique, un début, une fin, une continuation. Certes, ce n’est pas un roman classique. Mais un recueil ? Encore moins. Cependant ce n’est évidemment pas ça qui va séduire le lecteur. Non, ce qui va le séduire ou en tout cas ce qui m’a séduit moi (et à l’heure d’écrire ceci, croyez-moi, c’est bien tout ce qui compte) c’est bien entendu Vilas, ce qu’il construit, ce qu’il fait et ce qu’il dit. « España » est une histoire de bravoure narrative et d’intelligence. Il faut déjà y aller pour mélange anticipation, science-fiction, faits divers, délires politiques, impostures intellectuelles et autobiographie pervertie. Ca marche parce qu’on se marre, ça marche parce qu’on s’arrête pour penser et ça marche parce que Vilas se fout gentiment de nous. Prenez la mort de Nino Bravo où le simple changement du modèle de voiture nous projette dans une toute autre dimension que la simple notice nécrologique (et que dire du titre : histoire de la fin du franquisme). Prenez la menace écologique de la moule zèbre transformée en métamorphose kafkaïenne. Prenez l’assassinat du conseiller communal Miguel Ángel Blanco par ETA où la victime s’appelle Manuel Vilas pour un texte poignant, humain, profondément touchant et sans doute nécessaire (on rit quand même lorsqu’un membre du commando dit à un autre « tu es plus communiste que basque »). Prenez le fictif Juan Manuel Belmonte, dont le nom évoque à la fois un noble d’il y a bien longtemps et le matador le plus célèbre de l’histoire. Prenez Arturo Belano qui passe parmi ces pages. Cette espèce de dislocation constante entre « España » et Espagne époustoufle de bout en bout. Et même si pour nous, pauvres étrangers, certaines références nous passent au-dessus de la tête pour démêler le vrai du faux, remercions Vilas pour ses notes de bas de pages tentant d’éclaircir -- « Pour si on traduit « España » », écrit-il – les éventuelles références obscures. On ne sait trop à quel point lui faire confiance, ceci-dit.

On dira que « España » n’est pas un livre parfait. Je dirais que c’est une expérience parfaite. Une marelle, une série de sauts à cloche-pied, au bout de la course un bon dans le vide auquel on survit. En ressortant vivant, heureux, joyeux, illuminés et convaincus d’avoir lu un putain de truc, on remonte et on se lance dans le monde réel avec l’envie de se diriger vers l’Espagne « réelle » qu’on est plus tout à fait certain de connaître afin d’aller sonner chez Vilas pour lui proposer d’aller boire une bouteille de Somontano histoire de se convaincre que tout ça est vraiment arrivé. On lui proposera, pourquoi pas, d’inviter également son pote Pérez Álvarez, quit fait un détour par les pages de « España » tout comme Vilas traversait celles de « La soledad de las vocales ».

Manuel Vilas, España, DVD Ediciones, 14€

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Rolf, regards

Dans un mail envoyé il y a quelques jours, je qualifiais « Rome, regards » de « machin ». Je n’avais pas choisi le mot avec précaution, il est sorti comme ça. Ce n’est en fait que lorsqu’on me l’a fait remarquer que je me suis rendu compte de la relative justesse de mon choix. Le livre de Rolf Dieter Brinkmann est bel et bien un machin. Dans le sens noble du terme. Oui, ça existe : noble machin. Première.

Première aussi pour presque deux générations de lecteur : Brinkmann n’a été traduit qu’une seule fois en français, il y a 37 ans. Né en 1940, l’homme est d’abord poète, le numéro un des beats allemands. Il publiera près de neuf recueils et s’essayera aussi à la nouvelle et au roman, genre dans lequel il ne serait pas vraiment à l’aise. Et plutôt que de se laisser limiter par les difficultés qu’une forme lui donne, pourquoi ne pas créer la sienne propre ? Voilà « Rome, regards », qui ne sera malheureusement publié que de manière posthume en 1979 : le 23 avril 1975, il est renversé par une voiture dans les rues de Londres. Le lecteur, lui aussi, est renversé – métaphoriquement, heureusement.

Alors pourquoi renversement, pourquoi machin ? Déjà, que les propriétés physiques. C’est l’équivalent livre d’un frigo Smeg. Plus grand d’une tête que tous les romans de ma bibliothèque, plus large aussi –mais pas plus épais. Voilà qui impose et fait mal au poignet. Puis une fois ouvert on voit que le machin est aussi approprié pour décrire ce qu’il y a à l’intérieur. Sans être un tapuscrit du sieur Schmidt publié en fac-similé, rien que le feuilletage rapide est tout un voyage : typographie changeante, reproduction photographiée ou photocopiée de lettres,  collages étranges, plans de Rome annotés, photos de touristes, clichés pornos, c’est comme ouvrir une vieille malle de famille dans la cave : trop pleine, tout t’explose à la gueule et oh là là. Mais heureusement, « Rome, regards » n’est pas une malle, il y a le texte qui, comme qui dirait, ferait mode d’emploi. Vague, genre mode d’emploi d’ustensile chinois à 2€ -- ce n’est pas comme s’il te guidait pas-à-pas, te disait quoi voir et quoi comprendre quand, c’est de la littérature, hein !-- mais mode d’emploi quand même.

Donc le texte, de quoi est-il fait ? Parce que c’est évidemment pour lui qu’on fait la visite, lui qui fait tenir l’étrange ensemble. La petite trentaine, Brinkmann n’arrive pas à faire vivre sa femme Maleen et son fils Robert avec les maigres rentrées reçues de son travail littéraire. D’un point de vue financier, la bourse qui lui est octroyée par l’Allemagne de l’ouest est une superbe opportunité. Elle implique cependant de rester quelques temps en résidence à la Villa Massimo, équivalent teuton de la Villa Médicis, où il pourra travailler sur ses projets. « Rome, regard » est le récit épistolaire de son séjour romain, entre octobre 1972 et janvier 1973. Brinkmann n’a pas envie d’être là. Mécontent d’être considéré comme un invité alors qu’il estime que c’est lui qui fait grâce de sa présence à l’Etat, il ne s’intègre pas au groupe formé par les autres artistes résidents dont il déplore le manque d’indépendance, d’originalité et la trop grande fascination pour le pouvoir. Malheureux comme les pierres, Brinkmann ne tient qu’en sachant que tout l’argent qu’il envoie à la maison est indispensable et il essaie tant bien que mal de garder la majorité de sa bourse à cet effet. Il travaille peu, n’arrivant visiblement pas à se concentrer et à créer dans cet environnement. Mais il écrit tout de même : des lettres à sa femme et à ses amis, qui forment l’essentiel du texte. Une myriade de textes en fait, pour une série de regards sur lui, sur la ville, sur les arts, sur sa famille, sur ses amis, sur la politique.

Après une brève description du départ, qui fait déjà montre de quelques caractéristiques de l’écriture de Brinkmann, avec les références pop, jazz, Burroughs ou H.H. Jahnn ainsi qu’un jeu typographique peut-être pas schmidtien mais enfin quand même, après cette description donc, première lettre, écrite alors qu’il est arrivé à Rome. Destinée à sa femme, elle commence comme la lettre à la maison d’un homme quelconque qui se sait loin pour un certain temps. Précision des choses à faire, conseils pratiques, questions en suspens, le tout dans une prose utilitaire plus que littéraire. Vient ensuite la description du périple ferroviaire depuis Cologne et des pénates romaines. Petit à petit s’immisce l’impression que, non, un style épistolaire classique n’est pas vraiment de mise malgré l’impression initiale que… Le voyage est offert à Maleen avec de nombreux détails et un sens de l’observation certain mais rien ne sort du commun, si ce n’est qu’on se rend compte que Brinkmann dit tout ce qu’il pense, il lâche sur le papier tout ce qu’il ressent. Les premières traces de l’étrange viennent du graphisme. Pas les photos, non, mais le plan méticuleux qu’il dessine pour que chez lui on puisse voir clairement entre quels murs il se meut et puis le plan de Rome où il a tracé son parcours, indiquant ce qu’il a déjà vu et, en sorte de miroir, l’immensité de ce qu’il ne connait pas. Et puis on passe au texte suivant, daté du lendemain de la lettre. Bardaf. On rentre dans une bien étrange et flamboyante prose poétique / poésie en prose. C’est là, à la page 36 de « Rome, regards » que le voyage du lecteur commence véritablement. Et c’est explosions sur explosions, oui, vraiment. Parce que Brinkmann, dans son courrier, passe sans cesse de la banalité quotidienne à une somptueuse prose hyper-classique avant de faire le grand saut vers une poésie libre très beat puis de repasser à un quotidien banal mais explosé ou schmidtisé avant de… bref ! Regarder écrire Brinkmann quand il est en plein vol – parce que lire son courrier c’est un peu le regarder écrire – c’est une expérience des plus phénoménales et complètement folle. Le plaisir est d’autant plus intense qu’au fil des pages on ressent clairement un lien entre ce qu’il dit et la façon dont il le dit. Et c’est sans doute ça qui fait oublier qu’on est devant une collection de lettres et d’illustrations. Emballé par l’écriture, le lecteur se laisse emporter dans les cascades d’idées de l’auteur. L’incohérence de certaines théories ne fait que magnifier le rythme du texte. La cassure typographique de tel passage ne fait que magnifier la théorie développée. « Rome, regards » fonctionne comme un ensemble non pas parce qu’il est monolithique mais bien parce que quel que soit le niveau sur lequel se concentre le lecteur il y a un élément de séduction qui renvoit et correspond aux autres niveaux. Sublime cohérence d’un esprit trop rebelle pour être cohérent ? Pourquoi pas.

