Mastodonte au régime

La littérature adaptée à l’enfant de 10 ans pose deux problèmes qui me paraissent importants : la perte de qualité de l’œuvre, et la mécompréhension (qui laissera d’ailleurs des traces). Finalement, ne vaut-il pas mieux uniquement donner aux enfants des livres qui sont écrits pour eux ?

Quand j’avais 9 ans, j’ai reçu toute une série de livres dans une collection de chef-d’œuvres (ou supposé tels) adapté à mes connaissances linguistiques (ou à mes connaissances supposées). Parmi ces bouquins, figurait le « Moby Dick » d’Herman Melville. Une horreur : un roman de 800 pages synthétisé en 200, une poétique exceptionnelle transformée en une médiocrité standardisée. Au bout du compte, on retient simplement l’histoire d’une lutte absurde entre un capitaine très méchant et une baleine à l’instinct de survie exceptionnel.

Autre exemple, plus simple : « La ferme des animaux » de George Orwell. Là, pas besoin d’adaptation : la langue est simple, directe. Combien de dessins animés, des bds n’a-t-on pas fait d’après ce livre ? Ne l’ai-je pas lu trois, quatre fois avant mes 10 ans ? L’ai-je compris ? Non, mille fois non… Pour moi, cela m’a toujours semblé être une fable animalière avec une leçon sur ce que fait le pouvoir, comment il transforme les gens. Loin de moi l’idée qu’il pouvait aussi s’agir d’une réflexion un peu plus poussée sur l’information, la réécriture de l’histoire, et plus généralement sur les mécanismes qui mènent à une société comme l’URSS, société qui allait être décrypté plus précisément dans « 1984 ».

Dernier cas : « Les aventures de Tom Sawyer » de Mark Twain. L’auteur est particulièrement renommé pour son talent en ce qui concerne la reproduction de la langue orale, que ce soit celle des paysans, des noirs, des illettrés, et ainsi de suite. Mais voilà, j’ai relu récemment l’édition –non abrégée- que j’avais lue à 10 ans. Misère et damnation ! J’avais l’impression de lire des dialogues de gamins parisiens en vacance dans la Drôme, la traductrice n’ayant fait aucun type d’effort pour restituer la richesse et l’originalité du texte de Twain.

De façon plus anecdotique, je peux aussi évoquer l’intrigue. Les incroyables évènements qui arrive à un petit garçon qui vit sur les bords du Mississippi, ses rencontres avec Becky Thatcher, Huck Finn, Joe l’indien, l’épisode des pirates, la découverte du trésor et 150 autres facéties. Il est vrai que ce livre a été écrit notamment pour les enfants. Mais pas seulement : il s’agit surtout d’un splendide portrait de la vie dans un Etat esclavagiste du Midwest vers 1850, une analyse du quotidien de gens simples. Et ça, évidemment, ça m’était passé au dessus de la tête.

Il est logique de ne pas saisir toutes les subtilités d’une œuvre lorsqu’on la lit à un jeune âge. On peut toujours décider de reprendre le bouquin 20 ans plus tard, bien que, parfois, les préjugés acquis d’une lecture précoce empêchent de se replonger dans une histoire qui en vaudrait pourtant la peine. Ce qui est sûr, c’est que l’appauvrissement volontaire d’une œuvre littéraire est un véritable scandale : on fait du tort au livre, à l’auteur et au jeune lecteur. C’est pourquoi il vaut mieux donner à ses enfants une littérature écrite pour eux. Si elle est de qualité, ils prendront goût à la lecture et pourront plus tard se plonger dans les bouquins que certains ont trop vite voulu leur faire lire.

Après tout, je suis bien passé du petit vampire à Arsène Lupin, de Sherlock Holmes à Stephen King, d’Anne Rice à Thomas Pynchon. Il y a de tout pour tout le monde, il n’est pas nécessaire de castrer Melville pour acquérir une culture.

