Symphonie pour le libre-arbitre

En 1976, Danilo Kis publie « Un tombeau pour Boris Davidovich », l’un des meilleurs livres sur le totalitarisme soviétique, une histoire en 7 chapitres, suite de portraits s’emboîtant afin de donner une vision kaléidoscopique de la bête. Pratiquement trente ans plus tard, visiblement toujours sous le coup de sa lecture, William T. Vollmann renouvelle la technique pour s’attaquer à l’URSS et à l’Allemagne nazie.

« Central Europe », sans l’ombre d’un doute le plus accompli des romans de Vollmann, est une suite interconnectée d’histoires, de portraits plus ou moins fictionnalisés d’individus réels, allemands et russes vivant dans des conditions alimentaires, sécuritaires et idéologiques extrêmes. Ne donnant ni dans la condamnation morale ni dans l’exhibitionnisme ordurier des perversions politiques du vingtième siècle, ce livre peint le retable assez fascinant des situations moralement impossibles dans lesquelles les individus sont placés sous les régimes totalitaires, et des façons dont l’humain réagit, sa capacité à se créer un peu d’espace pour respirer et survivre, même si c’est parfois au coût de son honneur.

Dans cette galerie, on trouve Käthe Kollwitz, sculpteur allemande que Vollmann présente un peu comme un archétype : mère d’un soldat tombé en 1914, elle se tourne vers le pacifisme et le socialisme. Manipulée par l’Union Soviétique, déchue de ses récompenses et de sa situation professionnelle par les nazis, elle meurt avant la fin de la guerre. Son portrait est celui d’une femme voulant aider son prochain, mais qui, prise entre les tenailles de systèmes trop humains, n’a pu qu’essayer de faire de son mieux. Il y aussi deux généraux, l’allemand Paulus et le russe Vlassov, deux soldats brillants qui luttent, sans se poser de questions, pour leurs patries respectives dans des circonstances difficiles : l’un coincé par les exigences démentes du fürher, l’autre par la folie tactique du petit père des peuples. Tout deux seront faits prisonniers par l’ennemi et basculeront psychologiquement, se faisant collaborateurs. On ne souhaitera à personne la fin épouvantable de Vlassov et la vie minable de Paulus.

Au-dessus de cette fourmilière grouillante de vies plane l’histoire principale de « Central Europe », celle d’un triangle amoureux partiellement imaginaire entre le compositeur Dimitri Chostakovitch, le cinéaste Roman Karmen et Helena Konstantinovskaia. Helena a bel et bien été la maîtresse – une parmi beaucoup – de Chostakovitch avant d’épouser Karmen. Vollmann lui donne la place de grand amour du musicien, de femme malheureuse de son mariage subséquent qu’elle fuyait de temps en temps pour revoir le brave Dimitri. Pourquoi accorder à cette histoire une dimension qu’elle n’avait vraisemblablement pas ? D’abord, sans doute, parce que l’auteur adore les histoires d’amour et qu’il trouve ici l’opportunité d’en écrire une très profonde et complexe. Plus essentiellement parce que ça lui permet de se plonger plus longuement sur le cas Chosta. Voilà un homme qui est musicien officiel de l’URSS avant d’être quasi-excommunié, puis réintégré, puis… Voulant toujours dire non mais ne sachant l’énoncer, il promet tout : oui, oui, camarade, plus de léninisme dans ma musique, oui, oui, le peuple veut s’amuser, oui, oui, je suis un patriote. Une fois chez lui, il ne peut s’empêcher de retomber dans ses travers « bourgeois » et de s’adonner au « formalisme décadent ». Et lorsqu’il écrit vraiment ce que le pouvoir lui demande, il y inclut l’une ou l’autre référence subtilement ironique ou subversive. Le Chostakovitch de Vollmann est un homme complexe, qui s’abaissera jusqu’à dénoncer d’autres compositeurs pour satisfaire le pouvoir mais qui fera aussi preuve d’un courage qui confine au suicidaire lorsqu’il compose une série de musique juive pour rendre hommage à un de ses amis purgés par Staline lors du pseudo-complot des médecins juifs. Il s’agit vraiment du personnage emblématique du livre, l’exemple éclatant des dilemmes épouvantables dans lesquels sont placés les citoyens de pays totalitaires. Le connaisseur n’y apprendra pas grand-chose factuellement, mais humainement, le portrait impressionne tant Vollmann se fait virtuose psychologiquement.

« Central Europe » n’est pas un livre de héros, mais il y en a un qui s’en approche fortement : Kurt Gerstein, nazi ayant voulu, au mépris de sa propre vie, révéler au monde l’ampleur de la solution finale et tenté par ses moyens bien limités de diminuer le nombre de juifs tués. C’est curieusement le personnage le plus malheureux, affublé d’une épouvantable haine de soi ravageuse : il se reproche de vouloir faire quelque chose mais de ne pas pouvoir. Rien de pire qu’être le détenteur de nouvelles alarmantes que personne ne veut entendre.

C’est un livre profondément humain, mais c’est aussi un tour de force littéraire. Suite de paraboles et d’allégories intercalées dans des récits plus réalistes, Vollmann démontre une palette particulièrement étendue. Aux passages très précis en matière de psychologie et de documentation – la science est omniprésente -, il fait succéder des envolées lyriques baroques assez brillantes – je pense notamment à l’époustouflante errance d’un soldat allemand dans la campagne ukrainienne qui prend des allures de ballade dans un tableau de Bosch. La musique a évidemment une place essentielle : la structure déjà, succession de portraits, évoque les variations. Il y a aussi de nombreuses pages consacrées aux compositions de Chostakovitch que l’auteur analyse d’une façon particulièrement originale mais qu’il intègre aussi dans ses descriptions de Leningrad en siège. Ainsi, on verra le compositeur sur le toit du conservatoire contemplant sa malheureuse ville, chaque scène faisant écho à la symphonie qu’il joue dans sa tête. On notera aussi la présence de Wagner en filigrane des parties allemandes : encore une fois, l’étude de la tétralogie de l’Anneau du Nibelung est astucieuse et, même si l’idée n’est pas originale, la wagnerisation des descriptions des débuts de l’opération Barbarossa donne des pages très fortes.

Il n’y a, en fait, sur ces presque mille pages pas grand-chose à jeter, l’auteur ayant visiblement travaillé son écriture de façon très minutieuse, ne laissant place à aucune des approximations qu’il y avait ici ou là dans certains de ses précédents volumes. Peut-être est-ce au détriment d’une petite dose de folie, mais le résultat est tellement fort qu’on ne pensera pas à rouspéter.

Mentionnons pour conclure l’option plutôt courageuse – surtout lorsqu’elle ne donne pas dans le sensationnalisme – de faire de ses deux narrateurs des personnages négatifs – l’un est membre de l’appareil sécuritaire soviétique, l’autre est nazi-, option qui colle avec le refus non pas de voir le mal mais bien de juger trop vite des faiblesses de l’Homme. En fait « Central Europe » est un magnifique roman sur le libre-arbitre, les possibilités de l’humain et ce qu’il en reste lorsque la machine à broyer étatique passe.

William T. Vollmann, Central Europe, Actes Sud, €29.80
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Une semaine avec Bill

On ne parlera pas de chef-d’œuvre, mot par trop galvaudé, mais on dira quand même qu’il s’agit du meilleur livre de son auteur, lui-même un des écrivains les plus originaux en activité aujourd’hui. « Central Europe », douzième fiction de William T. Vollmann, vient de paraître chez Actes Sud et est sans aucun doute le meilleur roman étranger de cette rentrée – il mérite en tout cas plus d’égard que ne lui en accorde André Clavel dans Lire, mais on m’a reproché de faire trop attention au bruit de fond des critiques, je laisserai donc d’autres y répondre. Ce livre avait permis à son auteur de décrocher le prestigieux National Book Award en 2005. Je l’avais lu alors, j’ai aussi lu les épreuves de la traduction française et je reste convaincu : un grand roman. Pour faire honneur à cette publication ainsi qu’à celle de « Décentrer la terre », essai publié chez Tristram, j’ai mis les petits plats dans les grands et vous propose sept jours consacrés à Vollmann. Demain, un papier sur « Central Europe ». Suivrons mardi et mercredi les parties de mon entretien avec l’auteur consacrées à ce livre. Jeudi, je vous parlerai de « Décentrer la terre », le lendemain ce sera Vollmann qui vous en parlera. Samedi, « Poor people », dernière publication US (à paraître chez Actes Sud au printemps prochain) selon Fausto. Le dernier mot sera laissé à Bill the blind dimanche. Après, si vous êtes sages, on évoquera David Markson.