Brinkmann n’est nulle part meilleur que sur la durée, dans l’écriture de missives longues comme des jours sans Maleen. Il y a au début du livre une lettre époustouflante de 90 pages. On ne peut s’arrêter de la lire et lorsqu’elle se termine, c’est comme remonter à la surface après un certain temps en apnée. Sur ces quelques dizaines de feuillets, il aura tout fait, été tendre, aimant, violent, délirant et super-lucide. Il parle de ce qu’il mange avant de basculer dans une harangue contre tel autre artiste de la Villa. Il décrit une ville visitée lors d’un voyage avant de passer à une tirade contre l’Etat et la social-démocratie. Il évoque Gottfried Benn ou Hans Henny Jahnn de façon obsessive pour finir par parler du sexe de sa femme. On pourrait y voir le délire d’un fou et non, ce n’est pas le cas. On ne peut pas le rejeter comme ça, c’est peut-être ça le plus fort : Brinkmann te fait penser comme Brinkmann. Quand il est triste d’être loin de sa femme, on sympathise. Quand il s’énerve sur sa femme, on s’énerve avec. Quand il attaque de manière féroce un ami marxiste, on rigole et on sort les griffes aussi.

Brinkmann, pour ce qu’on retire du portrait qui se dégage de « Rome, regards », était un drôle d’oiseau. Individualiste pur aux tendances anarchistes certaines, détestant l’Etat et le socialisme (ces machines à broyer l’individu), il est obsédé par l’ordre, la politesse, les manières, la propreté. Capable des déclarations les plus emportées sur la société bourgeoise, il se lancera deux lignes plus bas dans une tirade qui ferait passer un conservateur pour un gauchiste. En fait, si ce n’était la qualité de la prose, on aurait l’impression que les lettres n’ont pas été écrites mais dites, dans une conversation à un sens où le seul interlocuteur explose  : tant de choses semblent dites sous l’enthousiasme du moment, le poids de circonstances précises. Ce qui est certain, c’est que Brinkmann était un écrivain de grand calibre. « Rome, regards » entre dans une catégorie trop rare, celle des livres qui époustouflent non parce qu’ils sont excellents mais juste parce qu’ils époustouflent – « il est possible de faire ça avec des lettres ? » plutôt que « quelles superbes lettres ici réunies ! ». Voilà qui n’a pas beaucoup de sens dit comme ça. Pourtant, une fois le livre lu, vous comprendrez…

Rolf Dieter Brinkmann, Rome, Regards, Quidam, 28€

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NBA 2008 & Au revoir provisoire

Comme chaque année, la mi-octobre marque l'annonce des finalistes du National Book Award. Le successeur de Denis Johnson, Richard Powers et William T. Vollmann se trouve parmi les cinq nominés:
  • Aleksandar Hemon - The Lazarus Project
  • Peter Matthiesen - Shadow Country
  • Rachel Kushner - Telex from Cuba
  • Marilynne Robinson - Home
  • Salvatore Scibona - The end
J'ai le Hemon mais ne l'ai pas encore lu. Le Matthiesen, il me le faudrait aussi. Le vainqueur sera connu le 19 novembre prochain. Malheureusement, et contrairement aux autres années, je ne pourrai m'adonner à mon petit plaisir de saison: lire et évoquer les cinq livres ici-même. Eh oui, je m'en vais pour sept semaines de l'autre côté du monde. Pas de vacances: du boulot. Je ne sais pas vraiment le temps que je pourrai consacrer à la lecture et encore moins à l'écriture. Il est bien possible que je ne donne pas de nouvelles avant décembre. Je garde quand même dans la manche deux ou trois papiers. Mon cadeau d'au revoir sera celui sur "Rome, regards" de Rolf Dieter Brinkmann, en ligne demain. Manuel Vilas pour son admirable "España" viendra sans doute la semaine prochaine. Pour le reste, vous verrez quand vous verrez. A bientôt.

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Cyclocosmia en Belgique

est pour le moment bloqué à la frontière... Il est néanmoins possible aux lecteurs belges de commander la revue. La solution idéale n'est pas de contacter directement Cyclo -- on ne peut régler que par chèque -- mais bien d'emballer l'affaire via http://www.lusagedumonde.eu/, libraire strasbourgeois et adresse de confiance dixit l'ami Antonio. Paiement sécurisé via carte de crédit ou paypal : la France est aussi un pays développé. Il faudra vous acquitter de frais de port, bien sûr. Par contre, ne pas essayer Amazon.fr : le vendeur ne voit même pas la commande, si les gens de Cyclocosmia se fient à de précédentes expériences.

Pour rappel:

La revue évoquée sur Paludes:

http://blog.paludes.fr/post/2008/10/03/Paludes-497-du-vendredi-3-octobre-2008

CYCLOCOSMIA I

- totem : cyclocosmia truncata
- mots-clefs : souterrain, bouclier, toile
- dossier : Thomas Pynchon
- parution : 22 
septembre 2008
- 125 x 202 mm - 160 pages - 20 euros
- ISBN : 978-2-9528908-6-1

Invention :
- Eric Schwald : "La Muraille"
- Emmanuel Bourdaud : "Emplafonné"
- Oscar Soria Gamarra : "Six fois la mort"
- Marie Heimburger : "Fait divers"
- David Gondar : "Utérus vaudou"
- Marion Collé : "1 fil"
- Jérôme Lafargue : "Sur la piste"
- Jean-Pierre Zubiate : "Achille en terre"

Observation :
- Antonio Werli : "Slow Learner : Thomas Pynchon, un portrait de l'invisibilité"
- Olivier Roussilhe : "Le double et son masque" (fiction)
- François Monti : "V. : là où nous allons"
- Olivier Lamm : "The Crying of Lot 49, Gravity's Rainbow, Vineland : "Slow Whirlwind", d'un jour d'avant au jour d'après, genèse d'une cosmologie du doute en trois étapes"
- Julien Frantz : "Gravity's Rainbow : infra-film en molécules longues"
- Julien Frantz : "Vineland : à travers le Bardo médiatique"
- Gilles Chamerois : "L'incipit de Mason & Dixon : l'arc-en-ciel de la création"
- Claro : "Mason & Dixon : entre les lignes"
- Marc Courtieu : "Comment interpréter les événements du monde : paraboles et lignes droites, la géométrie paranoïaque de Thomas Pynchon"
- Pedro Babel : "The funny Tom show : brève et insuffisante notule sur l'humour de Pynchon"
- Rodrigo Fresan : "Against the Day : l'hystérie interminable"
- Julien Schuh : "Against the Day : une alchimie de la lumière"
- garp : "Garde contre" (fiction)

- Julien Frantz : "Raymond Roussel : la transparence et son double"

Illustrations :
- Florence Lelièvre : "Méandres"
- Antonio Werli : "Graphies"