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Un Amis qui fait mal

Le meilleur écrivain anglais vivant est régulièrement traduit en français, mais il jouit d’une notoriété inférieure à plusieurs de ses compatriotes contemporains. Julian Barnes, Jonathan Coe et Ian McEwan sont trois babyboomers qui ont rencontré un très large succès dans les pays francophones. Pourtant, il est difficilement contestable que Martin Amis leur est nettement supérieur. Ces dernières années, on aurait pu en douter, mais en 2003, il publiait « Yellow Dog », un retour au sommet de sa forme. J’imagine qu’une traduction est en cours chez Gallimard – ce serait une erreur de ne pas la faire.

Martin est le fils du « angry young man » Kingsley Amis –il a abordé leur relation tumultueuse dans « Expérience », son récit autobiographique. C’est dire que de tout temps il a baigné dans le monde littéraire. Cet héritage pesant son poids, il n’est donc pas étonnant que Martin Amis ait vécu une jeunesse assez mouvementée, rebelle. On sentira tout au long de sa carrière que lui aussi était un jeune homme en colère. Né en 1949, il fréquente l’université d’Oxford à partir de 1968. Au contraire de tant d’artistes de cette génération, il ne va pas tremper sa plume ni dans le matérialisme historique ambiant, ni dans un petit livre rouge qui allait faire tourner bien des têtes –et tomber pas mal d’autres. En homme de goût, Amis se tourne vers deux immenses écrivains : Saul Bellow et Vladimir Nabokov. Difficile de bien comprendre l’œuvre de l’Anglais sans connaître l’attachement indéfectible qu’il ressent pour ces deux auteurs. Du Russe blanc émigré, il tient son indéniable arrogance, mais une surtout une certaine magie dans la création de petits mondes totalement fictionnels qui disent plus sur notre monde qu’un roman simplement réaliste. Du juif américain, il retient le moraliste jamais moralisateur, le fabuliste qui ne prend pas son lecteur pour un con à éduquer. Il y a aussi chez ce « golden boy » -il a l’argent et la culture nécessaire à faire de lui une sorte de dandy- un postmodernisme light –il n’est tout de même ni William Gaddis, ni John Barth- et un goût marqué pour l’absurde et le réalisme magique.

Lorsque « Yellow Dog » sort en fin 2003, Amis n’avait plus publié de fiction depuis 1999. Entre-temps, une collection d’articles –« The war agaisnt cliché »- et deux essais –« Expérience » et « Koba the dread », ce dernier étant consacré à l’incroyable indulgence des intellectuels européens envers l’URSS-, étaient sortis, récoltant d’assez bonnes critiques, mais ce n’est pas ça qu’attendaient les fans : ils voulaient un nouveau roman, si possible meilleur que « Train de nuit» (1998).

Avec « Yellow Dog », non seulement Martin Amis offre son meilleur roman depuis l’imposant « L’information » (1995), mais surtout il renoue avec la férocité, la méchanceté de ses premiers ouvrages. À un peu plus de 300 pages, c’est un livre de taille moyenne qui ne saurait être aussi ambitieux que l’immense « London Fields » (1989), même si à mon sens, il en est le petit frère. L’auteur mélange quatre histoires différentes, quatre forme de narrations, quatre langues –de la plus pédante à la plus populaire-, en gros quatre mondes qui peuvent paraître incompatible mais qui sont inextricablement mêlés.

Xan Meo, fils de criminel, ancien acteur, nouvel écrivain, noceur repenti, remarié et heureux se fait défoncer le crâne pour une obscure raison. Le traumatisme crânien va changer sa vie. Clint Smoker, journaliste du plus ordurier des tabloïds, a un problème avec son vit, cherche la femme idéale, écrit des papiers puants et sera le lien entre les diverses histoires. Mal est une brute épaisse, qui frappe puis questionne ensuite. Royce est un cadavre qui veut faire crasher l’avion dans lequel il se trouve et Henry England est le Roi, coincé entre sa liaison avec He, belle chinoise bisexuelle, et sa fille la Princesse Victoria qui, à 15 ans, se fait filmer dans la salle de bain, en plein ébats. Et ainsi de suite…