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Trois tarés s'en vont au bal

Il en va des écrivains comme de la bourse, diront certains : on ne sait pas toujours bien pourquoi la cote monte ou descend. C’est un peu mon cas en ce qui concerne Rick Moody, auteur relativement bien vu par les amateurs de fictions pointues comme par ceux de textes classiques de qualité. Il aura suffi de « The Diviners », un roman pas vraiment réussi mais pas non plus totalement raté, pour que le premier groupe que j’évoquais se mette à tourner le dos lorsque l’on prononce son nom. Jugement sévère qui ne sera peut-être pas revu à la faveur de la publication du finalement assez bon « Right livelihoods ». Mais qu’en sais-je ?

Les nouvelles de Moody ont toujours été les pièces les plus intrigantes de son travail, les romans perdant parfois un peu du mystère et de l’étrangeté qui les enveloppent souvent pour gagner, sans doute, à la fois en clarté et en rigueur narrative. Les trois novellas reprises dans « Right livelihoods » se trouvent en fait à mi-chemin entre ces deux pôles, et ce n’est pas plus mal.

En guise d’entrée en matière, on a « The omega force », sans doute le meilleur des trois textes. Sur une île de la côté Est des Etats-Unis, le docteur Van Deusen, retraité d’une administration gouvernementale et un peu siphonné, trouve un roman d’espionnage de seconde zone qu’il identifie assez rapidement comme un rapport codé de la CIA l’avertissant personnellement de l’invasion prochaine de son bout de terre par des terroristes à la peau sombre. Il se met sur la piste des méchants en tentant de décrypter les indices dissimulés sous les apparences les plus anodines. Ce qui fait la réussite du récit, c’est la paranoïa drôlissime de Van Deusen. Ce personnage est l’idée géniale de Moody, la matrice d’une histoire qui sans lui n’aurait peut-être été qu’une version satirique de la folie anti-terroriste actuelle du gouvernement US : il donne de la chair à ce qui aurait pu terminer comme trop de nouvelles de George Saunders, paraboles politiques avant d’être des œuvres littéraires.

« K&K » est le texte le plus faible du recueil quoique non dénué de charme. Ellie s’occupe de l’organisation quotidienne d’une petite compagnie d’assurance. Parmi ses tâches, celle de relever les suggestions déposées par les employés dans une boîte réservée à cet effet. Elle y retrouve des messages de plus en plus inquiétants et s’attache à en débusquer l’auteur. C’est aussi le portrait un peu trop classique de l’employée trentenaire sans vie sentimentale et consacrant son temps libre à cultiver sa mélancolie. Amusante comme les histoires de Moody peuvent l’être, elle donne pourtant l’impression de n’être qu’un interlude discret entre les deux pièces majeures de « Right livelihoods ».

Le récit qui clôture le livre est le plus atypique. « The Albertine notes » est un texte de genre commandé par McSweeney’s en 2003. Dans un New York d’après la catastrophe, une drogue circule, éclipsant toutes les autres : l’albertine permet de revivre le passé d’une manière pas seulement réaliste mais presque concrète. Une revue commande à Kevin Lee, jeune journaliste sans le sou, un article sur ce phénomène. L’enquête n’est pas facile et il se retrouve rapidement instrumentalisé dans une guerre entre le trafiquant protégé par ce qu’il reste de la force publique et quelques scientifiques résistants. Les enjeux sont d’importance, parce qu’il semble bien que la drogue permette parfois de prédire l’avenir et surtout qu’il est possible d’intervenir sur les souvenirs – c’est dans ceux-ci que le conflit se fait le plus sanglant. C’est un récit aux multiples qualités : d’une part, on sent Moody particulièrement impliqué dans la description des junkies et des phénomènes de dépendances dont on sait la connaissance personnelle qu’il en a, donnant ainsi de véritables qualités humaines au texte, mais c’est aussi une occasion de rire gentiment des gueguerres et des jargons académiques de certains déconstructionnistes, post-féministes et autres philosophes postmodernes. C’est surtout une histoire débordant d’imagination et de créativité, à un point tel qu’on se dit qu’il aurait peut-être été plus sage d’en faire un vrai roman : le trop plein de pistes rend l’ensemble, et c’est là ma seule critique, par trop confus.

Les mauvaises langues diront que dans ces trois novelles, Moody n’a fait que donner sa version des fictions à la mode du moment : celles anti-adminstration Bush, celles sur la vie au bureau et celles du monde post-apocalyptique. C’est, d’une certaine manière, assez vrai, mais c’est oublier un peu vite que Moody n’est pas n’importe quel auteur : même noir, son humour est ravageur et il y a toujours assez de jeux dans ses écrits pour faire montre d’originalité et déjouer le piège de la banalité.

Rick Moody, Right Livelihoods, Little, Brown, $23.99

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Rescue the language

“- (..) What do you think the law is, that’s all it is, language.
- Legal language, I mean who can understand legal language but another lawyer, it’s like a, I mean it’s all a conspiracy, think about it Harry. It’s a conspiracy.
- Of course it is, I don’t have to think about it. Every profession is a conspiracy against the public, every profession protects itself with a language of its own, look at that psychiatrist they’re sending me to, ever try to read a balance sheet? Those plumes of the giant bird like the dog cornering his prey till it all evaporates into language confronted by language turning language itself into theory till it’s not about what it’s about it’s only about itself turned into a mere plaything the Judge say it right there in this new opinion, same swarm of flies he’s stepping on down there right now with their motion to throw out the jury’s verdict if they’ve got any sense.
- He can’t do that can he?
- Wait and see.
- But how can he. I thought that this was in the Constitution, a jury of your peers?
- A story you hear in first year law school, same argument Oscar’s grandfather got into with Holmes and here’s his son, here’s old Judge Crease down there following Holmes down the line. Justice Learned Hand exhorting Holmes ‘Do justice, sir, do justice!’ and Holmes stops their carriage. ‘That is not my job,’ he says. ‘It is my job to apply the law.’ Wait and see.
- And see what! My God Harry what’s he trying to do down there, the whole word flying to pieces war, drugs, people killed in the streets while this brilliant Federal judge up for the high court spends his precious time on this piece of junk sculpture and some dead dog,, what’s he trying to do!
- Trying to rescue the language, Christina. Wait and see.”

William Gaddis, A frolic of his own, Penguin, £7.99

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Chasseur sachant chasser

L’époque du boom littéraire latino-américain est déjà loin derrière nous et les lecteurs n’en connaissent souvent que deux, trois auteurs particulièrement célèbres. Si le succès de García Márquez, Vargas Llosa et, dans une certaine mesure, Cortázar est toujours d’actualité, qui lit encore les livres de Roa Bastos ou Carpentier ? Pourtant, pas mal d’œuvres valent toujours le détour. « Trois tristes tigres » du cubain Cabrera Infante en est un bon exemple.

« Trois tristes tigres » se présente au départ comme le portrait de quatre jeunes hommes dans La Havane d’avant le coup d’État. Visions pittoresques de la ville, histoires amoureuses des quatre amis, recherche d’accomplissement personnel, interrogations existentielles, finalement que de l’habituel. Ce n’est qu’une fois lancé sur cette voie, confortablement installé et presque blasé que Cabrera Infante donne un fabuleux coup de volant et envoie sa bagnole faire un long détour hors-pistes. Le voyage se fait chaotique, secouant et, disons, substantiel.

Qu’est-ce qui se passe ? L’auteur délaisse, sans tout à fait les abandonner, ses quatre personnages et se consacre aux véritables héros de « Trois tristes tigres » : la nostalgie de La Havane et de ses nuits, la musique et la littérature. Lors de l’écriture de ce livre, Cabrera Infante est déjà à moitié en exil, dans la pluvieuse ville de Bruxelles. Il n’est donc pas étonnant qu’il consacre tant de pages à se remémorer les rues de la capitale cubaine, sa faune nocturne et son ambiance. Plutôt que le réalisme cru d’un camarade écrivain ou l’exotisme forcé d’un étranger, il choisit le chemin d’une « mythologisation » de ces éléments, créant une sorte de légende cubaine, un valhalla culturel de l’île. La musique est omniprésente : celle de la langue bien évidemment, mais aussi celle de tous les clubs enfumés, bouges infâmes ou salles de spectacle des palaces pour riches américains. Elle est dans les actions et les conversations des personnages, on aurait même presque envie de dire que le livre entier est une partition ou est doté d’une structure purement musicale. Au lieu d’une version Broadway de Cuba, « Trois tristes tigres » serait une version La Havane de Broadway. Ce serait bien entendu une exagération, nous n’en dirons donc rien.