Tothématique & Blason :
- Julien Frantz & Antonio Werli

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Free man on a freight train

J’ai lu il y a quelques mois déjà « Riding toward everywhere », le dernier Vollmann. Encore un essai, après « Poor people » et avant « Imperial ». Et, disons le franchement, c’est un essai mineur. Le fan de Vollmann le lira, le lecteur moyen n’y trouvera sans doute pas vraiment son compte. Il raconte ses aventures lors de voyages ou de tentatives de voyage sur des trains de fret, comme un hobo de temps lointains. Eviter les équipes de sécurité, réussir à monter ou sauter de trains en marche, le bonheur de passer des heures dans des wagons sans savoir où on va, le malheur de passer des heures dans des wagons sans savoir où on va : après cinquante pages, retour constant du même. Dans les textes journalistiques de Vollmann, ce sont les rencontres qui ont toujours été importantes. Il y en a ici de nombreuses, qui touchent ou font rire à des niveaux divers mais il manque à l’ensemble une dimension que ses précédents livres avaient. Je ne parle bien sûr pas de pages, mais bien de ces révélations constantes et fascinantes sur l’objet ou les gens étudiés ainsi que sur l’auteur lui-même. Elles sont plutôt absentes. Ceci dit, il y a quand même ici quelques phrases, quelques paragraphes donnant une image particulièrement claire du personnage et de son approche de la vie. Les plus claires, sans doute, depuis certains moments de « Rising up and rising down ». Je m’en suis souvenu en retombant par hasard cet après-midi sur quelques notes prises à la lecture. Il faut dire que la mention légale d’ouverture donne le ton : « the activities described in this book are criminally American ». Certains ne veulent pas voir en Vollmann le grand écrivain américain qu’il est pourtant, tous devraient cependant se rendre compte qu’il est aussi le grand écrivain de l’Amérique. On pourrait illustrer ce point pendant un long, long papier et ce n’est pas mon objectif mais il est évident que Vollmann fait, à travers la majorité de ses livres, le portrait de son pays. Un portrait qui n’est pas une monographie : fait de journalisme comme de fiction, de rêves et de cauchemars, de réalisme froid et de poésie baroque, son travail est celui d’une obsession, l’obsession de la liberté, cette liberté que son gouvernement dit depuis si longtemps représenter et que Vollmann cherche à retrouver et ressentir partout. D’une certaine façon séduit par l’image d’une époque dorée où l’on était plus libre, il pourrait bien être le Huck Finn du vingtième-siècle. Ce n’est pas un hasard s’il il y a dans « Riding toward everywhere » de nombreuses références à Twain et à son vagabond : il considère celui-ci comme un précurseur des hobos sur les traces desquels il se met lorsqu’il compte s’éloigner de la civilisation plastique dans laquelle il vit. De même, en courant après ces trains de marchandise, il s’éloigne, comme un fuyard, des humiliations sécuritaires des aéroports – il y a quelques scènes frappantes où il raconte le traitement subi par lui ou par son père -- et du Patriot Act. Plutôt que de vraiment rêver à l’âge d’or qu’il sait au fond de lui n’être qu’un mythe, son objectif est de rappeler à tous ce qu’a été l’Amérique, et ce qu’elle peut encore être. Plutôt qu’une simple fascination pour la marge, c’est aussi pour ça qu’il s’enorgueillit d’avoir commis tous les crimes sans victimes qui lui sont venus à l’esprit. Et c’est aussi par plus que simple opposition au matérialisme qu’il n’a pas plus de carte de crédit que d’adresse mail : il s’agit d’éviter au maximum les possibilités de se voir réduire à un certain type d’esclavage, que ce soit technologique, corporatiste ou étatique --d’où les nombreuses scènes où Vollmann perd des heures à chercher un hôtel où on acceptera un paiement cash, c’est-à-dire un hôtel où on ne le fichera pas. Pourtant, Vollmann ne perd pas conscience de sa chance de vivre à notre époque : s’il se sent moins libre qu’il l’aurait été il y a cent ans, il sait que la vie est plus facile aujourd’hui. Il ne veut pas non plus la fin de la société plastique, du moins pas avant sa mort : elle lui permet de faire ce qu’il fait par choix plus que par nécessité. Certains appelleraient ça une contradiction. C’est plutôt de l’honnêteté, un refus de se voiler la face et de faire comme si. William T. Vollmann est un homme libre, lucide, qui joue carte sur table. C’est aussi un écrivain qui ne sera vraiment compris en Europe qu’en se détachant de nos clichés sur les USA et en tachant de comprendre ce qui fait ce pays. Le paradoxe est que Vollmann nous aidera sans doute à comprendre son pays et qu’en retour son pays nous aidera à le comprendre lui. Il est un fait, par exemple, que son approche de la liberté est très américaine et demande un certain ajustement pour la plupart des lecteurs européens. C’est aussi dans cette optique-là que, malgré sa moindre importance, « Riding toward everywhere » fut un bon moment de lecture.

William T. Vollmann, Riding toward everywhere, Ecco, $26.95

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Détester Barcelone

J’ai mentionné il y a peu « Odio Barcelona ». Il m’a tenu compagnie dans l’avion de retour et je dois bien avouer un certain plaisir à acheter à Madrid un livre clamant sa haine de Barcelone. Précisons tout de même que dans ces deux cent pages, la haine est essentiellement propagée par des locaux : ce sont des écrivains et des journalistes nés ou ayant vécus ou vivants dans la capitale catalane qui y expliquent, sous des formes diverses, ce qui ne leur plait dans leur ville.

Selon Ana S. Pareja, qui s’est chargée de la coordination du volume, l’idée de départ était de demander à des auteurs d’écrire sur Barcelone en leur accordant carte blanche. Puisque rien n’unit plus deux personnes que de parler mal d’une troisième, l’axe du recueil a été obtenu sans grand effort. En ce qui concerne le choix des intervenants, il y avait deux critères, finalement aussi peu respectés que ceux de « Mutantes » – est-ce une caractéristique locale que de mettre des règles pour ne pas les respecter ?-- : tous les auteurs devaient avoir vécu à Barcelone (ce n’est pas le cas d’un d’entre eux) et être nés après 1975 (et là, ils sont sept sur douze à ne pas rentrer dans le critère). Ne pinaillons pas : je suppose que ces points ont été déterminés a posteriori pour donner une impression d’unité dans l’ensemble des rédacteurs. Ce n’est pas trop le cas, mais il est indéniable qu’en tout cas la grande majorité des auteurs appartiennent à la nouvelle génération d’écrivains espagnols.

La détestation de Barcelone, vue de l’extérieur, peut sembler étrange : grande ville internationale, dynamique, belle et disposant d’une offre culturelle sans pareille dans le sud de l’Europe, c’est en effet un endroit à la mode. Je ne suis allé là bas qu’une seule fois, pour un séjour de trois ou quatre jours. Oui, la ville est belle et les possibilités offertes sont plus nombreuses que celles de Madrid. Pourtant, c’est la capitale espagnole que je préfère : à Barcelone on a l’impression de tomber dans un district international hyper-cher, où l’on ne parle plus qu’anglais ou français. Le typique n’est que touristique, le naturel semble s’effacer. Par ailleurs, l’internationalisation cache l’assez détestable catalanisation des esprits, un processus qui n’a plus rien avoir avec la revendication d’une culture et d’une histoire propre et qui se transformerait presqu’en un racisme contre le reste du pays en général et ceux qui parlent castillan en particulier. Déjà abordé – et de façon brillante – par Jorge Carrión dans « Mutantes », cette tendance est examinée ici par Eloy Fernández Porta. Óscar Gual travaille aussi dans cette direction là lorsqu’il imagine un questionnaire pour admettre dans la ville ceux qui ne peuvent revendiquer un arbre généalogique suffisamment barcelonais : il faut en effet s’assurer que ne rentrent que des gens adaptés culturellement, de potentiels barcelonais de cœur. Suivent dix situations de la vie locale introduisant une question à choix multiples. C’est une nouvelle hilarante qui met en avant la tension ressenti par l’habitant lambda coincé entre le trop plein de fierté locale et  les désagréments causés par une internalisation par trop artificielle.