Dans son impeccable style, fait d’allitérations, de surprenantes images, d’un mélange de culture « high » et « lowbrow », Amis offre de son époque une satire des plus féroces, le tout avec une ironie irrésistible et un humour à toute épreuve. Il arrive surtout à rendre crédible une histoire complètement folle, et à faire paraître réels tous ses dialogues, que ce soient ceux entre un Roi et son conseiller ou bien entre un voyou et une actrice porno. Cette façon d’être à l’aise dans toutes les circonstances est assez impressionnante et prouve qu’Amis est toujours loin devant les petits nouveaux des lettres anglaises.

Plutôt que d’attendre le bon vouloir des éditions Gallimard, tout qui maîtrise un tant soit peu l’anglais devrait se jeter sur ce livre.

Martin Amis, Yellow Dog, Vintage paperbacks, £7.99
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Update 05 janvier 2006: la traduction française est enfin disponible: Chien Jaune, Gallimard, €22.50

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New York, New York

Le magazine littéraire de ce mois-ci met à l’honneur New York et les écrivains qui ont placé cette ville au cœur de leur création. Le dossier fait 40 pages et justifie à coup sûr l’achat. Pour vous, illusoires lecteurs, je vais passer en revue ces quelques articles.

Pierre-Yves Pétillon, auteur d’une indispensable « Histoire de la littérature américaine 1939-1989 », offre un papier de six pages sur trois romans dont New York est le personnage central plutôt que le décor. Il s’agit de « Manhattan Transfer » -John Dos Passos, 1925-, « Martin Dressler » -Steven Milhauser, 1996- et « Outremonde » -Don DeLillo, 1997. À n’en point douter, des œuvres importantes mais malheureusement traitées ici sous forme de mini résumé, alors qu’il aurait sans doute été plus intéressant d’analyser plus précisément la vision de la ville qui en transparaît. Plus intéressants sont les articles de Béatrice Pire sur la génération perdue, sur New York, muse des poètes et surtout sur la littérature noire de Harlem, toujours fort peu connue.

Gérard-Georges Lemaire revient sur l’importance de « Big Apple » dans l’histoire des écrivains beats, un article presque plus intéressant que la majorité des textes qu’il a écrit pour son anthologie « Beat Generation » -intéressante sélection d’écrits, mauvais articles « explicatifs ».

L’article qui a attiré les plus mon attention fut sans doute celui sur la ville, l’immigration et les écrivains juifs. Rapidement évoqué dans le papier de Rachel Grandmangin, c’est pourtant à Saul Bellow que je pense lorsque l’on me présente l’équation écrivain + juif + New York. Bien qu’il n’y ait vécu que par intermittence, ce monstre de la littérature nord-américaine y a quand même situé plusieurs romans, comme « The Victim », « Humboldt’s Gift » ou certains chapitres de l’incontournable « Herzog ». Je ne crois cependant pas qu’il aimait beaucoup cette ville, dont il a dit « I think that New York is not the cultural centre of America, but the business and administrative centre of American culture » (source ici).

Tout aussi intéressants sont les deux derniers articles qui composent le dossier. Le premier concerne les écrivains français et la grosse pomme, une relation bien sûr difficile : c’est un monde tellement différent au leur. On retiendra les mots de Blaise Cendrars sur l’accueil réservé aux émigrants : « ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens. On leur jette des morceaux de viande noire comme à des chiens. » Le second évoque le début d’appropriation du 11 septembre par les écrivains New Yorkais. À noter que l’auteur qui avait dit « le New York sur lequel j’écrivais a (…) cessé d’exister » n’a toujours pas publié de fiction post-9/11. Il s’agit de l’über-Manhattanien Jay McInerney.