Le troisième personnage du livre, c’est donc la littérature. Pas uniquement parce qu’on en parle énormément tout au long des pages, mais surtout parce que Cabrera Infante donne l’impression de tout essayer, de ne se refuser aucun mode d’expression, sans aucune pédanterie, toujours avec une grande malice. Cette liberté d’écriture se présente sous différents modes. Il y a, par exemple, le récit en deux versions du séjour à La Havane d’un couple américain : celle du mari, homme aux prétentions littéraires, dans une langue trop châtiée pour être honnête et puis celle de la femme, sensiblement différente dans le fond et dont la forme, qui est celle d’une histoire mal traduite, truffée d’anglicismes louches et de notes de bas de page sentant bon le désespoir du traducteur. Il y a aussi le récit de la mort de Trotsky à la mode de sept écrivains cubains qui donnent des pages hilarantes, folles, et d’autant plus impressionnante lorsqu’on est familier avec l’un ou l’autre des auteurs épinglés. Et on pourrait mentionner les chansons, les poèmes, les ébauches de pièces de théâtre qui font de « Trois tristes tigres » une sorte de bible pratique des procédés littéraires. L’auteur travaille également sur diverses formes de jeux graphiques ou lexicaux, donnant en quelque sorte la possibilité au lecteur d’avoir accès à un laboratoire des lettres ou de parcourir une version mise au nette d’un carnet d’esquisses.

Cabrera Infante ne voulait pas que « Trois tristes tigres » se voit qualifié de roman : pour lui, il s’agissait juste d’un livre. Et on peut le comprendre : c’est un fourre-tout, un bric-à-brac dont la cohérence ne vient pas d’une histoire ou de personnages mais plutôt d’un décor et d’être fait d’éléments tous issus de l’imaginaire débridé de l’auteur. Sans avoir la précision diabolique du « Marelle » de Cortázar, il s’agit d’une œuvre fascinante qui, sans prétendre être son égale, ne mérite pas moins de se retrouver dans les livres qu’il faudrait vraiment lire pour comprendre le boom, mais aussi la littérature passée et celle à venir.

Guillermo Cabrera Infante, Trois Tristes Tigres, L’Imaginaire / Gallimard, 10€60

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Mémoire bafouée

Il y a dans la notice biographique de « La mémoire vaine », deuxième roman du sévillan Isaac Rosa la mention suivante : « (il) a, en outre, reçu (…) le (prix) Rómulo Gallegos, le Nobel latino-américain, qui a couronnée avant lui les plus grands dont Roberto Bolaño ». De toute évidence, recevoir le Gallegos est chose prestigieuse puisque, en plus du chilien, Rosa se retrouve sur la même liste que Vargas Llosa, García Márquez, Fuentes, Del Paso, Marías ou Vila-Matas. Il est légitime que Christian Bourgois capitalise sur ce fait. Par contre, on est surpris que l’éditeur de Bolaño n’ait pas plus de scrupules à utiliser son nom dans ce contexte: on se rappellera peut-être la terrible dispute l’ayant opposé au jury en 2003 lorsqu’on avait tenté de lui faire approuver une liste de finalistes sur laquelle il ne pouvait donner son avis. Il qualifia la personne qui l’avait contacté à cette fin de pseudopoétesse chaviste aux méthodes cubaines et le jury dans son ensemble de néostalinien. De fait, le prix est octroyé par le gouvernement vénézuélien et certains se plaignent de le voir accordé, ces temps-ci, à des œuvres aux mérites plus politiques que littéraires. Le livre de Isaac Rosa est à mon sens une forte indication de la véracité de ces allégations.

« La mémoire vaine » a quelques mérites littéraires. Portrait double d’un professeur et d’un étudiant évaporés après les troubles estudiantins des années ’60 dans l’Espagne franquiste, le livre se présente en fait comme une étude illustrée des possibilités qui s’ouvrent aux romanciers – l’étudiant était-il vraiment activiste ou un provocateur payé par la police ? le professeur, un indic, un membre de l’opposition ou un homme broyé par erreur ? – et des conséquences que ces choix entraînent sur les valeurs morales et historiques du livre à écrire. C’est donc un travail sur la mémoire, la fiction, et la littérature en tant qu’objet d’étude d’elle-même. Tout ça aurait pu être très beau jusqu’à ce que l’on se rende compte que tout n’est qu’un masque. Rosa nous propose un travail qui pourrait bien être celui de la haine de la fiction : toutes les options possibles mèneraient à trivialiser scandaleusement l’expérience franquiste, sauf bien sûr la sienne. On se rend vite compte que tous les essais sont de prétextes à avancer la vision la plus manichéenne des choses, celle selon laquelle Franco s’est levé un jour et a décidé de renverser le gouvernement parce qu’il en avait envie. Les exactions anarchistes à la veille du conflit ? A la trappe. Les énormes responsabilités communistes dans la défaite des républicains ? Inexistantes. L’Espagne post-transition ? Une dictature molle qui ne s’est pas débarassée de la torture et reste toujours sous l’emprise de l’influence franquiste. Le rappel qu’une guerre civile ne saurait se résumer à un duel entre le bien et le mal ? Une mascarade, pire : une trahison. La vision de Rosa est aussi répugnante que celle des nostalgiques de Franco.

Rosa sait très bien les reproches qui lui seront fait : une bonne partie du roman se réduit à un plaidoyer pro-domo tentant plus ou moins habilement de faire croire à celui qui voudra les émettre qu’il est un sale réac’. Il est par ailleurs piquant de constater que si quasiment tous les citoyens espagnols en vie aujourd’hui sont responsables ou doivent ressentir une culpabilité directe ou indirecte devant les méfaits de la dictature, les communistes sont par contre lavés de toutes tâches laissées par les innombrables régimes dont ils étaient idéologiquement proches et qui ont pourtant épuré de la façon la plus abjecte leurs populations. Rosa ne semblant pas voir de double standard dans son attitude, il devient évident que son problème n’est pas le franquisme, la torture et les massacres mais bien l’orientation politique des victimes. Preuve en est son pro-castrisme.

Il y a beaucoup à dire sur un régime dictatorial et violent ayant maintenu l’Espagne dans la pauvreté pendant de longues années mais, au final, tout l’arsenal fictionnel déployé par Rosa ne cache pas son véritable objectif : celui de faire une oeuvre pour les camarades, panégyrique d’opinions politiques mortifères, véritable crachat à la gueule de ceux qui refusent d’avoir une vision classiste de l’histoire et tiennent à une étude non-idéologique de la guerre d’Espagne. Dans ce cadre, voir « La mémoire vaine » qualifié de travail éthique sur la quatrième de couverture est gerbant. Malheureusement, les artifices littéraires utilisés par Rosa réussissent à tromper : certains, comme Gustavo Guerrero, se sentent mal à l’aise face à l’aspect politique mais trouvent au livre de véritables qualités littéraires. C’est une erreur : il s’agit d’un livre infâme, qui pue la merde. Pour couronner le tout, la traduction est assez étrange.

Isaac Rosa, La mémoire vaine, Christian Bourgois, 25€

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Au nom du père

Une ombre traverse les pages des aventures de Huckleberry Finn : celle de son père, homme brutal mort de façon violente. Twain ne lui réserve pratiquement aucune place, mais cette figure domine le parcours du jeune Huck. Dans « Finn », paru en début d’année, Jon Clinch tente de lui donner une vie et de circonstancier son décès.

Comme Huck craignait son père, celui-ci est sous la domination de son propre géniteur, le terrifiant Juge, sorte de Dieu le père version ancien testament, toujours prêt à écraser son fils sous le poids de son courroux. Et cette colère, il la subit souvent, devenant le mouton noir de la famille, un être honteux s’enfonçant dans la dépravation, maculant de boue son nom de par son association avec les personnes les moins recommandables de la région. Comble de la honte, de son union avec une esclave en fuite naîtra son fils. Sous la pression du Juge, Finn est poussé à commettre l’irréparable.

Dans l’introduction d’une édition espagnole de « The adventures of Huckleberry Finn », Roberto Bolaño écrit que, pour les auteurs américains, il y a deux chemins : celui de « Moby Dick » et celui du livre de Twain. L’œuvre de Melville est celle qui explore les territoires du mal, où l’homme est défait. « Huck Finn », c’est le chemin du bonheur et de l’aventure auquel il est facile de s’identifier. S’il ne peut y avoir qu’un seul Achab, nous pouvons ou rêvons tous être Huck. Avec « Finn », il est évident que Clinch nous conduit vers le côté obscur. C’est là la première différence nette avec l’œuvre inspiratrice. Finn est certes humain, il est surtout une création maudite, laminé par les forces combinées de son éducation et du destin. Malgré ses efforts pour se remettre dans un chemin plus droit et baigné de soleil, sa marche vers les ténèbres et le meurtre est implacable, les chances de rédemption jamais crédibles. Si son fils pouvait être tout le monde, lui ne peut être le père de personne. Pour peu que l’on accorde une pertinence aux propos de Bolaño, « Finn » se classera dans une galaxie mellvillesque.

En matière de structure, on n’a pas celle claire, précise et linéaire de Twain mais bien celle d’apparence chaotique et anti-chronologique chère à Faulkner. Une autre référence est peut-être à trouver dans les personnages crépusculaires et archétypaux de Cormac McCarthy. Au final, et malgré quelques références aux aventures de Huck, on est fort loin de l’œuvre inspiratrice. A priori, ce n’est pas plus mal : si le choix de reprendre la création d’un autre n’est plus original depuis longtemps, ça reste une option terriblement casse-gueule. Les comparaisons sont inévitables, et en accentuant les différences, il y a sans doute moyen de trouver une voie personnelle, éloignée des critiques.