Plusieurs textes abordent de manière plus ou moins directes les effets de la politique de la ville pour encourager le tourisme, que ce soit celui type city-trip ou celui d’une forme plus culturelle (de Gaudi aux nombreux festivals de musique). Politique d’urbanisation pensée uniquement dans cette optique, aliénation de l’espace urbain aux locaux, transformation de Barcelone en logo (le fameux et omniprésent BCN)… Dans un texte étrange et très sinclairien, Javier Calvo évoque ainsi la nécessité à résister à ce processus mené par des magos negros dont le but est de transformer la ville en musée et en parc à thème, remplaçant le vrai par l’artificiel. Mutatis mutandis, le bruxellois devrait instinctivement comprendre ce que Calvo dit ici. Une fois la géographie même de la ville changée arrivent les visiteurs en nombre. Le seul auteur à ne pas pouvoir se baser sur son expérience personnelle – puisqu’il n’y a jamais vécu – s’installe en divers point de la cité condale et demande aux habitants ce qu’ils n’y aiment pas. Et justement, un certain nombre des réponses obtenues par Agustín Fernández Mallo concerne ces visiteurs étrangers. Une d’entre elles est courte mais va droit au but : « Je déteste Barcelone parce que c’est un parc thématique pour dégobillage d’enfants Erasmus ». Et sans doute aussi pour touristes anglais à peine plus civilisés que ceux de Prague.

Une expression qui revient assez souvent est celle de « capitalisme tardif » (qui, et ça n’a rien avoir avec ce livre, m’a toujours fait beaucoup rire en anglais : late capitalism, c’est-à-dire non seulement un capitalisme du dernier stade mais surtout un capitalisme défunt. Voilà donc presque 70 ans qu’il est en train de mourir… L’agonie est longue). Dans une optique jamesonienne, Barcelone se trouverait bien être un très bel exemple de sa logique culturelle. C’est d’ailleurs ce qu’essaie de montrer Matías Néspolo dans un texte confus et prétentieux (non pas par son ambition mais par son mépris affiché pour certains des co-auteurs de « Odio Barcelona » et son incapacité à esquisser sa thèse de façon convaincante autrement que par des arguments d’autorité). En fait, le lecteur picorera lui-même au fil des pages de l’ensemble du livre les éléments qui appartiennent à cet aspect culturel du capitalisme tardif.

Au final, on dit beaucoup de choses qu’on dira d’autres villes – j’ai lu ici ce que j’ai lu ou entendu ailleurs sur Bruxelles, Paris ou Londres – et on soulignera aussi que seuls trois des contributeurs avaient plus de dix-huit ans lors des JO de 1992 : tout le monde semble considérer que c’est avec ces Jeux que le changement s’accéléra, il parait difficile de croire que ces auteurs ont vraiment connu une Barcelone qui n’était pas une métropolis du tourisme multiculturel de pacotille. Mais là n’est pas l’essentiel : l’important réside dans les textes, très variés, parfois choquants et, pour certains, très bons. A ceux déjà cités de Calvo, Gual, Fernández Mallo ou Fernández Porta (qui examine la haine en général, la haine envers la ville et la haine des Barcelonais envers l’extérieur dans un essai nettement plus convaincant que celui de Néspolo), il convient aussi de mentionner Barcelone le jeu d’arcade de Robert Juan-Cantavella, Barcelone la pute de Llucia Ramis et la déclaration de guerre anti-bohème de Javier Blánquez.

Collectif, Odio Barcelona, Melusina, 17€

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La tristesse des hommes orphelins de sens

En janvier dernier paraissait « Cortège des ombres » de Julián Ríos. Dès les premières pages, on nous parlait du village de Tamoga, où se déroule tout le livre, et de sa gare dont le panonceau avait perdu deux lettres, transformant le nom du bled en Ahoga (noie, étouffe). Dans un livre sidérant, un autre écrivain galicien va plus loin : il s’intéresse lui aussi aux écriteaux en mal de lettre mais plus précisément à ceux qui perdent le sens car il est impossible de former de nouveau mot avec celles qui restent. C’est ce que José María Pérez Álvarez appelle « La soledad de las vocales », la solitude des voyelles, la tristesse des lettres orphelines de sens.

Il n’y a plus beaucoup de lettres dans le panneau lumineux de la pension Lausana : à l’usure, elles fondent et elles disparaissent. Le bâtiment lui-même n’est pas en meilleur état : pension de seconde classe, réservée à ceux qui sont au bout de la course, aux perdants n’ayant guère d’autre ressource que de passer leur vie dans des chambres qui sentent la mort. On y trouve un tapissier serbe, une ancienne nageuse olympique qui prétend avoir été l’amante de Johnny Weissmuller, un peintre français, un écrivain débutant obsédé par Selby, Joyce et Kafka, une chambre vide où résonne le vent et un alcoolique qui donne sa voix d’homme orphelin de sens au récit. Et quelle voix : c’est une sorte de harangue sans pause sur 153 pages, dont les seuls moments de respirations plus longs qu’une virgule sont marqués par un saut à la ligne tous les trois ou quatre pages. C’est le délire d’un homme perdu au monde, condamné à passer les jours en ressassant ses obsessions. Elles sont nombreuses. Dès l’ouverture, il se retrouve en face de la femme qui, une vingtaine d’années auparavant, s’est ouvert les veines, est morte dans la chambre où il vit aujourd’hui. Ce n’est pas un fantôme de son passé ; c’est un fantôme qui rappelle que la mort, seul don réel de l’homme à l’homme, est ineffaçable. Elle reviendra le voir, encore et encore, tout comme reviendra toujours dans sa tête Merlene Ottey, perpétuelle seconde, Laure Manadou, rêve érotique, Franz Dertod, juif tué par les nazis, etc. Voilà des leitmotivs qui impriment de fait une lancinante musique au récit. Pérez Álvarez s’essaie au livre sans point et c’est justement cette répétition, ce retour du même qui lui permet d’éviter les écueils de pareil structure. Ça, mais pas seulement ça : il y a dans son phrasé une rythmique particulière, un art de la liste et du placement des virgules qui permettent non pas de faire oublier l’absence mais bien au contraire d’en profiter pour donner encore plus de force au texte. Il ne faut pas sous-estimer cette réussite : se débarrasser du point n’est pas rare mais trop souvent il s’agit alors d’essayer de s’en sortir sans. Ici, ce n’est pas le cas : tout coule comme si le monde était comme la phrase, sans fin. Et peut-être est-ce précisément là qu’est une des grandes qualités de « La soledad de las vocales », dans cette tension entre une narration qui se débarrasse du point final mais dont tout le sens tend à une discussion permanente de la mort. De fait, le roman s’ouvre sur un exergue du Juan Goytisolo de « Señas de identidad » : ta naissance fut une erreur répare la. On connait la seule façon de la réparer. Et si le narrateur ne répare pas, il semble penser beaucoup à son passé, histoire sans doute de bien se convaincre de l’erreur. Bloqué dans sa chambre, il voyage mentalement en arrière, repensant à telle femme qu’il a aimé, à telle autre qu’il aurait bien voulu, aux putes qui ne veulent même plus, aux voyages d’il y a longtemps et à ses longues conversations avec son camarade de pension, l’écrivain de la chambre six, dont il est persuadé qu’un jour il sera tellement célèbre qu’il sortira ses parents de la misère et se baladera dans une voiture de luxe conduite par un noir énorme. Cet écrivain – dont certains des traits sont des hommages à Manuel Vilas, auteur d’un fabuleux roman qui sera évoqué ici-même bientôt – est peut-être celui qui confère le plus de normalité aux jours du narrateur, celui qui le sort, lui fait parler d’autres choses que de ses étranges obsessions même si une fois seul dans sa chambre, l’écrivain sera lui aussi intégré à ses espèces de refrains, cette ritournelle un peu dingue de l’homme qui entre en conversation avec les acteurs qu’il voit à la télé, cette logorrhée qu’on a envie de dire folle mais qui ne l’est jamais vraiment tout à fait et qui fait en fait penser par certains aspects aux narrateurs monomaniaques de David Markson.