Mauvais coucheur par nature, je dois absolument râler sur quelque chose. Pas difficile : un seul auteur a droit à un article qui lui est exclusivement consacré et il s’agit de Paul Auster. Cela s’explique par deux facteurs : son nouveau roman sort en septembre, et il jouit d’un grand succès commercial par chez nous. C’est tout de même malheureux : il n’est peut-être pas mauvais, mais ce n’est absolument pas un grand écrivain. Preuve en sont les trois pages accompagnant l’article, extraites en exclusivité de son prochain livre, parfaitement insipides. Paul Auster est le Dan Brown des bobos.

Le lecteur trouvera également une chronologie du New York littéraire, des portraits d’Edith Wharton, Truman Capote, Tom Wolfe, Hubert Selby Jr, Jay McInerney, Bret Easton Ellis –dont le nouveau roman sortira aux USA en août, ainsi que des réflexions sur leur ville par des écrivains locaux : Bruce Benderson, Rick Moody –pour qui « Les reconnaissances » de l'immense mais trop peu lu William Gaddis est le meilleur livre sur la ville-, Edmund White, Siri Hudvestdt et Jonathan Lethem.

Le magazine littéraire, 5€50 en kiosque.

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Mian-Mian, poétesse pop (2)

Chose promise, chose due, je vais vous expliquer de quoi retournait ce docu. Commençons par la ville de Shanghai, vue pour une fois du point de vue artistique.

De façon assez marrante, les deux personnes interrogées sont des occidentaux –ils sont d’ailleurs assez nombreux à s’être installés là-bas ces dernières années. Le patron de la galerie ShangArt montre quelques œuvres d’artistes locaux. Il est arrivé en Chine en 1994 et a ouvert sa galerie deux ans plus tard. Selon lui, Shanghai serait une ville chinoise et occidentale à parts égales, mais malgré son avantage sur le reste du pays, la création n’y avance pas assez vite. Et c’est vrai : les nouveaux artistes chinois ne sont pas toujours très convaincants. J’avais vu quelques travaux lors d’une expo à Bruxelles, et ce que j’ai vu cette fois-ci à la télé était dans le même genre : variations pop sur « l’âge d’or » de la Chine communiste, mélanges d’art traditionnel et de kitsch ou, au mieux, variations baconiennes qui sentent le déjà vu.

Shanghai est une ville « toujours grise » dit Mian-Mian, une ville chaotique, de « changements continuels, imprévisibles » et « aux formes féminines ». On y trouve des bars pop / rock comme dans toutes les grandes villes du monde, et on peut aller dans des soirées techno du genre de celles d’il y a 10 ans chez nous. Il y’a six ans, il n’y avait rien.

Ce qui nous amène au premier roman de Mian-Mian, « Les bonbons chinois », justement publié pour la première fois en Chine continentale il y a un peu plus de six ans. Première femme à écrire un tel livre, plein de déprime, de sexe, de drogues et de musique, il a évidemment été mal reçu par les éditeurs locaux et par le pouvoir. Elle a réussi à le faire paraître à Hong-Kong mais pour le reste du pays, il fallut couper, jusqu’à rendre le contenu complètement inoffensif.

L’histoire qui a mené à l’écriture de ce roman est d’un classique… À 16 ans, Mian-Mian se rend compte que l’école, c’est pas pour elle. Son ambition, c’est écrire. Mais quitter le collège ne lui permet de trouver sa voie : elle part dans une ville du sud, découvre la drogue, et, six ans plus tard, rentre en désintox’. Après cette cure, elle tient le sujet de son premier roman qui, pourtant, « n’est pas autobiographique. Ma vie est beaucoup plus triste –dans le sens monotone, j’imagine- que mes romans ».

En 2000, son premier roman, ainsi que trois recueils de nouvelles sont interdits par le gouvernement. Trop tard, le succès est déjà là. Deux ans plus tard, l’interdiction est levée et Mian-Mian publie un recueil d’articles. « Panda », son nouveau roman, vient de sortir en Chine. Selon Pierre Haski, correspondant de Libération à Pékin, ce serait le dernier : la diva pop trouve l’écriture trop fatigante.