Si je n’ai personnellement pas de soucis avec ces changements radicaux d’ambiance et de structure, il n’en vas pas de même avec la trouvaille principale de Clinch : Huck issu des amours entre un blanc et une noire. L’auteur se justifie en fin de volume par le rappel que Twain a mentionné à de nombreuses reprises sa dette, à l’heure d’imaginer la vie du jeune vagabond, envers les histoires qui lui étaient contées par des jeunes esclaves - on avouera qu’il y a un saut énorme à effectuer pour arriver de ces propos au choix de Clinch. Le problème, c’est que la force de « The adventures of Huckleberry Finn » vient notamment des relations, exceptionnelles pour l’époque, entre Huck et Jim, l’esclave en fuite. En faisant du rejeton de Finn le maudit un mulâtre, c’est un pan entier de la richesse de l’histoire originale qui passe à la trappe.

« Finn » considéré indépendamment de sa source donne un livre efficace, brutal et sans concession, écrit avec une maîtrise remarquable pour un premier roman. Peut-être l’organisation faulknerienne est-elle trop académique ou les personnages mccarthyens pas aussi imposants que ceux du bon Cormac. Si on ajoute le facteur Twain à l’équation, le bilan pâlit, non seulement à cause de l’invention malheureuse des origines de Huck, mais aussi par une emprise assez forte du politiquement correct, surtout dans la mise à mort de Finn, un peu ridicule, fausse bonne idée typique.

Jon Clinch, Finn, Random House, $23.95

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La croisière s'amuse peu

Après la course aux armes effrénée menée par John Barth de « Sot-weed factor » jusqu’à l’apocalypse littéraire de « Letters », il était sans doute temps pour l’auteur de se reposer et de laisser respirer son lectorat. C’est donc avec un roman plus léger et aéré qu’il revient en 1982.

Pour beaucoup, « Sabbatical » est le roman qui marque le début de la période inintéressante de Barth. Lui qui semblait pouvoir remplir sans aucun problème pages inspirées après pages inspirées avait déjà eu du mal à l’heure de composer « Letters » - sur lequel il a travaillé on and off pendant plus de dix ans- et les mauvaises langues disent que la muse l’a déserté.

Ce qui est certain, c’est que « Sabbatical » est, au premier abord, un roman étrange dont l’intrigue fait plus Mailer que Barth : un couple revient d’une année sabbatique passée sur un voilier et se retrouve plongé dans une étrange histoire de disparitions d’amis de l’homme, ancien agent de la CIA. Pour aller avec ce sujet a priori plus conventionnel, l’écriture se fait moins baroque, débarrassée de la graisse, pas tout à fait simple mais, disons, plus abordable.

Thématiquement, il y a aussi du changement ou en tout cas un déplacement de focale puisque les soucis politiques et écologiques de l’auteur, déjà présents en arrière plan dans « Giles Goat-Boy » par exemple, prennent une place bien plus grande. Barth est visiblement en colère contre l’Amérique post-Vietnam, la diplomatie à la Kissinger et l’avènement de Reagan. Il est aussi inquiet de voir sa bien aimée baie de Chesapeake menacée dans son équilibre environnemental par la poussée immobilière et les grands projets du gouvernement et de ses agences. Ces soucis donnent d’ailleurs un livre sans doute moins amusant et léger en apparence que les précédents travaux d’un Barth qu’on a connu plus facétieux.

Ceci dit, « Sabbatical » reste purement barthien : il s’agit encore une fois d’une fiction hautement consciente d’être fiction, d’un roman qui s’écrit sous nos yeux, puisque ce couple de retour vers la maison a décidé d’en rédiger un à quatre mains, plus ou moins celui que nous lisons. Par conséquent, le narrateur étant double, ce n’est ni le I ni le He qui est de mise, mais bien un étrange We auquel il faut s’habituer. Ce mode narratif renvoie inévitablement à un des autres thèmes du livre, celui du mariage et de l’amour. Les liens entre le voyage en couple, la remontée de la rivière, la vie, le développement d’une histoire ou même la fertilité est, j’imagine, assez évident pour que je n’aie pas à m’attarder dessus…

Si le mélange d’une intrigue étrange et des traditionnels soucis métafictionnels barthiens avait de quoi éveiller, si ce n’est l’intérêt, au moins la curiosité, « Sabbatical » souffre de trop de faiblesses pour que nos deux marins arrivent à écoper suffisamment afin de maintenir le bateau à flot. On retrouve une fois de plus l’obsession du parcours héroïque – fuir, revenir, charybde et scylla et tutti quanti- dans les aventures de nos plaisanciers, ainsi que de multiples références à l’histoire et à la théorie littéraire, mais Barth donne l’impression de se recycler une fois trop, ou précisément de ne plus se recycler mais bien de répéter ce qu’il a mieux dit ailleurs. De plus, il le fait d’une façon par trop didactique, essayant de gagner en clarté, parvenant surtout à perdre en subtilité. Il en va de même avec l’aspect politique : le clou est enfoncé trop souvent, de manière grossière et, au final, fatigante.

« Sabbatical » laisse un amer goût de trop peu. Barth est un écrivain de premier plan, il y a donc bien sûr d’excellentes pages mais la puissance imaginative et la grâce littéraire ne sont plus vraiment au rendez-vous. Un malheur n’arrivant jamais seul, certaines des dernières péripéties du livre évoquent « The end of the road », deuxième et plus mauvais roman de l’auteur.

On notera qu’il s’agit du premier livre de Barth qui donne une place primordiale à la voile, peut-être sa plus grande passion qui va d’ailleurs se retrouver au centre de pratiquement tous les livres qu’il publiera par la suite. Espérons qu’il voguera mieux par la suite…

John Barth, Sabbatical : a romance, Dalkey Archive, $12.95
Traduit sous le titre « La croisière du Pokey » au Seuil (22.20€)

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Rentrons

Programme (anglo-saxon) chargé. Quelques titres publiés cette année que je me dois de lire avant la fin 2007. Liste partielle, of course.

Déjà publié:
David Markson « The last novel » (et il semble bien que cela sera the very last puisqu’il se dit que Markson est fort malade.)
Viken Berberian « Das Kapital: A Novel of Love and Money Markets » (un ami du disparu Pugnax, recommandé par Claro.)
Rick Moody « Right Livelihoods: Three Novellas »
Matt Ruff « Bad Monkeys »

A venir:
30/08/07 – David Markson « Arrêter d’écrire » (j’hésite encore entre la traduction ou l’original)
03/09/07 – Julian Cope « Japrocksampler: How the Post-war Japanese Blew Their Minds on Rock 'n' Roll » (tout est dans le titre)
04/09/07 – Denis Johnson « Tree of Smoke » (dire que je l’attend avec autant d’impatience que « Against the Day » l’an dernier serait mentir, mais on n’en est pas loin…)
06/09/07 – Jack Kerouac « On the Road: The Original Scroll » (Première publication de la version originale, occasion de se replonger dans un classique?)
27/09/07 – Tom McCarthy « Men in Space » (dont « Remainder », paraît en français le 22 août sous le titre « Et ce sont les chats qui tombèrent ».)
??/10/07 – Paul Verhaeghen « Omega Minor » (des amis néerlandophones ne m’ont pas fait une publicité très positive de ce livre, mais un traduction chez Dalkey et des commentaires positifs de Richard Powers éveillent mon intérêt.)
20/11/07 – Steve Erickson « Zeroville »
28/12/07 – Lydia Millet « How the dead dream » (ceux qui ont lu « Oh pure and radiant heart » savent pourquoi.)
??????? – Alexander Theroux « Laura Warholic: Or, the Sexual Intellectual » (selon Steven Moore, le titre sera publié le mois prochain après des reports successifs causés par près de 200 pages ajoutées par l’auteur, au détriment, dit-il, de la qualité d’ensemble. A voir…)

Quatre livres en espagnol publiés à 2007 :
Roberto Bolaño « La Universidad desconocida »
Roberto Bolaño « El secreto del mal »
Sergi Pàmies « Si te comes un limón sin hacer muecas »
Mario Bellatin « El gran vidrio »

Quels sont les titres français à attendre de pied ferme? Et pour les autres pays ? Suggestions attendues.

Tout autre chose : dans les deux semaines qui viennent, on va un peu nettoyer les fonds de tiroir sur Tabula Rasa, avec peut-être des notes sur « Sabbatical », le semi faux-pas de John Barth, l’excellent « Trois tristes tigres » de Cabrera Infante, le moyen « Finn » de Jon Clinch et l’épouvantable et nauséabonde « Mémoire vaine » (et révisionniste) de Isaac Rosa. On parlera peut-être même du « Livre de l’intranquillité ». Ensuite, si tout va bien, une bonne grosse semaine consacrée à Vollmann (entretien et critique de trois livres).

