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Naissance d'une nation

Après une petite centaine de pages de « Argall », le dernier « Seven Dreams » paru, William Vollmann s’interroge sur la présence dudit Samuel Argall:

« Now where is he? My servile eyes cannot spy him; he’s embodied Absence; he’s a fist in a cloud. Altho’ I named this book for him, I can’t compass him. I’m conquered.
So pray allow me to keep on with the history of Capitaine John Smith. »

Il s’agit peut-être là de la phrase qui cerne le mieux les contradictions et les particularités à la fois de ce volume, mais aussi de toute cette série de cartographie symbolique de l’Amérique. S’il y a un personnage central dans ce livre, c’est bien Pocahontas. Au deuxième plan, on retrouve sans conteste John Smith. Et pourtant, le titre est « Argall ». En fait, Vollmann a très bien compris que ceux qui font réellement l’histoire restent dans l’ombre, invisibles, tirant les fils, complotant, dissimulés derrière des hommes de paille.

L’historiographie officielle fait du couple Pocahontas – Smith un mythe presque originel, prouvant que l’union entre les sauvages et les occidentaux est, malgré les difficultés, possible. Si on se réfère aussi bien au célèbre dessin animé de Disney qu’à « The new world », le dernier film de Terrence Malick, la princesse indienne et l’aventurier anglais sont deux jeunes gens superbes animés d’une passion ravageuse qui risque de les mettre au ban de leurs communautés respectives. Chez Vollmann, on en est bien loin : elle est franchement laide et il est un manipulateur qui ne se soucie guère de l’indigène, si ce n’est pour la voir jouer un jour avec son sexe. « Argall » n’est pas un livre romantique.

De fait, il n’y a pas grand-chose pour réchauffer le cœur de ce John Smith au déjà long passé qui débarque en Virginie à 26 ans et y trouve une terre superbe mais sans or, où il est impossible de survivre sans l’aide des indiens – pas de fermier parmi les colons-, où la fièvre et la variole font des ravages, où les luttes de pouvoir et les mini coups d’Etat se succèdent. Tour à tour condamné à mort pour mutinerie, épargné, envoyé auprès des indiens, emprisonné, libéré, remis au fer par ses compatriotes, libéré une fois de plus, fait chef de la colonie, destitué, remis au fer une troisième fois et finalement renvoyé au pays, Smith n’arrivera jamais au bonheur. Le portrait qu’en fait Vollmann est finalement dur, sans concession : c’est celui d’un jeune homme un peu niais, hyper-ambitieux sans en avoir les moyens, qui, après des aventures ubuesques en Europe part de l’autre côté de l’océan certain d’y devenir un seigneur puissant. Trop impatient, manipulateur peu subtil, il se prétend fin stratège mais préfère en fait une brutalité sanguinaire assez affolante à la négociation, aussi bien dans ses rapports avec les indiens qu’avec ses administrés. Pas surprenant qu’on l’ait mis dans un bateau pour qu’il ne revienne jamais.

Pocahontas sauve Smith de la mort des mains de son père, chef de tribu, alors qu’elle n’est pas pubère. Pendant la période de captivité de l’anglais, elle s’en enamourache et il lui promet le mariage – procédé bien pratique pour entrer dans les bonnes grâces du potentat local. Une fois le capitaine relâché, Pocahontas rend de nombreuses visites à la colonie, amenant souvent de quoi manger. Pourtant, c’est sans une seule pensée pour la princesse que Smith retourne à Londres. Il mentionnera à peine son nom dans le livre qu’il consacrera ensuite à ses aventures.

C’est alors que débarque Samuel Argall, personnage discret et mystérieux dont on se rend pourtant vite compte que l’ombre est projetée sur chaque page du livre. Il est la quintessence de ces serviteurs du Roi qui firent l’Amérique. Commerçant rusé, soldat sans pitié, politicien machiavélique, c’est le type d’homme nécessaire pour mettre sur pied une colonie viable et régler le « problème » indien. A Londres comme à Jamestown, Argall est partout, chaque personnage sentant dans son cou ce souffle que l’on imagine méphitique. C’est lui qui fait enlever Pocahontas afin de négocier avec le indiens, c’est lui qui a l’idée de la marier, c’est lui qui trouve son mari, c’est lui qui pense à l’exhiber devant le Roi à Londres, c’est lui qui se trouve au premier rang lors de son enterrement, c’est lui qui empêche Smith de revenir, c’est lui qui s’enrichit en ruinant ses concurrents et en détruisant les villages indigènes. Il est, en fin de compte, la figure tutélaire qui plane sur le destin du Général Custer, de Edgar Hoover, de Randolph Hearst, sur tous ses hommes pour qui tous les moyens étaient bons pour arriver à quelque fin que ce soit. Selon Vollmann, John Smith n’est pas un symbole états-unien. C’est à Samuel Argall qu’il convient d’assumer ce rôle.