Va-t-elle se consacrer à l’organisation de soirées techno ? Peut-être bien. Ne disait-elle pas dans le documentaire « la musique est plus proche du corps, plus que la littérature, plus que la peinture » ? En tout cas, sa place comme élément central de la jeune scène artistique de Shanghai semble assurée. Mian-Mian, la Gertrude Stein locale.

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Mian-Mian, poétesse pop (1)

C’est le stupide titre allemand du documentaire de dimanche sur Arte. La chaîne consacrait une soirée Théma à Shanghai, et le dernier programme diffusé fut un hybride entre le portrait de Mian-Mian et le portrait amoureux de Shanghai par Mian-Mian.

Mais qui c’est, elle ? En 2001, j’étais tombé par hasard sur « Les bonbons chinois », le premier roman de Mian-Mian, jeune écrivaine de 30 ans. À l’époque, ça m’avait assez plu, tout comme le « Shanghai baby » de Weihui. Histoires à la première personne de jeunes perdus, de musique rock, de drogues, de baises malheureuses, on était clairement dans le domaine de la littérature pop. L’acte fondateur de ce genre a été posé en 1985 par Bret Easton Ellis avec « Moins que zéro », et c’est d’ailleurs lui qui a donné à cette « famille » ses lettres de noblesse avec le fantastique « Les lois de l’attraction » en 1987. L’énorme succès d’Ellis ou de Douglas Coupland a évidemment provoqué l’arrivée d’une foule de clones dans tous les pays occidentaux ou occidentalisés. Au Royaume-Uni, ça c’est passé plus ou moins bien, avec le provoc’ Irvine Welsh et l’inoffensif Nick Hornby. Au Japon, bien qu’il ait commencé à écrire bien plus tôt, un auteur comme Ryu Murakami partage certaines caractéristiques avec la culture pop. En France, bien sûr, ce fut plus difficile : Beigbeder a essayé, mais tout ce qu’il a réussi c’est une pâle copie, une version de seconde zone d’un genre qui, dès le départ et à l’exception de deux ou trois auteurs, n’avait déjà pas une espérance de vie très longue. Et je ne parle même pas de Virginie Despentes.

Et donc, voilà que la Chine s’y colle. Bien sûr, on n’a pas beaucoup de traductions, mais on peut tout de même dire que la voix entendue –ou plutôt lue- était originale et se démarquait de la majorité de la production occidentale. Il n’en reste pas moins qu’on a affaire à des livres qui risquent de ne pas plaire au-delà de 25 ans, tant ils sont marqués par l’âge auxquels ils ont été écrits.

Mais voilà qu’il y a une dizaine de mois je tombe sur le premier roman d’une autre jeune chinoise. Tian Yuan, née en 1985, chanteuse d’un groupe de pop. Belote et rebelote. Et bien non ! Mian-Mian a beau être la reine de la littérature pop chinoise, la poétesse, c’est, et de façon évidente, la jeune Yuan. « La forêt zèbre » est un livre certes très naïf, mais vraiment touchant, doté d’une véritable force poétique, surtout dans les images, les métaphores. C’est une assez belle histoire de fin de l’enfance, de passage à l’age adulte. Reste à voir si Tian Yuan saura confirmer le bien que je pense d’elle.

Si je suis un homme d’honneur, je vous donnerai demain un petit résumé de l’émission d’Arte qui m’a fourni l’idée de ce post.