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Vacances

C'est un Fausto épuisé qui ferme boutique et s'en va deux semaines.



Retour vers la mi-août pour se préparer à une rentrée où il sera beaucoup question de Vollmann et de David Markson. A part ces deux auteurs et, bien sûr, Danielewski, quels sont les écrivains dont vous attendez les publications de septembre de pied ferme?

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Aural Delight - Tha Blue Herb

J’ai découvert Tha Blue Herb – le meilleur groupe de hiphop du Japon et du monde, oui oui- grâce à la collaboration de Ill-Bosstino, le MC, avec DJ Krush. J’avais été instantanément séduit par ce flow absolument impeccable et personnel, extrêmement posé et tranquille et pourtant donnant une impression d’urgence, un sentiment que ce qui se passe et est dit est d’une importance essentielle.

Je m’étais donc jeter sur tout ce que je pouvais trouver, en commençant par le premier album, « Stilling, still dreaming », hiphop de facture classique avec un sens mélodique assez développé, influencé par les mélodies traditionnelles et, déjà, ce flow… Après de multiples collaborations et singles laissant entrevoir une évolution alléchante, Tha Blue Herb largue en 2002 une vraie bombe : « Sell our soul ». En quatre ans, le son a bien changé. Les beats d’O.N.O lorgnent vers les musiques électroniques et l’industriel, les mélodies se font plus complexes, Boss livre sa performance la plus impressionnante jusqu’ici. Le tout, impeccablement produit, donne un album assez sombre, d’une certaine façon profondément japonais mais tout autant universel.

Depuis cette sortie, TBH a donné énormément de concerts, réalisé un fantastique DVD live, une poignée de singles et la BO d’un film de Yakuza. Et puis un break relativement long mis à profit pour développer les activités de Tha Blue Herb Recordings, leur label – il faut écouter Shuren the Fire, ahurissant mélange de jazz et de hip-hop – et surtout pour travailler sur des projets personnels. Boss a sorti un double album avec Herbest Moon, nom sous lequel il donne libre cours à son amour pour le dub et la house. De son côté, O.N.O a produit, notamment, « Six month at outside stairs », un album instrumental sidérant où les beats, chaotiques au premier abord, prennent forme et évoquent aussi bien de riffs jazz qu’une sorte de dub accéléré. Un machin assez unique, entre l’art traditionnel du turntabilism et les sons de pointes sortis d’un laptop.

Et voilà enfin le nouvel album de Tha Blue Herb. Il est sorti en mai dernier au Japon, et s’appelle « Life story ». On dirait la chronique musicale de la vie quotidienne chez eux à Sapporo, Hokkaido, certainement moins frénétique que celle de Tokyo, d’autant plus que la neige emprisonne tout pendant plusieurs mois par an. Moins sombre, peut-être plus mélancolique que « Sell our soul », « Life story » est surtout plus calme, plus relax. Les influences indus et abstract-hiphop laissent la place aux sons venus de la deep house et à des rythmes dansables. D’une grande cohérence sonore, les 14 morceaux donnent à écouter un Tha Blue Herb qui trace son chemin en toute indépendance, sans se soucier de ce qu’en diront les puristes. Et ça donne un travail intègre, original et passionnant. Beau, surtout.

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Trois contes

A quarante ans, Damián Tabarovsky est complètement inconnu en Europe mais il paraît que chez lui en Argentine, il est de ceux qui secouent le plus le cocotier. En début d’année, Christian Bourgois a publié en deux volumes trois de ses récits les plus récents : « Les hernies », « Bingo » et « L’expectative ».

Ce sont trois textes étranges, différents l’un de l’autre mais ayant pour commune passion la digression. Si l’originalité de ses pièces est indéniable, leur qualité varie franchement et au final, seul « L’expectative » satisfait pleinement. « Bingo » est un pur exercice de style dont l’intérêt s’évanouit après quelques pages. Teresa se fait jeter par son mec et, sous le choc, erre dans la ville et dans son esprit à la recherche d’explications plus ou moins métaphysiques sur sa vie et son abandon. Malgré un final qui se veut épiphanique, on s’emmerde franchement une fois la première surprise passée. Ce court texte d’une septantaine de pages est accompagné dans le même volume par « Les hernies », un récit nettement plus original. Mimi et Luciano, deux portègnes vivant à Paris de cours d’espagnol qu’ils donnent à de riches français faisant affaires avec l’Argentine, ont besoin d’argent et décident de le soutirer aux entreprises de leurs élèves à travers un hold-up neuro-linguistique. Ne demandez pas comment ça marche : s’il l’expliquait, Tabarovsky devrait vous tuer ensuite. Mais ça marche, oui. Et nos deux compères de vivre la belle vie, voyager, bien bouffer, et ainsi de suite. Jusqu’au jour où les fonds se font rares : une épidémie de hernies se déchaîne contre les victimes des deux amis. Voilà un scénario bidonnant et une histoire assez bien enlevée qui est malheureusement desservie par le discours politique de Tabarovsky qui se fait par moment beaucoup trop présent, au point d’éclipser une histoire efficace – la politique, pourquoi pas, mais si elle prend le pas du reste, autant écrire un essai. Les bonnes fictions directement « engagées » sont rares, ce n’est pas un hasard.

Et justement, « L’expectative » est tout autant politisé, mais c’est mis à l’arrière-plan, sous une forme bien plus subtile et efficace. Comme de bien entendu, c’est le meilleur des trois textes. Jonathan avait bien profité du succès économique des années ’90 mais a tout perdu avec la crise. Sans travail, sans argent, il passe ses journées à ne rien faire d’autre qu’attendre et se promener, retournant les projets et les idées les plus folles dans sa fiévreuse cervelle. Même l’amour et l’exil ne résolvent pas ses problèmes d’homme sans avenir. C’est d’un grand comique cynique, une petit bijou d’ironie et d’originalité. Et je suis surtout séduit, bien entendu, par l’art de la digression que Tabarovsky maîtrise de façon splendide. Ce livre qui est construit un peu comme on pense – en changeant toujours l’objet de son attention, bien souvent avant d’avoir vraiment fini d’y réfléchir- doit sans doute être vu, au-delà d’un portrait social d’une génération, comme un hymne à cette forme littéraire inépuisable, à la « puissance subversive, (aux) propriétés révolutionnaires » et qui « dépasse la redondance » pour devenir « un débordement, un don : la digression comme mode de l’excès ». Sebald en était le maître, lui donnant une fertilité hallucinante. Je ne suis pas certain que Tabarovsky puisse faire pareil, mais ici, il réussit son coup.

Je ne dirai pas avoir été convaincu par ces trois récits : je n’ai finalement été séduit que par un seul. Par contre, l’ensemble m’a intrigué, et, si le nom de l’auteur reste suivi du point d’interrogation du doute, il y a quand même là quelque chose qui mérite qu’on s’y attarde…

Damián Tabarovsky, Bingo / Les hernies, Christian Bourgois, 17€
Damián Tabarovsky, L’expectative, Christian Bourgois, 15€

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Par monts et par vaux

En Allemagne, ils n’avaient plus vu ça depuis « Le parfum ». Un million de copies dans les ménages germains. Avec « Les arpenteurs du monde », Daniel Kehlmann a signé le coup éditorial de 2005, de 2006 et sans doute de 2007 à travers l’histoire a priori peu sexy d’une rencontre entre l’explorateur Humboldt et l’astronome Gauss dans la première moitié du 19eme siècle. Terrain surprenant pour un auteur classé « pop » et sujet étonnant pour un best-seller.

Comment expliquer un tel succès ? Je n’en ai aucune idée. C’est, dit-on, un livre qui marque une rupture avec la génération dominant la littérature allemande depuis la fin de la guerre, celle d’écrivains plus ou moins de gauche (Grass, comme c’est ironique) et obsédée par un sentiment de culpabilité post-nazillonisation du pays. Moins gentiment, la presse internationale souligne qu’on apprend que les Allemands ont de l’humour – et savent rire d’eux-mêmes. C’est peut-être cette auto-révélation qui a fait le succès du roman. En tout cas, malgré l’accueil enthousiaste de la critique anglo-saxonne, je n’ai pas l’impression que le livre se vend des masses outre-manchatlantique. En Francowallonie, même pas un frémissement. Succès interrénhanodanubelbanique uniquement? Mais pourquoi ai-je lu ce livre ? Les commentaires allemands et américains ont parfois évoqué Pynchon. Ben oui. Mais ils se trompaient.

