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L'homme libre - entretien avec William T. Vollmann (4)

Votre dernier livre est « Poor people ». La critique US n’a pas été tendre. J’ai l’impression qu’on vous reproche votre refus d’expliquer et de donner des solutions.

Je n’ai pas vraiment d’ego, et je m’attendais à avoir de mauvaises critiques parce « Central Europe » en a reçu de bonnes. Les journalistes aiment démontrer leur libre-arbitre : s’ils ont écrits un bon papier la dernière fois, ils veulent montrer qu’ils sont libres en écrivant un mauvais la fois suivante.

Les meilleurs moments de « Poor people » sont les chapitres purement journalistiques. Bien que votre travail soit très différent du sien, il me fait penser à celui de Joan Didion. Je n’ai jamais rien lu qui s’approchait plus de l’objectivité que ses reportages, et il y aussi chez vous une refus de prendre clairement parti.

J’essaie de me souvenir que je ne suis pas pauvre et qu’il serait facile de faire une erreur et de dire plus que ce que je veux dire. Je veux vraiment que les personnes parlent pour elles-mêmes et malheureusement, l’une des conséquences de la pauvreté est qu’elles ont souvent eu une éducation réduite, une imagination peu développée et des moyens d’expression limités. C’est très différent, par exemple, des victimes de l’holocauste qui étaient souvent capables de décrire ce qu’ellees ont vu et subi. Ici, je parle de gens qui n’arrivent pas faire passer leurs souffrances. J’aurais pu utiliser mon imagination, rendre vivante leur souffrance, mais avec un thème comme celui-ci, il faut garder à l’esprit ce qui est vrai. Même si je décidais de vivre dans la pauvreté pendant un an, je ne connaîtrais jamais assez le sujet. Je préfère ne pas me faire d’illusions, ne pas essayer. Je parlais avec mon père l’autre jour et il n’aime pas. J’aime vraiment beaucoup « Louons maintenant les grands hommes » de James Agee, c’est un excellent livre, mais il est excellent malgré ce qu’il a essayé d’être : les passages politiques sont embarrassants, Agee donne l’impression d’être presque Staliniste. Moi, ce que j’essaie de faire c’est d’avoir, plutôt que de la profondeur, un panel très large, d’aller dans énormément d’endroits et voir s’il il y a un modèle commun. Ce que j’ai vu, c’est que si on demande aux gens pourquoi ils sont pauvres, les réponses varient de régions en régions et que la pauvreté est en partie une expérience, pas un statistique du type de celles présentées par les Nations Unies. D’une certaine façon, je trouve que ça donne aux pauvres une certaine maîtrise sur leurs vies. C’est le sujet du chapitre Under the road. J’y parle de gamins au Cambodge qui sont heureux de jouer avec leurs chiens sans avoir rien d’autre, ça ne me donne pas le droit de les prendre de haut et de penser que je ne dois pas me soucier d’eux, que tout est génial mais c’est aussi un bon rappel que si quelqu’un reçoit un salaire quotidien inférieur à ce que je pense qu’il faut à un individu pour vivre confortablement, voir seulement survivre, eh bien malgré ce que je pense il est toujours capable de s’adapter et de bien se débrouiller. Pour revenir au libre-arbitre, si les gens contrôlaient leurs choix et attitudes, il se peut que certains pourraient se persuader de se sentir un peu mieux. C’est mieux que d’attendre de l’aide qui ne viendra jamais.

Certains disent que Vollmann est au fond un écrivain politique, mais il est très difficile de vous cerner sur ce point-là.