Mian-Mian, Les bonbons chinois, Points poche, 6€60
Weihui, Shanghai baby, Philipe Picquier poche, 7€50
Tian Yuan, La forêt zèbre, Editions de l’Olivier, 20€

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David grandit

Lorsque David Mitchell a publié "Ecrits fantômes", son premier roman, on a pu lire des choses incroyables. A.S. Byatt le comparant rien moins qu’à Calvino et Borges, le critique d’Esquire évoquant «an extraordinarly novel of global reach and millenial ambition », celui de Salon « une injection de culture pop dans une expérience post-moderne. » Bon, on se calme, on respire un bon coup, et on se dit que, vraiment, les critiques sont parfois d’excellents publicitaires, moins souvent des yeux exigeants. In fine, ce livre m’a fait passer un moment des plus agréables mais il n’est pas sans défauts. La narration est faite en dix épisodes distincts en matière de lieux, d’actions et de protagonistes. Ces épisodes sont liés entre eux par un personnage, un événement, une évocation afin de donner l’impression d’une fiction unique et cohérente. Malheureusement, ça sent plus le procédé littéraire amateur qu’autre chose. On a donc en gros dix nouvelles qui ne disent pas leur nom.

Dans "Number9dream", son deuxième roman non traduit, Mitchell se montre sous un bien meilleur jour. Eiji Miyake, presque 20 ans, campagnard complet, débarque à Tokyo afin d’y retrouver son géniteur. Celui-ci l’a conçu lors d’une liaison adultérine, avant d’abandonner la mère alcoolique avec les jumeaux qu’elle avait mis au monde. Sa recherche est des plus compliquées car il ne sait rien de son paternel qui en plus a clairement spécifié à son avocat qu’il ne voulait pas le voir. Rêveur inconscient et naïf, Eiji met les pieds partout, surtout là où il ne faut pas. Ce récit donne l’occasion à l’auteur, qui a vécu au Japon, de multiplier les styles littéraires, les niveaux de langue, les tons. On aura droit à tout : un adolescent qui rêve les cinq minutes qui viennent plutôt que de les affronter, une plongée dans les jeux vidéos, des péripéties digne d’un manga de yakuzas, une fable moderne, le récit d’un pilote de torpille suicide à la fin de la deuxième guerre mondiale (Kaiten), une rencontre avec John Lennon et Yoko Ono. Mitchell déploie une certaine virtuosité et montre qu’il est capable de parler de tout, de toutes les façons possibles. La narration est tout sauf linéaire, réservant donc de nombreuses surprises au lecteur. C’est bien écrit, et parfois plein de grâce. Les personnages sont remarquablement composés, peu réalistes mais drôles et originaux ; et leur interaction amène des moments superbes. Je pense tout particulièrement à la petite histoire d’amour qui se développe entre Eiji et Ai : on sent vraiment les sentiments qui naissent, la difficulté de s’en rendre compte et de le dire.

Ce livre est ambitieux mais pas trop : à moins d’être particulièrement inattentif, il est difficile de s’y perdre. La langue est en général très anglaise alors que tous les personnages sont Japonais. Il est vrai que retranscrire l’argot Tokyoïte afin qu’il ressorte bien dans une langue étrangère aurait été un travail de titan. Ceci pour dire que David Mitchell n’affiche pas encore l’ambition du « livre-monde », et c’est sans doute mieux ainsi. Autant y aller petit à petit, prendre confiance avant de se jeter dans cette tâche que peu ont réussi à accomplir jusqu’au bout.

Son troisième roman est paru l’année passée au Royaume-Uni. Il s’appelle "Cloud Atlas" et est, paraît-il, encore plus ambitieux et encore plus réussi. Il est sur ma liste d’achat afin de voir comment Mitchell a réellement évolué, et de pouvoir vous dire si, cette fois-ci, les critiques ne se comportent plus en publicitaires.

David Mitchell, Ecrits fantômes, traduit par Manuel Berri, éditions de l’Olivier, 21€
David Mitchell, Number9Dream, Sceptre paperback, £7.99

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Le prolo est bon

L’histoire est nécessairement révisionniste disait je ne sais plus qui. Et c’est vrai : l’historien n’est pas au-dessus des failles humaines, lui aussi parle d’un lieu bien précis avec une vision du monde bien particulière. Ainsi, ce serait faire un mauvais procès à Howard Zinn que de lui reprocher son analyse décidemment marxiste de l’histoire américaine. Cependant, « demasiado de nada ; un poco de todo» comme le disait mon prof d’espagnol, tant il est vrai que notre honorable écrivain se laisse plus d’une fois emporter dans le fossé par la faute de ses œillères rouges éclatantes.