« La soledad de las vocales » n’est pas le premier roman écrit comme sous l’emprise du délire alcoolique, mais la prose de son auteur, les leitmotivs de son narrateur et l’aspect absolument implacable (comme l’a dit Esther Tusquets) de son développement et de son approche de l’homme en font une réussite incontestable, un livre fascinant, fort et beau. Oui, l’auto-destruction peut être belle, c’est une des forces de la littérature, c’est la force de ce roman : il la rend humaine.

José María Pérez Álvarez publie depuis vingt ans dans une confidentialité certaine. La presse locale espagnole tend à mettre en avant les auteurs régionaux, mais selon lui on ne parle dans les journaux galiciens que de ceux qui écrivent en galicien – à moins d’être trop célèbre pour pouvoir être oublié. Il écrit en castillan et n’est pas connu : le tremplin de la maison ne l’aide même pas. A lire « La soledad de las vocales », on ne doute pas un instant de l’énorme talent de Pérez Álvarez. Ce dernier roman parait chez Bruguera, une maison d’édition visible dont il a gagné le prix littéraire. On espère donc que l’exposition médiatique plus importante lui servira. Il y a cinq ans, Juan Goytisolo avait choisi « Nembrot », son antépénultième roman, comme celui à lire parmi tous ceux publiés en Espagne cette année-là. J’y ai jeté un œil, et ça a l’air monstrueux. Publié chez un excellent mais petit éditeur (DVD Ediciones), « Nembrot » n’avait malheureusement pas rencontré son public. Croisons les doigts pour que ça change cette fois-ci. Aucun de ses livres n’est disponible en français.

José María Pérez Álvarez, La soledad de las vocales, Bruguera, 17€

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Una casa (en linea) para siempre


Rares sont les écrivains qui ont de véritables sites officiels, fonctionnels et de qualité. Depuis hier, Enrique Vila-Matas est du nombre. Sa maison en ligne a l'air prometteuse -- cliquez sur la photo.



Et puisqu'on parle de Vila-Matas, autant (re)mentionner que son dernier livre vient de paraître en Espagne. "Dietario Voluble" est composé d'extraits de ses carnets de note, entre critique littéraire, fiction et autobiographie. Un certain nombre d'entrées avait fait l'objet d'une publication dans l'édition dominicale de la version Catalogne du País. Enfin, petit rappel: vous trouverez dans les tabularchives un bon nombre de notes sur l'auteur, dont, par exemple, des textes sur "Exploradores del abismo" ou encore "Docteur Pasavento".

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Lorsque l'histoire agonisait

Rares sont les livres qui parviennent à évoquer au lecteur un ensemble d’autres livres qui formeraient une sélection plus qu’honorable. C’est le cas de « Plowing the dark », septième roman de Richard Powers, lecture difficile qui m’aura fait passer par toutes les couleurs possibles et imaginables, écrivant furieusement de petites notes, entrevoyant la nécessité de relire d’autres romans rencontrés à toutes époques afin, pour certains, de comprendre ce qui se passait, pour d’autres, de comparer le traitement de thèmes similaires. Art, faux et argent comme dans « The recognitions ». Violence, terrorisme et otages au Liban comme dans « Mao II ». Dickens et la littérature pour rester sain d’esprit et se sauver lors de moments difficiles comme dans « Mr. Pip ». L’impression de se retrouver enfermé dans une réalité parallèle sans porte de sortie comme dans « Zeroville ». Les liens vont du superficiel au profond, de l’anecdotique au troublant mais enrichissent et complexifient toujours l’expérience vécue au fil des pages : « Plowing the dark » ouvre un tas de portes dans l’esprit du lecteur. Celle qui pour moi aura été ouverte la plus grande mène aux évènements de Tienanmen. Juste avant de lire ce roman, j’avais fini « Beijing Coma », le Ma Jian paru le mois dernier. Et si l’un se sert des répressions en toile de fond comme illustration d’un des thèses alors que pour l’autre il s’agit du centre même de la narration, il n’en reste pas moins quelques liens que j’espère intéressants.

Dans « Beijing Coma », Ma Jian écrit du point de vue de Dai Wei, un jeune homme plongé dans le coma : il a reçu une balle dans la tête lorsque l’armée chinoise a dégagé la place Tienanmen après un mois d’occupation et de protestation au départ estudiantines. Alors que sa mère s’occupe de lui à la maison – puisqu’il était proche des leaders étudiants dont il organisait le service d’ordre, les hôpitaux ont reçu de la police l’ordre de ne plus lui octroyer de soins – il repasse dans sa tête sa vie entière jusqu’à l’instant fatidique. Fils de « droitiste » rééduqué durant la révolution culturelle et réhabilité du bout des lèvres par Deng, il grandit auprès de sa mère qui insiste pour qu’il ne se mêle pas à la politique autrement qu’en louangeant l’action du parti. Le retour au foyer de son père, homme brisé et fini, ne fait que le convaincre du pathétique de l’action politique. Il ne se rend alors pas compte que le crime de son père n’était autre que celui d’être, tout simplement : il n’avait jamais pris part à quelque manœuvre remettant en cause la direction de la république populaire. C’est justement lorsque, à l’adolescence, Dai Wei se trouve au prise avec le système étatique chinois qu’il commence à prendre conscience que l’on peut être puni pour le simple fait de vouloir exister en tant qu’être humain. A la suit d’un incident particulièrement humiliant, qui finit par le mettre à la merci d’une brute dans un commissariat de police, commence son propre périple sur les traces de son père – tout d’abord réelles lorsqu’il visite la région où il a été détenu, apprenant au passage l’incroyable cruauté de l’époque Mao ; plus métaphoriques ensuite lorsque ses découvertes changent sa façon de voir son avenir et le mettent vis-à-vis de sa mère dans la position paternelle de celui qui ruine sa vie.

« Plowing the dark » est un livre divisé entre deux narrations de prime abord distinctes : le travail sur la réalité virtuelle d’une équipe d’artistes et d’informaticiens convaincus d’ouvrir une nouvelle voie pour le monde et le récit des années en tant qu’otage d’un irano-américain au Liban entre 1988 et 1990. Quel rapport avec la Chine – et avec « Beijing Coma »? Dans une scène capitale du livre de Powers, les petits sorciers de la RV se retrouvent devant des écrans de télévision à regarder les premiers jours des protestations étudiantes chinoises. Enthousiasmés par ce qu’ils voient et sous le poids de leur conviction de l’importance de la mission qu’ils accomplissent devant leurs ordinateurs, ils en viennent à se demander si ce n’est pas leur travail sur la réalité virtuelle qui aurait un effet sur le monde extérieur et aurait ainsi déclenché le mouvement estudiantin, tel un papillon qui bat des ailes ici déclenche un ouragan là-bas. De fait, il y a chez eux la conviction que leur travail permettra de changer le monde réel. Le point commun le plus évident entre les deux romans est d’abord de présenter deux groupes – étudiants, chercheurs – luttant pour un changement de fond. Dans les deux cas, on nous raconte l’espoir, la volonté et d’illusion. Mais tout ça n’est que ressemblance superficielle : si les personnages de « Plowing the dark » pensent voir dans leur travail ainsi que dans la chute du mur de Berlin et les protestations chinoises la promesse de l’inéluctable fin de l’histoire, les étudiant chinois ne pensent pas en ces termes : s’ils font partie de l’Histoire, l’écrivant même peut-être, il n’y a aucun doute chez eux qu’il ne s’agit que d’un chapitre de celle-ci. Des deux côtés, les désirs étaient utopiques et la fin du rêve provoqua le dur, très dur retour à la réalité. Mais chez Ma Jian ce retour prend la forme de la mort, de la torture, des disparitions et de la nécessaire adaptation des jeunes à un pays qui a clairement fait comprendre que le changement ne serait jamais que celui décidé par les dirigeants, tandis que chez Powers la fin de l’utopie n’est que la fin d’un projet : protégés au point de se permettre de croire que l’histoire était sur le point de se terminer, les personnages connaissent un atterrissage nettement moins rude que ceux de Ma Jian, car ne consistant qu’à se réveiller à la réalité extérieur. On notera l’habileté de Powers : c’est le début de protestations de Tienanmen qui fera croire aux chercheurs qu’ils ont un pouvoir ; c’est la répression qui les entraînera vers la réalisation que leur travail n’a aucune application concrète.