Au-delà de la passion pour la science et les découvertes, Gauss et Humboldt sont on ne peut plus différents. L’un, d’origine paysanne, n’est jamais sorti de sa région natale, donne dans le grivois, est se passionne essentiellement pour le monde mathématique, la voûte céleste et la physique. L’autre, homme du beau monde, frère du philosophe, est un grand voyageur, principal explorateur européen de l’époque, casse-cou incroyable et coincé du cul phénoménal. Le portrait que fait Kehlmann des deux hommes est extrêmement irrévérencieux – l’académie des sciences n’aurait pas apprécié- et surtout incroyablement drôle. Indéniablement, le lecteur prend le plus de plaisir dans les chapitres où Humboldt explore l’Amérique du Sud en compagnie d’un Français paillard, rencontrant sur leurs chemins tout ce qui allait faire les clichés de l’exotisme et les recettes du réalisme magique, ou ceux contant comment Gauss, pour faire rentrer de l’argent, se met à arpenter l’Allemagne avec son incapable de fils dans un duo à la Laurel & Hardy se terminant en un hommage discret à Kafka.

Si le livre s’ouvre sur le voyage de Gauss pour aller à son rendez-vous berlinois avec Humboldt, cette rencontre est plus un anti-climax qu’autre chose. Les parcours personnels des deux hommes semblent inexorablement mener vers une étincelle lorsqu’ils rentrent en contact. Et pourtant, bernique. Kehlmann nous fait un petit tour de passe-passe, essaie d’imaginer une péripétie quelconque, et ça tombe à plat, dans un bruit et une fureur qui ne signifie rien. Tout ce qui reste est l’impression d'une longue mise en bouche agréable avant la révélation que le reste du repas a brûlé.

Il n’est pas difficile de voir pourquoi certains évoquèrent Pynchon. Humboldt & Gauss pourraient former un duo à la Mason & Dixon. Ca s’arrête là. Si Kehlmann est de toute évidence un écrivain intelligent et son livre rempli de références culturelles, scientifiques et artistiques, on peut en rien comparer ce qu’il fait de ses connaissances avec le travail de dynamiteur du savoir et du monde du Pynch. Si Kehlmann écrit de manière élégante, on ne saurait comparer la joliesse discrète de son style avec les explosions poétiques de la patte pynchonienne.

« Les arpenteurs du monde » est un best-seller atypique, ça ne fait aucun doute. Il ne faudrait pas croire que c’est beaucoup plus que ça. Lecture plaisante et amusante, roman intelligent, son souvenir s’estompe rapidement, laissant une insignifiante trace. Bon livre pour l’été, j’imagine.

Daniel Kehlmann, Les arpenteurs du monde, Actes Sud, 21€

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Tunnel de presse: appendice

Cet après-midi, j’ai relu quelques uns des papiers publiés à la sortie du « Tunnel ». Je me suis déjà fait largement écho de sa réception médiatique, et ne compte pas me relancer dans une page entière d’appréciations et récriminations, les deux épisodes précédents suffisent. Trois petits points suffiront.

La première chose qui m’a frappé quatre mois plus tard, c’est la réticence des critiques à s’engager, à se prononcer, à juger. On n’obtient finalement que très rarement un verdict quelconque de la part du journaliste. Certes, il est hardi de crier au génie, au banal ou à l’imposture immédiatement après une lecture souvent rapide. Il me semble tout de même que cette absence d’opinion est étrange. Alors, bon ou mauvais le livre ? Trop souvent, c’est le communiqué de presse qui ressort, l’intrigue qui est brossée, et les caractéristiques physiques spécifiées comme dans un magazine automobile. Pourquoi ? Parce qu’avouer ne pas apprécier une œuvre aussi ambitieuse serait s’exposer au ridicule ? Parce que crier au chef-d’œuvre serait tout simplement présomptueux ? Je pense plutôt que la critique se laisse dominer par une impression que tout se vaut, qu’il n’y a que des relatifs, qu’il n’y a pas de merdes infâmes ou de pépites, qu’un jugement n’est pas a priori meilleur qu’un autre. Il y a des livres dont on peut se contenter de dire « c’est vraiment très bien », d’autres pour lesquels se serait bien court. Ceux-là ne seront jamais traités de façon satisfaisante dans la presse : vous comprenez, il s’agit de ne pas imposer son avis au lecteur.

J’ai été également interpellé les propos de Hubert Prolongeau dans le Journal du dimanche. Il se demande si, en dépeignant ce salaud de Kohler, l’auteur n’irait pas jusqu’à la complaisance, la légitimation de propos indéfendables ? Non, dit-il, car le livre est aussi un formidable exercice de style. J’avoue ne rien comprendre à cet argument. Au contraire, ceux qui s’indigneraient d’une quelconque complaisance ne la fermeraient certainement pas si on leur disait « c’est du style, ma bonne dame ». La réponse fuserait : « mais c’est encore pire, c’est donc purement gratuit ! ».

Le prix du papier le plus bête et méchant revient à Christophe Mercier du Figaro littéraire. Lui, il prend position, mais pas vraiment envers le livre qu’il n’a pas apprécié. Ce qu’il n’aime pas ce sont les propos dithyrambiques de la critique américaine – sans doute tirées du dossier de presse, vu que la réception US fut tout sauf unanime. Le plus amusant ? Il décerne la « palme de l’enthousiasme naïf à un certain Steven Moore ». Il est vrai que celui-ci n’y va pas avec le dos de la cuillère, comparant « Le Tunnel » à Proust, Joyce et Musil. Mais visiblement, Mercier n’a pas fait ses devoirs, puisqu’il ignore que le dit Moore est un plus grands connaisseurs de la littérature US d’après-guerre. Ca ne légitime pas nécessairement son opinion, mais ça remet en perspective le « un certain » dont Mercier l’affuble. A la fin de son article, le critique dit que « l’intellectualisme excessif et abstrait prive le lecteur du plaisir qu’il est, avant tout, supposé éprouver à la lecture d’un roman ». Gageons que ce sera vrai pour pas mal de gens. Mais qui détermine le taux d’excessivité de l’intellectualisme ? Et qui dit où le plaisir doit se trouver ? Au moins ne puis-je lui reprocher de se prononcer clairement…

William H. Gass, Le Tunnel, Le Cherche-midi, 26€

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Mauvaise Blague

Il y a dans « L’expectative » de Damián Tabarovsky ce qu’il appelle la plus mauvaise blague au monde.

« Sais-tu où se trouve la rue Cloche ? »
« Cette rue me sonne à l’oreille. »

Si la blague est déjà nulle en version originale, elle est encore plus mauvaise dans cette traduction. Les hispanophones disent « Me suena » - ça me sonne- là où nous disons « ça me dit quelque chose ». D’où cette histoire qui, racontée à, au hasard, un cordouan ou un portègne n’obtiendra qu’un rahrahrah moqueur. Au moins a-t-elle toujours un sens. La phrase originale est dans un espagnol correct, usité, ce n’est pas une tournure étrange. Par contre, la version française ne veut rien dire. Cette rue me sonne à l’oreille ? Quelle phrase bizarre. Bien sûr, on comprend l’intention, le jeu avec le nom de cette fameuse rue, mais on perd toute la subtilité, même réduite, de l’espagnol et on s’éloigne loin, très loin, de la langue quotidienne.

Comme quoi, même les jeux les plus simples peuvent être de vraies chausse-trapes. Que faire ? Traduire littéralement ? Substituer l’expression originale par son équivalent français en matière de signification, perdant la blague en chemin ?

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Exil intérieur

Souvent présenté comme le successeur de Arno Schmidt, Reinhard Jirgl est surtout l’héritier de la difficile histoire allemande de la seconde moitié du vingtième siècle. Ces deux filiations ressortent très clairement des « Inachevés », premier roman traduit en français, une véritable révélation.

Feuilleter « Les inachevés » donne l’impression d’être tombé dans un livre de Schmidt : Jirgl, lui aussi, est adepte du jeu typographique, de l’éclatement de la structure mise-en-pagienne normale. Et, toujours comme Schmidt, c’est la soif de liberté littéraire qui frappe. Et puis surtout, l’impression qu’on a devant soit quelque chose de vraiment particulier, personnel, unique. Pas surprenant donc que Claude Riehl était sensé rédiger la préface de cette traduction.

« Les inachevés » commence par une de ces histoires finalement peu connues au-delà des frontière allemandes : l’expulsion des habitants germanophones de Sudètes à l’issu de la seconde guerre mondiale. Quatre femmes, trois générations, jetées sur la route, spoliées de tous leurs biens et renvoyées vers un pays qu’elles ne connaissent pas, mis sous la coupe de l’armée soviétique. Il y a Anna, la fille, qui, a 18 ans, a déjà connu le pire dans les camps de travail, et s’agite pour se libérer de l’étau qui l’enserre pour se retrouver au final encore plus prisonnière. Il y a Hanna, la mère dont les seules obsessions sont de maintenir la famille unie et de rentrer au pays. Arc-boutée sur des principes et des valeurs qui n’ont plus vigueur dans la nouvelle république démocratique, elle se fait avoir et encore avoir, exploiter et encore plus exploiter. Il y a la tante, sous l’emprise de sa sœur, contrainte à suivre et à obéir. Et finalement, il y a la grand-mère, maintenant un mutisme assourdissant pratiquement de bout en bout.