Je reviendrai plus tard sur ce problème. L’intérêt principal de « Une histoire populaire des Etats-Unis », la somme –car c’est bien de cela qu’il s’agit- d’Howard Zinn est d’éclairer des aspects de l’histoire américaine qui, depuis la « découverte » de Colomb, ont systématiquement été laissés dans l’ombre. Et, de fait, chaque chapitre est consacré à l’analyse de la situation des femmes, des noirs, des indiens, des immigrés, des ouvriers, à des époques qu’on présente trop souvent comme dorées ; analyse soutenue par des chiffres plus que parlant. Un des points centraux de la thèse développée est que, non, le gouvernement américain n’a jamais été bon, honnête ou humaniste. Combien de gens connaissent Franklin l’esclavagiste ? Les raisons réelles de la guerre de Sécession ? Le pourquoi de l’entrée dans la première guerre mondiale ? Les causes de Pearl Harbour ? L’incroyable quantité d’assassinats « légalisés » de militants des droits civiques ?

Zinn ne cesse de frapper sur le « big governement », mais aussi sur l’alliance de celui-ci avec le « big business ». Il a raison, c’est une collaboration qui sent clairement le mauvais fromage. Elle se fait au détriment de tous : travailleurs et chômeurs, riches et pauvres, contribuables ou « contribués ». C’est le cadenassage total de l’économie et de la vie politique. Malheureusement, l’historien semble penser que pour régler le problème, le gouvernement doit changer tout en restant « big » et le business se soumettre. Raisonnement typique qui a sans doute fait autant pour le succès de son ouvrage que son original sujet. Il est vrai que les marxistes sont toujours prompts à vanter la spontanéité des mouvements sociaux, tout en refusant d’admettre que cette liberté d’action ne serait pas « maléfique » en matière économique. On a les contradictions que l’on peut.

A lire cette « histoire populaire », on a l’impression d’avoir à faire à une masse admirable, sans méchanceté aucune. Bien sûr, des pauvres blancs ont lynchés des pauvres noirs, mais ce n’est que de l’anecdote. Ainsi, l’ouvrier –oui, le prolétaire- se manifesterait par des mouvements spontanés de solidarité avec son frère de couleur. Il est indéniable que de tels rapprochements ont existés bien avant la fin légale des discriminations publiques. Cependant, Zinn déforce la crédibilité de son exposé en faisant comme si la solidarité raciale était la norme dans la classe « possédée » alors qu’il semble bien que celle-ci n’a jamais hésité à faire payer sa frustration à tout étranger qui se présentait. Dans cette optique-là, il n’est finalement pas surprenant que seule une dizaine de lignes ne soit consacrée aux mouvements sectaires et aux milices qui sont pourtant partie intégrante de cette histoire populaire des Etats-Unis. Waco, Oklahoma City, et les innombrables incidents entre fédéraux et marginaux politiques ou religieux illustrent un pan important de la vie des classes « inférieures » auquel, sans doute parce que cela le dérange, Zinn refuse de donner une plus grande importance.

Que l’on se fasse l’écho de la lutte des classes à travers son interprétation de l’histoire, cela ne me dérange pas. Encore faut-il ne pas prendre le lecteur pour un con en lui présentant la classe chérie comme pratiquement immaculée de toute tache de merde. Les leaders états-uniens n’ont pas menés leurs brebis vers de verts pâturages, c’est une évidence. Mais le socialisme sauce marxienne aurait-il apporté un bonheur plus grand ?

Au-delà des grosses critiques que l’on peut émettre, il n’en reste pas moins que cette « Histoire populaire des Etats-Unis » est un ouvrage d’une grande richesse, pour autant que le lecteur sache faire la différence entre les faits –souvent, pas toujours- difficilement contestables, et les analyses peu fiables, car trop biaisées.