Finalement, Powers parle d’un monde où l’on peut se permettre le luxe de l’abstraction et où les dépenses a priori inutiles prévalent (la richesse est telle que la possibilité de perte n’est pas un réel problème) alors que Ma Jian, lui, évoque une réalité concrète, dure et d’autant plus désespérante qu’on s’est permis de rêver. Cette différence est, je pense, reflétée formellement dans les deux romans. « Beijing Coma » est écrit simplement, directement, en restant très terre à terre. Le message s’adresse clairement au plus grand nombre, il s’agit de raconter ce qu’il est impossible de raconter (les évènements de juin 1989 sont tabou en Chine). En fait, le livre est plutôt mal écrit et son efficacité repose entièrement sur le poids émotionnel de ce qui y est raconté. Par contre, Richard Powers est un écrivain qui brille par sa maîtrise de la langue, la force et la pertinence de ses métaphores. Ses livres sont des expériences qui se jouent dans l’abstraction, le sens est à découvrir, à reconstruire. Powers peut se le permettre. Le passé de Ma Jian et l’histoire qu’il veut raconter ne lui permet pas : même s’il s’avérait capable de s’élever à la hauteur de Powers, on peut penser qu’il ne le ferait pas parce que ceux à qui il veut rendre justice sont toujours dans un combat concret – une forme plus sophistiquée ne fonctionnerait sans doute pas.

Avant de conclure, il faut quand même préciser que les deux romans ne se limitent pas à ce que j’ai essayé de développer ici. « Plowing the dark » approche aussi les thèmes que j’ai mentionnés au tout début et il y aurait en plus beaucoup à dire de l’articulation entre le récit de la réalité virtuelle et celui de l’otage au Liban. C’est là qu’on trouve les pages les plus émouvantes dans un livre certes pas aussi froid et cérébral qu’on veut bien le dire mais où l’émotion ne vient qu’après la digestion de la réflexion philosophique et scientifique de l’auteur. En ce qui concerne « Beijing Coma », le récit ne s’arrête pas au quatre juin 1989. Les souvenirs de Dai Wei sont interrompus par l’intrusion régulière dans ses pensées de bribes du monde extérieur. Il en tire un portrait de la Chine d’après, celle qu’il ne connaît pas de première main – un peu comme Ma Jian, exilé depuis 1987 – mais qu’on pourrait résumer en un « plus les choses changent, moins elles changent » : la relative ouverture économique fait vivre un certain nombre de personnes mieux qu’avant mais n’a pas permis de changer réellement un Etat brutal et meurtrier. A ce titre, les derniers chapitres sont lumineux.

« Plowing the dark » est un livre brillant écrit par un des grands écrivains américains actuels. Sa lecture est une expérience exceptionnelle qui, pourtant, ne satisfait pas autant que celle de « The echo maker ». Peut-être parce qu’il décrit ici un monde fukuyamesque, inconnu de nous, vieux de près de vingt ans et déjà absurde alors que son dernier roman – peut-être le meilleur livre post 09/11 à ce jour – nous est plus proche – humainement parlant, mais surtout dans l’expérience décrite. « Beijing Coma » touche finalement plus, remporte l’adhésion alors que c’est un livre littérairement inférieur. Les évènements et les états d’esprit décrits sont tout aussi éloignés temporellement mais nous semblent bien plus réel : la réalité virtuelle est morte, pas la République populaire de Chine.

Richard Powers, Plowing the dark, FSG, $15.00
Ma Jian, Beijing Coma, Flammarion, 23€

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Depuis Madrid

Il n'y a pas de rentrée au sens franchouille du terme en Espagne, mais en me promenant ces deux derniers jours dans les librairies madrilènes, j'ai vu quelques volumes intéressants publiés depuis un mois. Honneur à la vieille garde tout d'abord: Juan Goytisolo, qui se disait fini pour le roman, nous y revient pourtant avec "El exiliado de aquí y de allá" où il ressucite le monstre du sentier, personnage de "Paisajes para después de la Batalla". C'est chez Galaxia Gutenberg, tout comme "Quijote e hijos" de Julián Ríos, collection d'essais sous-titré "traversée de l'océan des histoires" ainsi que "La ninfa inconstante", un roman inédit de l'immense Guillermo Cabrera Infante. Un an après "Exploradores del abismo", Anagrama publie "Dietario voluble", compilation de passages des carnets de note d'Enrique Vila-Matas. Enfin, n'oublions pas que le mois prochain Carlos Fuentes sera de retour avec un nouveau roman.

En ce qui concerne la nouvelle génération, il convient de mentionner "El dorado", second roman de Robert Juan-Cantavella dont j'évoquais il y a peu un précédent travail. Très attendu en Espagne, Isaac Rosa fait parler de lui avec "El país del miedo" roman / essai sur les peurs qui dominent dans une société pourtant plus sécurisée que jamais. A priori intéressant, mais à voir comme les promesses de la présentation de "La mémoire vaine" se sont évanouies dans une bouillie révisionniste, on se méfie. Signalons aussi l'étrange "Odio Barcelona", livre collectif où des auteurs vivant / ayant vécu dans la capitale catalane expriment ce qui leur déplait dans leur ville transformée en vomitorium d'erasmus et de touristes. Au menu, Javier Calvo, Eloy Fernández Porta, Agustin Fernández Mallo, Oscár Gual ou encore Robert Juan-Cantavella. Le nom du livre est un clin d'oeil au I hate heaven des Residents.

Pour terminer, j'ai été étrangement touché par la présence dans toutes les librairies où je suis passé de piles de livres de David Foster Wallace. Ce n'est pas le supposé "hommage" mercantile qui ne fait cet effet mais bien le fait qu'à l'exception de "The broom of the system", tous ses livres de fiction sont disponibles en espagnol, de même que ses deux collections majeures d'essais -- et ça se vend. L'oeuvre de Foster Wallace est connue grâce à l'activisme de cette jeune génération évoquée ci-dessus. On continuera à parler de ces gens qui font bouger les choses comme jamais, produisant ce qui ressemble à un corpus peut-être inégal mais globalement fascinant.

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Fiction bâtarde

On ne pourra pas dire que Céline Minard manque d’ambition. Contrairement à nombre de lecteurs dont certains amis, je n’avais pas été entièrement convaincu par son « Dernier monde », récit de fin de l’humanité au parfum philosophique radical vert, mais tout de même séduit par de nombreux aspects d’un projet d’une dimension qu’il est assez rare de rencontrer par chez nous. En cette rentrée elle revient avec un livre bref, d’une envergure plus réduite mais dont l’idée, le ressort de base faisait courir à son auteur le risque évident de se gameller la gueule de royale manière. On aurait pu ne pas le lire, mais l’envie de suivre, alors qu’elle s’élabore, qu’elle commence à peine, l’œuvre de ce qui pourrait bien être l’un des auteurs français les plus intéressants de l’époque, était trop forte. Le livre a été ouvert, les sourcils froncés, en se disant que si tout se passe mal, il n’y en avait de toute façon que pour cent pages. Deux heures plus tard, c’est en gamin morveux qu’on referme « Bastard battle », gagné par un drôle d’enthousiasme qui nous rend honteux de nos réserves initiales.

Deux ans après le traité d’Arras qui mit fin à l’engagement bourguignon dans la guerre de Cent Ans, Haute Marne et Bourgogne sont ravagées par des bandes de soudards désoeuvrés. Dans « Bastard battle », Denysot-le-clerc raconte comment la ville de Chaumont a été défendue des troupes d’Aligot, le second Bastard de Bourbon, par une femme jaune aux formidables talents militaires. Les mois qui suivent, il rencontre, alors qu’il accompagne Aligot en maraude, d’autres étranges combattants du même type. Au départ soldats de fortune allant en solitaire, ces étranges pèlerins des terres de l’Est français finiront par s’unir en une petite milice hétéroclite pour se débarrasser une fois pour tout du rageur bastard. Les sept samuraïs en 1437. Katana, kung-fu et moines shaolins face aux coquillards chers à Villon. L’intrusion de personnages de mangas, de films de sabre ou de savate asiatique en plein milieu de rapines moyen-âgeuses n’est pas la seule collision frontale de « Bastard battle ». Denysot-le-clerc a lui aussi été contaminé par cette rencontre : sa version enjouée et ripailleuse du moyen français se voit régulièrement bousculé par des anachronismes linguistiques, des pénétrations ultra-contemporaines d’un vocabulaire d’une étrangeté presque futuriste lorsqu’il est plongé au détour d’une phrase qui pourrait sortir des chroniques de Monstrelet.