En tant qu’individu, j’ai tendance à apprécier et sympathiser avec la plupart des gens que je rencontre. En tant qu’écrivain, c’est à la fois mon talent et mon devoir de compatir avec la plupart des gens que je rencontre. Quand je suis allé au Yémen, on m’a dit que je devais devenir leur frère et me convertir à l’Islam. Et je vois qu’ils sont très heureux, qu’ils ont le sens de la fraternité, je me dis donc que c’est une bonne religion. Ça me rend très heureux, j’aime parler du Coran. Il y a un gars avec lequel j’ai voyagé dans les trains de marchandise – je viens de finir un livre là-dessus- et c’est un chrétien évangéliste. Je suis certain qu’il pense que je vais finir en enfer. Lorsqu’il me parle de Jésus, il a les yeux pleins de larme, et j’aime l’écouter parce que je vois que c’est important pour lui. Qui suis-je pour le contredire ? Tout le monde peut connaître l’enfer ou le paradis à sa façon, je n’ai pas à dire aux gens comment ils doivent agir ou se comporter. Lorsqu’il y a une autorité qui essaye de s’imposer à moi, qui me dit ce que je peux et ne peux pas faire, je me fâche. C’est ça, ma politique. Ces pauvres, comme ceux qui veulent se saouler, ça me rend triste qu’ils n’aient pas de meilleure façon d’échapper à leur misère, mais s’ils n’ont que ça, qui peut leur dire qu’ils ne peuvent pas ?

William T. Vollmann, Poor People, Ecco, $29.95
Traduction chez Actes Sud au printemps prochain
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Ceci est la dernière partie de la Semaine Vollmann de Tabula Rasa. La semaine prochaine, David Markson - mardi ou mercredi, demain c'est congé.

Critique de "Central Europe"
Critique de "Décentrer la terre"
Critique de "Poor People"
Entretien avec Vollmann: première, deuxième et troisième parties.

4 commentaires  

Pas de réponse

Est pauvre tout qui gagne mensuellement la moitié du salaire médian national. Qu’est-ce que le salaire médian ? Dans une population de mille personnes, prenez d’une part les 500 plus riches, d’autre part les 500 plus pauvres, le salaire médian est ce qui se trouve entre le plus riche des plus pauvres et le plus pauvre des plus riches. Ce n’est en aucun cas une moyenne. A cette aune là, il y a près de 35 millions de pauvres aux Etats-Unis. Cette masse énorme dépense aujourd’hui plus qu’une famille médiane de 1970 ; est, dans 46% des cas, propriétaire d’une maison de trois chambres avec garage ; plus de 66% disposent de deux pièces par membre du ménage ; 76% d’entre eux possèdent l’air conditionné ; 75%, deux voitures ; 89% disent avoir toujours assez à manger, et les enfants consomment en moyenne plus de viandes que les enfants riches. C’est quoi la pauvreté ?

Au niveau de l’action politique, il n’est profitable que d’envisager un thème porteur de matière générale. Luttons contre la pauvreté. Secouons tout le monde pour recueillir un franc assentiment aux projets de plus de redistributions, plus d’égalité. Ca n’a pourtant aucun sens. La pauvreté doit se comprendre au niveau individuel. Elle n’est pas absolue, dépend du pouvoir d’achat et des besoins personnels qui varient de l’un à l’autre. La vision politisée en vigueur actuellement revient à dire que, si vous vivez dans un pays où tout le monde à la TV et que vous n’en avez pas, vous êtes pauvres. Même si vous n’en avez pas parce que c’est une boîte à con.

L’intérêt de « Poor people », le dernier livre de William T. Vollmann, est précisément d’aller sur le terrain, rencontrer des gens et leur demander s’ils se considèrent pauvres. En cas de réponse positive, la question suivante est « pourquoi pensez-vous être pauvre ? ». Voilà une méthode inédite aux prémices pleines de promesse. Malheureusement, c’est souvent assez convenu. Êtes-vous surpris si je vous dis qu’une Bouddhiste est pauvre parce qu’elle a été mauvaise dans une vie précédente ? Qu’en Colombie, pays dévasté par une guerre civile entre les marxistes et l’extrême-droite, on est pauvre parce que les riches sont méchants ? Que dans la Russie post-soviétique, celle de l’alliance entre un gouvernement autoritaire et des grosses boîtes, on vous dise que c’était pas bien sous l’URSS mais que c’est franchement pas mieux maintenant, la faute aux politiques ? Tout ça aurait pu être deviné sans même se rendre sur place. En fin de compte, c’est ce pan là du livre qui est le plus faible.

