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Entre Big Sur et Silicon Valley

On a beaucoup écrit sur la Californie, mais certains disent qu’un des meilleurs romans sur le sujet est le « Disobedience » de Michael Drinkard, publié en 1993. Eh bien, même si ce type d’affirmation est très difficile à avaliser, il se peut que ce soit vrai – même si l’auteur se consacre plus à la Californie du sud qu’à l’État dans son entièreté.

« Disobedience » est de ces romans dont l’ambition nous est devenue connue : faire de l’histoire d’une famille sur plusieurs générations celle d’un lieu. Il faudra passer par la difficulté des débuts, la grandeur gagnée à la sueur du front et puis la lente décadence contemporaine. Il doit être bon celui qui espère parvenir à écrire sur ces bases un roman qui sorte du cliché. Michael Drinkard l’est.

Trois générations sont présentées, et trois récits se répondent en chapitres successifs, chaque époque amenant peu à peu les lumières nécessaire à la compréhension du roman dans sa globalité. Il y a, à la fin du 19ème siècle, Eliza qui fait pousser des orangers, espérant réussir dans son commerce. Les débuts sont douloureux, jusqu’à ce que son mari Luther profite d’une terrible sécheresse pour racheter des terres à bas prix : alors que personne ne veut y croire, les oranges de ce domaine énorme font d’eux des gens puissants, courtisés par la président McKinley lui-même. Il y a leur petite fille, Mavy, hippie du jour d’après, impliquée dans l’agriculture biologique, qui rencontre Franklin, fils de strip-teaseuse et de père inconnu, jeune homme ambitieux, yuppie avant l’heure. Il y a leur fils Aaron, 15 ans, qui se demande si la mort de Mavy est le fait de son père et qui lutte pour préserver la dernière orangeraie de la propriété familiale. Comme le titre l’indique, la désobéissance est au cœur de chacune des parties, qu’il s’agisse de refuser de se soumettre aux exigences paternelles, communautaires, contemporaines, judiciaires, etc. Et cette désobéissance n’est pas juste une forme de contestation ultra-moderne, reflet d’une rebellitude de seconde zone de nos jours majoritaire, non, elle s’inscrit dans une logique à la Thoreau, de désaccord avec des décisions ou d’options iniques – et si les personnages ne gagnent pas toujours ils auront peut-être au moins la satisfaction de ne pas s’être laissés faire. Bref, je commence à raconte des conneries, restons-en là.

Au-delà de la saga familiale, il y a donc le portraite de la Californie du Sud, et il est complet : les pionniers, les premières fortunes, les hippies, Silicon valley, les écrivains de Big Sur, l’immigration latino… Ce n’est, heureusement, pas une simple liste ou un exercice vain de la part d’un Drinkard qui tendrait de tout mettre en 348 pages. Au contraire, l’histoire et la géographie s’intègrent au récit sans que cela paraisse forcé, et les personnages que l’on pourrait croire stéréotypes sont au contraire extrêmement vivants et réels. Par exemple, dépeindre le contraste entre une Californie bio-friendly et adepte de la slow-life et une autre très business et amatrice de profits rapides à travers l’histoire d’amour ratée entre une hippie et un yuppie semble une idée destinée à voler dans le mur alors que leur relation telle que développée par Drinkard paraît juste et crédible. On croirait presque que l’ambition que l’on décèle dans « Disobedience » était inconsciente : impossible de se dresser autant de pièges sans tomber dedans sauf à ignorer l’essence même de son projet.

Ce n’est peut-être pas un roman dont la nécessité de le lire s’impose avec évidence, mais, une fois qu’on s’y met vraiment, on est surpris d’y trouver autant de puissance et de vie. Sans aucun doute une des meilleures surprises de mes lectures récentes.

Michael Drinkard, Disobedience, University of California Press, $12.95

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Naissance d'une nation

Après une petite centaine de pages de « Argall », le dernier « Seven Dreams » paru, William Vollmann s’interroge sur la présence dudit Samuel Argall:

« Now where is he? My servile eyes cannot spy him; he’s embodied Absence; he’s a fist in a cloud. Altho’ I named this book for him, I can’t compass him. I’m conquered.
So pray allow me to keep on with the history of Capitaine John Smith. »

Il s’agit peut-être là de la phrase qui cerne le mieux les contradictions et les particularités à la fois de ce volume, mais aussi de toute cette série de cartographie symbolique de l’Amérique. S’il y a un personnage central dans ce livre, c’est bien Pocahontas. Au deuxième plan, on retrouve sans conteste John Smith. Et pourtant, le titre est « Argall ». En fait, Vollmann a très bien compris que ceux qui font réellement l’histoire restent dans l’ombre, invisibles, tirant les fils, complotant, dissimulés derrière des hommes de paille.