Les quatre femmes de Jirgl connaissent un exil permanent. De toute évidence, celui qui les a mis sur la route en premier lieu. Mais il y a surtout le terrifiant exil intérieur, celui qui fait d’elles des étrangères partout, surtout dans leurs propres esprits. Comme si elles se retrouvaient prisonnières, incapables de prendre le chemin de la liberté, aiguillonnées par le déterminisme du paradis socialiste comme par leur propre héritage. Et lorsque, dans une dernière partie de toute beauté, la lignée familiale prend fin dans l’Allemagne d’après-mur avec le fils de Anna, force est de constater que l’expulsion et l’exil, sous des formes changeantes, sont des fardeaux perpétuels.

Au-delà d’une histoire d’évidence très forte, ce qui époustoufle vraiment dans « Les inachevés » c’est cette écriture, ce style en déséquilibre permanent, qui tente toujours de faire ce qui ne se fait pas, ce qu’on ne saurait faire. Et qui y réussit. C’est une prose des slogans et de l’odeur nauséabonde du monde mis sous la domination d’une poésie un peu folle, parfois d’un certain lyrisme, une sorte de mise en texte de la dissonance, de l’art footballistique du contre-pied. Attendez-vous à l’inattendu, préparez-vous aux surprises et à une créativité d’une originalité constante. Quelque chose qu’il faut lire pour comprendre. Voilà un grand roman dont l’humanité ne compromet jamais l’inventivité, et vice-versa.

« Les gens voient souvent leur vie rétribuée par du médiocre, du parcimonieux & de la chiche monnaie, en contrepartie de mains chargées de détresse é de fatigue. Les années se consument comme de la mauvaise herbe desséchée sur le remblai de la voie et l’homme meurt des amis qu’il n’a pas. »

Reinhard Jirgl, Les inachevés, Quidam Editeur, 22€

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Le syndrome du workshop

Il y a des jeunes hommes à qui tout semble sourire. Prenez Daniel Alarcón. Tout juste trentenaire, ce péruvien élevé aux Etats-Unis, anthropologue de formation, ex-boursier Fulbright, vient d’être choisi dans comme Guggenheim Fellow (plusieurs dizaines de milliers de dollars, quand même), a été repris par Granta dans ses 21 meilleurs jeunes écrivains US et par le Hay Festival et la ville de Bogotá parmi les 39 meilleurs écrivains latino-américains de moins de 39 ans. Dommage que « Lost City Radio », son premier roman, ne soit pas à la hauteur.

Norma est la présentatrice d’une émission radio tâchant de mettre en contact les familles séparées par une dizaine d’années de guerre civile dans un pays indéterminé d’Amérique du Sud. Elle-même a perdu son mari –victime ou rebelle ?- et ne peut réprimer l’espoir d’entendre un beau jour sa voix au bout du fil. Un matin, un petit garçon arrive à la radio. Il vient d’un minuscule village du fin fond du pays avec une liste de noms de disparus à lire à l’antenne afin, peut-être, de retrouver la trace de quelques uns.

« Lost city radio » est une fresque ambitieuse et plutôt maîtrisée. Le récit se décompose en trois narrations alternées : Norma et le gamin aujourd’hui, la vie de son mari de son adolescence à sa disparition et le quotidien d’un village au pied de la montagne pendant la guerre. Alarcón jongle avec les considérations liées aux sciences humaines. Anthropo, socio, politique et histoire, voilà de quoi remplir intelligemment de longues pages et convaincre le lecteur qu’il ne perd pas son temps – surtout si celui-ci lit d’abord engagé avant de lire tout court. Il faut reconnaître à l’auteur le talent de la mise en place des éléments de son texte et de la cohérence de l’architecture.

Le bât blesse quand, dans une histoire aussi éminemment humaine que celle-ci, on peine vraiment à ressentir pleinement le vécu des personnages. « Lost city radio » est un livre de fiction traditionnelle, de celle qui exige une histoire forte, de héros crédibles et de grandes émotions. Ici, l’histoire se dilue au fil des pages – on comprend bien vite le lien entre Norma et le gamin et une fois que ce petit mystère est tombé, on se laisse entraîner vers la fin en perdant de plus en plus l’intérêt initial-, les protagonistes, au départ originaux, se transforment en cas d’étude de l’épaisseur d’une carte postale et, évidemment, la tension narrative se relâche, les sens s’émoussent, et, ben oui, on s’emmerde.

En fait, Alarcón souffre de ce qu’on pourrait appeler le syndrome du worshop, qui menace –et atteint- pas mal d’étudiants sortis d’ateliers de creative writing – même d’aussi prestigieux que celui d’Iowa. On y est aidé à se désinhiber, à débloquer la mécanique et on apprend les trucs pour donner de l’épaisseur et pour charpenter son récit. Ca donne des livres bien foutus et parfois intelligent mais il manque bien trop souvent ce qui ne s’étudie pas : l’histoire et le style. Alarcón sait raconter des histoires, il ne sait pas les imaginer. Il compose correctement, mais il n’a pas de personnalité, de patte, d’originalité stylistique. « Lost city radio » est une coquille vide qui ne rassasie ni l’amateur éclairé de narration classique, ni l’obsédé de l’individualité scripturale. Un autre ex-pensionnaire du Creative writing workshop de l’université d’Iowa est le bien plus essentiel Chris Adrian. Mon petit doigt me dit que ce qui fait l’originalité de son travail était déjà là à son entrée.

Daniel Alarcón, Lost City Radio, HarperCollins, $24.95

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Rationaliser les ressources

Il y a quelques jours, lors d’une après-midi paresseuse, je me suis mis dans la tête de compter les livres de ma (mes) pile(s) en attente. Je m’attendais à atteindre la quarantaine. Il est maintenant évident que je suis incapable d’estimer correctement une quantité de volumes de papier : il y en a 109, soit, si j’en crois les statistiques les plus savantes récoltées par mes soins, de dix à onze mois de lecture. Le problème principal causé par ce genre d’arrière n’est ni financier ni lié à l’espace nécessaire. C’est celui de l’organisation. Que choisir après le livre tout juste terminé ? J’ai remarqué que certains titres pouvaient facilement rester deux ans dans les rayonnages, qu’il y avait dans mes choix une sorte de « pattern » difficile à briser et qui me menait à ignorer certains types de livres et d’auteurs. Il y a quelques mois j’ai mis en place une système d’automatisation (ou presque) de gestion des stocks. A de rares exceptions près – le dernier DeLillo est arrivé directement au premier rang des livres en attente-, je ne choisis pas ma prochaine lecture : elle m’est imposée (ou presque).

Au commencement, j’ai sélectionné une petite vingtaine de livres de tailles et d’origines variées. Je'ai classé et ordonné l'ensemble à peu près comme suit : contemporain US, hispanophone, classique US, germanophone, francophone ou autres. Chaque fois que je prend une œuvre sur le haut de la pile, je dois ajouter en dessous un autre, similaire en épaisseur et en origine. L’idée est que ça reflète les proportions de la centaine de volumes en attente et me force à lire ce que j’ai délaissé bien trop longtemps. Bien sûr, cette « input queue » ne correspond plus tout à fait à ce qu’elle était au début (ainsi, les six prochains comptent un seul US pour deux hispanophones, deux germanophones et un autres), mais je crois que ça marche.

Et le romantisme du choix, l’impulsion du moment ? Au bac. La lecture est un processus industriel me permettant de remplir des quotas, de composer des spreadsheets excell et de causer chiffre. La littérature ? Morte et enterrée. Sérieux. Et vous, votre petite entreprise, elle tourne comment ?

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Le Gengis Khan de Baïna-Bachta

Par une sorte de disposition testamentaire d’un ami récemment suicidé, Svetislav Basara se retrouve en Mongolie pour écrire une guide touristique à paraître dans une revue à la publication plutôt utopique. Le voilà bloqué au bar du Gengis Khan, plus bel hôtel de Oulan-Bator, à boire des vodkas avec les quelques occidentaux du coin. Comme de bien entendu, il n’y a que des gens étranges en villégiature là-bas. On compte donc un évêque hollandais qui s’est endormi en Hollande, perdu dans les méandres morphéennes et sorti du boxon par une mauvaise porte le menant à l’autre bout du monde, un journaliste yankee dont la revue n’existe plus, un psy italien, un soldat de l’armée soviétique qui a déserté afin de devenir officier-lama et un français défunt ayant par le passé mis la main plus qu’à la pâte dans le milieu du cinéma porno.