Comment Minard parvient-elle à ne pas faire sortir de route un assemblage qui ne semblait pas tenir ? Peut-être d’abord en n’ayant aucune prétention de dire plus que ce qui n’y est dit – je ne pense pas qu’il y ait dans « Bastard Battle » d’autre plaisir que de bousculer la langue, jouer avec l’histoire dans un ensemble fort divertissant. Une des clés de la réussite me semble aussi que Minard n’en dit pas trop, n’insiste pas outre mesure sur les caractéristiques et particularités de ses étranges personnages : hormis la surprise des témoins, l’intégration au récit est naturelle, comme si tout était dans les limites d’une certaine normalité. Il en va de même pour les anachronismes linguistiques. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de surprise – merde, il y en a ! – mais plutôt que lorsqu’elles surviennent c’est surtout devant l’habileté de jongleur de l’auteur. Et c’est justement là que vient le plus important, c’est-à-dire le talent de Minard car toutes les bonnes intentions du monde ne suffisent pas à rendre fonctionnel ce qui paraissait être un édifice attendant le moindre prétexte pour s’écrouler.

Loin de moi l’idée de dire que « Bastard battle » est un des meilleurs livres lus récemment : je ne pense pas qu’il faut l’envisager dans un rapport « plus ou moins bon que » ou d’œuvres impérissables versus œuvres périssables. Il ne faudrait pourtant pas négliger son intérêt fondamental : la piste vers laquelle il pourrait bien diriger l’avenir d’une certaine frange de la littérature française. En tant que lecteur des postmodernes américains, je vois dans le jeu de Minard certains échos de celui que mena Barth avec les mythes antiques dans les années ’60 et ’70. Mais sans vouloir nier la fertilité toujours bien réelle de cette époque, tout ça est dernière nous. Tournons-nous alors vers l’autre versant des Pyrénées et considérons par exemple « Proust Fiction » de Robert Juan-Cantavella, recueil de huit nouvelles encensé par Julián Ríos. Jorge Carrión a dit du récit qui lui donne son titre qu’il prouvait que Tarantino avait influencé Proust. « Bastard battle », vendu comme « Tarantino meets Villon », serait-il la tête de pont française de l’afterpop, ce mouvement brillamment théorisé l’an dernier par Eloy Fernández Porta ? Le versant francophone des mutins mutants espagnols? N’est-ce pas en effet le digne représentant de ce qui vient après l’avant-pop de Larry McCafferty, soit une littérature dont le rapport à la pop n’est plus conflictuel ou ouvertement critique mais plutôt franchement assumé – et exploité ? Quoiqu’il en soit, « Bastard battle » représente indiscutablement la littérature d’une époque comprise comme celle d’une culture double, dans laquelle les barrières entre haute culture traditionnelle et culture populaire ont été abattues, non pas dans un grand mouvement qui hurlerait « tout se vaut », mais bien parce qu’il s’agit de choisir et de combiner son cadre de référence sans avoir honte de préférer un soi-disant mineur d’aujourd’hui à un prétendu majeur d’hier, sans pour autant céder à la tentation de rejeter l’ancien pour le nouveau. A charge ensuite pour l’auteur de mettre en place les tactiques narratives qui démontreront la justesse de son choix. C’est, je crois, dans cette optique là qu’au-delà du plaisir ressenti à la lecture, « Bastard battle » prend toute son importance.

Céline Minard, Bastard Battle, LaureLi, 12€

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Les larmes de Régis

On aurait aimé ne pas savoir que derrière « Lacrimosa » il y avait une histoire réelle, une femme en chair et en os que Régis Jauffret aimait et qui s’est suicidée. Si le savoir a posteriori aurait sans doute apporté un éclairage intéressant, le savoir a priori détermine peut-être trop notre lecture et crée des malaises qui n’auraient pas dû être. Mais voilà, on a lu partout ce qu’il en était et on ne peut rien y faire. « Lacrimosa » en exorcisme fictionnalisé de Jauffret par Jauffret.

Le malaise, autant commencer par lui histoire de s’en débarrasser, est double. Il y a d’abord celui ressenti à la réinvention d’une mort bien réelle. On ne peut s’empêcher de penser à la famille et aux proches de la défunte devant une telle fantaisie. Quand on sait à quel point le sujet d’une biographie peut se scandaliser d’un détail faux, que doivent penser les personnes concernées par ce « Lacrimosa » ? Il y a ensuite ce que Jauffret laisse transparaître de lui en tant que personnage de son livre, arrogant, nombriliste, presqu’indifférent. Et il me faut ajouter à ça l’impression d’être un voyeur. Face à ces obstacles, je me suis rendu compte que ma tactique de lecteur était plutôt étrange et difficilement compréhensible : dans les moments de gêne, je tachais d’oublier ce que je savais de l’aspect réel du récit alors que dans les moments de plus grande émotion, je tentais de m’en souvenir. C’est la première fois que j’observe ce type de comportement, et il y a sans doute des choses à en dire. Je ne compte cependant pas parler de moi mais bien de « Lacrimosa ». Plongeons-y.

Et on est d’emblée surpris puisqu’on nous avait promis un peu partout un Jauffret différent du Jauffret connu alors que ce premier chapitre nous rappelle quelques souvenirs récents : dans une situation somme tout normale – pour autant qu’un suicide puisse vraiment être considéré normal, malgré sa triste régularité – il se met à introduire des éléments qui créent des fissures dans un récit qui jusque là roulait tout seul, des détails qui choquent, des scènes qui heurtent. En fait, on se sent dans « Univers, Univers », un suicide remplaçant le gigot, on se dit qu’on va avoir droit à des variations, à une litanie des causes et des déroulements possibles. On les aura, sauf que. Sauf que Jauffret s’adresse directement (en la vouvoyant) sous forme épistolaire à la défunte. Sauf que le deuxième chapitre est la réponse de la dite défunte à Jauffret. Sauf que cette réécriture de plus en plus improbable s’interrompt au quatrième chapitre, après une virulente réaction de la suicidée. Et donc voilà Jauffret forcé d’admettre qu’il a exagéré, qu’il a menti, qu’il a brodé, qu’il a inventé parce que c’est son boulot de faire ça, c’est lui, c’est ce qu’il sait faire, c’est sa seul façon de réagir à l’évènement. Sauf qu’il n’avait pas compté sur elle, sur ses incessantes remises en place qui entraîneront une remise en cause de la tactique littéraire de l’écrivain aux méthodes pourtant si bien huilées. Alors voilà, il se met à raconter grosso modo la dernière année de vie, quelques anecdotes significatives, sur le ton de la confidence, écoutez je vais dire toute la vérité rien que la vérité voilà comment ça c’est passé. Et nous de partir avec eux pour une semaine au Club Med’ comme dans un vrai roman où on va vraiment nous raconter qu’on s’est levé le matin, a pris le café, fait caca, nagé, baisé, mangé, dansé, bu, etc. Auto-fiction à la française, quoi. Mais bien sûr, on est vite détrompé puisque très vite on retombe dans les variations Djerba, mélange de faits et de ce qui aurait pu être arrivé. Parfois, Jauffret se corrige lui-même,  un peu gêné. La plupart du temps, c’est suite aux missives de sa disparue qu’il est forcé de rectifier le tir. Le procédé continue, prend de l’ampleur au retour à Paris et continue jusqu’à une fin qui parait (parait, parce qui sait vraiment…) plus honnête, plus véridique.