Ce n’est vraiment que lorsque l’on retrouve le Vollmann reporter – comme dans « The Atlas »- que « Poor people » décolle vraiment. Je pense plus particulièrement à ce fascinant et terrifiant chapitre sur les pauvres du Kazakhstan, coincés entre les grosses compagnies pétrolières et un gouvernement aux habitudes toujours très soviétiques. Là, le texte vit et vibre, empoigne le lecteur et le plonge dans une réalité qui lui est totalement étrangère. La partie où l’auteur explique qu’il y a un centre d’accueil pour sans abris près de chez lui et que pas mal d’entre eux passent leurs journées – et parfois leurs nuits- est tout aussi forte, notamment parce qu’elle lui permet d’expliquer sa propre relation, évidemment contradictoire, avec la pauvreté, mais aussi l’attitude des gens de la classe moyenne par rapport aux nuisances qu’elle entraîne. Ici vit l’écrivain, homme tourmenté.

On a beaucoup reproché à Vollmann une attitude froide et peu compassionnelle ainsi qu’une absence d’ébauche de solution. Je pense que ceux qui lui adressent ces critiques se trompent sur toute la ligne. Vollmann est en recherche d’explication et, comme tout bon journaliste, doute de tout – pas seulement de ce que les puissants disent mais aussi des justifications des pauvres. Cette façon de prendre tout avec des pincettes lui permet d’essayer d’appréhender la réalité de façon dépassionnée. Ca ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’émotion ou de compassion dans « Poor people », bien au contraire, mais le but du livre est de faire réfléchir, pas de faire pleurer – ni de résoudre le problème, d’ailleurs. De plus, l’auteur sait parfaitement qu’il n’existe pas de solution clé sur porte et ces voyages l’obligent à se rendre compte que tous les régimes et tous les systèmes économiques créent de la pauvreté. Dans ce cadre là, il est illusoire d’espérer trouver une réponse ici. Tout au plus Vollmann se prononce en faveur de la formule de l’ONU (« More aid, better directed ») avant de préciser que, si le concept est bon, il ne voit absolument pas comment cela pourrait être mis en place de manière satisfaisante.

De fait –et là c’est Fausto qui parle, pas Vollmann- de quelles aides s’agit-il ? Et puis, mieux ciblée, ça veut dire, à mon sens, arrêter de croire que la famille propriétaire d’une maison deux chambres et d’une voiture est pauvre, et se concentrer sur ceux qui effectivement n’arrivent pas à se loger et à se nourrir. Ce sont précisément ceux-là qui sont le moins susceptibles de voter – au contraire de ceux dont la misère se résume à ne pas savoir payer les traites de l’écran plasma. Et plus que le chimérique bien commun, c’est les mandats qui motivent notre classe dirigeante. La lutte contre la pauvreté est trop importante pour être laissée aux gouvernements, dans bien des cas premiers responsables de la misère de leurs citoyens. L’impasse…

Pour revenir sur « Poor people », voilà un livre à prendre pour ce qu’il est, c'est-à-dire ni un plaidoyer ni un réquisitoire, mais bien une œuvre qui pose des question par un auteur qui réfléchit à son rapport au monde. Si « Poor people » ne deviendra pas un classique dans la lignée de « Let us now praise famous men », il s’intègre parfaitement au corpus vollmannien, perpétuant certains de ses thèmes de prédilections, leurs donnant parfois une lumière nouvelle.

William T. Vollmann, Poor People, Ecco, $29.95
Traduction chez Actes Sud au printemps prochain
Pour une vision beaucoup plus littéraire et émouvante de ce livre, lire le billet d'Odot, absolument parfait.

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Suivez demain la dernière partie de la Semaine Vollmann de Tabula Rasa.

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