L’historiographie officielle fait du couple Pocahontas – Smith un mythe presque originel, prouvant que l’union entre les sauvages et les occidentaux est, malgré les difficultés, possible. Si on se réfère aussi bien au célèbre dessin animé de Disney qu’à « The new world », le dernier film de Terrence Malick, la princesse indienne et l’aventurier anglais sont deux jeunes gens superbes animés d’une passion ravageuse qui risque de les mettre au ban de leurs communautés respectives. Chez Vollmann, on en est bien loin : elle est franchement laide et il est un manipulateur qui ne se soucie guère de l’indigène, si ce n’est pour la voir jouer un jour avec son sexe. « Argall » n’est pas un livre romantique.

De fait, il n’y a pas grand-chose pour réchauffer le cœur de ce John Smith au déjà long passé qui débarque en Virginie à 26 ans et y trouve une terre superbe mais sans or, où il est impossible de survivre sans l’aide des indiens – pas de fermier parmi les colons-, où la fièvre et la variole font des ravages, où les luttes de pouvoir et les mini coups d’Etat se succèdent. Tour à tour condamné à mort pour mutinerie, épargné, envoyé auprès des indiens, emprisonné, libéré, remis au fer par ses compatriotes, libéré une fois de plus, fait chef de la colonie, destitué, remis au fer une troisième fois et finalement renvoyé au pays, Smith n’arrivera jamais au bonheur. Le portrait qu’en fait Vollmann est finalement dur, sans concession : c’est celui d’un jeune homme un peu niais, hyper-ambitieux sans en avoir les moyens, qui, après des aventures ubuesques en Europe part de l’autre côté de l’océan certain d’y devenir un seigneur puissant. Trop impatient, manipulateur peu subtil, il se prétend fin stratège mais préfère en fait une brutalité sanguinaire assez affolante à la négociation, aussi bien dans ses rapports avec les indiens qu’avec ses administrés. Pas surprenant qu’on l’ait mis dans un bateau pour qu’il ne revienne jamais.

Pocahontas sauve Smith de la mort des mains de son père, chef de tribu, alors qu’elle n’est pas pubère. Pendant la période de captivité de l’anglais, elle s’en enamourache et il lui promet le mariage – procédé bien pratique pour entrer dans les bonnes grâces du potentat local. Une fois le capitaine relâché, Pocahontas rend de nombreuses visites à la colonie, amenant souvent de quoi manger. Pourtant, c’est sans une seule pensée pour la princesse que Smith retourne à Londres. Il mentionnera à peine son nom dans le livre qu’il consacrera ensuite à ses aventures.

C’est alors que débarque Samuel Argall, personnage discret et mystérieux dont on se rend pourtant vite compte que l’ombre est projetée sur chaque page du livre. Il est la quintessence de ces serviteurs du Roi qui firent l’Amérique. Commerçant rusé, soldat sans pitié, politicien machiavélique, c’est le type d’homme nécessaire pour mettre sur pied une colonie viable et régler le « problème » indien. A Londres comme à Jamestown, Argall est partout, chaque personnage sentant dans son cou ce souffle que l’on imagine méphitique. C’est lui qui fait enlever Pocahontas afin de négocier avec le indiens, c’est lui qui a l’idée de la marier, c’est lui qui trouve son mari, c’est lui qui pense à l’exhiber devant le Roi à Londres, c’est lui qui se trouve au premier rang lors de son enterrement, c’est lui qui empêche Smith de revenir, c’est lui qui s’enrichit en ruinant ses concurrents et en détruisant les villages indigènes. Il est, en fin de compte, la figure tutélaire qui plane sur le destin du Général Custer, de Edgar Hoover, de Randolph Hearst, sur tous ses hommes pour qui tous les moyens étaient bons pour arriver à quelque fin que ce soit. Selon Vollmann, John Smith n’est pas un symbole états-unien. C’est à Samuel Argall qu’il convient d’assumer ce rôle.

Par le plus grand des hasards, après avoir terminé « Argall », j’ai lu le « Rebels, turn out your dead » de Michael Drinkard, et j’ai senti qu’il y avait là un lien presque logique entre l’histoire de la colonisation virginienne et celle des mésaventures de Salt, cultivateur de chanvre pris en plein milieu de la guerre d’indépendance. Sur un peu moins de deux siècles, les colons se sont transformés en citoyens américains et ont finis par se rendre compte qu’ils se trouvaient eux-mêmes dans la situation des indiens – les descriptions du comportement des beefeaters envers les rebelles sont éloquentes. Cette fois-ci, c’est la liberté qui a triomphé – et Drinkard indique que cette volonté de liberté réside en chacun, puisque Salt, qui n’avait de sympathie particulière pour aucun des camps, refuse de déclarer loyauté au Roi, alors que cela lui aurait épargné d’horribles conditions de détention. La cartographie imaginaire et symbolique des Etats-Unis n’est donc pas dessinée par Vollmann seul. Ils sont nombreux à s’y attacher, et c’est nettement plus passionnant que celle des livres d’histoire officiellement sanctionnés.

William T. Vollmann, Argall, Penguin, $18.00
Michael Drinkard, Rebels, turn out your dead, Harcourt, $24.00

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