Il est compréhensible d’être insupporté par de telles manigances, surtout quand on sait ce que l’on sait. Mais je pense que le mérite de Jauffret est de nous faire passer outre, une sorte de traversée du miroir où on accepte finalement se retrouver dans le monde fictionnel de l’auteur parasité par la réalite – ce qui, dans ce cas-ci, est plus facilement acceptable que de se dire que la réalité est parasitée par un auteur insensible. C’est pour moi une des réussites du livre, mais je sais que d’autres lecteurs ne se sont pas fait avoir comme moi et que la conséquence en a été le rejet complet de l’expérience. Je crois qu’un des gros obstacles à l’appréciation du livre est la délicatesse du thème ainsi que ce qui est perçu comme l’indélicatesse du traitement. Je trouve pourtant que « Lacrimosa » est, au final, un exemple intéressant, une façon originale et puissante d’aborder le sujet pour peu qu’on arrive à aller au-delà des réserves que la méthode peut inspirer. Le fait est se confronter au suicide d’un être très proche est une expérience complètement différente que celle de la mort naturelle ou accidentelle. Les sentiments sont beaucoup plus contradictoires et c’est ainsi qu’on ressent Jauffret dans son livre : un homme face à l’impensable ou à l’impensé qui est pris de réactions ambigües, qui se contredisent, se lamentant de la perte, se lamentant pour la perdue, se lamentant pour lui, s’accablant, s’exonérant, on passe un peu par toutes les couleurs là-dedans et il me semble évident qu’il a trouvé la forme choquante mais idéale pour rendre ce maelström d’émotions qui se démentent et s’opposent. 

Même si les réactions du Jauffret de papier sont contradictoires, il me semble que ça ne se fait pas au détriment de l’émotion. Malgré les passages « même pas mal », l’indifférence, le regard parfois clinique, il reste tout les autres moments et surtout l’articulation du dialogue épistolaire entre lui et son amour disparu. Elle est dure avec lui, ça claque fort. Elle lui dit ses quatre vérités, lui refait le portrait psychologique, le met face à ses propres illusions et à ses défauts ou pires traits de caractère. Cette attitude est l’antidote indispensable aux hésitations narratives, au faux qui dit vrai, vrai qui dit faux, etc. Retour sur terre. Et comme bien entendu il y a un vrai Jauffret qui écrit les lettres du Jauffret de « Lacrimosa » et celle de la défunte, ces claques sont bien sûres auto-assénées : et voilà le lecteur qui se rend compte que c’est dans les lettres de la dame qu’il faut aller voir ce que Jauffret à retirer de ce calvaire, pas dans les fanfaronnades métafictionnelles qui les entourent. Et c’est incroyablement touchant, ces émotions fortes, cette sensibilité à vif maladroitement ( ?) dissimulées par un voile de procédés d’un écrivain intelligent.

Je parlais en début d’exorcisme. Le mot est sans doute fort mais rend à mon sens assez bien ce qu’il se passe du point de vue de l’écriture du livre. Mettons de côté le contenu en lui-même pour voir ce que Jauffret fait ici qu’il ne faisait pas ailleurs ou en tout cas pas vraiment comme ça. Les lecteurs attentifs l’ont dit des Inrocks au FFC (je reprends d’ailleurs la phrase inédite d’un de mes collègues, prononcée dans la douce intimité des fauteuils cuir de nos salons privés) : « Jauffret essaie de faire : si Jauffret écrivait une fiction sur quelqu'un qui fait face au suicide d'une amante voilà ce qu'il écrirait ». Et c’est exactement ça. Il commence comme ça et se rend compte que ça ne fonctionne pas : il change de fusil d’épaule. Ce n’est pourtant pas que le début est raté, c’est au contraire, je crois, ce qu’il veut faire, en fait la facette formelle de son intention de fond : le suicide chamboule tout, on est désarmé face à lui et son écriture l’est également, elle tente elle aussi de s’y faire, de s’adapter à cette nouvelle réalité, d’où le changement progressif, par tâtonnement où on passe du Jauffret normal à un Jauffret outré à un Jauffret complètement, extrêmement inédit. Une fois le livre terminé, à l’heure du bilan, on se rend compte qu’un équilibre a été trouvé entre celui d’avant et les velléités un peu trop rénovatrice de celui d’après, on est face à un Jauffret différent mais toujours bien Jauffret. Le deuil fait, rien n’est comme avant, mais tout n’est pas différent. Et je trouve ça remarquable.

Malgré le malaise, malgré les ratages, malgré l’imperfection totale et sans doute assumée du livre, je ne peux m’empêcher d’aimer énormément « Lacrimosa ». J’ai envie de dire que Jauffret a réussi son projet alors que je ne suis pas bien sûr de savoir quel fut son projet exact. C’est con quand même.

Régis Jauffret, Lacrimosa, Gallimard, 16€50

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Cyclocosmia

Signalons la parution officielle ce jour d'une nouvelle revue auquel on souhaite le plus bel avenir. Comme de nombreux amis, Fausto y participe. Tous les renseignements pour vous procurer ce premier numéro sur le site de Cyclocosmia. Pour les lecteurs belges, j'espère avoir des nouvelles d'ici peu.

CYCLOCOSMIA I
- totem : cyclocosmia truncata
- mots-clefs : souterrain, bouclier, toile
- dossier : Thomas Pynchon
- parution : 22 
septembre 2008
- 125 x 202 mm - 160 pages - 20 euros
- ISBN : 978-2-9528908-6-1

Invention :
- Eric Schwald : "La Muraille"
- Emmanuel Bourdaud : "Emplafonné"
- Oscar Soria Gamarra : "Six fois la mort"
- Marie Heimburger : "Fait divers"
- David Gondar : "Utérus vaudou"
- Marion Collé : "1 fil"
- Jérôme Lafargue : "Sur la piste"
- Jean-Pierre Zubiate : "Achille en terre"

Observation :
- Antonio Werli : "Slow Learner : Thomas Pynchon, un portrait de l'invisibilité"
- Olivier Roussilhe : "Le double et son masque" (fiction)
- François Monti : "V. : là où nous allons"
- Olivier Lamm : "The Crying of Lot 49, Gravity's Rainbow, Vineland : "Slow Whirlwind", d'un jour d'avant au jour d'après, genèse d'une cosmologie du doute en trois étapes"
- Julien Frantz : "Gravity's Rainbow : infra-film en molécules longues"
- Julien Frantz : "Vineland : à travers le Bardo médiatique"
- Gilles Chamerois : "L'incipit de Mason & Dixon : l'arc-en-ciel de la création"
- Claro : "Mason & Dixon : entre les lignes"
- Marc Courtieu : "Comment interpréter les événements du monde : paraboles et lignes droites, la géométrie paranoïaque de Thomas Pynchon"
- Pedro Babel : "The funny Tom show : brève et insuffisante notule sur l'humour de Pynchon"
- Rodrigo Fresan : "Against the Day : l'hystérie interminable"
- Julien Schuh : "Against the Day : une alchimie de la lumière"
- garp : "Garde contre" (fiction)

- Julien Frantz : "Raymond Roussel : la transparence et son double"

Illustrations :
- Florence Lelièvre : "Méandres"
- Antonio Werli : "Graphies"

Tothématique & Blason :
- Julien Frantz & Antonio Werli

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Abreuvoir, extended

Je viens d'ajouter quatre blogs à l'abreuvoir de Tabula Rasa. Chez les anglophones, S* (Shigekuni). Son auteur est allemand et il poste dans les deux langues, mais l'essentiel de ses textes sur la littérature sont en anglais. Les trois autres sont écrits en espagnol. Tout d'abord, Afterpost, travail collectif de six étudiants en littérature à Grenade. Adresse essentielle pour découvrir ce qui se fait actuellement dans la péninsule: leurs longues critiques s'intéressent à des auteurs que le public francophone ne connait (pas encore?). Les deux derniers blogs sont les maisons online d'écrivains / critiques espagnols que les lecteurs fidèles ont déjà rencontré lorsque j'ai parlé du receuil Mutantes auquel ils ont tous deux participé. Leurs textes étaient parmi les meilleurs. Jorge Carrión a publié cette année Australia, un viaje et dirigé le volume critique sur l'oeuvre de Ricardo Piglia, chez Candaya. Il peuple son blog de nombreuses critiques, articles, polémiques. Vicente Luis Mora est le directeur de l'Instituto Cervantès d'Albuquerque. Il est l'auteur de plusieurs volumes de poésie et d'essais critiques. Son blog, Diario de lecturas, est l'un des plus connus de la blogosphère littéraire hispanique. J'espère que ces adresses vous encourageront à découvir la nueva narrativa espagnole, celle qu'on nous cache derrière les seuls auteurs connus à être traduits par chez nous.

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