Howard Zinn, « Une histoire populaire des Etats-Unis - De 1492 à nos jours».
Traduit par Fréderic Cotton, éditions Agone, 28€.

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Le pingouin a 70 ans, George et Zadie soufflent les bougies

En 1935, après un week-end chez Agatha Christie, Allen se retrouve sur le quai d’une gare de province sans rien à lire. Il fouille chez le marchand de journaux et ne trouve que de mauvais magazines ou des romans victoriens. Il doit quand même y avoir moyen de trouver dans un kiosque, dans une gare ou dans une librairie des livres de qualité à prix modéré… Et bien non. Afin de remédier à cette situation plus que préoccupante pour l’éducation des futurs cerveaux de sa majesté, Allen Lane invente les Penguin paperbacks.

Très vite, la collection bénéficie de la publication d’œuvres d’Hemingway, Christie ou Maurois. En un an, la maison d’édition vend plus de trois millions de « paperbacks ». Le phénomène était lancé, impossible à arrêter.

70 ans plus tard, Penguin dresse le bilan, évidemment positif. Les plus grands du vingtième figurent dans la collection, et les classiques des siècles précédents se sont aussi fait une belle place. Pour célébrer l’anniversaire, la maison d’Allen Lane publie encore plus de bouquins : « Penguin by design : a cover story 1935-2005 » par Phil Baines, « Penguin Special : the life and times of Allen Lane » par Jeremy Lewis, ainsi que 70 petits livres de cinquante pages, chacun consacré à quelques petits textes d’un auteur pingouin, contemporain ou non.

J’ai lu deux de ces petits ouvrages. Le premier est de George Orwell. « In defence of english cooking » regroupe quatre textes déjà disponibles dans « The Penguin essays of George Orwell ». Les sujets? Le positionnement politique de son pays, les mécanismes du nationalisme –à comprendre comme le fait de s’identifier en tant que membre d’une nation ou bien d’un groupe quelconque, plaçant ce groupe au-delà du bien, du mal, ou de toute critique-, la cuisine anglaise et les ennemis de la littérature. Ce dernier texte est le plus intéressant. Orwell y soutient que ceux qui font le plus de mal aux lettres sont justement les intellectuels. En effet, à la fin des années ’40 –et comme ça allait être le cas en France pendant de longues décennies-, il semblait à ces « penseurs » plus facile de défendre la liberté morale que la liberté intellectuelle. D’où le peu de critiques émises envers l’URSS, ainsi que le nombre incroyable d’informations que l’on préfère ne pas répandre parce qu’elles vont à l’encontre de sa petite mythologie auto-construite. Et Orwell d’insister que cette complaisance envers un régime totalitaire est auto-destructrice : « At present we know only that the imagination, like certain wild animals, will not breed in captivity. Any writer or journalist who denies that fact (…) is, in effect, demanding is own destruction. »

D’imagination, Zadie Smith n’en manque pas. « Sourires de loup », son premier roman était déjà assez saisissant, faisant d’elle une sorte de Salman Rushdie londono-jamaïcaine. Son dernier né, « L’homme à l’autographe », est un véritable chef-d’œuvre, j’espère pouvoir en parler bientôt. Mais que dire de « Hanwell in Hell », cette nouvelle initialement parue dans le New Yorker ? En 24 pages, Smith arrive à créer une histoire réellement splendide, qui reste avec vous longtemps après l’avoir finie, beaucoup plus longtemps que restent la plupart des romans contemporains de 300 pages. Je n’en dis pas plus, merci à Penguin de rendre cette merveille disponible à plus ou moins 2€50 dans « Martha and Hanwell ». La première nouvelle est nettement moins réussie, mais il ne faudrait pas que cela vous empêche de vous jeter sur l’autre.

Plus d’infos sur l’anniversaire Penguin, ainsi que la liste des 70 titres disponibles ici.

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