Cette joyeuse troupe disserte philo, prouvant par là que ce n’est pas parce qu’on a éclusé moult bouteilles d’alcool de pomme de terre que le cerveau s’en retrouve noyé, bien au contraire ! Le bienheureux propriétaire des minutes de ces symposiums se délectera de la quantité de données scientifiques brassées par ces grands esprits sur les trois espèces de temps intérieur (les hommes dont le temps intérieur est plus rapide que l’extérieur, ceux dont intérieur et extérieur sont synchrones, et ceux dont l’intérieur est à la traîne), la puissance du subconscient (qui pourrait causer le malheur de tiers) ou encore l’influence néfaste du bannissement des morts à l’extérieur des villes. Dans les rares moments de silence, les participants peuvent observer Charlotte Rampling sirotant tranquillement un cappuccino. Et lorsque le bar sent trop le renfermé, il est toujours possible d’assister à l’exécution d’une sorcière ayant ensorcelé le temps et trompé les météorologues, représentants de la principale science locale.

Et puis la narration se casse la gueule. Basara laisse tomber ses nouveaux amis – il les a menés aussi loin qu’il a pu-, et se retrouve chez lui, se demandant ce qui a bien pu se passer, pourquoi il se retrouve en Serbie sans nouvelle de ses gens qu’il aimait tant. Ah le malheur du créateur incapable de mener ses brebis vers une conclusion bien ficelée, cette apocalypse narrative attendue avec tant de fébrilité par les maniaques de tout bord mais tant haïe par ceux qui savent qu’un histoire qui ne finit pas est une histoire qui finit bien.

Et ça, Basara le sait. Il ne se lamente donc pas longtemps, mais comme il compte bien livrer plus que 85 pages, il digresse. Et nous parle de son enfance, ou d’interviews absurdes, mais surtout, surtout d’écriture et de littérature. « Guide de Mongolie » est un « Pourquoi j’écris » ludique, impertinent, métaphysique sans se prendre la tête et vraiment, authentiquement hilarant. On retiendra bien sûr les baffes politiques assenées à gauche et à droite, le mépris du milieu littéraire serbe, le côté hautement autoréférentiel de son œuvre et, oui, la dimension méta-autofictionelle. Ce qui séduit surtout, c’est la prise de conscience que Basara est une sorte de prince de l’absurde, de l’improbable, épigone de l’échec littéraire, un grand comique qui se cache derrière une façade cynico-désabusée.

En guise de conclusion, je me dois de souligner que ce livre est truffé de petites phrases que vous pouvez jouer à replacer dans la bouche de telles ou telles connaissances.

Ainsi, José dira :

« Seul l’alcool, ce désinfectant souverain, est capable d’éradiquer les bêtises qui se sont accumulées dans le cerveau. (…) Si tu rencontres un homme qui ne boit pas, fuis-le comme la peste. »

Cédric ne dira pas :

« Tous les endroits sont également merdiques et absurdes, et il n’y a que les agences de tourisme qui tirent profit des voyages. Les gens voyagent à la recherche d’excitation, de beauté (…) c’est le diable qu’ils cherchent. Et ils le trouvent toujours. »

mais c’est une version plausible de sa surprise à voir les gens perdre leur temps à parcourir le globe.

Claro, plongé dans « You bright and risen angels », pensera :

« Dès que quelqu’un se met à chanter les louanges du progrès, les bienfaits de l’électricité par exemple, je me dis aussitôt que ce n’est pas pour offrir des commodités aux masses que l’on a inventé l’électricité, mais pour pouvoir fabriquer des chaises électriques. »

Si, cet été, vous voyagez dans un pays où l’électricité vous permettra de lire à la nuit tombée, profitez-en pour mettre ce petit livre dans votre valise – il ne fera que prendre la place des capotes que vous n’utiliserez de toute façon pas. Faites-le, même si, horreur suprême, vous ne buvez que de l’eau. Ou du cécémel.

Svetislav Basara, Guide de Mongolie, Les allusifs, 13€

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Aural Delight - Turn loose the Swans

Un ami suédois qui a travaillé pendants quelques temps dans une salle de concert du côté de Malmö n’a jamais voulu écouter les Swans parce que, selon ses dires, il s’agissait de trouducs intégraux, manquant de respect aux gens qui bossaient pour préparer le spectacle. Michael Gira n’est pas un homme facile.

En 2003, j’ai vu un concert solo de Gira à Bruxelles. En ouverture, Devendra Banhart, alors son protégé, avait projeté une aura hippie dans la salle qui fut immédiatement brisé lorsque l’ancien leader des Swans est entré. Ne chantant que des titres de ses albums solos ou de Angels of light, son projet le plus récent, il a visiblement causé une ou deux déceptions parmi ceux qui voulaient entendre quelque chose de plus mythique. Une sorte de bruit de fond permanent émanait du bar, comme de coutume. Gira n’aime pas ça. Entre deux chansons, il apostropha le coin de la salle responsable et menaça les ombres qui s’y trouvaient de venir leur casser la gueule s’ils ne la fermaient pas. A voir la crispation de la bouche, la position de la mâchoire, il n’y avait aucun doute qu’il comptait bien faire le coup de poing si on ne l’écoutait pas. Connaissant sa réputation, j’étais certain qu’il en avait les moyens. Et les apostrophés s’en sont rendus compte puisqu’ils se sont tus, ce qui n’arrive normalement jamais. Un peu plus tard, il demanda ou ordonna, c’est selon, à un type d’aller lui chercher un whisky au bar. Encore une fois, le mec s’exécuta. Deux ou trois fois, un autre gars réclama un morceau des Swans. A chaque fois, un regard assassin coupa court aux récriminations. Et pourtant, le dernier morceau appartenait au catalogue de son ancien groupe (le croirez-vous, j’ai oublié de quel titre il s’agissait). Je n’étais pas tout à fait à l’aise quand je me suis approché de Gira à la fin du concert. J’avais sur moi son recueil de nouvelles qui venait de paraître en français au Serpent à plumes. Initialement publié en 1993 par la maison d’édition de Henry Rollins ce titre est épuisé aux States et ne s’est probablement pas vendu chez nous au-delà des trois cents exemplaires. Les textes de Gira évoquèrent à l’époque ceux de Denis Cooper ou une version littéraire des premiers cd’s, authentiquement extrêmes, des Swans. Gira s’avéra charmant et surtout surpris de tenir en main cette traduction. Il trouva le titre étonnant (« La bouche de Francis Bacon » pour « The Consumer ») et pronostiqua que j’étais sans doute le seul acquéreur de ce livre. J’ai maintenant à la première page du livre un auto-portrait en trois traits que j’aime beaucoup et je voudrais savoir comment diable ce bouquin est arrivé dans nos contrées…

Je me dis à ce stade qu’il y a finalement peu de chance que vous connaissiez Gira et les Swans. Voilà encore, après Coil, un groupe séminal, innovateur et essentiel, perdu dans les brumes des années ’80. Issu de la scène No Wave, Swans a d’abord été lié au mouvement industriel. C’en était en fait la version extrémiste : rythmes secs d’une violence incroyable, guitares maltraitées, déclamation hallucinée de textes dérangeants, le groupe était perpétuellement au cœur de la controverse. A partir de 1986, la musique s’apaise, se fait parfois acoustique, mais ne perd rien de son côté sombre. Jarboe, la compagne de Gira, introduit plus de mélodie et moins de violence torturée dans la palette. Gira lui-même, fatigué de la réputation de son groupe, s’oriente vers un format plus chanson. Pourtant, rien de conventionnel dans ce son. Dès Children of God en 1987, Swans annonce le post-rock – mieux vaut d’ailleurs écouter Swans que GYBE !, c’est un fait), le renouveau folk, la scène noise-rock du début des années ’90 tout en restant radical, différent et unique. Ce n’est pas un groupe facile à récupérer, il risque de rester longtemps dans son petit ghetto particulier. Pourtant, de Khanate à GYBE ! en passant par Neurosis, plus d’un doit énormément au travail des Swans. Contrairement à Coil qui a été redécouvert par les hipsters de toute sorte après des années d’ignorance criminelle, on ne les voit toujours pas dans les pages des Inrocks. En 2002, Tarwater reprenait un de leurs titres et cette auguste publication les qualifia de groupe gothique, c’est vous dire l’ignorance…

Tout ne se vaut pas dans le catalogue des Swans. Je ne suis, par exemple, pas très amateur de morceaux chantés par Jarboe – ceux-là sont les seuls à effectivement s’approcher de la mouvance goth-, et des albums comme « Burning World », « White lights from the mouth of infinity » ou « Love of life » contiennent quelques morceaux ayant pris pas mal de rides. Il y a cependant quelques sorties indispensables. Si vous préférez une pop oscillant vers le normal, il vous faut essayer « The great annihilator ». Le vrai chef-d’œuvre est le dernier album, le double monumental « Soundtracks for the blind » (1997), mélange hallucinant de pop, d’indus, de rock expérimental et d’ambient. Un titre majeur, vraiment. Le live posthume « Swans are dead » est aussi un passage obligatoire - très bonne introduction et surtout quelle version incroyable de "Feel Happiness"-, et comment ne pas se jeter sur « Children of God », point tournant de la carrière du groupe ?

(photo: Simon Henwood)

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