Par le plus grand des hasards, après avoir terminé « Argall », j’ai lu le « Rebels, turn out your dead » de Michael Drinkard, et j’ai senti qu’il y avait là un lien presque logique entre l’histoire de la colonisation virginienne et celle des mésaventures de Salt, cultivateur de chanvre pris en plein milieu de la guerre d’indépendance. Sur un peu moins de deux siècles, les colons se sont transformés en citoyens américains et ont finis par se rendre compte qu’ils se trouvaient eux-mêmes dans la situation des indiens – les descriptions du comportement des beefeaters envers les rebelles sont éloquentes. Cette fois-ci, c’est la liberté qui a triomphé – et Drinkard indique que cette volonté de liberté réside en chacun, puisque Salt, qui n’avait de sympathie particulière pour aucun des camps, refuse de déclarer loyauté au Roi, alors que cela lui aurait épargné d’horribles conditions de détention. La cartographie imaginaire et symbolique des Etats-Unis n’est donc pas dessinée par Vollmann seul. Ils sont nombreux à s’y attacher, et c’est nettement plus passionnant que celle des livres d’histoire officiellement sanctionnés.

William T. Vollmann, Argall, Penguin, $18.00
Michael Drinkard, Rebels, turn out your dead, Harcourt, $24.00

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Le Québec selon Saint William

Je n’avais pas été entièrement convaincu par « Les fusils », le troisième volume publié de la série « Seven Dreams » de William T. Vollmann. Un très bon livre, mais il manquait un petit je ne sais quoi pour que ce soit une réussite totale. J’ai récemment lu « Fathers and crows », le deuxième rêve, et là, je dois dire que ça m’a subjugué.

Ce volume de l’impressionnante entreprise Vollmanienne – en bref, il s’agit de faire une cartographie onirique des relations entre indigènes et colonisateurs depuis le 11eme siècle- est consacré à l’évangélisation du Canada par des jésuites français au 17eme siècle. Le sujet est fascinant, et n’a sans doute jamais été abordé en fiction.

C'est un récit éminemment réaliste et irréaliste. Une œuvre historique, un œuvre d’imagination pure. Un roman mythique et mystique. « Fathers and crows » est une fois de plus un livre bâtard, multi-genre, polymorphe. On est perpétuellement balancé entre plusieurs Vollmann. Il y a le journaliste qui se promène dans le Québec moderne et enquête sur ce qu’il reste de l’époque de la colonisation. Il y a l’historien qui raconte de manière très précise la fondation des villes, les mœurs des nouveaux arrivants, les relations commerciales avec les indigènes. Il y a l’ethnologue qui lève le voile sur le mode de vie « primitif ». Il y a le fabuliste qui se lance dans de grands récits mythologiques, reprenant les légendes existantes, en inventant de nouvelles. Il y a le romancier qui assure une narration absolument palpitante. Il y a, en fin de compte, un touche à tout de génie.

Je reste sous le coup des descriptions de la vie de Jean de Brébeuf, futur Saint, et de son martyr, ainsi que de celle de Champlain, le fondateur de la ville de Québec, idéaliste manipulé et piètre stratège. L’auteur réussit également le pari le plus difficile : celui de ne pas céder à la tentation de décrire les indiens comme des anges pervertis par les européens. Il reste à équidistance sans jamais sombrer dans le relativisme idiot et a un regard acéré sur toutes les parties en présence. Je suis également fasciné par sa capacité à donner des pistes d’explication cohérentes à travers une anecdote simple. C’est particulièrement lumineux lorsqu’il s’agit d’illustrer la manière dont les Hollandais et les Français se sont faits la guerre par indiens interposés, ou de suggérer les raisons du rejet des jésuites par les Hurons qui les avaient initialement acceptés.

Comme d’habitude, Vollmann ne pense pas plus que « less is more » (990 pages dont 120 de glossaire, notes, chronologie, etc) qu’il n’est adepte de la ligne droite. C’est un récit tout en circonvolutions et digressions, où retours en arrière et fast forwards se succèdent. Là, déjà, on est impressionné parce que jamais l’auteur ne perd le lecteur, ne le laisse perdre de vue son plan central. Dans le chaos apparent, il y a un ordre prégnant, dicté par un chef d’orchestre dont la baguette est remplacée par une plume. Et pas n’importe laquelle : celle d'un styliste absolument fascinant.

N’y allons pas par quatre chemins : « Fathers and crows » est un roman fantastique, qui exige beaucoup du lecteur mais qui donne énormément en retour. Une œuvre aboutie, majeure, d’un auteur qui n’avait alors que 33 ans. Indispensable.

William T. Vollmann, Fathers and crows, Penguin, $15.00

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Un rêve au froid

On ne saluera jamais assez l’apport des directeurs de la collection Lot49 à l’édition française. Sans eux, Richard Powers, auteur fort lu aux Etats-Unis, n’aurait peut-être jamais été traduit. De même, les amateurs de William Gass seraient toujours à rêver d’une éventuelle version française du « Tunnel » - en librairie au printemps prochain.

Un autre auteur bénéficiant des bonnes faveurs de Lot49 est William T. Vollmann. Certes, l’olibrius est déjà disponible en français, mais l’on attendait toujours la traduction de la série « Seven Dreams ». C’est maintenant chose faite, puisque « Les fusils » est enfin dans les librairies.

« Seven Dreams » est un projet de rédaction en sept volumes d’une histoire symbolique de l’Amérique du Nord, consacrée aux relations entre les indigènes et les blancs. A l’heure actuelle, ont parus quatre des sept bouquins –dans le désordre, puisque ceux à venir sont les volumes trois, cinq et sept. « Les fusils » forme le sixième tome.

Ce roman approche un thème peu couru : celui des relations entre les Inuits et tour à tour les anglais et l’Etat canadien. On peut discerner trois pistes centrales dégagées par Vollmann pour illustrer ces relations. La première concerne la dernière expédition de Sir John Franklin pour découvrir le passage reliant le Groenland à la Russie. La seconde, c’est le séjour d’un certain capitaine Subzéro dans le Grand Nord à la fin du siècle passé. La troisième piste se présente sous forme journalistique – Vollmann en reporter au pôle et parmi les indigènes déportés par la Police montée dans les années ’50.

En 1845, Franklin tente pour la quatrième fois de rejoindre la Sibérie par le Nord-Ouest. Piégé par l’hiver, trahi par des conserves mal conditionnées, il meurt. L’entièreté de son équipage le suivra dans une tombe de glace éternelle. Le récit des expéditions de Franklin est l’occasion pour Vollmann de présenter un point qui lui parait essentiel dans l’histoire des relations entre autochtones et occidentaux : l’introduction du fusil. Il s’avéra un accessoire indispensable pour les européens : les indigènes se débrouillaient parfaitement bien avec leurs armes de chasse, mais furent vite séduits par l’efficacité des armes à feu. L’adoption de celles-ci a permis aux commerçants et explorateurs anglais de maintenir les Inuits dans une sorte de dépendance : ils avaient besoins de cartouches, on les leur donnait en échange de peaux et de viande. Avant cela, le demandeur était toujours l’occidental.

En 1990, le capitaine Subzero se rend dans le nord du Canada, sur les traces de Franklin, dont il serait une sorte de réincarnation. Il vit à Resolute où il tombe amoureux de la jeune Reepah. La ville a été fondée en 1955 pour accueillir les inuits qui avaient été déplacés de force de leurs terres. Prostitution, drogue, alcool, chômage, tel est leur lot dans cette ville sensée leur donner un avenir meilleur.

A la même époque, Vollmann, écrivain qui n’a décidément jamais peur de s’investir personnellement, s’envole pour une station météo abandonnée située à proximité du pôle nord magnétique. Il y reste douze jours, et passe bien près de la mort – ce qu’il ne précise pas dans ce livre. Ces pages sont parmi les meilleures des « Fusils ». J’ai rarement lu une retranscription aussi vivace, aussi forte, d’une expérience limite – et ce, sans présence de fanfaronnade aucune de la part de celui qu’il faut bien appeler un survivant.

« Les fusils » est difficilement classable. Un roman, certes. Une enquête aussi. Un récit de voyage. Un texte historique. Un poème parfois. Tout est là pour faire un chef-d’œuvre. L’aventure de Franklin, c’est du Stevenson revisité par Jack London – et le récit est absolument passionnant, détaillé, palpitant. La partie journalistique, c’est digne de Joan Didion. En fait, ce qui empêche ce livre d’être une réussite totale est, à mon sens, l’histoire d’amour entre Subzero et Reepah. Elle ne convainc pas et me semble être plus un obstacle à la réalisation de l’édifice construit par Vollmann qu’un apport essentiel. L’auteur n’arrive pas à en faire la rosace de sa cathédrale.

Ces réserves mises à part, préparez-vous à une grande leçon d’écriture lorsque Vollmann se met à mélanger tous les éléments de son bouquin. C’est alors que l’on touche à la perfection et que l’on en reste coi. L’intrusion de Subzero dans l’histoire de Franklin, du reportage actuel dans l’aventure 19eme ou des péripéties de la première expédition dans le récit de la quatrième, ce sont là de subtils exercices d’équilibre qui risquent de foutre à terre l’ensemble de la narration. Vollmann évite admirablement cet écueil, faisant de cette difficulté un admirable exercice de style. Quel virtuose !

« Les fusils » n’est pas un chef-d’œuvre, mais c’est une excellente illustration de ce qui peut agacer ou fasciner chez l’auteur. Vollmann est une voix unique de la littérature mondiale. Un animal rare, à lire quoiqu’il arrive.

William T. Vollmann, Les fusils, Le Cherche-midi, 21€

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